Google
This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's bocks discoverablc online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
publisher to a library and finally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying.
We also ask that you:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web
at|http: //books. google .com/l
fSrCAS VRiGrtT DUnnINÛ 1
BEQUEST
UNIVERSrry .rMICHIGANi
t. CaaiEHAL LIBRARY^^
REVUE D'ALSACE
RBVUK
D'ALSACE
Fondateur: JOSEPH LIBLIN
Directeur :
LOUIS HERBELIN
NEUVIÈME SÉRIE : PREMIÈRE ANNÉE
TOME LXV DE LA COLLECTION
PARIS I BELFORT
A. PICARD j A LA DIRECTION
82, Rue Bonaparte, 82 \ 12. Rue Stradman, 12
iei4
Aux Collaborateurs, Abonnés & Lecteurs
de la ^< Revue cf Alsace »
Dans son dernier fascicule (Nov.-Déc. 1913) la Revue
d'Alsace annonçait que ses directeurs, MM. A. Casser et
A. Ingold en avaient décidé la suspension jusqu'à ce que
des conditions plus favorables leur permissent, ou à d'au-
tres, de la reprendre.
Il est à peine besoin de dire combien cette mesure inat-
tendue, dictée par d'impérieuses nécessités, a ému le
cercle de ses abonnés, de ses correspondants et de tous
ses lecteurs. C'est, qu'en effet, le mot suspension équivaut
trop souvent à suppression. Devait-on laisser ainsi dispa-
raître cette publication qui, pendant soixante-quatre ans
avait inlassablement poursuivi le but que son fondateur,
/. Liblin, s'était proposé, à savoir Tétude de l'histoire d'Al-
sace, de ses mœurs, de ses coutumes, de ses institutions,
de ses monuments et de ses différentes notabilités, de son
sol même 1 Nous ne le pensons pas et nous ne sommes
pas seul à partager ce sentiment. Plus que jamais doit se
resserrer le lien qui rattache les uns aux autres tous les en-
fants de l'Alsace.
C'est donc avec le consentement désintéressé de MM.
A. Casser et A. Ingold dont la direction, succédant à celle
de J. Liblin, a été si fertile, que nous avons entrepris nous-
même de continuer à Belfort la VieUle Revue d'Alsace.
Nous ne nous faisons aucune illusion sur l'importance de
la tâche que nous assumons et sur les difficultés que nous
6 REVUE D'ALSACE
aurons à surmonter, mais nous aimons à croire que le nom^
de Belfort, glorieux lambeau de TAlsace, nous vaudra la
faveur du public intellectuel, annexé ou non, de cette an-
cienne et regrettée province. C'est d'ailleurs dans notre
cité, qu'après l'Année Terrible, J. Liblin en avait trans-
porté l'adminrstration. Dès lors, en la circonstance, son
retour y était tout indiqué.
On nous objectera peut-être, ci et là, que la Revue
d'Alsace a, depuis 1850, épuisé toutes les sources de docu-
mentation historique, annales ou chroniques locales. Erreur
profonde. Chaque jour en voit surgir de nouvelles. D'autres
publications s'en occupent également, il est vrai, mais il
y a place pou; toutes. En outre, n'avons nous pas la biblio-
graphie critique que l'on peut élargir, les découvertes pré-
historiques et archéologiques quotidiennes et tant d'autres
sujets d'actualité non moins intéressants. Nous sommes
certains que les collaborateurs pas plus que les matières
ne nous ferons défaut. Sans compter MM. A. Casser et
A. Ingold qui nous ont également promis leur entier con-
cours, nous pouvons dès aujourd'hui présenter aux amis de
la Revue d'Alsace MM. Charpentier-Page, industriel à Val-
doie, Ingold, avoué à la cour d'appel de Besançon, Bécourt,
professeur honoraire à Nancy, J. Joachim, professeur à
Nancy, Lucien Meyer, traducteur- juré et géologue à Bel-
fort, Florence (de Munster), professeur à la faculté de mé-
decine de Lyon, Ch. Pfister, à Paris, Félix Schaedelin, juge
au tribunal civil à Avallon, Georges Spetz, à Isenheim,
Louis Stouff, professeur à la faculté des lettres à Dijon,
abbé Tournier, curé de Fontaine, Oberreiner, professeur à
Jersey, F- Carré de Malberg, Président du tribunal civil de
Belfort- Alsatisants convaincus, tous auront à cœur de
nous aider à conserver, à accroître même, le haut renom
que la Revue s'était acquis dès son origine. Nous attendons
encore, des diverses parties de l'Alsace, d autres collabora-
tions.
Notre devise sera tolérance et impartialité. Tolérance
pour les personnes, impartialié pour les faits ; nous laisse-
rons à chaque auteur la responsabilité de ses idées ou
AUX COLLABORATEURS, ETC 7
opinions. Tout pour TAlsace, tel était le cri de ralliement
de nos devanciers, tel sera aussi le nôtre.
Pour arriver à un résultat tangible nous demandons seu-
lement un peu de crédit. Les premiers fasicules de la Revue
ne comprendront que des articles réservés à peu près
exclusivement au Territoire de Belfort, mais Belfort c'est
toujours TAlsace et, comme vient de nous l'écrire un de
nos abonnés, les alsatiques publiés à Belfort sont trop peu
connus au-delà de la frontière que nous ont imposée les
désastres de 1870-1871. A part cela, nous tenons dès main-
tenant à rassurer l'opinion publique. L'année courante ne
se passera pas sans que nous ayons encore à publier des
monographies et mémoires du plus vif intérêt tant sur la
Basse que sur la Haute-Alsace ; des biographies alsaciennes,
des questions militaires nous sont également promises.
Nous ajouterons, pour répondre au désir qui nous en
a été exprimé de divers côtés, que la Revue publiera désor-
mais une bibliographie alsatique la plus complète possible
et que, dans l'un de ses prochains numéros, elle commen-
cera la révision critique des publications de 1913 ; nous
annonçons de même qu'il sera rendu compte, comme par
le passé, de tout ouvrage intéressant l'Alsace dont un
exemplaire nous aura été envoyé.
Enfin, et ainsi que s'en expliquait notre circulaire
adressée à tous les anciens abonnés et à nombre d'autres
personnes, nous ne changerons ni le format ni l'importance
paginale de la Revue, pas même la couverture des fasci-
cules. La seule innovation que nous nous permettrons, sera
d'y faire figurer les armes de Belfort à côté de celles de
la province.
Ceci dit, à l'œuvre et vive la Revue d* Alsace !
La Direction.
LA WnSl V'ALSACï M 1S50 à 1913
L. Spach disait déjà en 1873 : « La Revue d* Alsace est
une mine précieuse pour l'historiographie locale ; aucune
personne écrivant dans le pays ne pourra s'en passer et les
étrangers la pilleront sans en rien dire (1) ».
Quelle serait l'impression de cet auteur s'il lui était
donné de revenir parmi nous ? On la devine ; beaucoup
plus enthousiaste encore. Aujourd'hui la Revue dt Alsace
est plus qu'une mine précieuse ; c'est une source intarissa-
ble, une véritable bibliothèque alsatique dont la richesse
littéraire et scientifique unanimement reconnue et appréciée
ne le cède à nulle autre Revue du même genre.
Nous n'entrerons pas, à son sujet» dans de longs détails ;
ce serait répéter ce qu'a dit L. Spach, ce que d'autres aussi
ont écrit après lui. Rappelons simplement que, depuis 1850,
et avec de nombreuses collaborations, elle a publié, par
fasicules, 64 volumes, grand in 8°, représentant plus de
34.000 pages et près de 1.400.000 lignes de texte.
Une table des matières alphabétique, analytique et bi-
bliographique de la Revue a été dressée, en 1901, par le
docteur H. Weisgerber. Précédée d'une longue notice his-
torique de Rod. Reuss, elle comprend non seulement la
1) Moderne KnlturzNsfœnde im Elsass,Sirassburgy\S73, 1 p. 240
Revue d'Alsace, 1901.
REVUE D*ALSACE 9
période de 1850 à 1899 mais encore un essai de revue fait
de 1834 à 1837 par Franz Reiner et Bœfsch ; on trouve cette
table annexée aux tomes 51 et 52, années 1901 et 1902.
Jusqu'à 1913 inclus, la Revue d* Alsace se divise en huit
séries d'inégale importance et réparties comme suit :
1"» de 1850 à 1859 Tome 1 à 10
2« de 1860 à 1864 11 à 15
3* de 1865 à 1869 16 à 20
4« de 1870 à 1886 et de 1887 à 1899 21 à 49
(2 sous-séries avec interruption en 1871)
5« de 1900 à 1908 50 à 59
6« en 1909 60
T de 1910 à 1912 61 à 63
8« en 1913 64
Les quatre premières appartiennent à la direction de
J. Liblin ; les suivantes, à celle de ses successeurs, MM. A.
Casser et A. Ingold.
Avec l'année 1914 et le 65« volume, la Nouvelle Direc-
tion ouvrira la 9* série. Puisse-t-elle être aussi féconde que
les précédentes !
L. H.
^^IC^''-
L« FiflHKR!. Lions le DÉi» el [iin iTEii
le niuo!. » m I
INTRODUCTION
Ayant appris qu'un vieux manuscrit se trouvait dans
une famille alsacienne de Belfort, nous avons eu la bonne
fortune de nous le voir confier. Cartonné, avec des pages
blanches semblant encore attendre une préface, ce manus-
crit est sans titre, mais un rapide examen permet bientôt
d'en déterminer Vobjet, C'est une nomenclature descriptive
et critique des forteresses, lignes de défense et couis d'eau
de r Alsace, au XV IW siècle. H n*est également ni signé
ni daté. Quoique cela, on peut, sans aucune hésitation,
d'après les détails techniques et chronologiques dont il
est émaillé, d'un bout à l'autre, l'attribuer à un ingénieur
du corps du génie militaire et le reporter vers 17 50. L'au-
teur commence par Belfort, puis passant par Huningue et
Landscron, il visite successivement Schlestadt, Strasbourg,
Saverne, Barr, Phalsbourg, La Petite Pierre, Lichtenberg,.
Drusenheim, Fort Louis, Haguenau, Wissembourg, Lauter-
bourg, les lignes de la Loutre, Landau et les lignes de la
Queich, puis finit par des réflexions suj" les passages du
Rhin et les différents canaux alors en exercice ou possibles.
Malgré les lacunes sus relatées, malgré encore qu'il né
soit peut-être qu'une copie ou le double d'un rapport envoyé
LES FORTERESSES 11
au ministère de la guerre et qu'il y manque les plans dont
il était accompagné, ce manuscrit est manifestement pré-
cieux pour if histoire militaire de l'Alsace ; nous estimons
qu'il vaut la peine d'être tiré de l'oubli et publié intégra-
lement avec son orthographe.
Ajoutons que nous y avons trouvé, oubliée sans doute,
une lettre datée de Kaysersberg, le 8 Nov. 1865, adressée
à a ma chère Flore » et signée « ton tout dévoué oncle,
Golbéry » que d'un autre coté, un de Golbéry (Sylvain,
Meinrad Xavier), né à Colmar le 24 Septembre 1742, est
décédé à Paris, hôtel des Invalides, le 13 Juin 1822, comme
lieutenant- colonel du génie en retraite. Ces deux faits,
rapprochés, ne laissent, croyons-nous, aucun doute sur la.
provenance du. manusirit et lui donnent un caractère d'au-
thenticité indéniable (1
L. H.
BELFORT
Situation
La ville et le château de Belfort sont en seconde ligne
de la forteresse d'Huningue contre l'Empire, et en pre-
mière ligne contre les Suisses mais depuis la démolition de
Rhinfeld, Vieux-Brisach et Fribourg, l'Empire et la Mai-
son d'Autriche n'ont plus de places d'armes sur le Haut
Rhin, ainsy Belfort, et les places de la Haute Alsace sont
beaucoup moins susceptibles d'attaques et plus en sûreté
que cy devant-
Cette ville e»t un Entrepôt de la Franche-Comté et de
France en Alsace, elle occuppe et ferme la principale en-
trée, et le grand Chemin de France, en Haute Alsace.
1) C'est M. Charpentier- Page, de Valdoie, qui nous en a fait
connaître rexistence. Nous l'en remercions bien vivement ainsi que
la personne qui a bien voulu s'en dessaisir en notre faveur.
12 REVUE D'ALSACE
4c*
Plan de la ville de Belfort
Le plan de la ville et du château de Belfort a été bien
projette et dessinné par M. le Maréchal Vauban, (1) on
peut bien ajouter aux dessins de ce Maal, mais on ne trouve
presque jamais rien à corriger, cependant le plan projet du
Maal n'a pas été suivy, on a obmis une partie essentielle et
qu'il n'avait pas oublié, les tenailles qu'il avait projeté de-
vant les courtines de la ville n'ont pas été exécutées, et ce-
pendant elles sont indispensables dans une place a fossés
secs, avec contre-garde et tours bastionnées, telle que
Belfort, car sans ces tenailles qui contregardent et couvrent
les courtines, il est certain qu'on peut prendre la place par
les courtines, et que les con^regardes et les tours bastion-
nées deviennent sans effet.
Relief de la ville et du château
La ville et le château de Belfort sont entourées de hau-
teurs de front et par les costés.
Le relief de cette ville a été très mal exécuté par ceux
qui en ont eu la conduite ; les hauteurs dont la place est
environnée, déterminoient sans qu'on put se tromper Le
Relief de ses ouvrages, et c'est ce qui n'a point été fait ;
car les revetemens du corps de la place et ceux de la Branche
gauche de l'ouvrage à Corne de la Miotte 32. 33. 34. sont
partout à découvert et exposés à être mis en Brèche par
l'artillerie des premières paralelles ; les ccntregardes y sont
d'un Bas ridicule, et la tette des chemins couverts est 7 ou
8 pieds trop Basse pour pouvoir couvrir le revêtement, de
même les sommets des parapets du corps de la place est de
3 pieds trop bas, de sorte qu'on est vu de front sur les Rem-
parts, des hauteurs voisines. Les jngénieurs charges de
1) Avec la devise de Louis XIV « nec pluribus impar » et les
armes de France aux fleurs de ly?, la porte de Brisach po.te la
date de 1687. La porte de France n'existe plus.
LES FORTERESSES 13
cette exécution, ont crû remédier à ces défauts en multi-
pliant des Traverses partout fort jnutilement dans plusieurs
Endroits, et sans Remédier nulle part aux défauts cy-
dessus ;
On a adossé au massif des remparts tous les corp's de
cazemes, il n'y a rien de si préjudiciable en deffense, car
les Batteries de TEnnemy Renversent ces batimens-et
rendent L'approche et les communications aux deffenses
impraticables a Tassiegé.
Il n'y a dans cette place, ny souterreins, ny bâtimens
voûtés à l'Epfeuve ; car les tours bastionnées servent de
magasins à poudre ; ainsy vne aussi petite place que Bel-
fort n'est presque susceptible d'aucune deffense, et la for-
tification en devient illusoire, car en Renversant les mai-
sons isur le corps de la garnison par les Bombes et le canon,
il est certain qu'elle sera obligée d'en sortir après une
très faible Résistance.
Tous les Revestemens de la ville, et du château de
Belfort ont etez faits de pierres gelisses, tirées de l'Exca-
vation des Fossés, ensorte qu'on a Eté obligé de Reparer
Successivement toute la chemise des Revetemens de cette
place ; on continue a le faire avec des pierres des carrières
d'Offemont qui sont très bonnes ; quant au Relief du
château de Belfort, il a été asses Bien conduit, et n'est
pas danrs le même cas que la ville a cet Egard ; cependant
le château très bien fortifié par les ouvrages extérieurs, et
intérieurement occupé pour un tas de Bastimens vus de la
Campagne depuis le faîte jusqu'au rez de chaussée, et
qui rendent l'intérieur de ce château insoutenable.
4t
*4t
Moyens de Remédier aux défauts du plan et du relief
de cette place ;
1® Ajouter des tenailles devant les courtines, et couvrir
par un massif de chemin couvert la Branche gauche de
L'ouvrage a Corne de la Miotte, ainsy qu'il est dessiné à
ce plan.
14 REVUE D'ALSACE
2" Le plus faible de la ville, et du château de Belfort
est pour le front 416,49 et 105 de la ville, a cause du peu
de capacité du petit Bastion 12 au château, et encore parce
que La face droite de ce Bastion est battue de la campagne
jusqu'au pied, et qu'ainsy la communication de la ville au
château seroit d'approche facile, et de mauvaise déffense
ainsy que le château Luy même par cette partie 12 qui
serait attaquée en même temps que la ville par les appro-
ches communiquées entr'elles.
Or pour remédier a ce défaut, et rendre ce front aussy
fort et pius fort même que les autres, il suffiroit d'ajouter
L'ouvrage projette A au château, lequel taillé dans le roc
d'escarpe et de contrescarpe, et les glacis en avant formés
de ces déblais de roc produiroient tout l'effet que demande
cette partie, tant pour la ville que pour le château ;
S"" Le front 15 et 20 du château a L'Ouest, opposé a
celuy cydessus est encore très mauvais acause de la hauteur
du gibet, dont L'amphitéatre prend un revers meurtrier
sur tout le château ; on y Remédieroit très efficacement
pour le point et on Rendroit les autres points d'attaque du
château plus difficile en y ajoutant L'ouvrage projeté B.
sur la croupe de la hauteur du gibet, lequel taillé dans le
Roc d'escarpe et de contrescarpe, avec vn glacis de Rocaille
En avant, et une bonne Communication sur terre et vnè
autre souterraine avec le château, garantiroient ce point,
et prendroit vn Revers très efficace sur tous les autres ;
4" pour Remédier au défaut des souterrains dans la
ville de Belfort, il convient d'y faire des Bastimens voûtés
à l'Epreuve capables de contenir vn tiers de la garnison,
Mgr le Comte d'Argenson (1) a remédié à ce défaut au
château par vn bâtiment voûté a l'Epreuve, Lequel sera
bientôt achevé, et pourra tenir 14. a 1500 hommes avec
Touttes les Commodités pour le séjour, et Comme vne
partie des Bastimens dans L'intérieur de ce château étoit
caduque et prête à tomber, Mgr le Comte d'Argenson les
a fait démolir depuis peu sans les rétablir, et plaçea sur
1) Marc Pierre, comte d*Argenson (1696-1764); fut ministre
•de la guerre en 1741 ; fonda Técole militaire en 1751.
LES FORTERESSES 15
leur place des parapets en Batterie qui font vn très bon
effet, on feroit bien de démolir de même tous les autres
Bastimens, Excepté les cazernes, Le gouvernement 8 et le
Bâtiment 4 avec sa tour ;
5"" Relever les sommets des parapets du corps de fa
place de la ville de 3 pieds ;
Nota il ne faut pas s'Etonner au sujet des souterreins,
et Batimens voûtés a l'Epreuve, il ne faut pas s'estonner
dis je que M. de Vauban n'en ait pas fait construire suffi-
samment, ny de qualité requise dans les places de petite
capacité, comme Belfort, Huningue, Phalsbourg etc. où
ces souterrains sont indispensables contre les Effets de
Tartillerie et pour le séjour de la garnison ; la raison de
cette obmission de M. de Vauban, est que de son temps, et
même jusqu'au siège de Philisbourg, en 1734, on croyoit
que ce n'étoit pas faire la guerre noblement, ou on regardoit
comme vne barbarie de pointer les bouches a feu sur les
habitations dans les places assiégées ; on le deffendoit ex-
pressément aux batteries, et on leur ordonnoit de ne tirer
que sur les ouvrages attaqués. En sorte que les maisons
d'une place assiégée n'avoient a craindre que les volées
de canons qui echapoient les parrapets, et les Bombes
qu'un peu plus de Refouloir, ou une poudre plus forte fai-
sait aller au delà du But ; ainsy on ne faisoit de souterreins
pour lors dans les places que ce qu'il en falloit pour les
magasins, et pour loger les dames et généraux a couvert,
mais au dernier siège de Philisbourg et dans la guerre de
1741, L'artillerie s'est principalement occupée a Renverser
les maisons. En sorte que dans la dernière guerre Toutes
les petites places des hollandois, et de situation imprenable,
Se sont rendues sans se défendre, il en arriveroit autant à
Belfort, à Huningue et Phalsbourg si Mgr d'Argenson
n'avait Remédié aux deux premières, il étoit dans l'inten-
tion dy Remédier de même a Phalsbourg et aux autres.
16 REVUE D'ALSACE
HÙNINGUE eT UNDSCROON
Situation
Le lieu de la forteresse d'Huningue Etoit autrefois vn
village de ce nom, lequel a été placé plus bas et se nomme
aujourd'hui le Village neuf ;
Les impériaux passoient jadis le Rhin au village d'Hu-
ningue, pour ataquer la Haute Alsace par sa tette, on voit
encore des Retrancheniens des jmpériaux, des Suédois,
et de M. de Turenne, sur les hauteurs en de ça du Rhin ;
la forteresse de Rhinfeld a deux lieues au dessus de Basle
servoit alors de place d'armes aux jmpériaux pour cette
irruption ;
Pour s'opposer a ces passages du Rhin trop avantageux
a Tennemy, Louis XIV fit fortifier le château de Lands-
kroon (1) qui appartient a la Maison de Reckheistein et
fit bâtir une redoute a mâchicoulis près du village d'Hu-
ningue, et la garnison de Landskroon relevait la garde
de cette redoute par détachement ; cette redoute subsiste
encore et est cottée I au plan, mais nonobstant ces pré-
cautions, les jmpériaux passaient toujours le Rhin en cet
endroit pendant que les armées du Roy estoient sur le Bas
Rhin et dans le Palatinat ; ainsy pour se débarrasser vne
bonne fois de ces jrruptions de l'ennemy le Roy fit bâtir
la forteresse d'Huningue et consola les Balois de cette
proximité avec beaucoup d'argent (2) ; ils furent pour ainsy
dire les Entrepreneurs de ces ouvrages et plusieurs familles
de Baie en ont etées enrichies ;
Cette forteresse tient donc un passage du Rhin quelle
ote a l'Empire et qu'elle procure a la France dans l'Em-
pire ; elle bride les Suisses en ce point et conjointement
avec Belfort tient la tette de la Haute Alsace.
1) Etait situé sur un sommet du Jura près de Leymen ; dé-
moli en 1813.
2) Il y avait à Huningue en 1814, une pièce de canon qui
portait cette inscription . ^ Bâle, si tu bouges, je te brûle '^.
LES FORTERESSES 17
Depuis que Rhinfeld a été demoly, ainsi que Fribourg
et le Vieux Brisach, l'Empire et la Maison d'Autriche n'ont
ny de près ni de loin aucune place d'armes dont ils
puissent menacer la Haute Alsace ; au contraire la France
peut entrer d'authorité dans cette partie de l'Empire et de
la Maison d'Autriche par la forteresse d'Huningue, quoique
les ouvrages dans Tile et au delà ayent étés démolis par
les traités de paix, car ces ouvrages ont étés Razés seule-
ment au rez de chaussée, les fossés ont étés comblés par
le massif du Rempart ; ainsy en déblayant les fossés on
découvre 11 a 12 pieds de Revetemens entourés d'eau,
au moyen desquels en moins de huit jours ont est établis
en sûreté dans l'jle et sur le continent en avant.
Plan de la ville d*Huningue et du château de Landscroon
Le plan de cette ville dessiné par M. le Maréchal de
Vauban est admirable et quoique cette forteresse soit
petite, il n'y a rien à ajouter, on ne la rendroit pas meilleure
par des additions, et au contraire elle en deviendroit moins
bonne ; on y a ajouté quelques ouvrages au bas du Rhin
après M. de Vauban qui ny font ny bien ny mal mais qui
demandent d'en établir un autre dans la petite ile voisine
pour prendre un revers très efficace contre cette partie du
Bas Rhin.
Relief d'Huningue et du château de Landscroon
Quant au plan de LandsKroon situé à 3 lieues d'Hu-
ningue, et sur les limites de l'Etat de Soleure, c'est vn vieux
château sur une montagne dont la cime a été bien occupée
par le plan des redoutes qui y ont étées construites par
Louis XIV.
Le relief d'Huningue a des imperfections dont les ingé-
nieurs qui en ont eu la conduite ont étés la cause ; les
contrescarpes sont partout trop basses, ainsy que la tette
18 REVUE D'ALSACE
des chemins couverts et comme les eaux du Rhin ont en-
sablé les fosssés des fronts 13-14 et 15, on peut dire que
cette place devant les fronts n'a ny fossés ny contrescarpes
et que le corpfs de la place peut être mis en brèche par l'ar-
tillerie des premières paralelles, parceque la tette des che-
mins couvrts est trop basse et les revetemenrs trop a dé-
couvert ; d'ailleurs les eaux du Rhin croupissant dans ces
fossés rendroient cette petite place fort malsaine, et dans
les extravagances de ce fleuve les eaux entroient également
dans les fossés par les écluses d'entrée et y remontoient
par celles de «ortie et entroient dans l'intérieur de la
place par les poternes, surmontoient les ponts de la place
et y entroient par les portes, ce qui rendoit cette place fort
malsaine pour la garnison que sa Majesté y mettoit, ainsy
que pour les Bourgeois qui l'habitoient.
Il y a deux grands souterrains dans cette petite place
dans lesquelles il tiendroit bien 1500 hommes, mais sans
feu, ny air et privés de toute nécessité de la vie et du sé-
jour ; ainsy cette petite place très bien fortifiée, n'auroit
pas soutenu 8 jours devant l'artillerie seulement, et sans
approches, car les Batteries de bombes et canons renver-
sant les maisons sur la garnison, elle auroit étée obligée
d'en sortir ; mais M. le Comte d'Argenson a remédié à cet
inconvénient et a celuy du mauvais air, comme il sera dit
cy-après ;
Les revêtements du corps de la place d'Huningue sont
en très bon état ; ils ont étés bien construits en briques,
mais les revetemens des ouvrages extérieurs et des contres-
carpes sont en très mauvais état, parceque les liaisons des
mortiers ont étées très négligées et que le séjour des eaux
dans les fossés les avoit corrompus ; on les repare succes-
sivement, mais il y a encore beaucoup à refaire ;
Quant au château de Landskroon, il n'y a aucun sou-
terrain n'y batimens youté ; l'jntérieur de ce château est
un groupe de bastimens exposés a l'artillerie jusqu'au rez
de chaussée ainsy les batteries de bombes et de canons les
renversant sur la garnison, elle serait obligé d'en sortir
sans être attaquée par des approches ; ce château seroit
LES FORTERESSES 19
d'un très difficile accès et de longue durée, si l'assiégeant
etoit obligé de s'en approcher a l'ordinaire par des tran-
chées ;
Moyens de remédier aux défauts d'Huningue
et de Landskroon.
1® A Huningue relever la tette des parapets et profils
des chemins couverts de façon a couvrir les revetemens des
fronts 13-14 et 15.
2° Déblayer les ensablements des fossés de ces fronts
et de ces déblais relever la terre des chemins couverte,
comme il a été dit cy dessus aux premiers moyens ; ce
déblai 'augmentera la profondeur des fossés, et par con-
séquent la hauteur des contrescarpes, et de même le rem-
blay relèvera la tette des chemins couverts et couvrira la
maçonnerie des revetemens du corps de la place ;
3° Pour remédier au défaut des souterrains et basti-
mens voûtés pour le séjour de la garnison en suretées,
M. le Comte d'Argenson a fait construire les écluses 1 1 1.81
avec vn canal d'écoulement pour dessécher les fossés
d'Huningue et les remplir d'eau a volonté, de même il a
lait transporter le battardeau 69 du bastion 1 1 en avant du
bastion 12. Or le battardeau e^t aujourd'huy afin de pou-
voir tenir a sec les fossés des fronts 15,11 et 12, tandisque
les autres seroient noyés d'eau, ainsy 6 bataillons pour-
roient camper en sûreté contre les croisés de l'artillerie des
attaques dans les fossés des fronts cy dessus 15,11 et 12.
Sur le quay 27 dans la tenaille et dans la demy lune 35
ainsy que sur les glacis entre deux chemins couverts, au
dessous de l'ouvrage a corne du Bas Rhin, 21 et 23. Aussy
M. le Comte d'Argenson a remédié au défaut des sou-
terrains et batimens voûtés a Huningue, a procuré le moyen
•de camper la garnison a couvert des attaques et de leurs
croisés et a rendu la salubrité de l'air a cette place qui est
aujourd'huy très saine ;
Quant au château de Landskroon, il n'est pas possible
20 REVUE D'ALSACE
d*y faire des souterrains» ny batimens voûtés, et d'ailleurs
depuis que la forteresse d'Huningue a été construite, ce
château est presque devenu inutile.
Neuf Brisack, fort Mortier, Itedoate de Bfeslieim
et Pont & Itedoate dite de la Croix
Situation de Neuf Brisack
Cette place est un entrepôt entre Huningue et Stras-
bourg et a peu près a my chemin ; elle tient aussy toute
la campagne entre TIU et le Rhin, depuis Huningue jus-
qu'a Strasbourg, et comme elle a etée placée a 1200 toises
du Rhin vis a vis du vieux Brisack, elle fait avec le fort
Mortier, le même effet que ^i elle était placée sur le fleuve,
cest a dire pour en empêcher le passage a l'ennemy malgré
la supériorité des fortifications du vieux Brisack lorsqu'elles
subsistoient et aujourd'huy ces fortifications ayant étées
démolis, la supériorité amphithéatrale du vieux Brisack et
de la montagne voisine, appelée la Batte, rendent encore
le passage du Rhin facile a l'ennemy, a quoy le Neuf Bri-
sack et le fort Mortier s'opposent suivant leur destination.
Le fort Mortier est un ouvrage qui couvroit la tette du
pont du Vieux Brisack en Alsace lorsque cette place ap-
partenoit a la France et que l'jle de Paille etoit fortifiée,
mais l'jle de Paille ayant etée démolie et le Vieux Brisack
rendu a la maison d'Autriche par le traité de Risswick,
l'ouvrage a la tette du pont d'Alsace a été conservé et for-
tifié par sa gorge pour deffendre a l'ennemy l'entrée et
l'établissement dans l'jle de Paille ainsy que le passage du
grand Rhin qui sépare cette ville de l'Alsace.
Redoute et pont de Biesheim
L'ancien pont qui communiquoit d'Alsace au Vieux
LES FORTERESSES 21
Brisack par le fort Mortier avant le traité de Risswick (1)
fut demoly par le traité de paix, mais lorsqu'en 1704 Tar-
mée du Roy eut repris le Vieux Brisack on fit un pont solide
de charpente sur le bras du Rhin d'Alsace, près du village
de Biesheim et on fit une redoute pour couvrir la tette de
ce pont en Alsace ; ce pont comunique dans l'jle de Paille.
On fit vn pont de batteaux pour communiquer au Vieux
Brisack et a la grande porte de cette place ; ce pont de
batteaux fut demoly par le traité de paix en 1713 (2) et les
suivans, mais le pont de charpente près de Biesheim a
sut)sisté et en 1744 on a couvert la tette de ce pont dans
rjle de Paille ; la Maison d'Autriche ne l'auroit pas souf-
ferte lorsque le Vieux Brisack etoit fortifié, mais le Vieux
Brisack étant demoly, la Maison d'Autriche n'a pas faite
attention à cette redoute dans l'jle de Paille.
*
Redoute et pont dit de la Croix
Le pont dit de la Croix débouche dans l'jle dite de la
tette de Bœuf, vis a vis la Butte ou petite montagne a l'ex-
trémité du Vieux Brisack sur le Haut Rhin ; ce pont a existé
de tout tems parceque cette jle appartient aux communautés
d'Alsace dont elle n'est séparée que par un petit bras du
Rhin et il est aussy essentiel pour le service du Roy d'avoir
une entrée sure dans cette jle ainsi que dans l'jle de paille
par le pont du Bas Rhin, a cause de la hauteur de la
Butte qui donne un grand avantage a l'ennemy pour passer
le Rhin dans cet endroit, comme il y pa^sa en 1743. Ainsy
pour assurer ce pont et couvrir sa tette dans l'jle de Bœuf
on y construisit vne grosse redoute après que l'ennemy eut
été chassé de cette jle (3), et même M. le Maréchal de Coi-
1) 1697. Avec la Hollande et diverses puissances.
2) Traité d'Utrecht avec la Hollande et TAngleterre, suivi en
1714 des traités de Rastadt et de Bade qui laissaient à la France
l'Alsace et Strasbourg, la Franche-Comté, TArtois. la Flandre, le
Roussillon et la Cerdagne.
3) L'armée austro-hongroise était commandée par le prince
Charles de Lorraine.
22 REVUE D'ALSACE
gny fit faire quelque temps après vn corps de garde pour
contenir 200 hommes et enveloppé de parapets pour soutenir
la tette de ce pont en Alsace et en assurer la garde ; ce-
pendant ce pont dit de la Croix a été demoly Tannée ensuite
et par ordre, et je ne seay pourquoy ; on a demandé plu-
sieurs fois son rétablissement, mais la question de scavoir
sil seroit aux dépens de la province ou de la fortification en
a empêché son rétablissement ;
Quoiqu'il en soit, ce pont et les redoutes qui le couvrent
sont très nécessaires au service du Roy pour la deffense
du passage du Rhin et pour la communication des Commu-
neautés d'Alsace, a qui cette jle appartient ;
Plan de Neuf Brisack
Le plan de cete place est un modèle du dernier srsteme
de fortifications de M. le Maâl de Vauban, rectifié d'après
Beifort et Landau fortifiées d'après le même sisteme de trois
tours bastionnées avec contregardes ; c'est un octogone
régulier, il me semble (Sauf Respect) qu'il aurait été mieux
placé a 100 toises environ du fort Mortier ; la proximité du
Vieux Brisack etoit vn avantage au neuf Brisack et davan-
tage très grand pour le vieux Brisack ; car le neuf auroit
établi son relief suivant les règles de l'art et suivant la
hauteui' du vieux Brisack dont l'amphithéâtre auroit extrê-
mement souffert de la proximité du Neuf Brisack ;
Relief du Neuf Brisack et du fort Mortier
Le Relief du Neuf Briçack a été très bien exécuté et il
n'y paroi t aucune imperfection, cependant les contrescarpes
ayant etées ba'sties de pierres gelisses, le parement de ses
revetemens le pousse et tombe en ruine successivement ;
on le rétablit de même et peu a peu ;
Les fossés de cette place doivent être secs avec vne
cuvette au milieu, suivant leur première destination, toutes
LES FORTERESSES 23
les communications aux ouvrages extérieurs ont etées éta-
blies sur ce pied ; cependant sans réfléchir sur cette cir-
constance, on a jette les eaux du canal du Neuf Brisack
dans les fossés et on les a noyés d'eau, de façon qu'ils ne
sont'ny fossés secs ny fossés plein d'eau, ce qui est la pire
espèce de touttes parcequ'il n'y a pas assez d'eau pour
empêcher le passage des fossés a l'assiégeant et qu'il y en
a trop pour la communication de l'assiégé aux ouvrages
extérieurs ; on a proposé de dessécher les fossés suivant
leur première destination et M. le Comte d'Argenson paroi t
disposé a en ordonner l'exécution ;
Cette place a beaucoup de souterrains sous les tours
bastionnées plus propres a servir de magasins qu'au séjour
de la garnison en temps de siège ; les tours bastionnées
doivent être couvertes d'un toit de charpente comme celles
de Belfort et de Landau ; lesd. souterrains en seroient
beaucoup plus secs et plus propres a tout usage, et d'ailleurs
ces toits de charpente font des magasins jmmenses et
propres a toutes sortes de destinations, mais la Maison
d'Autriche et l'Empire n'ayant plus de places sur le Haut
Rhin, le Neuf Brisack a moins a craindre que cy devant et
la Cour (1) y feroit moins d'attention.
Le relief du fort Mortier est très bien sur ses deux faces
du costé d'Alsace, il est très bien couvert mais la gorge qui
porte parapet, la gorge dis je n'a ny contrescarpe ny che-
min couvert, ainsy ses revetemens peuvent être battus
jusqu'au pied par l'artillerie, sur la hauteur du vieux Bri-
sack ou placée dans l'jle de Paille ce qui seroit fort dange-
reux en plusieurs circonstances ; on a élevé un epy sur le
Bord du bras du Rhin, vis a vis de cette gorge, sur lequel
epy on a ménagé l'emplacement nécessaire pour y élever
vn massif de terre capable de couvrir cette gorge lorsqu'il
seroit ordonné de le faire ;
1) Réunion des Etats fédérés de l'Empire.
24 REVUE D'ALSACE
SCHLESTAT
Situation de Schlestat
La ville de Schlestat a etée fortifiée par Louis XIV
avant la conquette de Strasbourg, ainsy sa situation etoit
pour lors très importante, car avec ses ponts sur la rivière
d'il], elle tenait toute la largeur de l'Alsace depuis la mon-
tagne jusqu'au Rhin, elle appuyoit la gauche du canal de
Chatenoy, depuis la rivière d'Ill jusqu'à la gorge de Sainte
Marie aux mines, qui etoit alors le grand débouché de Lor-
raine en Alsace, mais depuis la conquette de Strasbourg,
cette place est moins importante qu'auparavant ; et on ne
la fortifieroit pas si elle ne l'étoit point ; cependant c'est
un entrepôt entre le neuf Brisack et Strasbourg et elle
seroit d'une grande ressource si l'ennemy surprenoit un
passage du Rhin entre Strasbourg et Markolsheim.
*
*«
Plan de la ville de Schlestat
Le plr.n de !a ville de Schlestat avec bastions a orillons
a été très bien tracé, cependant on y a obmrs les tenailles
qui sont indispensables pour couvrir les débouchés des po-
ternes et des communications aux demy lunes ; d'ailleurs
je trouve qu'on a trop serré les habitations par les remparts,
ce qui est très nuisible en deffense, cela a rendu les rem-
parts trop étroits, presque partout, on auroit pu et on auroit
dû éloigner le pieds des Remparts des habitations a la dis-
tance de vingt toises.
Relief
Le relief de cette place a été très bien exécuté, cepen-
dant les fossés ont la mauvais qualité de n'être ny secs ny
pleins d'eau ; c'est un villain marais qui empêche la com-
munication et on n'y peut mettre assés d'eau pour empêcher
L'ennemy ou l'assiégeant de le passer ; on peut leur
donner de l'Ecoulement et les rendre secs et pleins d'eau
LES FORTERESSES 25
a volonté ; cet ouvrage avait été commence et a été sus-
pendu depuis ;
La partie de cette place du costé de la porte de Brisack
et de L'inondation paroit avoir etée négligée, il paroit
même que les dehors n'ont pas étés achevés dans la con-
fiance que le terrein de ce costé n'est pas susceptible d'ap-
proches par sa qualité marécageuse, et encore moins a
cause de Tinnondation qu'on y peut former ; il est bien
vray que le terrein n'est pas susceptible d'approches depuis
octobre jusqu'à juillet mais il pourroit l'Etre en été et je
ne voudrois pas m'y fier ; mais quant a l'innondation qu'on
peut y former Elle est nulle aujourd'huy, car la digue qui
la doit soutenir est ouverte par 20 ponts sur une lieux en-
viron de longueur ;
Cette place n'a aucun souterrain, et comme elle est
d'une grandeur médiocre, et qu'elle est très fourrée de
maisons, il ne seroit pas possible a vne garnison de s'y
soutenir contre L'artillerie qui renverseroit les maisons sur
les habitans ;
Moyens de remédier aux défauts cy dessus
1" ajouter les tenailles devant les courtines ;
2" couvrir par un chemin couvert les Revetemens des
lunettes en avant des glacis du Corps de la place ;
3" achever l'écoulement des fossés projette, et ouvrir
le battardeau 101 par une écluse afin de donner a ces fossés
la qualité de secs et plein d'eau a volonté ;
4"^ faire des bâtiment voûtés pour loger la garnison en
partie, en cas de siège ou des souterrains comme à Phals-
bourg sous les courtines ;
5** Perfectionner les dehors du costé de la porte de
Brisack et de l'innondation ;
Mais cette place dans les circonstances présentes et dans
l'Etat où elle est, est beaucoup plus forte que le besoin
qu'on en a, ainsy les défauts et les remèdes cy dessus
n'ont étés indiqués que pour mémoire seulement.
(A suivre).
26 REVUE D'ALSACE
A propos des cuvres d'arl ancien de l'Alsace-IiOrraine
On nous écrit :
Le. Revue d'Alsace fondée en 1850 par M. Liblin, con-
tinuée par MM. Casser et Ingold a, depuis Nov.-Déc. 1913,
suspendu sa publication.
La nouvelle série qui doit se continuer à Belfort devrait
mettre dans son programme :
Rechercher et dessiner ou reproduire dans les collections
de Paris, Munich, Berlin etc.,^ dans les musées et chez les
particuliers les œuvres d*art ancien provenant d'Alsace-Lor-
raine et qui n'ont été ni décrites ni figurées par Schweig-
hauser, Golbéry, Rothmtiller, Baquol„ Kraus etc.
Une nomenclature sommaire d'après les catalogues des
ventes qui ont lieu en Allemagne, en Alsace et en France,
ces dernières années, avec la description des sujets, la pro-
venance, les prix payés, ferait voir en quelle haute estime
on tient les œuvres sorties des mains d'anciens artisans
alsaciens.
Un dessinateur qui désire garder l'anonyme offre à la
Rédaction 500 sujets différents sur 36 feuilles, gratuite-
ment bien entendu, ainsi que les conseils ci-dessus. »
Fidelis-
Note de la Direction.
Nous remercions bien vivement notre correspondant de
ses conseils et de son offre. Nous ne demandons pas mieux
que de suivre les uns et d'accepter l'autre, certain que les
abonnés de la Revue d'Alsace trouveront un intérêt tout
particulier dans une publication de ce genre. Une revue
quelque peu illustrée est, d'autre part, toujours suivie avec
plus de plaisir. Nous allons étudier la question et peut-être
serons nous en mesure de faire déjà quelque chose, en ce
sens, dans l'un des prochains fascicules de la Revue. Nous,
mettrions ainsi en action ces quelques vers de Mérian :
Drey Schlœsser auff einem Berge,
Drey Kirchen auff einem Kirchoffe,
Drey Stœtt in einem ThaU
Ist das ganze Elsass iiberall.
(Altes Sprichwort — 1644).
un FROPAGAHDISTE RÉVOLUTIOmiRE
♦ ♦ ■»
FORT LESPOMARÈDE
■> • ■»
Dans les Notes biographiques sur les hommes de la Révo-
lution à Strasbourg, que publia jadis la Revue d'Alsace, (1)
Etienne Barth a réservé quelques lignes, trop brèves et d'ail-
leurs inexactes, au jacobin Lespomarède, dont il signalait la
présence à Strasbourg à la fin de 1793 et en 1794. (2) Des
lecherches sur les Sociétés populaires du district de Belfort,
dont je me propose de publier les Actes, m'opt fait retrouver
ce personnage à l'autre bout de TAlsace en 1791 et 1792. Il
m'a semblé intéressant, j'ai eu la curiosité de suivre ses tra-
ces, en Alsace et ailleurs, et si la notice que je lui consacre
à mon tour présente, elle aussi, des lacunes, elle suffira, je
l'espère, à fixer les traits essentiels de sa physionomie. Il
m'a paru caractériser à merveille une variété assez nette-
ment définie du type jacobin : le « Zélateur de la Révolu-
tion», le <(Mis!isionnaire de la Liberté», comme on disait
alors, le «Propagandiste révolutionnaire», pour employer
l'expression strasbourgeoise (3).
i) Années 1877 à 1883.
2) Voir Revue d'Alsace, 1880, p. 556-557, et la notice plus
brève, mais plus précise donnée par A, Chuquet, Hondschoote,
page 56.
3) Je laisserai, le plus souvent possible, la parole à Lespo-
marède lui-même. Rien ne vaut, pour le faire connaître, la lec-
ture de ses discours et de ses lettres.
28 REVUE D'ALSACE
Il nous arrivait de Guyenne, étant né à Labouheyre,
bourg du département actuel des Landes- Son père, Mathieu
Lespomarède (1), était notaire royal, lieutenant de juge, et
devint plus tard juge de la juridiction du lieu. Sa mère se
nommait Marie DartigoUes. A son baptême, le 20 juin
1751, il avait reçu de son parrain Fort Balhadère, greffier de
la même juridiction, ce prénom de Fort, jadis très répandu,
paraît-il, dans les Grandes Landes, mais que Ton semble
avoir trouvé assez extraordinaire en Alsace (2). Il dut quitter
de bonne heure son pays natal, et semble n y être jamais
revenu.
Les hasards d'une carrière de fonctionnaire amenèrent,
je ne sais comment. Fort Lespomarède en Lorraine. Entré
dans l'administration des Fermes du roi, il en était Capitaine
général, à la résidence de Gérardmer, lorsque, le 15 Mai
1781, il époirsa à Château-Salins Demoiselle Anne-Thérèse
Bazoille, âgée d'environ 26 ans, fille de Sébastien Bazoille,
^(docteur en médecine, ancien conseiller médecin ordinaire
de feu Sa Majesté le Roy de Pologne, stipendié de cette
ville », et de Dame Elisabeth Bonjour (3). C'est sans doute
à Gérardmer que naquit leur fih aîné François. Mais à la
naissance du second, Joseph-Augustin, le premier Décem-
bre 1788, Lespomarède avait quitté Gérardmer pour Fraize,
où il exerçait les mêmes fonctions (4). Il y resta sans doute
jusqu'au début de 1791, où nous le voyons arriver dans la
petite ville de Délie, à l'extrémité méridionale du départe-
ment du Haut-Rhin, en qualité de Capitaine des préposés à
la police du Commerce extérieur,
i) Il est nommé Mathieu dans Pacte de baptême, Bernard
dans l'acte de ipariage de son fils. Son nom est écrit Lespoma-
rèdes aux registres paroissiaux de Labouheyre. Mais notre per-
sonnage signant toujours son nom sans s final, nous adopterons
cette orthographe.
2) C'est probablement pour cette raison que Barth le corrige
en Fortuné î
:)) Acte de mariage, aux archives de la Ville de Château-
Salins.
h) Acte de baptême de Joseph- Augustin Lespomarède, aux
archives de la commune de Fraize (Vosges).
FORT LESPOMARÈDE 2Ç
Son apparition fut la conséquence du décret du 5 No-
vembre 1790, qui avait ordonné de procéder immédiatement
au reculement des barrières. Tous les droits de traite éta-
blis sur les limites intérieures des anciennes provinces
étaient supprimés, et remplacés par un droit unique et uni-
forme perçu à toutes les entrées du royaume par. des em-
ployés portant le titre de Préposés à la police du commerce
extérieur (1). Les douanes dispar,aissaient donc entre la Lor-
raine et l'Alsace, et la présence de leurs officiers n'avait
plus de raison d'être à Fraize ou à Gérardmer; mais Délie
devint la résidence d'un capitaine, tandis que des lieute-
nants s'installaient dans les villages voisins, à Bourogne^
Froidefontaine. Florimont, etc.
Lespomarède arriva donc à Délie vers le 1"" janvier
1791, avec sa femme et ses deux enfants (2). Adhérent en-
thousiaste des idées révolutionnaires, il apportait, pour les
propager dans sa nouvelle résidence, toute l'ardeur et la
fougue de son tempérament méridional, et il semble, dès le
début, avoir employé les intarissables ressources de sa verve
gasconne à stimuler le zèle des braves dellois, beaucoup trop
placides à son gré. D'ailleurs le moment était favorable aux
agitateurs. Un grand mouvement d'opinion se préparait
dans les départements du Rhin: le gouvernement y en-
voyait, pour «diriger l'esprit publio), trois commissaires,
Hérault de Séchelles, Dumas et Foissey, et de tous côtés on
voyait surgir les sociétés populaires ,à l'imitation de celle
qui depuis près d'un an déjà existait à Strasbourg. Colmar
fondait la sienne le 16 Janvier, Belfort le 17 Février; La-
chapelle-sous-Chaux annonçait, le 18, à Strasbourg, la créa-
tion d'une «Société patriotique composée d'agriculteurs» (3)
Huningue à son tour ouvrait son club le 4 Mars. Lespo-
11 Moniteur, Réimpression^ tome VI, p. 258 et 265.
?) Dans le discours du 13 Mars, reproduit plus loin, il se dit
arrivé depuis deux mois et demi. — C'est donc à tort que Barth
en fait, de 1790 à 1793, un contrôleur des douanes à Strasbourg.
:\) Heitz, Les Sociétés patriotiques de Strasbourg, p. 118.
30 REVUE D'ALSACE
marède sut faire comprendre à ses nouveaux concitoyens
que Délie ne pouvait se montrer inférieur en civisme
aux autres localités du Département; aussi, dès le 12
Mars, quarante personnes se joignirent à lui pour organi-
ser une Société des Amis de la Constitution, et récompen-
sèrent ses efforts en le pommant aussitôt leur président (1).
A la séance du lendemain, il fit lecture de son discours
de réception:
(( Messieurs,
« Hier à la création des Amis de la Constitution de
votre ville, vous m'avez fait l'honneur de m'en nommer
président. Cela manifeste, Messieurs, que vous êtes entiè-
rement imbus de l'esprit de nos lois qui ne voient dans un
français que le frère de tous les français. Sous cet aspect
voiïs méritez assurément des éloges, mais vous pouviez
mieux choisir, et vous le deviez pour le bien de la chose. Je
suis étranger, et il y a tout au plus deux mois et demi que
je surs parmi vous; je ne suis et ne puis être connu ici. Je
dois cependant vous dire que je ne le cède à personne du
côté du civisme, et sous ce rapport je suis sans contredit
votre émule; mais sous celui des talents, vous êtes au-
dessus de moi. En m'élisant, Messieurs, Président de cette
assemblée, vous n'avez donc fait que prouver combien cette
fraternité établie par notre législation vous était chère, et
cette preuve est déjà un résultat du serment que vous avez
fait d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi. La nature
entière se dissoudrait plutôt que d'effacer ce serment de
vos cœurs. C'est ainsi que mon âme pénétrée de ce ser-
ment voit les vôtres : il n'est donc plus question de le re-
nouveller dans cette coalition, mais de jurer que nous re-
garderons comme traître, infâme et indigne non seulement
de notre société, mais du nom français, celui qui manquera
aux grands et glorieux devoirs que lui impose le titre d'Ami
de la Constitution, Je commence. Messieurs, par faire ce
serment pour mon compte entre vos mains, et je vous prie
1) Archives de Delle. Registre de la Société des Amis de la
Constitution, f" 1, rei^to.
FOR^* LESPOMARÈDE 31
-de le recevoir. Voilà, Messieurs, quelles sont et quelles
doivent être les expressions de ma reconnaissance envers
vous. » (1)
L'avocat Belin (2), procureur-syndic de la Société, lui
répondit aimablement que « les Français, depuis qu'ils
sont régénérés, ne connaissent plus d'étrangers parmi eux ;
ils sont tous frères, et chérissent vraiment les loix qui les en
ont fait souvenir ; mais ce n'est pas pour manifester ce
principe que la Société vous a nommé, Monsieur, pour la
présider ; elle a eu le temps, quoique votre résidence ne
date pas de loin, de connaître et d'apprécier vos talents et
votre patriotisme, et elle est charmée d'avoir trouvé l'occa-
sion de leur rendre hommage. » Sur quoi l'assemblée, en-
chantée par tant de courtoisie, arrêta que le discours pro-
noncé par M. le Président et la réponse seraient déposés
dans les archives de la Société, puis elle se mit à l'œuvre.
**
Nous ne suivrons pas Lespomarède et ses amis au mi-
lieu de leurs travaux, car ce serait faire toute l'histoire du
club des Jacobins de Délie- « Placés à l'extrême frontière
de l'Empire de la liberté, écrivaient-ils le 15 mars à la
Société de Belfort, nous serons des sentinelles infatigables
pour surveiller ses ennemis. » Fidèle à cette promesse,
Lespomarède sut faire de ses « frères et amis )> de vrais
douaniers de l'orthodoxie révolutionnaire, habiles à sur-
prendre partout la contrebande aristocratique. Rien n'é-
chappe à leur clairvoyance, ni les <( menées ténébreuses »
des ennemis du dedans, ni les « projets sanguinaires et
liberticides » de leurs voisins les « tyrans » de Montbéliard
et de Porrentruy. C'est ainsi que le 10 avril ils décident
de brûler en place publique une lettre circulaire du prince-
évêque de Bâle, et que le 14 les agents de Lespomarède
i) Arch. de Délie — Soc. des Amis de la Const. Correspon-
dance et pièces diverses.
2) n fut plus tard député au Conseil des Cinq-Cents, et
mourut conseiller à la Cour de Colmar. Voir Véron-Réville.
Hist, de la Révolution dans le Haut-Rhin p.273.
32 REVUE D'ALSACE
saisissent dans les bagages de Tabbé KlingUn, à cinq cents
pas des portes de la ville, dix exemplaires du même «libelle
incendiaire», plus (de gros et Tinepte volume de VEtat de
la France tel qu'il peut et qu'il doit être, par l'impudent, le
misérable Galonné, la feuille qu'on conspue généralement^
ayant pour titre VAmi du roi, etc.» (1) — «On ne nous fera
pas, disait leur président dans une adresse aux Commis-
saires du roi, du 31 Mars, on ne nous fera pas ce reproche
avilissant que nous ne pourrions jamais supporter : Vous
dormez au milieu des dangers ! Au contraire, soyez sûrs,
Messieurs, que nous surveillons sans relâche nos ennemis.»
Ce n'est point pourtant qu'on en ait peur : « A la vérité,
loin de nous épouvanter, ils nous font pitié. Que pourraient-
ils, les insensés, contre vingt millions de français armés
pour nos loix, c'est-à-dire pour la plus belle cause du ciel
et de la terre, pour la vraie religion, la nature et la raison
depuis si longtemps flétries ? Mais fussent-ils mille fois
plus à craindre, nos âmes brûleront éternellement d'une
sainte haine contre leurs lâches complots, et nous répé-
terons toujours avec transport, avec enthousiasme, cette
devise que nous avons adoptée avec tous les dignes fran-
çais :
Dulce et decarum est pro patria mari ! » (2)
Ainsi Lespomarède traduisait en son langage le plus
éloquent le zèle patriotique dont nos populations alsa-
ciennes devaient donner tant de preuves au cours des
années suivantes.
Les vicissitudes de la politique française n'intéressaient
pas moins Lespomarède et ses amis- Correspondant avec
les sociétés voisines, et bientôt avec les Jacobins de Paris
dont ils allaient recevoir le mot d'ordre, ils vivaient avec
intensité de la vie nationale. Pas un incident qui n'ait sa
répercussion chez eux. La mort de Mirabeau, par exemple,
provoqua à Délie la même émotion que dans toute la
i) Lettre à la Société de Colmar, 16 avril 1791 .— Liasse
correspondance.
i) Lettre aux Commissaires du roi, 31 mars 1791 — (ibid. )
FORT LCSPOMARÈDE 33
France, et dans la séance du 8 avril, Lespomarède pro-
nonça l'oraison funèbre du grand homme :
n Depuis lundi dernier aue nous avons reçu Taccablante
nouvelle de la maladie de M. de Mirabeau, il s'est passé
trois jours, et ils ont été pour nous trois siècles d'affreuses
tortures. Enfin le courrier arrive, nous volons aux nouvelles*'
nous les prenons avec un empressement indicible, nous ne
voulons plus voir que l'article qui concerne la santé de
M. de Mirabeau. L'espoir de sa guérison nous soutenait un
peu. Hélas ! nous lisons ces mots effroyables : M. de Mira-
beau est mort ; et au même instant, l'affliction nous op-
presse au point que nous doutons si nous existons nous
mêmes Horrible et désastreuse certitude !..-.. Oui,
Mirabeau..... Mirabeau n'est plus Cet ami de la justice,
ce courageux père de la patrie, ce savant législateur, ce
profond philosophe, ce grand orateur, en un mot ce génie
sublime et rare, non, n'est plus parmi nous, il est dans son
véritable séjour^dans celui de l'immortel. Vos larmes. Mes-
sieurs, coulent avec les miennes ; allons. Messieurs, allons
mettre le plus tôt possible nos cœurs, déchirés aux pieds
de l'Etre suprême dans son temple : faisons faire un ser-
vice divin funéraire pour ce cher défunt, l'un des premiers
amis des français. Etre suprême ! pourquoi nous l'avoir
enlevé si tôt ! Que de biens pour la France devaient encore
sortir de l'étendue immense de ses lumières, et de son âme
des plus sensibles et des plus belles ! Etre suprême ! pour-
quoi nous l'avoir enlevé si tôt ! Tu connaissais les en-
trailles des bons français ; les voilà livrées au plus corrosif
désespoir, et tant qu'ils vivront, ils pleureront amèrement la
perte de ce grand homme, qui est une des plus déplorables
calamités de l'État. Les méchans s'en réjouissent sans
doute : qu'ils nous soient plus en horreur que jamais !
C'est dans l'adversité que les dignes citoyens sentent eux-
mêmes leur véritable valeur. Que les traîtres à la patrie
apprennent donc de toutes parts que le tombeau de M. de
Mirabeau augmente au centuple contre eux notre haine et
celle de tous les français vertueux. Je m'arrête. Messieurs ;
j'y suis d'abord forcé par ma propre douleur, et je vois que
34 REVUE D'ALSACE
VOS cœurs brûlent de déterminer des arrêtés conformes à
nos sentiments dans cette atterrante circonstance.»
Docile à cet appel, la Société décréta unanimement
que ses membres prendraient le deuil en portant un crêpe,
qu'un service funèbre serait célébré dans l'église parois-
siale, et que Téloge de Mirabeau y serait prononcé par un
«prêtre patriote», ce qui provoqua d'ailleurs un conflit avec
le curé de la ville. (1)
Conformément au règlement, la présidence de Lespo-
marède se termina le 13 Avril, et il fut remplacé par Donat
Laurent, directeur des Forges de Grandvillars. Mais le
même jour, la Société arrêta que par la suite elle aurait
deux rédacteurs chargés de sa correspondance pendant un
mois, et elle nomma à cette fonction le président sortant
et Tavocat Belin. Or on peut constater qu'immédiatement
le ton des lettres se hausse, le style se fait plus emphatique,
les expressions sont plus violentes. Est-ce simplement l'ef-
fet des luttes politiques toujours plus vives, des haines
toujours plus ardentes, ou bien ne faut-il pas voir plutôt
dans l'aspect nouveau de nos documents la marque per-
sonnelle de Lespomarède ? — « Unissons-nous plus que
jamais, nos frères ! écrit-on par exemple le 25 avril à la
Société de Strasbourg. Défenseurs intrépides de nos loix,
les meilleures qui aient jamais été sur notre globe pour la
gloire et le bonheur des mortels, faisons trembler ces in-
dignes prêtres et ces ci-devant nobles qui écument de
rage de ne pouvoir plus décomposer le corps vivant du la-
boureur et de l'artisan si utiles, pour manger leur moelle.
C'était là une de leurs plus chères voluptés, et ils sont
trop habitués au sang humain pour y renoncer jamais. Que
les amis de la Constitution les poursuivent sans relâche,
ces dégoûtants anthropophages ! Ou ils m(/urront bientôt
de l'impuissance de leur propre fureur, ou le glaive de la
i) Lettre aux Jacobins de Paris du 8 Avril 1791, et Re-
gistre de la Société f° 3 et 4.
FORT LESPOMARÈDE 35
loi les anéantira, ou ils fuiront !.... )> On est loin déjà, après
six semaines, de l'allure académique des discours de ré-
ception !_(1)
Pendant toute cette année 1791, Lespomarède continua
à prendre une part très active aux travaux de la Société
dont il fut de nouveau secrétaire du 13 Juin au 14 Juillet,
et nombreuses sont, aux archives de Délie, les lettres
écrites par lui, toujours dans le haut style dont nous venons
de donner un exemple. Il se lance avec son ardeur ordinaire
dans la lutte religieuse déchaînée partout par l'obligation
du serment constitutionnel. Quelques curés réfractaires
essaient bien de se disculper en lui expliquant leur con-
duite, ou même, comme celui de Suarce, de Tamadouer un
peu en l'engageant à « venir prendre leur soupe » (2) ; l'in-
corruptible Lespomarède n'en continue pas moins à ful-
miner contre «ces infâmes ministres des autels, qui ne s'oc-
cupaient que d'aveug.er et d'avilir le spirituel et bon peu-
ple français par tous les ressorts d'une stupide superstition,
pour mieux le dominer, pour mieux le tromper » (3). Après
la fuite à Varennes, quand l'attention se porte plus spécia-
lement vers les menaces de complications extérieures, Les-
pomarède devient belliqueux, a Aux armes ! Aux armes !
Ne voyons plus digne de notre amour que l'Assemblée na-
tionale qui a détruit à jamais le lâche pouvoir des tyrans
sous lequel nous gémissions depuis des siècles ! Extermi-
nons les ennemis des pères de la patrie s'ils osent se pré-
senter ! Quand l'univers entier serait ligué contre nous,
nous vaincrons : les hommes libres "sont toujours invinci-
bles quand ils combattent des esclaves- Mais quand cela
ne serait pas, préférons mille fois mieux la mort que de
retomber dans les fers !... » (4) Aussi lorsque par une
circulaire du 18 Août, la Société de Strasbourg annonça
•que des pièces probantes ne lui permettaient plus de douter
1) Même dossier, aux archives de Delle.
«) Lettre du nuré Gérard du 18 Mai 1791.
3) Lettre à la Société de Vesoul, du 5 Mai 1791.
4) Adresse à TAssemblée nationale, du 7 Juillet 1791.
36 REVUE D'ALSACE
que TAlsace ne dût être attaquée vivement du 20 au 30
de ce mois par les Condé et les Mirabeau Joints au « Car-
dinal Collier » et aux princes allemands, les jacobins de
Délie prévinrent en hâte les municipalités du canton, et
envoyèrent partout des commi^aires chargés d'organiser la
levée en masse des hommes valides pour repousser Ten-
nemi. Lespomarède fut délégué ^ur la frontière la plus
exposée, celle de la Haute-Mairie, (1) où ses harangues
soulevèrent l'entiiousiame patriotique des habitants. Ceux
de Croix lui répondaient unanimement « qu'ils étaient
prêts à la première réquisition » ; le maire de Lebetain an-
nonçait à Lespomarède que (( tous les habitants de cette
municipalité sont prêts à marcher à tous moments au
moindre signal contre les ennemis de la Patrie » ; ceux de
Saint-Dizier s'offrent à garder les gorges qui du pays de
Porrentruy donnent accès dans la France ; ceux de Villars-
le-Sec sont prêts à partir dans deux jours « pour joindre
la troupe de France afin de se garder des ennemis de la
Constitution », et les braves gens de Montbouton remettent
à <( Monsieur Despoumaret » la délibération suivante :
((L'an 1791 le 25 du mois d'Aoust la Municipalité de
Montbouton a assemblé les scitoyens de leur commun pour
leur fair par de la nouvail qui nous est parvenue le jour
de yair, venan de la Sosciété des amys Destrasbour adressé
à celle de Délie nôtre canton,.... qui nous anonce que notïs
somme assurés daitre ataqué dans la Basse Alzasse des
Emigrains et ainemys de nôtre Constitution. M- le Com-
missaire nous auxret demandé sci Ion pouret se fierre
surs nos ces citoyens pour un cou de main sci le cas yéchet
pour repousser nos ainemys es plus prais qui son canpé
et en gamizons a Porantrui et pouvoir nous enparer des
pauté qui nous avoyzine ; aprais avoir statué sur cet obgèt
pauté qui nous avoyzine ; aprais avori statué sur cet obget
tous les bons scitoyens de notre commun en comenssan par
le capitaine de la garde national, officié, sergans, caporaux
1) Extrême-sud de la province d'Alsace, touchant aux prin>
pautés de Montbéliard et de Porrentruy.
FORT LESPOMARÈDE 37
et soldas inci de suite Ion a commancé de leur demandé
leur santiment. Leur Patriotisme cest montré sci généreux ;
qu'ils onts répondu que pour le maintien de la Constitution
de notre Enpir français sillia une ataque qu'il sons prais de
voler aux premie cou de canon ou de toxain ; et les serment
a été réytéré entre les mains de la municipalité en ces
tairme La main levé nous jurons et je jure que nous somme
prais de répandre jusqu'à la dergnere goûte de notre sans
pour le soutien de la Constitution tail quellet Décrété par
la loi de nôtre auxguste assemblé national....
<( Le plus essanciel que Ion à a observer dans ces
moments de crize c'est des fusils et de la munission. » (1)
L'éloquence de Lespomarède n'avait pas été étrangère,
sans doute, au complet succès de sa mission !
L'alerte passée, on le récompensa en l'appelant de nou-
veau à la présidence de la Société, qu'il exerça du 11
Septembre au 16 Octobre. Quelques jours après sa ré-
élection, le 15 Septembre, il eut la joie de saluer à son
départ un membre du Club, le frère Bruat, de Grandvillars,
nommé député à l'Assemblée législative, et ce fut l'occa-
sion d'un nouveau discours :
« Frères et amis !
« Du sein de notre Société part un représentant du
peuple français, le peuple le plus célèbre des mondes
connus. Que ce titre de représentant est donc grand !
Qu'il impose d'immenses, de sublimes, de sages et de cou-
rageuses pensées ! Non seulement les loix de nos repré-
sentans embrassent nos intérêts, mais encore par l'ordre
imprescriptible des choses, ceux de toutes^les nations. Si
nos loix actuelles anéantissent nos tyrans propres, pour
nous mettre sous la domination unique de la volonté de
l'Etre suprême qui veut sur la terre le règne de l'égalité,
de la nature et des vertus, ce règne enfin établi parmi nous
1) Arch. Delle. — Soc. des Amis de la Const. Correspon-
dance, 25 août.
38 REVUE D'ALSACE
le sera un jour dans tout notre globe. Frère Bruat, je^
n'irai point sans doute vous donner de fades éloges ; loin
de cette Société, loin de moi toute flatterie : vous vous
en trouveriez d'ailleurs offensé. Je vais seulement vous dire
au nom de cette Société que j*ai l'honneur de présider et
au mien : Allez dans le sein de notre auguste Sénat ; que
la patrie y soit votre idole, votre seule divinité ! Ne cesser
de vous rappeler que vous avez eu le bonheur de naître
dans un des séjours de l'innocence et des bonnes mœurs,
je veux dire dans un village. ! Ne cessez de vous souvenir
que ces hommes, les plus vertueux de notre empire, étaient
et sont les laboureurs et les artisans et qui cependant na-
guère, ô horreur mille fois inconcevable ! mille fois inouïe !
étaient perpétuellement le jouet et les victimes déplorables,
des plus inutiles et des plus odieux des hommes ! N'ou-
bliez jamais que vous avez sans cesse vécu au milieu de
ces chers agriculteurs et artisans et que peut-être c'est
à cet avantage inappréciable que vous devez les vertus et le
bon esprit que vous avez et qui vous ont obtenu les suf-
frages de vos concitoyens ! Ne cessez surtout, et que ce
soit toujours en frémissant d'indignation, ne cessez surtout
d'avoir présent à l'esprit qu'on ne discontinue pas d'ourdir
des trames contre le bon peuple que je viens d'indiquer,
pour le rendre plus esclave et plus malheureux qu'il ne
l'a jamais été ! Ne cessez enfin de vous soulever contre
tous les despotes et leurs fauteurs, ces monstres dont les
âmes ne sentent que l'égoïsme dans tout ce qu'il a de
plus fangeux et de plus vorace ! Courez mille fois plutôt
à une mort certaine que d'avoir pour eux la moindre in-
dulgence nuisible aux droits de l'homme ! Vous êtes jeune,
vous êtes précisément dans Tâge de l'intrépidité, du plus
pur patriotisme, en un mot de l'héroïsme ! Allez, partez,
remplissez comme un Pétion, comme un. Roberspierre,
comme un Grégoire, comme un Camus et comme tant
d'autres législateurs de ce mérite, la glorieuse carrière de
député de la justice, de la raison et de la saine religion ; et
tous les dignes français, sans compter les honneurs un jour
de l'univers envers ses bienfaiteurs, vous béniront, vous.
FORT LESPOMARÈDE 39
aimeront à jamais ! Et nous qui surveillerons sans relâche
sur cette frontière les vils et abjects ennemis de notre il-
lustre et chère Patrie et qui comptons que vous nous don-
nerez dans toutes les occasions votre secours pour le bien
public, nous particulièrement et tous les habitants en géné-
ral de cette contrée qui espèrent fermement avec nous que
vous rhonorerez par votre concours toujours ardent à con-
solider notre liberté, la félicité et la gloire de notre
royaume, à votre retour, nous volerons au-devant de vous,
nous nous élancerons dans vos bras, nous vous serrerons
contre nos cœurs, et vous éprouverez alors plus que jamais
en voyant notre attendrissement et nos larmes que Tamour
seul d'un vrai citoyen français vaut un million de fors
mieux que tous les trônes ensemble des tyrans. » (I)
Le frère Bruat répondit, « sans préparation », en ex-
primant la vive sensibilité avec laquelle il recevait de telles
marques d'affection, en affirmant son amour du bien public
et de la liberté, et en promettant tout son dévouement au
club de Délie dont il ne cesserait de consulter avec em-
pressement les « lumières supérieures. »
Le 16 Octobre, sa seconde présidence terminée, Les-
pomarède fut de nouveau nommé rédacteur de la Société,
et nous le voyons, avec un zèle infatigable, s'occuper des
objets les plus divers. Le 23 Octobre, par exemple, on le
charge d'examiner un mémoire du frère Laurent de Grand-
villars (( qui traite des moyens d'obvier aux désastres des
incendies », et le 27 il vient lui-même proposer à l'Assem-
blée un plan d'éducation nationale qui est mis à l'ordre du
jour, « attendu que M. l'Evêque d'Autun en a rédigé un
qui a réuni les suffrages des français. » (2) Nous n'avons
malheureusement pas retrouvé cet exposé des idées péda-
gogiques de Leispomarède : nous possédons seulement une
réponse du frère Laurent, qui mentionne « l'attendrisse-
ment » avec lequel il en a entendu la lecture, car il est
t) Registre de la Société, f° 24 et 25.
i) Ibid. f" 26. — Il s*agit du Rapport sur l'Instruction publique
fait à l'Assemblée nationale tes 10, 11 et 19 septembre 17 91,
par Talleyrand (Paris 1791. in 4").
40 REVUE D'ALSACE
connu, dît-il, que si l'éducation « n'est pas la base, elle
est au moins l'architecture majestueuse du temple sur l'au-
tel duquel nous sacrifions tous. » Il semble, autant qu'on
peut l'entrevoir à travers le pathos amphigorique de Donat
Laurent, — le philosophe du club ! — que Lespomarède
proposait, à défaut des 40.000 instituteurs nécessaires, de
charger les administrations municipales de donner elles-
mêmes l'enseignement aux jeunes citoyens. — Avait-il
songé aux leçons d'orthographe que recevraient alors les
enfants de Montbouton ?....
Jusqu'à cette date, les documents nous permettent de
suivre darts le détail l'activité des Jacobins dellois et de
leur fondateur. Pour l'année 1792 ils nous font presque tota-
lement défaut, le registre de la Société contenant les pro-
cès-verbaux de trois séances seulement. Nous constatons
tout au moins que la déclaration de guerre et l'occupation
par les troupes françaises du pays de Porrentruy appor-
tèrent à la Société^ de graves préoccupations, et que Lespo-
marède maintint son zèle à la hauteur des circonstances.
C'est lui, par exemple, que l'on chargea d'escorter dans la
nuit du 29 au 30 Avril le détachement de l'armée de
Custine pénétrant dans l'évêché de Bâle. Le 30 il envoya,
de concert avec les députés des Jacobins de Belfort, Boillot
et Strolz, un récit enthousiaste de la réception faite à ses
compatriotes. « Vos députés ont à vous raconter les traits
d'une fraternité de peuple à peuple qui doivent faire couler
des larmes de délicieux attendrissement Nous ne pou-
vons peindre les sensations délicieuses que nous avons
éprouvées, lorsque nous avons vu les habitans se préci-
piter dans nos bras, nous demander notre amitié ; ceux
de chaque communauté, le curé en tête, se présentaient à
notre passage, et pendant tout le temps que l'armée défilait,
les cris de Vive la nation française ne sortaient point de
leur bouche... Ils offraient des rafraîchissements, portaient
les sacs de^ soldats fatigués, demandaient à genoux des
cocardes et les baisaient les yeux mouillés de larmes....
FORT LESPOMAR3DE 41
Ils détaillaient toutes les horreurs que le despotisme leur
avait fait souffrir et nous comblaient de bénédictions...-
Cependant les soldats ont gardé une discipline admirable,
et n'ont quitté leur rang que pour embrasser leurs
frères. » (1)
La lettre, lue au club de Délie dans la !séance du 2 Mai,
y fut accueillie avec la joie que Ton devine, et les « bons
habitans de la principauté » furent déclarés « au dessus
de toutes éloges » .(2) On n'en fut que plus indigné lorsque
peu après, le 18 Mai, le fameux Syndic Rengguer qui
avait été, avec Tévêque ûobel, le principal auteur de la
révolution dans Tévêché de Bâle, vint faire à l'Assemblée
dont Lespomarède avait été pour la troisième fois élu pré-
sident, le (( récit désastreux >» de Téchec qu'il avait subi la
veille en donnant l'assaut au château de Porrentruy. (3)
Lespomarède, au nom du club, lui répondit en des termes
pleins de sympathie, mais aussi de réserve prudente :
« Monsieur !
(c Je ne chercherai pas à vous exprimer notre sensibi-
lité et notre émotion. Je pense que vous les voyez entière-
ment sur tous les traits de nos visages. Vous savez, Mes-
sieurs, quels aont contre les tyrans et leurs odieux suppôts
la haine des français vertueux, leur amour pour, les peuples
libres, et leurs dispositions pour ceux qui, opprimés comme
vous, veulent enfin rompre leurs fers.
« D'après cela vous devez imaginer combien, en effet,
il nous est douloureux dans cette occasion que la loi en-
chaîne nos bras et notre courage. Nous allons. Messieurs,
sans perdre un moment, rendre compte aux Sociétés aux-
quelles nous sommes affiliés, de vos sentiments généreux
et de votre situation malheureuse, et si pendant votre sé-
1) G. Gauiherot, La Révolution française dans V ancien évê-
ché de Bâle, Tome I. La République rauracienne, p. 122-123. —
/. Sauzay dans son Histoire de la persàpution révolutionnaire
dans le départment da Doubs, II. p. 526-527, donne un texte
•différent.
2) Registre de la Société, f° 29.
3) Registre de la Société, f" 29.
42 REVUE D'ALSACE
jour dans cette ville, les procédés d'une amitié et d'une
fraternité sincère et ardente que nous vous jurons peuvent
vous être de quelque consolation, nous aurons de vives
actions de grâces à vous riendre de ce que vous vous êtes
retirés au milieu de nous. » (1)
L'intérêt que portait Lespomarède aux révolutionnaires
bruntrutains, son ardeur à soutenir leurs revendications et
à appuyer leurs coups de main ne se démentirent jamais,
et la dernière démarche qu'il fit avant son départ du pays
fut pour accompagner à Porrentruy, le premier octobre
1792, le promoteur Voisard, un des plus ardents novateurs,
et protester avec lui contre la saisie de ses biens ordonnée
par le conseil aulique du prince. (2)
*
Mais il était d'autres despotes à combattre, plus redou-
tables que le « tyran mitre », le « Néron de Porren-
truy» (3), «ce prêtre abominable, ce tigre altéré de sang hu-
main» (4), ce corpuscule pétri de fange, d'impudence et
de venin », (5) comme on dirait élégamment au club de
Délie. L'armée prussienne avait pénétré en France. Sans
doute la journée de Valmy venait d'arrêter l'invasion et
l'ennemi s'était mis en retraite vers la frontière ; mais il
restait à délivrer complètement notre territoire, et la jeune
République avait besoin de tous les dévouements. Ils s'of-
frirent nombreux, enthousiastes, et Lespomarède fut gagné
par la grande fièvre patriotique. Rester capitaine des pré-
posés à la police du commerce extérieur et capitaine de la
garde nationale de Délie (6), aider à « l'affranchisement ^>
1) Louis Vautrey, Histoire du collège de Porrentruy (Porren-
truy 1866) p. 228, note.
â) Journal de François Joseph Guélat, (Delémont. 1906) p. 73.
3) Gautherot. Op. cit. p. 156.
i) Discours de Rengguer du 18 Mai. Ibtd. p. 150.
5) Pétition du club de Délie du 18 Juin. Ibid. p. 163, et Hans^
Ruser, Dos Bistum Basel und die franzœsische Révolution,
(Bâle 1896) p. 50.
6) Il signe en cette qualité une quittance du 30 septembre
1792. Arch. de Delle).
FORT LESPOMAR3DE 43
du petit peuple de la Rauracie était insuffisant à ses yeux :
il voulut partir pour Tannée, et, laissant là femme et en-
fants, il se mit en route vers le milieu du mois d'octobre (1).
Les circonstances de son départ, de son enrôlement comme
volontaire à Longuyon le 22 Octobre et de sa réception à
Tarmée du général Valence nous sont connues par une
curieuse lettre qu'il adressa de Givet le 8 Novembre sui-
vant au Conseil exécutif provisoire. Rien ne peut nous
faire connaître le personnage mieux que cet extraordinaire
récit. (2)
A Givet, le 8 Novembre 1792, Van premier
de la République,
Citoyens minrstres,
« Je me suis débattu pendant deux ou trois mois pour
obtenir la permission d'être plus utile à la chose publique,
c'est-à-dire pour obtenir la permission de quitter mon poste
de capitaine général des préposés à la police du commerce
extérieur à Délie, Haut-Rhin, afîn de voler sur le théâtre
sanglant de la guerre. Ayant exprimé enfin mon désir au
ministre des contributions publiques, lequel j'ai signé de
mon sang que j'ai tiré par une incision avec un canif dans
ma chair, il m'a répondu à l'instant qu'il approuvait ma ré-
solution, et aussitôt la réception de sa lettre, après m'être
arraché des bras de mon épouse et de mes enfans qui me
sont si chefs, je me suis mis en marche à pied. Arrivé à
Longuion le 22 du mois dernier, j'y ai rencontré le général
Valence, et m'étant présenté à lui avec mon sac sur le dos,
Il était parti si précipitamment qu*il avait oublié de payer
ses contributions, et que le 8 pluviôse an II on notait encore
que « le Fort Lespomarède » restait devoir 33 M. 14 s. pour
sa cote mobilière de 1792. — Son successeur comme capitaine
des douanes, François Polin, n'arriva à Délie que le 1er Dé-
1792. (Arch. de Délie).
Archives Nationales A F. II. 281 — A, Chuquet a cité
un passage de cette lettre dans ses Guerres de la Révolution.
ni. La retraite de Brunswick, p. 208.
44 REVUE d'alsaçe
un mousquet sur Tépaule, et crotté jusqu'aux oreilles, je
lui ai dit : Général voici un soldat de Délie ; je vous prie
de le recevoir. — Votre nom, me demande-t-il. — Lespo-
marède. — Je n'avais pas fini de me nommer qu'il me ré-
pondit : Vous voulez être simple volontaire ? — Oui, gé-
néral- — Hé bien, je vous fais mon aide de camp. — Non,
mon général ; je veux être simple volontaire. Je n'ai rien
d'ailleurs que le zèle d'un soldat qui vient vaincre ou mou-
rir pour la République française- — Il était à table ; il
répliqua : Vous serez mon aide de camp, et mettez-vous à
côté de moi pour dîner. Citoyens, dit-il à sa compagnie
composée de beaucoup d'officiers, voilà le citoyen Lespo-
marède : vous devez le connaîtrie. Il n'a cessé, ajouta-t-il
avec feu, de servir avec courage la patrie. Que ces hommes
me sont chers, et que je surs aise de le posséder ! — Voilà
exactement, Citoyens ministres, de quelle manière j'ai été
reçu de ce général
j. JOACHÏM.
(A suivre).
Mm Éle 10» iniir i niÉin te hlK
tE CHATEAU ET LES MURS
Colligite fragmenta ne pereant
Johan VI. XII.
AVANT-PROPOS.
De 1232 à la fin du XVII« siècle, l'antique petite ville
de Délie, située tout à fait au sud de l'ancien département
du Haut-Rhin» a été une place forte avec château, remparts,
tours, fossés et ponts levis. Que reste-t-il aujourd'hui de
ces anciennes fortifications dont les ancêtres dellois ont,
tour à tour éprouvé les avantages et les inconvénients,
plus même les mauvais que les bons côtés ? Du château ?
rien ou presque rien ; des murs ? quelques pignons de mai-
sons, quelques tronçons de tours qu'un étranger non averti
ne saurait distinguer.
C'est cependant à décrire château et murs que nous
allons consacrer cette nouvelle étude. Nous y parviendrons
tant avec nos souvenirs d'enfance et les traditions locales
qu'à Taide des archives du Haut-Rhin et de la mairie, des
vieux urbaires de la Seigneurerie et de divers alsatiques.
Cette description sera, d'une part, précédée d'un coup d'œil
sur l'emplacement du château que nous considérons comme
ayant été celui d'un camp romain, nous dirons même du
camp de Gramatum, d'autre part suivie des moyens de dé-
fense du même château et de l'enceinte de la ville, de leur
entretien pendant leur longue existence et des principaux
incidents ou événements dont ils ont été la cause ou les
témoins. Nous finirons par leur destruction, les quelques
vestiges qu'ils ont laissés et différentes pièces justificatives-
Louis HERBELIN.
46 REVUE D'ALSACE
Preuves de rexistence d'un camp goUo-romain à Délie
Comment remplacement du camp est devenu celui de
f ancien château.
Un camp gallo-romain a existé à Délie; (1) (nous Tavons
expliqué dans nos premières notes pour servir à l'histoire
de Délie {origine et dénominations). — II constituait l'ou-
vrage principal de l'une de ces étapes que les Empe-
reurs, maîtres de tout notre pays avaient établies, de dis-
tance en distance, près des grandes voies destinées à relier
l'Italie et le midi de la Gaule au Rhin dont la rive droite
était couverte de tribus Barbares. Les légions ou les co-
hortes envoyées sur les bords du grand fleuve ou en reve-
nant s'y reposaient après leur journée de marche pour re-
partir le lendemain soit sur Largitz (Larga) soit sur Man-
deure (Epomanduodurum) ; il servait en outre à loger les
troupes sédentaires, des vétérans, chargés tant du service
de l'étape qu'à assurer celui des vigies et le recouvrement
des impôts.
Le camp dont s'agit s'élevait sur le plateau dit la
Roche de Délie» à proximité de la station de Gramatum où
se faisait la jonction de la grande voie de Besançon (Ve-
sontio) par Mandeure à Largitz avec la voie secondaire de
Morvillars et Grandvilars à Porrentruy et au Mont-Terri-
ble. (2)
i) Voir origine et dénominations de Délie : Revue d'Alsace,
1911.
±) Contrairement à ropinion de M. Pajot qui transporte Gra-
matum au Mont-Terrible, (buU. de la Soc. belf. d'émulation, 1912,
p. 169), nous persistons, conformément à l'opinion de Cestre et
de Léon Viellard à voir cette station à Delle. Si la table de
Peutinger est muette sur ce point, Titinéraire d'Antonin est
formel : Gramatum était situé entre Epomanduodurum et Larga.
Le Mont Terrible a peut-être eu aussi sa station romaine, bien
que A. Quiquerez n'en dise rien, mais malgré le nom de Gremet,
lieu dit des environs, ce n'était pas Gramatum. M. Ch. Pfister
(Alsace romaine : Revue d'Alsace 1912, p. 135) éloigne aussi
Gramatum de son véritable emplacement en le mettant à Belfort.
f
LE CHATEAU 49
Nous ne nous étendrons pas davantage sur la question
du camp de Gramatum, si ce n'est pour dire qu'il était do-
miné par une vigie qui s'élevait sur le monticule ménagé
à l'angle sud est du plateau. Du sommet de cette vigie la
vue embrassait tous les environs. (1)
Qu'était-ce que cette vigie ? Suivant Cestre les vigies
étaient des tours que les Romains établissaient sur des
hauteurs en général naturelles, souvent aussi artificielles,
et pouvant contenir cinq à six hommes de garde chargés
spécialement de transmettre les dépêches et de reproduire
les signaux d'alarmes et autres. (2)
Ces tours n'étaient pas spéciales à la frontière immé-
diate du Rhin. Jouant le rôle de sentinelles perdues, elles
s'espaçaient, toujours suivant Cestre, de mille en mille
(1583 m), mais là où il y avait une station, elles formaient
une dépendance du camp. généralement placé à côté ou au-
dessus.
La vigie du camp de Gramatum communiquait, par si-
gnaux, avec celle de Milandre, (3) au sud, et avec d'autres
placées sur divers points, vers Fesche l'Eglise, à l'ouest,
Faverors,. à l'est et Grandvillars, au nord. (4)
Avancer un fait tel que l'existence d'un camp romain à
Délie serait téméraire, s'il n'en existait aussi des preuves
certaines.
Quelles sont ces preuves ?
C'est d'abord la Roche taillée à pic qui lui a servi
d'assise et qui a fait dire, en 1666, à M. Flostat, tabellion-
chroniqueur des ville et seigneurie de Délie : a Les héri-
i) Voir origine et dénominations de Délie par l'auteur :
Revue d'Alsace 1911.
3) Les vigies celto-romaines établies le long du Rhin, p. 2.
.3) i4. Quiquerez (le Mont Terrible, 1862, p. 28.) considère
la Tour de Milandre, (derrière Boncourt) comme les restes d'une
vigie romaine appelée à protéger la jonction de la route suivant
le cours de l'AlIaine (de Grandvillars à Porrentruy) avec la
grande voie passant près de Delle (de Mandeure à Largitz) et à
transmettre (opinion de Cestre) les signaux à plusieurs postes
militaires.
4) Orientation fixée par rapport à Délie.
50 REVUE D'ALSACE
tances propriétaires et fondamentaires de la dite Seigneurie
sont dehues à une roche de Délie, (1) c'est-à-dire que cette
Roche a valu au domaine de Délie son origine et son titre
de fondation. Or, pour qu'il en ait été ainsi, il faut néces-
sairement faire remonter son existence à une époque an-
térieure à la domination franque qui la trouva telle ou à
peu près que l'avait laissée la période gallo-romaine.
Vient ensuite l'ancien puits du château. Creusé entiè-
rement dans le roc et d'une profondeur de 27 mètres sur
1 m. 90 de diamètre à l'orifice,, il avait une forme singulière.
On a, en effet, con'staté il y a une trentaine d'années, en le
vidant des déblais dont il était empli, qu'il s'élargissait en
descendant et se terminait, au fonds, en poire. Cette parti-
cularité n'a peu contribué à exercer l'imagination du pro-
priétaire actuel de la Roche, (2) mai^ deux faits se trouvent
à point pour en avoir la clef. Le premier est le puits du
Mont Terrible. Tout en lui donnant une grande profondeur,
A. Quiquerez dit qu'il descendait en cône tronqué et ar-
rondi à la partie inférieure. (3) Le second est la découverte
faite à Mandeure, en 1910, de trois nouveaux puits. Ceux-ci
sont d'une profondeur bien plus faible, quatre à cinq mètres
seulement, mais ils présentent le même caractère : dia-
mètre augmentant au fur et à mesure qu'ils descendent.
M. Pajot qui les a examinés n'a pas hésité un seul instant,
dans son Aperçu nouveau sur Epomanduodurum, à les repor-
ter à l'époque gallo-romaine. (4) Cette similitude de forme
est la preuve indéniable que ces différents puits sont de
même origine. Leur différence de capacité ne sauriait aller
1) Voir aux pièces justifictives la notice historique de M*
Flostat.
2) Le docteur Gromier. Sa constatation est entièrement im-
portante, on le voit, au point de vue de Texistenise du camp
romain.
3) Le Mont Terrible : (Monuments de l'ancien évêché de Bâie
page 66.)
4) M. Parrot dit que les puits de Mandeure, en maçonnerie,
étaient de forme cylindrique (Mémoire Manuscrit, biblfotlièque
de Besançon), mais peut-être n'a-t-il pas porté son attention
sur la particularité relevée par M. Pajot.
LE CHATEAU 51
à rencontre ; elle tend seulement à démontrer que le puits
•de la roche de Délie, comme celui du Mont Terrible, a été
creusé pour alimenter un nombre considérable d'hommes
et de chevaux, tandisque ceux de Mandeure n'ont servi qu'à
des ménages- On peut admettre cependant que creusés dan^
le roc les deux premiers n'étaient plutôt que d'immenses
citernes.
L'abbé Descharrières a consacré, dans son histoire géné-
rale des ville et comté de Belfort plusieurs pages aux an-
ciens châteaux du pays. Au sujet de celui de Délie, il dit
textuellement : « On a découvert de nos jours, dans les
ruines du château, des débris d'armes antiques et des mé-
dailles romaines et l'on ne doute pas que si l'on faisait des
fouilles dans cette partie, vers l'ouest, on n'en fut dédom-
magé par des découvertes intéressantes ». (1)
L'historien belfortain n'a certainement consigné cette
découverte qu'en parfaite connaissance de cause. Elle cons-
«
tituait d'ailleurs, à l'époque, un fait assez rare, assez impor-
tant même, pour que la nouvelle ^'en fut répandue jusqu'à
Belfort. Que sont devenus tous ces objets ? Us ont disparu,
hélas ! dispersés, sans qu'on ait songé à en relever la quan-
tité avec les modules et les effigies des médailles. Ainsi en
est-il quand des fouilles sont faites sans méthode et sans
surveillance, ce qui encore aujourd'hui arrive trop fréquem-
ment. Il n'en résulte pas moins que la découverte rapportée
par l'abbé Descharrières éclaire définitivement ce point
d'histoire locale : l'existence d'un camp romain sur la roche
de Délie.
Abstraction faite de la roche et du puits pour ainsi dire
indestructibles, comment expliquerait-on encore la présence
de médailles ou plutôt de monnaies romaines dans les
ruines du château ? C'est un fait admis par tous les savants,
archéologues et même historiens, que des monnaies ro-
maines ne se rencontrent généralement que là où il y a eu
i) Histoire Manuscrite, 1826, p. 846. Ces mots u dans cette
partie, vers rorient » signifient la partie de Délie, côté est, où
des vestiges de constructions gallo-romaines et un autre puits
ont été découverts, en 1859.
52 REVUE D'ALSACE
un camp, une agglomération de maisons ou une simple
villa romaine. Toutes les découvertes faites à Mandeure, au
Mont Terrible et ailleurs l'établissent sans restriction possi-
ble. Les armes et les médailles trouvées sur la Roche de
Delle^ au début du XIX'' siècle, étaient-elles nombreuses ?
L'abbé Descharrières a oublié de le dire, mais ce point in-
certain n'est que secondaire. L'ancien château ruiné au
XVII® siècle ayant, comme il sera dît bientôt, succédé à un
autre château, on peut admettre, à chaque construction, la
découverte d'armes et de médailles semblables, perdues
également. Seules auraient échappé à la pioche celles
signalées plus haut. Depuis, on a encore tourné et retourné
le terrain, mais on n'y a plus rencontré que des objets d'ori-
gine beaucoup plus récente.
Il faut rechercher maintenant ce qui advint, après les
grandes invasions, de l'emplacement du camp de Gramatum.
Les Bourguignons furent, après les Romains, les pre-
miers occupants (413) de la Séquanie. Bien que l'histoire
les représente comme ayant eu un soin tout particulier à
assurer la défense de leurs forteresses qu'ils établissaient
sur des points déjà fortifiés par la nature ou la main de
l'homme, il ne parait pas qu'ils aient jamais songé, pendant
leur occupation de plus d'un siècle, à tirer parti de la
position de la Roche. C'est encore le notaire Flostat qui va
l'expliquer à propos de l'arrivée, sous cette Roche,, du pre-
mier Seigneur franc dont la nation avait supplanté celle
des Bourguignons. « A quoy, dit-il aussitôt après avoir parlé
des héritances fondamentaires de la Seigneurie, à quoy
Vont faict réflections qu'il n'y avait {sur la Roche) ny
chasteau ny bastiment «.Et il ajoute : « Et pour la dite ville
bastie sous la dite Roche laquelle se voit encour présente-
ment étoit une courtine expressément réservée pour le
Seigneur d'alors ses officiers et gens servant à sa cour
et domaine. »
De ces deux phrases il faut conclure que n'ayant trouvé
sur la roche — le camp romain avait été détruit, en 408, par
les Barbares — aucun abri pour lui, ses officiers et sa cour^
LE CHATEAU 53
le Seigneur resta dessous et qu'il y fit construire une cour-
tine ou des habitations autour desquelles il appela ses sujets
de Datira. Cest ce qui a donné la ville actuelle de Délie. (1)
Resta-t-il longtemps mêlé à ses serfs ? On ne sait, mais
les habitudes dç la première nobles^ mérovingienne sem-
blent le laisser croire. Les Francs se groupaient principale-
ment dans les campagnes, préférant la chasse et leur vie
ordinaire des champs et des forêts au séjour des plus belles
cités ; les rois eux-mêmes habitaient de vastes fermes et y
tenaient leur cour. L'habitation royale, quand ce n'était pas
une riche villa romaine» formait un bâtiment vaste et élevé,
souvent construit en bois poli avec soin et orné de sculp-
tures. Des maisons de moindre apparence étaient disposées
alentour pour les officiers, barbares ou romains, attachés à
son service et pour les principaux guerriers qui faisaient
partie de sa truste ou bande militaire spécialement liée à sa
personne par le serment de fidélité. Enfin des habitations
rustiques pour les familles d'ouvriers de tout genre et de
cultivateurs, familles presque toutes gauloises qui faisaient
partie de-l'immeuble royal et le mettaient en valeur ; des bâ-
timents d'exploitation agricole eu industrielle, par exemple
des gynécées, maisons où les femmes travaillaient la laine
et le lin ; des bergeries, des granges,^ des chenils, des ma-
sures pour les pauvres serfs, tel était l'ensemble de la de-
meure royale d'un Mérovingien. Les guerriers les plus
considérables, ceux qui s'étaient montrés assez braves pour
avoir leurs fidèles à eux, vivaient de la même manière. (2)
Il en fut ainsi, mais à un degré moindre encore, du premier
occupant du domaine de Délie et d'un certain nombre de ses
successeurs.
Ce domaine relevait, avant 728, d'Eberhardt, comte
d'EISgau, qui en avait gratifié, à titre bénéficiaire, l'un de
ses vassaux, mais déjà, bien auparavant, les rivalités entre
Seigneurs étaient très communes. Les grands bravant l'au-
torité des rois, les vassaux celle de leurs suzerains, chacun
convoitant les possessions de son voisin, il n'y eut bientôt
1) Voir origine et dénominationç de Délie, par Tauteur.
2) G. Duccudray : Histoire de France T. 1, p. 128.
54 REVUE D'ALSACE
plus, pour les uns comme pour les autres, qu'un moyen de
se mettre à l'abri, celui de se construire une forteresse ou
un château aussi élevé que possible, sur une montagne, ou
sur un coteau dominant tous les alentours. A Délie, la si*
tuation d'un château était tout indiquée : la Roche.
Un château existait-il déjà sur cette élévation à l'époque
précitée qui fut celle de la cesssion, par Eberhardt, du do-
maine de Délie à l'Abbaye de Murbach ? On peut répondre
par l'affirmative ; aussi, quand l'Abbaye l'en eut investi (31
Décembre 1231) à charge de faire de Délie un bourg fortifié
(ut in loco codent munitum oppidum construamus) (1)
Henri VII, roi des Romains et duc d'Autriche n'eut-il qu'à
s'occuper des murs. C'est l'opinion de Léon Viellard : «Cette
construction, dit-il, des murailles raccordées au château fut
certainement entreprise dès 1232, c'est-à-dire aussitôt après
la cession. (2)
Qu'était ce château ? C'est la nuit la plus noire, l'in-
certitude la plus complète ; on en est réduit aux supposi-
tions les p!us fantaisistes. Tout ce que l'on en peut dire,
c'est qu'il aurait existé,, sur la Roche, tel que Henri VII
l'avait trouvé ou modifié, jusqu'au commencement du XIV*
siècle et qu'il fut remplacé par celui dont la description va
suivre.
C'est encore M* Flostat, avec son historique des ville et
seigneurie de Délie qui va jeter sur ce point, trop succin-
tement, mais fort à propos, un rayon de lumière. (3)
Après avoir expliqué qu'à l'époque ci-dessus Délie dé-
1) gchœpflin. A/s, dlpL, Trouillat, 1, 526. Léon Viellard: Do-
cuments et Mémoires, p. 415, « et omnes proventus judicii, preca-
riuni et exactionum seu possessionum infra ambitum oppiddi
equaliter dividamus cum abbate ecelesie Murbacensis... >
2) Notice concernant la ville de Délie ; Bull. Soc. belf. d'ém,
T. 10, 1890, p. 228.
:î) Voir aux pièces justiP.oatives.
LE CHATEAU 55
pendait du Comté de Ferrette, (1) relaté la mort du dernier
Comte Ulrich II survenue, en 1324, à Bâle et rappelé enfin
le mariage d'Albert, duc d'Autriche avec Jeanne, l'une des
deux filles que cet omnipotent Seigneur avec laissées comme
seules héritières de tous ses bi^ns, le notaire ajoute ce qui
suit : (( Les dits Seigneurs (Albert et Jeanne) firent bastir
les tows et le bastiment de pierre qu'est sur la dite!
Roche, que fut quelque temps après la mort du dit Sei-
gneur Comte Ulrich. »
Sur quoi s'est appuyé M' Flostat pour ainsi établir
l'origine de ce château ? Sur les titres primitifs de la Sei-
gneurie ? Non, puisque dès le début il a soin de dire qu'ils
ont été ravis, perdus ou égarés pendant la guerre de trente,
ans et d'autres antérieures. Mais alors ; sur la tradition ?
Certainement et peutrêtre aussi sur une indication maté-
rielle, une date gravée dans la piere et disparue avec le
château.
En parlant de Délie les alsatiques s'expriment ainsi :
Doppelmeyer (1734) : « Datenried, franzosische Dele,
ein Stadlein und Schloss auf dem Wege von Basel nach
Nompelgart ». (2)
J. D. Schœpflin (1731) : « Dadila id est Dadenried op-
pidulum in extremitate Sundgowiœ cum arce superimpobita
monti ». (3)
L'abbé Descharrières (1826) : « Lors de la guerre de
XXX ans, cette bourgade, d'une petite enceinte, était envi-
ronnée de murs et elle formait une espèce de quarré. Le
côté sud avait une porte et la rivière remplissait ^es fossés.
Le côté opposé, sur la hauteur» était dominé par une sorte
de château escarpé ; les deux autres côtés, assez en pente,
t) Le notaire Flostat a commis ici une légère erreur. La.
Souveraineté de Delle appartenait déjà à l'Autriche depuis ftn
1231 mais en leur qualité d'anciens avoués de Murbach, lo^
comtes de Ferrette possédaient encore dans la Seigneurie de
nombreux biens et privilèges que Jeanne apporta en dot à son
époux.
i) Histoire d'Alsace,
3) Alsatia diplomatica.
56 REVUE D'ALSACE
étaient flanqués de quelques tours. La porte nord était à
côté du château. (1)
J. B. Ellerbach (1912) : Stadt Délie mit einem aufgele-
genen festen Schloss. (2)
Malgré ses inexactitudes* et sa brièveté, la description
de l'abbé Descharrières donne déjà un léger aperçu de ce
qu'étaient autre fois, dans leur ensemble, les fortifications
de Délie. Il s'agit maintenant de reconstituer séparément
le château et les murs qui ont dominé et entouré si long-
temps cette petite ville. Ce sera l'objet des deux chapitres
suivants.
LE CHATEAU. Sa description.
La Roche de Délie n'était certes pas comparable aux
monts abruts des Vosges et du Jura qui virent tant de ma-
noirs féodaux attachés à leurs flancs ou perchés sur leurs
sommets, mais au moyen de certaines modifications cal-
culées d'après l'expérience, elle pouvait devenir une posi-
tion aussi forte que bien d'autres mieux favorisées par la
nature. C'est à quoi tendirent les efforts des ingénieurs de
l'archiduc Albert et c'est également d'après leur plan mû-
rement étudié, le premier château rasé, que s'éleva cet
ensemble de constructions que,, dans son ignorance, l'abbé
Descharrières a appelé une sorte de château. On verra com-
bien cette épithète presque dédaigneuse ^tait peu justifiée.
En procédant (1661-1667), sur les ordres du duc de
Mazarin, à la confection de l'urbaire ou livre terrier dont il
a été question plus haut, c'est-à-dire au récolement des
propriétés, droits, usages et dîmes appartenant à la Sei-
neurie de Délie, M® Flostat ne pouvait manquer de faire
état du château et de lui accorder une mention toute par-
ticulière. Il en a donc fait la description, mais écrite en un
style archaïque et en termes trop concis, elle demande de
l) Histoire manuscrite des ville et comté de Bel fort, p. 442.
L^abbé Descharrières s*est trompé en mettant les portes au sud
et au nord ; elles se trouvaient à l'est et à l'ouest. De plus la
rivière ne remplissait pas les fossés. On verra que l'Allaine, tout
comme la Batte, tenait lieu de fossé.
3) Der dreizigjœhre Krieg im Elsass (1618-1643).
LE CHATEAU 57
nombreuses explications. De plus, il faut la compléter, car
au moment où l'ancien tabellion la consignait dans l'urbaire,
sauvant ainsi le château d'un oubli complet, bien des parties
et non des moins importantes en avaient déjà disparu. Il
est à remarquer également que M' Flostat ne parle que de
ce qu'il a sous les yeux ; de l'intérieur des diverses parties
du château, il ne dit mot Remplir cette autre lacune n'est
pas chose facile, vu la pénurie des documents. En tout cas
l'intelligence des explications et compléments annoncés sera
rendue sinon parfaite, au moins facile, en suivant Tordre
de la description du terrier.
M* Flostat débute ainsi : « Le Chasteau ou Roche de
Délie est basti en quadrangle. »
Tout d'abord Roche signifie que le château était, le plus
souvent, du moins à Délie, ainsi désigné. On disait monter
sur la Roche pour monter au château et quand le notaire
en parle lui-même il n'emploie ordinairement que cette
expression.
Par quadrangle il faut comprendre que le château, dans
son ensemble, présentait la forme d'un quadrilatère dont
les côtés devaient avoir à peu près les mêmes dimensions
que l'ancien camp romain-
Et il continue \ a Et à chacun quadrangle il y a une tour
ronde )>.
Ainsi, et contrairement à l'opinion de Liblin, (1) opinion
malencontreusement adoptée par Léon Viellard, (2) le châ-
teau de Délie avait quatre tours principales situées à chaque
angle du quadrilatère. (3) Rondes avec quatre étages, au
moins, elles étaient surmontées d'un toit conique recouvert
de petites tuiles. Elles avaient 34 pieds ou environ 11
mètres 1/2 de diamètre. Leurs murs de 6 pieds ou de 2
mètres laissaient un vide de 22 pieds ou d'à peu près 7
1) Monographie de Délie (Belfort et son Territoire, p. 137)
dans laquelle Liblin ne parle que de trois tours.
2) Notice concernant la ville de Délie (Bull. Soc. belf. d*ém.
1890, p. 228).
3) L'adjecif principales est mis ici pour dire que le château
avait encore, au moins, une autre tour ou plutôt une tourelle
ainsi d'ailleurs que la suite le justifiera.
58 REVUE D'ALSACE
mètres 1/2 ; (1) ils étaient percés de quelques rares fe-
nêtres ou meurtrières, mais chaque tour avait dans sa partie
supérieure, une vigie placée, soit dans la toiture même, soit
en encorbellement. (2)
a Entre lesquelles quatre tours, (3) il y en a une beau-
coup plus éminente que les autres, »
C'était la dernière, celle du nord-ouest. Très rapprochée
du coteau taillé à pic, elle le commandait, en même temps
qu'avec la tour du sud-oust elle défendait la grande portée
d'entrée dont il sera bientôt question. C'était en quelque
sorte le donjon, c'est-à-dire la tour principale du château.
La tradition rapporte qu'on l'appelait la grosse tour.
(( Entre lesquelles trois, les chambres à demeurances
y sont hasiies, sous la ramure et couverture des greniers et,
en bas, couppées en la dite Roche, des caves. »
Mise en opposition avec les autres parties du château,
l'expression chambres à demeurances est à remarquer par
son originalité. Elle signifie maisons d'habitation ou loge-
ments. Après avoir parlé de quatre tours, le notaire n'en
mentionne plus que trois. C'est donc, la grosse tour écartée,
entre ces trois dernières qu'il faut chercher les chambres
à demeurances. En quoi consistaient-elles ? Dans la maison
ou habitation seigneuriale et dans une courtine de service
à l'usage de la domesticité et des troupes casemées au châ-
teau.
La maison seigneurale s'élevait sur la Butte, (4) entre
les tours nord-est et sud-est avec lesquelles elle dominait
majestueusement la partie basse de la ville. Son mur exté-
rieur, de même épaisseur que ceux des tours, tenait lieu
1) Voir le croquis de ^habitation Seigneuriale.
â) Ce point n*a pu être élucidé. Le plan cavalier représentant
la tour du sud-ouest avec des vigies en encorbellement est
purement imaginaire. (On le trouvera plus loin).
'A) La première au nord-est surplombait la maison Gromier
(Anciennement propriété de Montguyon, puis du Chevalier
Boug) ; la 2*, au sud-est, faisait face à l'église ; la 3^ au sud-
ouest, s'élevait derrière la maison Durand ; enfin la 4% au nord-
ouest, sous le coteau.
4) Emplacement de l'ancienne vigie romaine.
1
V
E'Etâ^e
Rez'de-Chdussée
PLAN
de rhabitdition sei-
gneuriale du Château de
DELIE.
PO
N.B. Les chiffres sont
des mesures en pieds
r
LE CHATEAU 61
de rempart intérieur au coté est du château. (1) 11 n'avait,
suivant le croquis déjà mentionné, aucune ouverture au
rez-de-chaussée, si ce n'est une porte qui y figure. Dans
la partie du milieu ou premier étage il y avait trois grandes
meurtrières tenant également lieu de fenêtres. L'une, vers
la tour sud-est, était simple ; la deuxième et la troisième
doubles, sauf que le meneau de la dernière était conique.
Cette disposition servait à faire des feux croisé^, c'est-à-dire
à battre, en même temps, la grande Rue et la rue Derrière
qui partaient, toutes deux, du pont de l'Allaine. A son ex-
trémité supérieure le mur se terminait par une plate-forme
bordée d'un parapet ; dans ce mur étaient aussi ménagés
trois grands crénaux. On y arrivait par la tour nord-est.
La façade principale de cette maison était à l'ouest, sur
la cour du château. On accédait au rez-de-chaussée par un
grand et haut escalier qui, à son sommet, rencontrait deux
portes. Le premier étage était aussi percé de trois fenêtres.
Celle des extrémités étaient doubles et celle du milieu à
trois meneaux. Les ouvertures du 2^ étage, en nombre égal,
étaient doubles aussi. Une toiture à quatre pans (en haut,
sous la ramure et couverture) couvrait un grand grenier ;
dont la pente orientale s'arrêtait au bord intérieur de la
plate-forme.
Le croquis au moyen duquel a pu être reconstituée
cette partie du château n'indique, et encore incomplètement,
que la division du 1" étage. (2) On y voit, l'un presque
derrière l'autre deux carrés représentant des cheminées :
celle de la cuisine sans doute et celle de la salle à manger
ou d'honneur. Bien que la division du 2* étage ne soit pas
représentée, on sait qu'il contenait les appartements de son
Altesse l'Archiduc et de la Princesse, son épouse (3).
Au rez-de-chaussée se trouvait la grande salle de justice
de la Seigneurie ainsi qu'une salle basse à usage indéter-
miné ou plutôt inconnu. A part les affectations désignées,
le reste de l'habitation devait être occupé par le bailli ou
1) Archives de Colmar G. 664.
2) Archives de Colmar C. 664.
3) Devenus ceux de la famille de Mazarin.
62 REVUE D'ALSACE
châtelain et sa famille, (l) Quant au grenier qui couvrait
toute la surface du bâtiment, il servait de magasin à blé.
La courtine s'étendait de la marson seigneuriale à la
tour sud-ouest. Son mur extérieur de 2 mètres d'épaisseur,
était également percé, mais vers son sommet seulement,
de grandes meurtrières. Moins élevé toutefois, il comman-
dait la partie haute de la ville. Les murs intérieui^ de cette
courtine composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage
étaient aussi de moindre épaisseur, mais on n'en peut rien
dire de plus, comme il est impossible de parler de sa divi-
sion intérieure. Toutefois au moment ou M* Fostat écrivait
sa description, elle était désaffectée, c'est-à-dire qu'elle ne
servait plus de caserne.
Quant aux caves en bas,, couppées, c'est-à-dire creusées
en la dite Roche, on n'en a jamais, jusqu'à ce jour, décou-
vert aucune trace. Etaient-elles directement sous la maison
seigneuriale ou comme le mot en bas peut le laisser croire
au pied de la Roche ? M® Flostat a eu bien tort de ne pas
le dire, mais il ne prévoyait guère la destruction totale du
château et les changements qu'elle devait amener dans la
ville.
« Entre les dites demeurances il y a une petite chapelle
dédiée à l'honneur de Jésus, Marie, Joseph. »
Cette chapelle se trouvait ainsi dans l'angle formé par
les deux bâtiments ci-dessus décrits. Quel en était le style
extérieur et intérieur ? Nouveau point obscur. On n'y célé-
brait, sans doute, les offices que quand il y avait des soldats
au château. En temps ordinaire, le bailli descendait à l'é-
glise où il occupait le banc réservé au Seigneur. (2).
« Entre les dites quatre tours il y a une petite cour ».
1) Le bailli de la Seigneurie logeait toujours au château. De
là lui venait le titre de châtelain que l'on rencontre à chaque
instant dans les anciens titres et documents. En 1634, Mebhior
Antoine de Hetzberg l'occupa avec sa femme, ses enfants et
quinze subordonnés. (Ârch. Colmar C 664.)
2) Si le plan cavalier donne la physionomie exacte de l'en-
semble des constructions du château, il n'en est pas de même
de certains détails qui ne peuvent se re^^^onstituer, sans docu-
ments, que de façon très arbitraire.
LE CHATEAU 63
On sait que le quadrilatère du château avait à chaque
tingle une tour et que ses deux côtés est et sud étaient
fermés par les chambres à demeurance. Quelle en était la
clôture au nord et à l'ouest ? M* Flostat ne s'explique pas
sur ce point, mais son silence laisse à penser que c'était un
mur très élevé et épais comme les autres d'environ 2 mètres
Percé de meurtrières et garni intérieurement de galeries
couvertes pour le service de la défense, (1) ce mur partait
de la tour nord-est pour s'étendre vers celle du nord-ouest
(grosse tour) et de là allait rejoindre la tour du sud-ouest.
La petite cour remplissait donc, abstraction faite de la cha-
pelle et de deux autres petits bâtiments dont il sera bientôt
question, tout l'espace compris entre l'habitation seigneu-
riale, la courtine et les murs ci-dessus. C'est dans cette
cour que cantonnaient, en cas de siège de la ville, les bour-
geois avec leurs femmes, leurs enfants et leurs provisions.
« Et à rentrée un pont-levis pour entrer et sortir du côté
du MussanL »
C'est dans le mur ouest qu'était la grande porte du
château. Elle était munie d'un pont-levis qui s'abattait sur
un fossé large et profond. Ce fossé courait tout autour du
quadrilatère avec cette différence toutefois que sur les
côtés est et sud, l'élévation de la Roche en faisait plutôt un
chemin de ronde-
Il y a lieu, ici, de se reporter trente ans en arrière, c'est-
à-dire aux débuts de la présence des Suédois dans le pays.
A ce moment le château n'était pas encore démantelé ou
démuni de ses parties essentielles qui consistaient P En
une première ligne de murs crénelés bordant le fossé ci-des-
sus. (2) Au nord et à l'ouest, cette enceinte était elle-même
défendue par un second fossé de même largeur et pro-
fondeur que celui intérieur, mais ne dépassant pas les
tours nord-est et sud-ouest. Sur les autres côtés, vers la
ville, le mur s'élevait à fleur de la roche. 2" En une deu-
i) Il n'y a aucun doute sur Texistence de cette galerie. Dans
un compte de 1629, le bailli de Hetzberg indique des répara-
tions faites aux galeries du château (Arch. de Colmar C. 664).
2) On trouvera confirmation de Texistence de la première
.ligne de murs du château dans un chapitre postérieur.
64 REVUE D'ALSACE
xième porte pratiquée dans la première ligne et en un grand
pont en bois qui, jeté sur le fossé extérieur, joignait le
coteau d'en face où il rencontrait, filant vers Belfort et
Montbéliard, le chemin d'accès au château. (1) II faut
ajouter qu'au dessus du château, côté est, entre les deux
grandes tours, et à cheval sur le mur extérieur, il y avait
une tourelle, en encorbellement. (2) Son usage n'a pu être
défini, mais tout porte à croire qu'elle était destinée à loger
une sentinelle. A remarquer encore que vers la tour sud-est,
la Roche débordait le mur extérieur, formant à cet endroit
une avancée sur laquelle on pouvait placer plusieurs pièces
de canon pour défendre la ville. (3)
Reste à expliquer en quoi consistait le mussant dont
parle M* Flostat. Les ingénieurs de l'archiduc Albert avaient
en faisant retailler la paroi du coteau, augmenté la largeur
de l'ancienne tranchée, mais vis-à-vis de la grande porte
d'entrée, ils avaient conservé une forte saillie sur laquelle
reposait l'extrémité du pont formé de grands et épais pou-
trages en chêne. Ainsi fortement resserré, le fossé formait,
à cette place, un passage étroit, une mmse que le notaire a
traduit par le mot vulgaire de mussant. (4)
«
(A suivre).
1) Sources diverses. Ce chemin aboutissait à Pancienne maison
Stempflé dit Rempaille, puis à la vieille route de Délie à Belfort et
à Montbélicrd.
â) Tiré du icompte du bailli de Hertzberg, pour 1629 : a Au
serrurier de Délie pour un millier de clous à bardeaux pour
revêtement de la tourelle en dessous du château du côté de la
ville. »
2) Tiré du compte du bailli de Hertzberg, pour 1629 . ^ Au
serrurier de Délie pour un millier de clous à bardeaux pour
convertie en jardin . On trouvera plus loin la lettre en question.
ï) Musse d'où mussant, terme de vénerie signifiant passage
étroit d'un fort ou d'une haie pour les lièvres, lapins et autre
gibier. La saillie dont s'agit plus haut a été abattue il y a.
environ soixante ans.
Lt HAUT-RHIN EN 18H
Nous sommes au 21 avril 1814, l'Empereur s'achemine
vers l'île d'Elbe pour y établir sa résidence conformément
aux vues des Puissances alliées. La veille, dans la cour
du Cheval Blanc, à Fontaineblau, le souverain déchu a dit
adieu à ses soldats, à sa garde^ aux braves qui l'ont fait
entrer tout vivant dans la Légende et qui, demeurés presque
seuls fidèles, ont baigné de larmes farouches les mains du
chef inouï, du héros près de les abandonner. — Dans
l'ombre, les Marmon', les Berthier, les Caulaincourt, Ne>
lui-même apprêtent leur trahison et ne cherchent même
pas à la parer de quelque geste, à la masquer de quelque
raison ; ils se hâtent vers le soleil levant, sans éprouver le
moindre embarras de se rencontrer dans cette course avec
des Talleyrand ou des Dupont (de Baylen), sans apercevoir
non plus que l'astre se lève derrière une forêt de baïon-
nettes russes ou prussiennes» au chant des hurrahs an-
glais
Il faut bien vivre, n'est-ce pas, et l'accoutumance qu'ils
ont prise de servir quelqu'un leur facilite aujourd'hui le
passage sous un septre nouveau. L'abdication signée depuis
le 1 1 avril a libéré leurs consciences — le Moniteur l'a en-
registrée le 20 du même mois — la Nation accepte avec
les Grands de France que « fidèle à son serment, l'empe-
cc reur Napoléon renonce pour lui et ses héritiers aux
« trônes de France et d'Italie». Dans la province, la
nouvelle a couru de cet effondrement et, si grande est la
lassitude de tant de conquêtes, de tant de victoires, mais
de tant de tristesse et de tant de souffrances aussi, que
passivement le peuple s'est incliné devant le fait accompli.
66 REVUE D'ALSACE
Du reste ce peuple, que Ton dit si turbulent parfois, a
été caporalisé depuis quinze années de manière à ne plus
s'étonner de quoi que ce soit. Il en a tant vu que rien ne le
surprend, pas même de lire au bas de la nouvelle Constitu-
tion, élaborée et délibérée par le Sénat conservateur, les
noms des Barbé-Marbois, des Beumonville, des Garât, des
Sieyès et des Kellermann, approuvant de leur paraphe
un article II ainsi conçu : « le Peuple Français appelle li-
« brement au trône de France, Louis, Stanislas, Xavier de
« France, frère du dernier Roi et après lui les autres
u membres de la maison de Bourbon, dans Tordre ancien. »
(( Il faut bien vivre », disent-ils aussi, les humbles, ceux qui
peinent durement depuis des années pour payer la poudre
de Wagram ou les canons de la Moskowa ; « il faut bien
vivre ! )> disent les mères qui ont envoyé leurs fils à
Bautzen ou à Champaubert ; « il faut bien vivre » dit le
paysan qui n'a plus de bras ni de chevaux pour retourner
sa terre ou le petit bourgeois qu'accablent les droits fiscaux ;
et on attend avec impatience que le « Trône soit occupé de
« nouveau par des Descendants de ce bon Henri que le
(^ peuple français s'approprie avec orgueil comme avec
« amour ». —
Et ce sont des transports de joie, des larmes d'atten-
drissement quand le Lieutenant général du Royaume S. A.
R. Monsieur le Comte d'Artois, répond aux exclamations
d'un Sénateur qui a reconnu en lui le fils d'Henri IV :
<( Son sang coule en effet dans mes veines ; je dési-
rerais en avoir les talens, mais je suis bien sûr d'avoir
son cœur et son amour pour les Français ! »
«
4c
Que deviennent cependant certaines provinces au milieu
de ce délire royaliste ? Que deviennent les populations
frontières qui plus habituées que celles du centre a consi-
dérer le voisin d'à côté, l'ennemi, sont moins accessibles aux
enthousiames réglés par LL. MM. les Empereurs d'Autriche
ou de Russie ? Que pense l'Alsace dont le loyalisme est
assuré depuis peu à la France, dont l'esprit ne s'est défi-
LE HAUT-RHIN EN 1814 67
Tiîtîvement francisé qu'au son des chants républicains, aux
accents de la Marseillaise et à Tombre du drapeau tricolore?
Sans doute, se souvenant qu'elle était républicaine avant
que la France sut ce que c'était que la République, elle va
évoq'uer son passé.... une rumeur va monter de son sein
contre le rétablissement du Roi» contre la reprise de la co-
carde blanche qu'un arrêté du 13 avril 1814 signé (ô déri-
sion !) par le prince de Bénévent, a imposée à toute l'armée,
à toute la nation peut on dire !
Sans doute les Alsaciens, fidèles serviteurs de César,
soldats par essence et par nature, qui ne savent guère le
français» mais qui sabrent merveilleusement en français,
comme l'a dit leur camarade Rapp» vont gronder lorsque
les administrateurs du Haut-Rhin, MM. de Stengel et de
Sonnleithner ordonneront dans leur circulaire du 15 avril
de supprimer les emblèmes de Bonaparte et les prières pu-
bliques pour Napoléon le Guerrier
Mais non, l'Alsace reste muette — est-ce aussi de la
lassitude, un besoin de repos qui se manifeste chez elle ?
est-ce un désir de vivre en paix et de refaire sa chair, ses
muscles» sa fortuné aussi ?Qui le sait ? qui pourra le dire ?
Ce qui est certain c'est qu'elle accueille sans colère, sans
émotion et avec des sourires même le nouveau Souverain,
qu'avec le concours de M. de Talleyrand, les Rois du Nord
ont ramené en France.
Et il faut le reconnaître, avant même de proclamer sa
royauté, Louis, par la Grâce de Dieu et des Cosaques, roi de
France et de Navarre» a des gestes d'une habileté con-
sommée — C'est « Monsieur », Lieutenant-Général du
Royaume qui signera un acte du 22 avril 1814 envoyant le
Chevalier de la Salle à Strasbourg en qualité de Commis-
saire extraordinaire pour s'enquérir des besoins des popula-
tions et assurer la liberté de ceux que le Tyran a menacés.
C'est encore Monsieur qui fait élargir par un autre décret
du 23 avril « tous les individus détenus dans les prisons ou
« dans les différens bagnes du Royaume pour faits et
« délits relatifs à la conscription » — C'est toujours Mon-
sieur, frère du Roi qui, à la même date, décrète la rentrée
68 REVUE D'ALSACE
en France des marchandises, « café, sucre, poivre, indigo^
« vanille, thé etc. » jusqu'alors consignées à nos ports par
le Blocus continental.
Mais toutes ces mesures propres à assurer la confiance,
le bien-être, tous ces dons de joyeux avènement ont été
préparés dans les conseils du Roi et ce n*est que sur son
ordre qu'ils ont été par son frère accordés à son bon peuple.
Comment ne serait-on pas sensible à des faveurs que Ton
recherche depuis si longtemps ?
Comment les peuples ne pousseraient-ils pas une cla-
meur d'allégresse en voyant s'ouvrir les barrières si long-
temps fermées, en voyant disparaître les échéances redou-
tables de la circonscription ! Aussi quand M. le Comte de
Lavieuville officier de la Légion d'Honneur viendra repren-
dre possession de son poste de préfet du Haut-Rhin, qu'un
décret royal du 25 avril lui a rendu, pourra-t-il, sans crainte
d'offenser les convictions intimes de ses administrés, pro-
clamer la bonté de son auguste Souverain, annoncer la
renaissance de la richesse publique sous son règne et
donner à entendre que désormais, sous un prince aussi
tendre les fonctions préfectorales revêtiront un caractère
tout paternel. Il y a bien encore quelques sacrifices à faire,
notamment celui d'assurer la subsistance des troupes des
Hautes puissances alliées ; mais M. de la Vieuville pense
que ceci n'aura rien de pénible pour les habitants du Haut
Rhin « La reconnaissance, ajoute-t-iU vous dicte vos devoirs
« à l'égard de ces généreux amis qui ont si puissamment
(( aidé à nous délivrer de la plus cruelle des oppressions ! »
Que ces choses délicates sont jolies à entendre quand Hu-
ningue, Neuf-Brisach et Belfort fument encore des der-
nières canonnades essuyées !
Cependant M. le Chevalier de la Salle commissaire ex-
traordinaire du Roi dans la 5* division militaire arrive à
Colmar le 18 mai et les autorités locales se sont empressées
de venir rendre leurs devoirs à M. le Commissaire du Roi,
« de lui exprimer les sentiments de respect, d'amour et de
« dévouement qu'ils portent à leur bon et légitime Sou-
« vrain. » Le soir la musique de la Garde nationale donne
LE HAUT-RHIN EN 1814 69
une sérénade à M- le Commissaire du Roi et fait entendre
tous les airs consacrés par les plus touchants souvenirs et
par l'amour des Français pour leurs Rois. Le 19 au matin
M. le Commissaire a passé en revue la garde nationale de
Colmar et il a paru très satisfait de la belle tenue ainsi que
de l'excellent état d'esprit de cette troupe qui a appris avec
la plus vive allégresse la nomination de Monsieur, Comte
d'Artois, comme colonel général de toutes les gardes na-
tionales du Royaume — Défilé aux cris mille fois répétés
de <( Vive le Roi » — Le soir dîner chez le Comte de la
Vieuville où sont réunies les autorités civiles et militaires
tant françaises que bavaroises — fanfares militaires, toasts
au Roi, à S. M. le Roi de Bavière etc....
Que se passe-t-il au fond des cœurs des invités et sur-
tout des spectateurs ? la relation officielle de ces festivités
ne le dit point — Il est possible qu'on crie « Vive le Roi »
avec entrain — mais quand il s'agit de lever son verre à la
santé du Roi de Bavière, certaines mains doivent trembler
un peu — Hanau n'est pas si loin de Colmar ! comment
oublier que le lorrain Drouot a dû se frayer un passage
dans les rangs de ces excellents amis d'aujourd'hui qui
s'assoient aux tables officielles françaises, encore vêtus de
leurs tenues de campagne !„„ -
Le Chevalier de la Salle continue son chemin et poursuit
le cours de ses succès- A Neuf Brisach, M. Blein,. maire
de la Ville, lui adresse quelques mots émus et en vient
après les banalités du début à de plus fortes paroles a Un
« Roi, dit-il, accompagné .de la bonté, de la justice, de la
« modération, en un mot de toutes les vertus, va tarir les
« larmes des infortunés, guérir les plaies faites par « le
« génie malfaisant de la guerre » — Certes on comprend
que ces pauvres gens évoquent avec amertume et en fris-
sonnant le souvenir des heures douloureuses et encore si
proches de l'Empire, mais tout de même, « le Génie mal-
faisant de la guerre » semble un peu dur dans la bouche
d'un maire de Neuf-Brisack et on peut même se demander
si la violence de telles expressions est faite pour plaire
absolument à M. le Commissaire extraordinaire du Roi qui
après tout est un soldat !
70 REVUE D'ALSACE
Moins violente ou moins plate est l'adresse que les
délégués de la ville de Colmar, venus à Paris tout exprès
pour cela, présentent dix jours plus tard au Roi :
(( Sire, disent-ils, c'est au nom des habitants de la Ville
u de Colmar que nous nous empressons de venir déposer
« aux pieds de V. M. l'hommage respectueux de leur amour
et de leur fidélité.
« Rappelé par le vœu unanime des français au trône
« de vos ancêtres, vous avez voulu^ Sire, faire succéder aux
(( désordres et aux malheurs de la guerre, le repos et les
« jouissances de la paix ; et vos sujets, désormais unis par
« l'opinion et les sentiments, trouveront sous le règne de
«.V. M. ces temps heureux que le bon Roi Henri avait
<( promis à leurs pères ».
Le Roi remercie, assez sèchement du reste, et c'est le
tour de la Duchesse d'Angoulème dont le maire de Colmar,
président de la délégation rappelle le long et cruel exil —
On commence décidément à renier non seulement le passé
immédiat de l'Empire mais même celui plus lointain de la
Révolution d'où cependant l'Alsace de 1814 est sortie. Et
comme il n'y a que le premier pas qui coûte on pousse
l'aventure jusqu'à la célébration d'un service funèbre, dans
Téglise paroissiale de Colmar, en mémoire de Sa Majesté
Louis XVI et de sa famille, le 9 juin suivant.
(( Dans cette touchante solennité, (c'est la Gazette qui
u parle), les habitants de cette ville ont de nouveau mani-
« festé l'amour et le profond respect qu'il n'ont jamais
« cessé de porter à ces illustres victimes ». (Nous en
sommes tout à fait convaincu). La Cour en robe rouge,, le
Préfet, tou^ les fonctionnaires, tous les magistrats, les offi-
ciers, le crêpe au bras et à l'épée, assistent à l'office chanté
en musique. La garde nationale fait la haie tandis que
roulent les tambours voilés. Une foule immense et recueillie
suit la cérémonie et en admire la belle ordonnance tracée
par M. le maire. Dans le chœur de l'église tendue de noir,
un cénotaphe surmonté d'un dais orné de fleurs de lis et du
double chiffre de Louis et de Marie Antoinette — sur le
tombeau, la couronne et les emblèmes royaux — aux angles^
LE HAUT-RHIN EN 1814 71
quatre trépieds à Tantique d'où s'échappent des feux funé-
raires « Puisse cet hommage rendu à la mémoire du meil-
« leur des Rois, ajoute le chroniqueur, expier de funestes
« égarements et exprimer dignement les regrets des hommes
« vertueux qui sont venus verser des larmes sur sa cendre»
Dix jours plus tard, le 19 juin, nouvelle manifestation,
chez les chrétiens de la confession d'Augsbourg. Cette fois
il n'y a plus qu'un détachement de la garde nationale —
ça suffit pour la confession d'Augsbourg — mais les auto-
rités civiles et militaires sont toujours là. Il y a musique,,
hymnes, cénotaphe, sentences pieuses, oraison funèbre du
président du consistoire, on ne rencontre bien entendu,
comme chez les catholiques, que des « yeux baignés de
larmes ». Il y a même un petit supplément cette fois offert
par un bon vieux qui s'approche d'un pas chancelant du sar-
cophage, touche d'une main tremblante les emblèmes de la
royauté, les mouille de ses larmes et s'écrie d'une voix
entrecoupée de sanglots « Oh ! mon bon Maître» et mon
« Bienfaiteur, enfin votre serviteur ose pleurer devant le
0 monde votre malheureux sort ! ».
Est-il possible que le pauvre Louis XVI ait eu tant d'amis
en Alsace !
En tous cas, la chronique se termine sur ces mots à
méditer « Cette solennité a été d'autant plus touchante que
a la réunion des chrétiens des deux cultes dans un même
« temple, rappelait à la mémoire, la belle parole de notre
» bon Roi, que tous les Français étaient également ses
« enfants et devaient par conséquent se chérir comme des
« frères ».
On est en pleine idylle. Et comme ça va bien avec le
caractère alsacien !
Le jeudi 14 juillet, c'est Kellermann, duc de Valmy pair
de France, un des plus fermes soutiens de la Royauté,
comme chacun sait, qui vient prendre le commandement de
la 5^ Division militaire à Strasbourg. Dans un style de pro-
clamation, il convie tour à tour les Alsaciens, les soldats et
les citoyens en général à célébrer les bienfaits du nouveau
régime. En trois mois, comme on va le voir, il a pris de l'as^
72 REVUE D'ALSACE
siette et de l'assurance, le nouveau régime ; les discours
du maréchal se ressentent de cette autorité.
« Alsaciens^ s'écrie-t-îl, vous avez été de tout tems
« fidèles à votre Roi et à la patrie. Laborieux dans vos
« campagnes, industrieux dans vos villes, vous avez encore
« marqué par votre valeur à la tête des camps et vous avez
« uni le courage au zèle et à la constance, Né parmi vous
« j'ai plus particulièrement encore à me féliciter de ce que
« le Roi a daigné me confier le Gouvernement de TAlsace
« et de me trouver replacé par le choix de Sa Majesté au
« milieu de mes compatriotes et de mes frères.
« Le règne d'un Prince bon, juste, éclairé et la paix
« annoncent à la France une longue suite d'heureux jours
« ardemment souhaités après 20 années de privations, de
« sacrifices et d'orages. »
Puis s'adressant aux citoyens en général :
« Le Roi veut que la tranquillité publique soit main-
<( tenue ; que les autorités investies de sa confiance soient
« respectées ; que le recouvrement des impôts soit assuré ;
<( que tout rentre enfin dans l'ordre et que sa sollicitude
« pour ses sujets soit payée de retour ».
Et ma foi, c'est qu'on commence à en reparler forte-
ment du paiement des impôts. M. le Préfet de Lavieuville
a mis au ban de l'opinion 46 communes de l'arrondissement
de Colmar et 204 de l'arrondissement d'Altkirch qui n'ont
pas encore établi leurs budgets ; il imprime leurs nom^ tout
vif dans le messager officiel du Haut-Rhin. Il a pris un
arrêté contre les mauvais citoyens qui profitant de la rup-
ture des lignes de douane ont introduit en fraude des mar-
chandises prohibées ou assujeties aux droits. Il court encore
de ce vigilant administrateur une circulaire concernant le
rétablissement des droits réunis.... Voilà bien des choses qui
sentent les proches exigences du Tyran. Et puis qu'est
cela ? M. de Lavieuville ne s'avise-t-il pas dans une autre
circulaire de rappeler que son prédécesseur, le. 3 septembre
1812 (peut-on sous le règne de ce bon Roi rappeler de pa-
reilles époques ?) que son prédécesseur, dis-je, a pris des
mesures concernant les patentes des Juifs et qu'il convient
de revenir à l'exacte observation de ces mesures. C'est
LE HAUT-RHIN EN 1814 73
-qu'elles sont rigoureuses les mesures ! Il y a un certain ar-
ticle X ainsi conçu <( tout acte fait par un juif non patenté
sera nul et de nulle valeur » et ainsi de suite. Voilà vrai-
ment qui ne pèche point par un excès de libéralisme ou de
tendresse !
Après les simples citoyens, après les Juifs, c'est le tour
des militaires maintenant Par une circulaire du 3 août
le vigilant Lavieuville rappelle rudement à Tordre Messieurs
les Maires du département du Haut-Rhin et leur signale ce
qu'il avait déjà fait en termes modérés, le 8 juin précédent,
« que les militaires en activité de service qui par une fausse
« interprétation de l'arrêté du Gouvernement du 4 avril
« ont quitté leurs corps pour se rendre dans leurs foyers
c( sans en avoir obtenu la permission légale, auraient dû
« en faire la déclaration avant le 5 juillet. Ordre pour eux
« de se mettre en route dans les 3 jours pour rejoindre
<i leurs corps ; faute de quoi ils seront arrêtés par la gen-
c< darmerie et jugés comme déserteurs ».
Et M. le Préfet s'attriste de constater que ces militaires
rebelles à ses ordres restent dans les communes, tranquille-
ment, BOUS les yeux des maires, sans que ceux-ci se mettent
en devoir de les faire arrêter. — Décidément tout ne se
passe pas aussi facilement qu'on l'espérait, sous le gou-
vernement du prince débonnaire qu'on avait tout d'abord
célébré. Et puis on revient trop sur le passé — voici un
arrêté du 4 août qui décide « que la commune de Bourg-
« libre, canton de Huningue, reprendra la dénomination de
a commune de St-Louis »• Du coup, les gens se disent
qu'on peut reprendre les vieux usages et on se remet à em-
ployer les anciens poids et mesures du temps jadis. Autre
circulaire pour recommander la stricte application des lois
décrets et règlements relatifs à l'établissement du système
métrique — c'est à n'y rien comprendre.
Heureusement le 25 août arrive et avec lui la St-Louis
— l'accord va se faire pleinement sur un sujet aussi propre
à établir l'harmonie des sentiments de tous — Aus^i nous
avons un compte rendu dithyrambique sur la célébration de
la fête du Roi.
74 REVUE D'ALSACE
« A Colmar, la fête a été annoncée le 24 au soir par
<• le son de toutes les cloches et par une salve de 24
« coups de canon ; Tartillerie était servie par une com-
(( pagnie de canonniers de la garde nationale nouvellement
(( créée pour cette solennité ; le 25, dès le point du jour,
(( la même annonce fut répétée ; à 10 heures du matin,
« M. le Curé chanta une grand'messe solennelle à laquelle
(( assistaient les autorités civiles et militaires ; le 9* ré-
« gimenî de cuirassiers sous les armes, dans la plus .belle
(( tenue avait été placé dans l'intérieur de TEglise. A la
« suite de la messe, on chanta le Te Deum — A la même
(( heure, une cérémonie analogue avait lieu dans le temple
(( des protestans de la confession d'Augsbourg )).
« M. le Lieutenant Général Baron de Berckeim, com-
(( mandant le département et M- le Comte de Lavieuville,
« Préfet, ont rétmi chez eux les principaux fonctionnaires
(( publics à des repi^ où les convives ont manifesté les
« sentiments d^allégresse dont ils étaient animée et cet
« esprit d'union et de concorde etc., etc.... w
Danses champêtres dans les communes rurales. A Col-
mar la jeunesse danse sous une vaste tente au Champ de
Mars — illumination élégante de plusieurs édifices — plu-
sieurs sommets des Vosges sont éclairés par des feux de
joie — bal enfin pour les personnes les plus distinguées
chez M. le Maire de Colmar — On profite toutefois de ces
festivités pour faire renouveler le serment de fidélité aux
garnisons de Neuf Brisack, Huningue et Belfort. — Voilà
une mesure prudente et qui ne peut faire de mal.
Cette fête de St-Louis est du reste une excellente occa-
sion de manifester des sentiments loyalistes. A Neuf Bri-
sack encore, le Maire Blein a saisi cette date pour offrir à
la tête de son conseil municipal au Maréchal de Camp,
baron Dermoncourt, une riche épée en témoignage de la
reconnaissance que Ton a pour sa belle conduite et il ter-
mine la plus plate des harangues par ces mots : « Général,
« recevez cette arme ; en vos mains elle sera toujours la
« terreur des ennemis de la France et de ceux des augustes.
« descendans de St-Louis ».
LE HAUT-RHIN EN 1814 75
Les cris mille fois répétés de « Vive le Roi » se font
entendre dans les ranggs du 85* d'infanterie qui donne d'in- .
nombrables preuves de son dévouement au Souverain, va
à Téglise pour assister à Toffice de St-Louis, illumine ses
casernes, et ne dédaigne d'ailleurs pas les jeux offerts à la
troupe, les distributions de vivres supplémentaires et la
gratification de 50 centimes accordée à chaque soldat par
ordre de M. le Préfei du Hau:-Rhin. Le soir, un très beau
bal est offert aux habitants de NeufBrisack par Messieurs
les officiers.
M. Blein, Maire de Neuf Brisack a décidément le dis-
cours facile — sa loquacité s'exerce à nouveau, le 28 août,
aux dépens du Maréchal Kellermann venu pour inspecter
les troupes. Nous passons les protestations de parfait dé-
vouement à la dynastie des Bourbons, le berceau des bons
Rois ! Mais comment se pourrait-il qu'on omette la suite
de la harangue adressée directement à ce brave Kellermann.
La voici dans toute sa saveur :
« Le Nestor des guerriers français que l'Alsace se glo-
« rifîe d'avoir vu naître dans son sein, jettera sans doute
< un coup d'œil de satisfaction sur cette forteresse qui
« n a pas reçu la moindre atteinte des ennemis- Ils étaient
t' trop pénétrés de la bravoure, de la loyauté du Général
(• qui la gouvernait, du courage et de la valeur de la gar-
« nison qui la défendait et du bon esprit de ses habitants
(1 pour oser approcher de ses murs. Nous dirons toujours
« avec un noble orgueil : la place de Neuf Brisack, cons-
« truite par Louis le Grand a été conservée intacte à Louis
0 le Désiré ».
Nous sommes maintenant en face d'un gouvernement
fortement installé. Le 8 septembre, à Colmar, tous les fonc-
tionnaires, à quelque ordre qu ils appartiennent, prêtent
solennellement un définitif serment de fidélité au Roi —
ça tiendra bien jusqu'au P*" mars 1815 — le Préfet Lavieu-
ville administre son département avec zèle et application ;
il proteste énergiquement contre les dépots de fumier qui
76 REVUE D'ALSACE
encombrent les routes et voies ordinaires ; il gourmande
les maires pour leurs retards dans les transmissions di-
verses ; il prépare le recrutement de Tarmée et de l'écoîe
vétérinaire de Lyon et, dans une tournée triomphale, reçoit
dans leurs arrondissements respectifs le serment de fidélité
de tous les fonctionnaires du département. Le chroniqueur
officiel de ces événements sait se limiter heureusement
V les bornes de son journal ne lui permettant pas, dit-il.
(( de retracer avec détail toutes les scènes touchantes, tous
« les traits prononcés d'affection et de dévouement au\-
(( quels ces réunions imposantes ont donné lieu ». Pour-
tant, il ne résiste pas au plaisir de faire connaître à <5<*s
lecteurs les discours* prononcés à l'occasion de la prestation
de serment par quelques uns des principaux fonctionnaires.
Nous serons plus vaillants que lui et nous résisterons à la
tentation de faire connaître la prose ampoulée et excessive
dans la louange, du chevalier Joliat sous-préfet d'Altkirch
et du maire Rossel de Montbéliard-
Nous parvenons en effet au point capital de Tannée
1814, à la visite de S. A. R. le Duc de Berry, en Alsace, et
de ces événements il convient qu'on donne une relation
plus complète.
Déjà, le 8 septembre, le départ du prince a été annoncé
à grand tapage ; dès le 8 août, le préfet du Haut-Rhin, en
prévision de l'événement, a pris un arrêté portant création
de la légion de S. A. R. Monseigneur le Duc de Berry,
C'est une imitation de la légion romaine, une troupe com-
prenant des fractions proportionnées de toutes armes, prise
dans la garde nationale du pays et rassemblée en vue de
prouver la possibilité d'une grande et importante institution
militaire sur la frontière alsacienne et sur d'autres points
de la France. La légion est composée de 3 compagnies d'in-
fanterie, 3 compagnies de lanciers et une compagnie d'ar-
tillerie servant 4 canons- Chaque compagnie comprend au
moins 120 volontaires pris dans tout le département et em-
brigadés à Colmar, Belfort, Altkirch et Mulhouse. Les
fantassins ont l'uniforme de la garde nationale, les artil-
leurs sont habillés comme ceux de la demi compagnie de
LE HAUT-RHIN EN 1814 77
Mulhouse, les lanciers ont la veste à la polonaise bleue, pa-
rements, collet et retroussis jonquille, épaulettes et aiguil-
lettes blanches, pantalons gris à bande jonquille shakos à
la polonaise, panache blanc, flamme blanche et rouge à la
lance. Ainsi équipés, les légionnaires manœuvreront par
sections dans leurs cantons, puis par compagnie dans leurs
chefs-lieux d'arrondissement, jusqu'à l'arrivée de S. A R.
qu'ils iront attendre en masse à la frontière du départe-
ment.
C'est le jeudi 6 octobre 1814, vers midi que, venant de
Strasbourg, le neveu du Roi arrive à la limite du départe-
ment du Haut-Rhin. Il y est reçu avec une pompe rustique
et touchante, il est vrai, par une population avide de le
saluer et de le fêter. Un véritable camp de 7 à 8.000 indi-
vidus s'est créé sur la route de Strasbourg- Les Maires et
les adjoints en écharpe blanche, les gardes nationales à
pied et à cheval avec des drapeaux et des corps de musi-
ciens font la haie ; en 2* ligne ce sont des chars ornés de
verdure, de guirlandes et de fleurs portant des jeunes filles,
toutes vêtues uniformément du costume (alsacien sans
doute). Le Prince complimenté et acclamé a trouvé des
camps, semblables au premier et au nombre de 42, distri-
bués sui* les 42 lieues de route qu'il a parcourues dans le
département.
A une demi lieue de Colmar il est monté à cheval avec
sa suite pour passer en revue les troupes rangées en bataille
des deux côtés de la route et il a pu voir dans leur splen-
deur guerrière, au milieu du cadre admirable que leur prête
l'Alsace automnale les 9«.et 10* régiments de cuirassiers et
la légion créée en son honneur. Sous un arc de triomphe, au
milieu de Tallégresse et des transports d'une foule immense,
il est entré dans Colmar où il a reçu toutes les autorités.
Le soir, la ville s'est illuminée en son honneur et il a daigné
ouvrir le bal offert par la municipalité, en invitant à danser
Mlle de Lavieuville, la fille du Préfet....
Le 7 octobre, c'est Neuf Brisack qui acclame le prince,.
78 REVUE D'ALSACE
puis Mulhouse, dont les ouvriers rangés en haie présentent
chacun les échantillons de l'industrie à laquelle ils s'ap-
pliquen-. Puis c*est Huningue, St-Louîs, Altkirch et Belforl
qui à leur tour reçoivent l'illustre voyageur. Partout il a
vu des fleurs sur sa route, partout de fiers régiments lui
ont rendu les honneur militaires. A Neuf Brisack le 85" de
ligne, à Huningue le 7% à Belfort le SV, Le Landaman de
Suisse, Son Excellence M. Bourghard, est venu le saluer à
St-Louis. Entre Altkirch et Belfort, comme le jour tombait,
il a trouvé tous les camps de paysans illuminés sur son
passage, et, sur les sommets des Vosges, des feux brillaient
qui a annonçaient à 40 lieues à la ronde et sur les 2 rives
« du Rhin que le département du Haut-Rhin avait le bon-
« heur de posséder un fils de France »....
A son arrivée à Belfort, à 9 heures du soir, toute la ville
était illuminée et il lui a fallu encore ouvrir le bal qui se
donnait en son honneur. Le lendemain 8 octobre, il passe
en revue le 81' d'infanterie et visite les fortifications.
Mais il faut partir ! Dès 7 heures du matin, escorté de
200 lanciers de sa légion d'Alsace, le royal voyageur se
remet en route pour Vesoul. A Champagney, les lanciere
le quittent ayant rempli leur mission, lés hautes autorités
qui l'ont accompagné jusque là, prennent congé ! S. A. R.
daigne témoigner qu'elle est satisfaite du Département. La
décoration du Lys est accordée à tous les maires qui l'ont
saluée au passage ainsi qu'à toutes les gardes nationales.
Et voici la conclusion du chroniqueur : a De mémoire
a d'homme, les habitants du Haut-Rhin n'ont joui d'un bon-
« heur comparable à celui qu'ils viennent d'éprouver ; et
« le souvenir en restera gravé dans leurs cœurs et dans
(( celui de leurs enfants jusqu'à la postérité la plus re-
culée )).....
«su
Allons-nous conclure de même ? Cent années tout juste
ont passé sur ce triomphe éphémère et quels abîmes nous
séparent des exaltations de 1814 ! 1815 est tout proche
avec son P"" mars, ses prochaines et nouvelles conscriptions,
LE HAUT-RHIN EN 1814 79
ses trahisons diverses et ses désastres. Puis ce «era 1830
que l'Alsace apprendra quand le sort de la dynastie sera
déjà réglé. Tout près du Haut-Rhin, à Strasbourg, un Bo-
naparte tentera par un coup de force, dès 1836, de repren-
dre la conduite de la France! Et ce sera 1848 avec ses fu-
sillades dans les rues ; 1852 avec son 2 décembre louche
et Tannée fatale avec ses désastres sans nom Qui
donc ici se souvient encore du voyage triomphal du duc de
Berry en octobre 1814, alors que revivaient les fleurs de
lis et qu'on s'illusionnait sur leur durée ? Qu'est devenue
cette postérité dont la mémoire devait s'enivrer du bonheur
de la visite princière ?
Hélas ! vains sont les vœux des hommes, vaines les es-
pérances qu'ils fondent sur leur avenir ! Une vague a
poussé Napoléon jusqu'aux sommets du pouvoir ; une autre
le ramène jusqu'à l'Ile d'Elbe ! A son tour Louis XVIIl
connaît l'élévation du trône et il peut croire un instant que
toute la France salue comme un renouveau les temps de
repos qu'il lui prépare. Mais l'illusion a été brève ; les
enthousiasmes factices suscités autour du Souverain et
*
qui ont eu leur écho jusque dans les champs d'Alsace vont
se calmer promptement. Chez nous, on aime la liberté, la
poudre et les tambours battants ! Le duc de Berry, messa-
ger pacifique et silencieux, a passé tout au travers du Haut-
Rhin au milieu des acclamations, des discours et des pro-
testations d'amour ! Mais si plus attentifs, plus perspicace,
il se penchait à la fenêtre de sa berline de voyage, dans ce
matin d'octobre où il quitte la terre d'Alsace, il verrait,
derrière les flammes de ses lanciers, monter une aube sin-
gulière : celle de 1815
Belfart, 6 mars 1914.
F. CARRÉ de MALBERG-
Mémoires d'an Coré de compagne
à la fin do XV111' siècle
Avec des aperçus curieux sur la Révolution dans le Territoire de Belfort et les
Vosges, communiqués par F Abbé F. TÛURNIER, curé de Fontaine
Claude-Edmond GÉRARD
Ancien Curé de Suarce
Le prêtre dont nous rappelons le souvenir fut curé de
Suarce, dans le territoire de Belfort, durant l'espace de
quarante ans, depuis 1768 à 1808.
Voici comment il s'annonce lui-même, en tête des actes
paroissiaux qu'il nous a laissés :
<( Claude Edmond Gérard, originaire de Vecoux en
Lorraine, diocèse de Toul, né à six heures et demie du
soir> le vingt de Novembre, l'année mil sept-cent-trente-
cinq, baptisé le lendemain dans l'église paroissiale de Dom-
martin, près de Remiremont, admis à la sainte Eucharistie
pour la première fois le 21 Avril 1748, promu à la prê-
trise le 5 Avril 1760, présenté à cette église paroissiale le
14 Mai 1768, institué et admis curé de cette même église
par l'évêque de Bâle le 8 juin 1768, entra en possession
réelle de ce bénéfice le 3 juillet de la même année, après
avoir préalablement prêté le serment devant le Sénat de
la province le 14 juin. »
Le droit de présentation à la cure de Suarce appartenait
à l'abbaye de Masevaux. Ce fut donc l'abbesse de Mase-
vaux qui présenta M. Gérard à la collation de ce bénéfice,
ainsi que lui-même nous l'apprend par une note particulière.
Son acte mortuaire est ainsi conçu :
Claude Edmond Gérard, né à Vecoux, diocèse de Toul,
ftgé de septante-trois ans, prêtre depuis quarante-huit ans,
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 81
curé à Suarce depuis quarante ans, distingué par toutes les
vertus du bon pasteur, et rempli du Saint-Esprit, très ins-
truit dans la loi du Seigneur et généralement dans toutes
les sciences, ayant reçu avec grande dévotion et piété de
son vénérable et intime ami Antoine Patingre, curé admi-
nistrateur de Bretten les sacrements de pénitence, d'Eu-
charistie et d'Extrême-Onction, est mort très pieusement
dans le Seigneur le vingtième jour d'Avril» vers la cin-
quième heure du matin, et le jour suivant il a reçu la sé-
pulture par moi curé cantonal soussigné, au milieu du
grand deuil du clergé et du peuple assistant aux funérailles,
en présence des témoins soussignés qui, vu la. permission
donnée par l'autorité civile, ont signé avec moi.
Suit la signature presque illisible du curé cantonal
B. Mseget
puis celles de Flotat, administr. de Chavannes les Grands,
A. Joseph Pattingre, adm. de Bretten
Joseph Courbât, adm. de Plorimont
Jacques Richardot, adm. de Courtelevant
Cet acte mortuaire, dont l'année n'est pas indiquée, se
trouve parmi ceux de 1808.
Dans cet intervalle de 1768 à 1808, M. Gérard demeura
absent pendant huit ans, forcé qu'il fut de s'exiler en Suisse
pour refus du serment civique pur et simple.
« Mon exil pour refus du serment pur et simple sur la
Constitution civile du Clergé a commencé le 24 Septembre
1792. Je suis rentré dans ma paroisse le 9 Août 1800 ;
mais je n'ai eu la liberté de toutes mes fonctions qu'au com-
mencement de 1802.... )>
Une autre note qu'il nous a laissée nous apprend où il
passa la moitié de son exil :
« Le 21 juin 1795^ le sommet des montagnes de Sax-
len (1) dans le haut Underwalden, où j'ai passé quatre
ans d'exil, a été couvert de neige qui a duré jusqu'au
lendemain.
1) Sachseln. Village dont Téglise possède les reliques du
bienheureux Nicolas de Flue, patron du canton d'Uncerwald.
(Obwald et Nidwald).
1
82 REVUE D'ALSACE
Le 2 juillet, la même chose est arrivée.
Le même est arrivé le 21 juin 1796, et encore le 12 et
13 juillet 1796. »
Création d'une école à Suaree
Une des premières choses que le curé Gérard eut à
cœur dans la paroisse de Suaree fut la création d'une école.
Voici comme il en parle :
« En 1775, j'ai fait construire dans la Paroisse de
Suaree une maison d'école. Il n'y en avait jamais eu.
C'était toujours un bourgeois qui servait de maître d'école.
Ayant fait* choisir au mois de Janvier 1775, un étranger
originaire de Servance,. connu dans la paroisse depuis
plusieurs années pour sa probité, sa capacité et son talent
pour instruire, il fut nécessaire de faire un logement.
Pour en facilliter la construction, j'obtins les permissions
nécessaires de prendre sur la fabrique de l'Eglise six cents
livres tournois, que j'ai employées. Mais cette somme n'a
pas suffi. Il a fallu que la Paroisse y ajoutât encore trois
cents livres. De sorte que la maison coûte 900 livres non
compris les bois qui ont été fournis par les deux Commu-
nautés (Suaree et Chavannatte). On aurait sans doute pu
faire à moindre prix une maison quelconque. Mais il n'y
a rien de si nécessaire dans une paroisse qu'un bon Maître
d'Ecole : qui instruise verbo et exempîo (de la parole et
de l'exemple), qui soit capable de bien dresser une Jeu-
nesse ; or un homme d'un tel mérite trouve toujours faci-
lement à se placer, et il est naturel qu'il donne la préfé-
rence à la place la plus avantageuse. Ce n'est pas un petit
avantage d'être bien logé et de l'être au large ; parce qu'on
est à même de prendre des pensionnaires. D'ailleurs des
étrangers pensionnaires sont un bien réel aux habitants de
la Paroisse, parce qu'ils excitent parmi eux l'émulation.
J'ai fait construire dans cette maison une grande salle
d'école qui ne doit uniquement servir qu'à cet usage. Il y
a de la place pour y mettre deux grandes tablél, une pour
les garçons et l'autre pour les filles qui écrivent. Je crois
que c'est un abus et un mal pour elles, qu'elles ne sachent
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 83
ni écrire ni lire récriture faite à la main, et que c'est
mal à propos qu'on ne leur a appris ni l'un ni l'autre jus-
qu'à présent du moins dan^ cetteparoisse.
On a jugé à propos de placer ce bâtiment sur le chemin
de Dannemarie, et sur celui qui conduit à l'église, sur un
terrain qui appartient à la Communauté. Il est bien à portée
de la paroisse, et d'ailleur retiré. Toute cette bonne œuvre
ne s'est point consommée sans obstacle ; mais Dieu, pour
la gloire de qui l'on travaillait, les a applanis. Je prie
Dieu que tou^ ceux qui se trouveront dans la Paroisse dans
tous les siècles à venir, retirent de cet établissement le
bien que je me suis proposé de leur procurer. »
Cet excellent Maître d'Ecole, originaire de Servance,
s'appelait Jeanmougin ; il mourut durant l'exil du curé.
Son acte mortuaire résume en deux mots son éloge :
« Claude Deil Jeanmougin Recteur d'école à Suerce
depuis vingt ans, âgé de soixante ans, est mort à trois
heures du matin, le vingt-six avril mil-sept-cent-quatre-
vingt-dix-sept. Il a fait un bien merveilleux dans cette pa-
roisse. »
Il figure parfois dans les actes de baptême en qualité
^e parrain avec une signature superbe.
La convention passée entre lui et les habitants de la
paroisse pour déterminer les attributions et les émoluments
de sa charge nous apprend qu'il était auparavant Procu-
reur au Baillage de Florimont.
« Ce jourd'huy vingt-neuf Janvier mil sept cent soixante
et quinze, les soussignés maires, préposés^ bourgeois et ha-
bitans des deux communautés de Suarce et de Chavannatte
composant la paroisse du dit Suarce, assemblés en la ma-
nière ordinaire ; en conséquence de la déclaration faite le
premier de l'année courante par le sieur Jean Pierre Vaicle
ancien Recteur d'Ecole qu'il ne voulait plus continuer son
service, ont choisi, comme plus capable de remplir les
fonctions importantes attachées à cet emploi, la personne
4e Claude Jeanmougin Procureur au Baillage de Florimont,
.aux conditions suivantes : »
Viennent ensuite les articles réglant son service.
84 REVUE D'ALSACE
Il sera tenu de faire l'école en tout temps^ été et hyver^
excepté quelques semaines de vacances au printemps et en
automne.
Il apprendra à lire et à écrire, et il enseignera l'arith-
métique et le plain-chant à tous ceux qui voudront recevoir
ces différents enseignements.
Enfin il remplira les offices de sonneur, chantre, clavier
sacristain et clerc pour l'Eglise.
Un article qui paraîtrait bien pénible aujourd'hui lui
impose <( d'aller réciter tous les jours le soir le chapelet
dans l'Eglrse, depuis le premier lundy de Carême jusqu'au
jour de la Toussaint, après l'avoir annoncé au son de la
cloche. »
Il va sans dire qu'il faisait cela avec les enfants de son
école.
Nous avons trouvé dans les notes de la paroisse que les
Maîtres d'Ecole Hell Michel en 1817 et Joseph Hanz en
1818, vont eqcore réciter le chapelet, pour quoi ils per-
çoivent un décalitre de blé par ménage,, ce qui leur four-
nfssait un assez beau supplément, dans une paroisse où il
y avait presque cent ménages.
Comme rétribution, il recevra annuellement de fixe deux
cent cinquante livres qui lui seront remises sans retenue
en quatre termes égaux incessamment après l'échéance
de chaque terme. C'est le fabricien qui est chargé de la
délivrance de cette somme en place des maîtres bourgeois
en exercice.
De plus il percevra pour chacun des écoliers qui fré-
quenteront l'Ecole un sol six deniers par semaine pour
chacun de ceux qui apprendront à lire et à écrire et à faire
l'arithmétique, et six deniers par semaine en sus pour
chacun de ceux qui en outre apprendront le plain-chant.
Quant à ceux qui sans fréquenter l'Ecole ordinaire vou-
dront prendre des leçons, ils s'arrangeront pour le salaire
avec le dit Mougin.
Il percevra de chaque femme qui recevra la bénédiction
après ses couches une miche de pain, suivant l'usage, ou
dix sols ; pour chaque enterrement d'enfant une demie
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 85
miche de pain, ou cinq sols ; pour chaque enterrement des
adultes enterrés comme chefs,^ trente sols pour rétribution
de son service et chant, tant audit enterrement qu'aux
quatre messes qui se disent en conséquence ; pour chaque
mariage, treize sols quatre deniers. Enfin il recevra annuel-
lement de la fabrique la portion qui est assignée sur les
messes fondées au Maître d'Ecole ou répondant.
On voit que la situation faite au Maître d'Ecole n'était
pas trop mauvaise. Bon an mal an, il pouvait toujours se
faire ses 800 livres.
Ce n'était pas tout.
Il était logé aux frais de la paroisse qui était tenue à
toutes les réparations de son logement.
Comme il n'y avait alors point de maison d'Ecole, il est
stipulé qu'on lui en bâtira une incessamment, et qu'on lui
assignera un jardin.
Nous avons vu, par une note du curé Gérard, qu'effec-
tivement la maison fut bâtie, et très convenable.
L'article 10 dit qu'il jouira des droits de Bourgeoisie
pendant tout le temps qu'il exercera l'office de Maître
d'Ecole dans la paroisse. A ce titre de bourgeois, il tirait
sa gaube et pouvait chasser ses porcs, s'il en avait, à la
glandée.
«Pendant le même temps, ajoute l'article 11, il sera
exempt des corvées personnelles, de la garde et de toutes
espèces d'imposition, quelque nom qu'elle ait. »
Ce marché était passé pour six ans.
La première signature apposée au bas est celle du curé
Gérard.
Tout cela était son œuvre.
De même qu'il avait eu à lutter pour l'établir, il eut
encore à lutter pour la soutenir.
En 1782, dans une lettre à M. de la Galaizière, Conseil-
ler d'Etat, Intendant de Justice, Police et Finances en
Alsace, il s'élève contre les intentions de la Communauté
de renvoyer l'instituteur pour en prendre un autre à gages
plus modestes :
(A suivre).
BIBLIOGRAPHIE
Pour compléter ce que nous avons déjà dit dans notre
avant-propos nous ajouterons que la Revue d'Alsace don-
nera désormais une importance toute particulière à la bi-
bliographie. Chaque numéro contiendra :
1° Des comptes-rendus critiques des livres nouveaux ;
2'* Une revue méthodique des articles relatifs à Vhis-
toire d* Alsace parus dans les périodiques français et alle-
mands de Vannée écoulée. Nos lecteurs en trouveront le
début dans le prochain fasicule.
La Direction.
L ivres noux^eaux
GEORGES SPETZ : UAlsace gourmande. Revue alsa-
cienne 1914, 1 vol. grand in 8° de 181 p. Illustrations de
Mlle Jeanne Riss (vingt encadrements et quarante vi-
gnettes). En vente à Belfort, à Mulhouse et dans les prin-
cipales librairies de Colmar et de Strasbourg. Prix: fr. 7.50.
L'avocat Girard nous avait déjà fait connaître VAlsace
à table.
Œuvre d'un érudit en tous points délectable
Charles Grad nous a raconté aussi Comment on mange
à table, mais il était réservé à M. Georges Spetz de nous
dire, dans la langue des dieux, avec VAlsace gourmande,
ce qu'on y mangeait, ce qu'on y buvait aux temps de nos
aïeux,
On mangeait à merveille et c'était le bon temps.
Et dans une série de douze chapitres, M. Georges
Spetz nous fait aspirer, tour à tour, Todeur sui generis
des mets usités dans la vieille cuisine alsacienne, depuis
le vulgaire pot au feu et la traditionnelle choucroute jus-
qu'aux plats, entremets et desserts les plus fins et les plus
délicats : pâtés, Kougloupfs, Osterflatlas, Nonnepferzlas.
BIBLIOGRAPHIE ' 87
Viennent ensuite les liqueurs et notamment le Kirsch
dont
La cerise sauvage et les merises noires
Sont les fins éléments qui le caractérisent
Puis les vins parmi lesquels le Kitterlé qui s'infîltrant
dans tout notre être,
Dans le sang comme le bon lait
Devient soudain brise mollet
Et le Rangea, le Wannen et le Brand qui ont inspiré
ce quatrain bien connu dans la Haute Alsace
Zu Thann im Rangen,
Zu Oebweiler in der Wannen,
ZuTûrkheim im Brand
Waechst der beste Wein im Land.
U Alsace gourmande n'est pas seulement, comme le di-
sait la Revue» en 1911, à propos des Légendes alsaciennes.
du même auteur un livre merveilleux, c'est une œuvre
exquise dont le sujet, bien que trivial, plaît à l'esprit autant
par son extrême simplicité que par l'allure vive et entraî-
nante de sa composition. Le génie poétique de M. Georges
Spetz s'y révèle une fois de plus et d'un bout à l'autre
dans toute son ampleur et sa brillante originalité.
Se faisant en outre l'apôtre et le Mécène
D'une cuisine simple et de nature saine
Le poète d'Isenheim donne à la fin de son beau livre cent
quarante recettes culinaires dont la variété laisse rêveurs,
les estomacs les plus complaisants. L'Alsace gourmande^
a sa place marquée aussi bien chez les meilleurs Vatels.
que dans toutes les bibliothèques à côté des alsatiques an-
ciens et modernes*
L. H.
^ ♦*
ARTHUR CHUQUET. — L'Année 1814. Lettres et Mé-
moires, — Paris. Fontemoing. 1914. 1 vol. gr. in 8**'
482 p. — 12 frs.
M. Chuquet n'a point prétendu nous donner ici une
histoire des événements de 1814 et recommencer le livre
88 LA REVUE D'ALSACE
magistral de Henri Houssaye. Comme il l'avait fait pré-
cédemment pour Tannée 1812, il nous offre un recueil de
documents contenant « nombre de détails inconnus ou peu
connus » sur la grande crise d'il y a un siècle. L'éminent
auteur de l'Alsace en 1814 ne pouvait manquer de donner
aux événements dont notre province fut le théâtre la
place qu'ils méritent, et toute une partie de son gros volume
lui est consacrée spécialement (p. 210 à 273). Mais dans
tout le reste de l'ouvrage le lecteur alsacien trouvera à
glaner des renseignements précieux. C'est, dès la fin de
décembre 1813, le général Gérard qui, envoyé par l'em-
pereur à Belfort, ne peut dépasser Langres et dépeint la
frayeur que cause l'invasion ; ce sont les habitants du Bas
Rhin dont le maire de Phahsbourg décrit, le 4 janvier 1814,
la fuite éperdue devant les cosaques « qui ont eu l'im-
pertinence de se glisser jusqu'à Haguenau» ; ce sont les
bureaux de la guerre qui commencent, du 8 au 10 janvier,
à étudier <( l'insurrection » des départements du Rhin, alors
qu'ils sont déjà envahis. On notera un témoignage pré-
cieux de Grouchy qui, le 15 janvier, se plaignant dans une
lettre datée de Toul des <( indignes français » qui secondent
les menées des coalisés et ébranlent l'armée, déclare n'en
avoir rencontré que depuis qu'il a quitté V Alsace,
M. Chuquet nous avait déjà donné dans son Alsace en
1814 un récit du siège d'Huningue, « un des plus beaux
sièges de l'histoire », quoiqu'il soit moins connu que celui
de 1815. Il publie aujourd'hui la série des ordres du jour de
Chancel, et la correspondance, toujours « digne et ferme »
qu'il entretint avec son adversaire ZoUer. « Les Français
ne capitulent que sur la brèche », lui répondait-il le 20
avril ; et Chancel n'en arriva même pas à cette extrémité,
puisque la place ne capitula point. — Viennent ensuite un
long mémoire du préfet Lezay-Maqiézia, ainsi qu'un rapport
du commissaire de police Popp sur les incidents qu'amena
à Strasbourg la chute de l'empereur, un rapport détaillé de
Wall, commandant de la Petite Pierre, sur le blocus de cette
minuscule forteresse, un récit de la mission du chevalier
de la Salle envoyé en Alsace au mois de mai par le nouveau
BIBLIOGRAPHIE 89
gouvernement, deux rapports sur Schulmeister, « le roi des
espions », etc. On recueillera ça et là des renseignements
sur divers généraux alsaciens: les deux Kellermann, Beur-
mann, Lefebvre, d'autres encore. Enfin dans une série de
lettres sur le congrès de Vienne <( ouvertes et expiées à la
poste de Paris », où on trouvera des personnes appartenant
à l'Alsace : baronne de Flachslanden, abbé de Kentzinger,
bailli de Ferrette. C'est assez dire avec quel intérêt sera
consulté chez nous le nouveau recueil de M. Chuquet.
J. J.
*
D' F. WUNDISCH. — Geschichtsûbejsicht fur Elsass-
Lothringen. — Strasbourg. Du Mont-Schauberg. 1914.
1 vol. in 8*» 131 p.
C'est sous la forme d'un répertoire chronologique que
M. le D*" F. Wiindisch nous présente son bref résumé de
l'histoire d'Alsace et de Lorraine depuis l'époque paléo-
lithique qu'il place vers 5.000 avant notre ère, jusqu'aux
événements de Saveme de la fin de 1913. Son ouvrage,
augmenté de tableaux généalogiques, de listes épiscopales,
de brèves notices "sur les anciens Gaue, les landgraviats,
les principales seigneuries, etc. constituera, malgré quel-
ques lacunes et des affirmations contestables, un instru-
ment de travail commode. On regrettera que les indica-
tions bibliographiques soint un peu trop sommaires.
J. J.
FRANÇOIS CLASQUIN. Guerre de 1870-1871. — Sou-
venirs et léciu, — Mirecourt. Imprimerie A. Chassel*
1914. 1 vol. in 8° 192 p.
L'auteur, élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris,
s'engagea dès le début de la guerre à la Compagnie des
Francs-Tireurs de Mirecourt. Or cette compagnie, après
avoir une première foiis traversé l'Alsace par Belfort, Mul-
90 REVUE D'ALSACE
house, Colmar, Kaisersberg, Ste-Marie aux Mines pour-
retourner à St Dié et Epinal, et battre quelque temps les
Vosges, devait à la fin de Septembre être dirigée sur Neuf-
Brisach pour en renforcer la garnison. Arrivée le 25
septembre, elle en sortit le 12 novembre, après la capitu-
lation, pour se rendre en captivité. C'est donc toute l'his-
toire du siège de Neuf-Brisach que nous trouvons dans le
livre de M. Clasquin, histoire anecdotique, présentée sim-
plement, sans recherche d'effet littéraire, mais de façon
fort vivante, par un troupier dont l'œil d'artiste est prompt
à saisir le côté pittoresque des choses. Les tableaux tragi-
ques du bombardement, les descriptions des combats, par-
fois fort saisissantes, comme celle de la reconnaissance
dans le brouillard vers Wolfgantzen, nous montrent une
fois de plus le courage et l'esprit d'initiative de nos soldats,
dont l'ingéniosité, l'entrain, la gaité même au milieu des
dangers apparaissent à chaque page du récit : habileté des
« débrouillards )> à organiser le logis et la a popote » de
la Compagnie, création, sous une pluie d'obus, du «con-
cert de la bombe » dans les casemates de la tour N** 7,
etc. Mais aussi ce seront bientôt les humiliations et les
souffrances de la captivité dont la description émouvante
remplit la seconde partie de l'ouvrage.
J. J.
GEORGES DELAHACHE. — Uexode. — Paris. Cahiers
de la Quinzaine et librairie Hachette. 1914. 1 vol.
in 12 249 p. — 3 fr. 50.
Aucun de nos lecteurs n'ignore le beau livre intitulé
La Carte au liseré vetrt, dans lequel M. Georges Delahache
a résumé l'histoire de l'annexion de l'Alsace-Lorraine et
des quarante années de contrainte qui l'ont suivie. Déjà
dans cet ouvrage il avait consacré quelques pages émou-
vantes à l'émigration imposée en 1872 aux optants, dé-
peint leurs angoisses au moment où ils eurent à prendre
cette détermination si grave : partir ou rester, et montré
la « ruée formidable de braves gens, enthousiastes et na-
BIBLIOGRAPHIE 91
vrés » qui se produisit, malgré tout, vers la nouvelle fron-
tière. Que sont devenus ces émigrants ? Quelles ont été
les conséquences de leur exode, et pour le pays natal qu'ils
abandonnaient, et pour les régions françaises vers les*
quelles ils se portaient ? Telles sont les questions que se
pose aujourd'hui M. Georges Delahache dans un livre
qui ne le cède au premier ni pour la richesse et la sûreté
de la documentation, ni pour l'intérêt du récit où se révèle
toute la ferveur çl'une âme passionnément alsacienne. Ré-
cit très nouveau d'ailleurs, car si le sort des optants
émigrés avait occupé souvent les statisticiens et les ju-
ristes, les historiens ne l'avaient point encore étudié.
L'exode bouleversa les conditions d'existence de di-
verses catégories de villes annexées : villes industrielles,
comme Mulhouse ou Bischwiller, villes militaires comme
Metz et Phalsbourg, villes frontières comme Wissembourg.
Dans toutes, M. Georges Delahache nous montre les
mêmes vides: les fonctionnaires «se repliant», les dra-
peries de Bischwiller transférant à Elbeuf leurs ateliers
et créant en pleine Normandie une vériable colonie alsa-
cienne, Mulhouse essaimant vers Belfort et faisant de la
petite citadelle d'autrefois une grande ville industrielle
de 40.000 habitants, le même phénomène se reproduisant
tout le long de la frontière de VEst nouveau. Puis vient
l'histoire des alsaciens d'Algérie, que l'auteur a voulu
aller étudier sur place, et, en appendice, une précieuse
série de documents, que je ne saurais résumer ici. Au
reste, un livre comme L'exode ne se résume pas : il
se lit.
J. J.
LA PENSEE FRANÇAISE, revue paraissant tous les deux
mois, in 8**. Paris Duval, abonnemnt annuel 5 fr.
LEOVILLE LHOMME. — Les lettres françaises à nie
Maufice, in 16® de 47 pages. — Paris, Duval, 1914.
1 franc.
— Nous avons le plaisir d'annoncer l'apparition d'une
nouvelle Revue destinée à faire connaître les nombreux
92 REVUE D'ALSACE
écrivains qui cultivât et honorent la langue française.
L'AlBace-Lorraine n'est, hélas ! plus la France, aussi une
place honorable est-elle réservée dans cette Revue aux
écrivains de la province qui maintiennent si vaillamment
la langue française en pays annexé- Le directeur de cette
nouvelle Revue n'est du reste pas un inconnu pour les
lecteurs de l'ancienne Revue (f Alsace. Nous avons eu
l'occasion de parler souvent et avantageusement des écrits
du lieutenant Léon Bernardin toujours - empreints d'un
patriotisme de si bon aloi. Signalons dans la 3' livraison,
celle de Mars dernier, la publication d'un drame lyrique
de notre collaborateur et ami, M. Georges Spetz. Le sujet
de ce drame est tiré d'une légende alsacienne, Théodo-
linde Waldner de Freundstein, qui a déjà inspiré à l'auteur
un de ses plus beaux poèmes.
A la jeune Revue de la Pensée française nous sou-
haitons longue vie et succès dans la nouvelle tâche qu'elle
s'est réservée.
— La brochure de M. Léoville Lhomme est une publi-
cation annexe de la Pensée française. C'est une bio-bi-
bliographie des littérateurs qui ont écrit en français à l'Ile
Maurice, en même temps qu'un plaidoyer en faveur de la
littérature française dans cette île aujourd'hui anglaise.
Cette très intéressante étude est précédée d'une intro-
duction où M. le Comte de Bauffremont nous présente
l'auteur, M. Lhomme, qui est lui-même un poète dont les
œuvres honorent grandement la langue française.
Alsata.
Le doyen de l'Alsace
Sous ce titre, les journaux ont reproduit, il y a quelque
temps, Tentrefilet suivant :
« Le baron Femand de Turckheim, né à Strasbourg, le
20 Mars 191 1, vient de célébrer son cent troisième anniver-
saire que sa femme, plus que nonagénaire et qu'il épousa
en 1863 — il y a soixante et onze ans — a fêté avec lui.
Le baron de Turckheim qui eut pour parrain le général
Rapp et qui est resté français,, vit maintenant à Montreux,
après avoir fait, au lendemain de la guerre et de son
option pour la France, un assez long séjour à Cannes ».
La Revue d'Alsace ne pouvait faire moins que de citer,
à son tour, ce rare cas de longévité et de rappeler que la
famille de Turckheim est Tune des plus anciennes de la
Basse Alsace. Le premier bien connu est Hennemann de
Turingheim, dit Turck, bourgeois de Strasbourg, en 1459,
et dont le neveu, Jean, siégea au Sénat de sa ville natale.
Depuis et notamment au XVIIP siècle, cette famille a pro-
duit des administrateurs, des banquiers et des soldats. Un
de Turckheim fut le banquier de Voltaire (1), deux autres
ont été colonels et enfin un quatrième, Edouard, lieutenant
de vaisseau, puis industriel est décédé en 1909 (2).
C'est en 1782 que les de Turckheim furent admis à
prendre le titre de barons du Saint-Empire. Ils se partagent
en deux branches dont Taînée s'était établie à Altdorf
(Bade) après la Grande Révolution.
1) Revue d'Alsace, t. 1, 1850, p. 120.
2) Sitzmann : Dictionnaire des hommes célèbres de rAlsacc,.
t. II, p. 896,901.
^4 REVUE D'ALSACE
Congrès de f Association des Sociétés savantes de
J^ranche Comté et du Tetrritoire de Belfort, 17 Juillet
1913' . . Extrait du compte rendu :
Interprétation des nonts des cours d'eau du Territoire
de Belfort et de Montbéliard par M. F. Pajot, professeur
au Lycée ;
Etude sur les mines de potasse en Haute Alsace, par
M. J. Lutz, pasteur, conservateur du musée historique de
Mulhouse ;
Coupe géologique transversale de la vallée du Rhin,
à la hauteur d'Ensisheim, avec une planche, par M. E. J.
Gérok de Strasbourg.
Les Marches de l'Est, 1914.
La Chronique donne sous la rubrique « La Pépinière
d'Hommes » les noms de vingt et un archevêques et évê-
ques alsaciens actuellement vivants, parmi lesquels, der-
nier nommé, celui de Mgr Humbrecht, ancien curé de
Saint-Joseph de Belfort et vicaire général de Besançon,
évêque de Poitiers, né à Gueberswihr (Haute Alsace).
Une erreur à signaler toutefois à propos de Mgr Dé-
mange, vicaire apostolique de Taïkou (Corée), né à Saul-
xures. Cette localité ne dépend pas de l'Alsace, mais du
département des Vosges.
Noiavelles
-9^
On écrit de Mulhouse :
« Une grande fête se prépare dans notre ville pour la
réunion de Domach à Mulhouse. Le programme de cette
fête consisterait en deux cavalcades historiques partant,
Tune de Mulhouse, Tautre de Domach, pour se rencontrer
sur un point désigné de l'itinéraire et retourner ensemble
jusque sur la place de Thôtel de ville d'où, après une ré-
ception de la municipalité mulhousienne,. on monterait dans
la grande salle pour y signer le contrat sur parchemin
consacrant la réunion. Un banquet et une fête populaire
suivraient la partie officielle de la manifestation dont Tidée
a été puisée dans les archives qui relatent celle organisée
en 1798, lors de la réunion de Mulhouse à la France. »
La Revue d* Alsace se fera un plaisir de consacrer au
moins une page à cette solennité dont la célébration serait
fixée au 7 juin prochain-
*
« *
A la mémoire du général Schérer.
La petite et coquette ville de Délie aura bientôt aussi
sa fête. Elle se prépare à inaugurer, dans les premiers
jours de juillet prochain, un monument à Tun de ses en-
fants. Nous Tavons nommé.
Le général Barthélémy Louis Joseph Schérer (1741-
1804), qui fut deux fois commandant de Tarmée d'Italie
et ministre de la guerre sous le Directoire, était double-
ment alsacien : parce que né à Délie et par son père,
Nicolas, qui était issu d'une ancienne famille de Gueb-
willer. C'était un de ces soldats sans peur et sans reproche
donî Napoléon I*% alors qu'il n'était encore que le général
Bonaparte, appréciait déjà, avec sa connaissance des
hommes, le mérite et la valeur.
96 REVUE D'ALSACE
La Revue d'Alsace donnera, à son heure, un compte-
rendu de cette fête qui amènera, sans doute, dans la cité
delloise, un grand nombre d'annexés.
Disons, dès maintenant, que c'est à la hardie et heu-
reuse initiative de M. Arsène Zeller, directeur des écoles
à Délie, que le général Schérer devra d'être ainsi honoré
dans son pays natal.
Du journal L'Alsace (de Belfort) 31 Mars :
« Isenheim . . M, Georges Spetz au Salon- . . Nous
apprenon's avec le plus grand plaisir qu'une toile de M.
Georges Spetz, représentant un paysage, a été reçue au
Salon. Nous félicitons sincèrement de son beau talent de
peintre, M. Spetz„ l'industriel et poète bien connu, auteur
de V Alsace Gourmande, œuvre qui a été si appréciée de
nos lecteurs ».
M. Spetz nous a confirmé lui-même cette honorable
distinction dont nous tenons à le féliciter ici. Il a, dit-il re-
pris le pinceau pour lui servir de détente, mais nous espé-
rons bien qu'une fois reposé, il reviendra à la Muse. Nous
lui avons d'ailleurs nous-même signalé une autre légende,
le boelegeon ou la fleur enchantée de Milandre, en partie
delloise ; il va l'étudier et sans doute la mettra-t-il aussi
en vers pour la Revue dAlsace, Nou's en acceptons bien
volontiers le présage- Elle fait un contraste impressionnant
avec La Chatte de Flarimont,
La note qu'on a lue plus haut "sur le baron Femand
de Turckheim était déjà en composition quand les jour
naux (14 et 15 avril) sont venus nous apprendre son décès;.
à Montreux.
Composé sur machine linotype (dernier modèle)
•MPRIMEPIIE ANDRt HERBELIN - BELPORT
La Kevae d^Alsace de 1850 à 1913
"4» ♦ -4-
Note suppl6mentAire ou sinr&ple Aperçu
Sous ce titre, nous avons, dans notre premier N"", donné
une idée sommaire de la précieuse mine de renseigne-
ments et documents historiques que constitue la collection
de la Revue d'Alsace,
A ce que nous avons déjà dit, il convient d'ajouter qu'à
côté de la Revue proprement dite, ses derniers directeurs,
MM. Casser et Ingold publiaient la Bibliothèque de la
Revue d* Alsace, non moins précieuse, non moins docu-
mentée.
Pour s'en convaincre, il suffira de rappeler que c'est
dans cette collection que fut publiée la magistrale et sa-
vante histoire de VAlsace au Î8^ siècle de M. l'abbé Hoff-
mann, en 4 gros volumes in 8^.
Les derniers ouvrages de M. Hanauer font aussi partie
de cette bibliothèque, Le Protestantisme à Haguenau et la
Guerre de Trente ans à Haguenau qui nous ont donné la
curieuse autobibliographie de ce savant.
Doivent de même être mentionnés les précieux Inven-
taires des archives du chapitre cathédral de Strasbourg
(publication qui occasionna, à. Strasbourg, une petite révo-
lution que nous raconterons un jour à nos lecteurs) et de
la ville de Thann, 2 vol. in 8**, le Journal du palais de
Holdt, 5 vol. in S"*, le livre d'or de Soultz et diverses autres
monographies sur cette localité, 4 in 8" etc., etc..
Enfin, bien que ne figurant pas dans la Bibliothèque
nous ne pouvons omettre que c'est la Revue d'Alsace qui
a pris l'initiative de la publication du très-utile Dictionnaire
biographique du Fr. Sitzmann.
L. H.
Nota. — La nouvelle direction de la Revwe, désireuse
de continuer la Bibliothèque, se met à la disposition de tous
les alsatisants qui auraient à publier des œuvres de quel-
que importance. •
Lb Mssb. lipH II Wm cl [oin 11»
K l'HaR. il M siÉdi U)
STRASBOURG
Ville et Citadelle et Fort de Kell
Situation de la ville
Strasbourg, sa citadelle et le fort de Kell tiennent le
Rhin et TIll et toute TAlsace entre ces deux Rivières et au
delà ; donnent vn passage en Empire sur le Rhin mais
depuis que le fort de Kell a été rendu a l'Empire ce passage
sur le Rhin ne subsiste plus quoique le pont soit toujours
conservé, ainsy Strasbourg et sa citadelle ne doivent plus
être considérés que relativement a TAlsace et aux facilités
que cette ville donne pour attaquer le fort de Kell dans
l'occasion.
Strasbourg est une place d'armes de la plus grande
importance en deffensive et en offensive contre l'Empire
et la Maison d'Autriche ; c'est un grand dépôt et un ma-
gasin bien foumy de toutes les espèces de munitions né-
cessaires a des grandes armées ; artillerie, fourrages, grains
etc et elle est très commodément située pour recevoir
toutes les Espèces, et pour les distribuer aux armées et
ailleurs ;
Plan de Strasbourg
Cette ville etoit fortifiée de bastions bien revêtus et de
quelques ouvrages extérieurs lorsque Louis 14 s'En empara
en I68I. Ce prince y fit ajouter des demy lunes devant
toutes les courtines y fit construire la citadelle, le fort de
Kell, le fort des jles qui a été demoly par les traités de paix
et depuis emporté par les eaux du Rhin ; Le fort dans la
grande jle du bras mobile lequel a été rasé au rez de chaus-
LES FORTERESSES 99
«ée seulement par les traités de paix peut être retably en
très peu de temps, plus la redoute de rjnnondation 103 a
costé de la porte Blanche et touttes les écluses dont la
grande 110 barre la Rivière et forme les innondations con-
jointement avec les autres écluses qui la distribuent de
façon que les approches de Strasbourg peuvent être innon-
<iées en avant de la digue de l'innondation 301 depuis la
rivière d'Ill jusqu'au Rhin où elle est retenue par la digue
300. L'espace entre la digue de l'innondation et la ville
forme alors vne espèce de camp retranché pour les commo-
dités de la garnison et la pâture des bestiaux ;
L'innondation tendue distribue les eaux par les écluses
de chasse et les retient par les écluses de fuitte dans tous
les fossés et avant fossés de cette grande place et elle
porte par l'écluse 108 des torrens d'eau dans les fossés,
depuis le fort Blanc 116 jusqu'au fort de Pierre 131 et
devant le retranchement 156 où étant retenues par le Ré-
servoir du Moulin de Blaar, (1) ces torrents innonderoient la
campagne en avant et rendroient le passage de ces fossés
impraticable a l'assiégeant.
On a prétendu que l'innondation cy dessus de Strasbourg
n*etoit pas certaine, soit parceque la grande écluse 110
perdoit les eaux pardessous son radier, soit parceque la
rivière d'Ill pouvoit être dérivée dans le Rhin en très peu
de tems a Erstein par un bras de cette rivière qui s'y jette
actuellement, mais il a été reconnu par l'épreuve qu'en
a fait faire M. le Comte d'Argenson en 1749 que la grande
écluse 110 ne perd point les eaux par dessous son radier
^t que l'innondation est effective a cet égard ; quant a la
possibilité de jetter la Rivière d'Ill toutte entière dans le
Rhin par le bras qui se détache de l'Ill a Erstein, ce fait
est très possible, mais il faut supposer en même temps que
la garnison de Strasbourg est bien la maîtresse de faire
♦ous ces magasins d'eau et de former ses innondations
avant que l'ennemy soit en état de lui détourner la rivière
d'Ill ; or il est certain que l'innondation de Strasbourg
l) Blaar pour Blair, Conseiller d'Etat, intendant gérerai de
la province d'Alsace pour la justice, la police et les finanaces
100 REVUE D'ALSACE
étant formée, la rivière de la Brutche (1) est plus que suf-
fisante pour nourrir cette innondation abondamment et
puisqu'il n'est pas possible de détourner cette dernière ri-
vière, les innondations de la ville de Strasbourg sont donc
certaines.
Le plan de cette ville avec sa citadelle forme trois lignes
droites ou un triangle qui a sa pointe dans le Rhin, ce qui
fait une position susceptible de la plus grande force en
deffense et dont M. de Vauban a très bien profité ; car le
grand costé au midy depuis le fort Blanc 106 jusqu'au
Rhin est entièrement innondé en avant ; le grand coté au
nord depuis le fort de pierre 131 jusqu'au Rhin est coupé
en deux par la rivière d'Ill dont les jles prenent Revers sur
les approches et que l'assiégé peut couper très avantageu-
sement, et d'ailleurs le grand costé est susceptible de plu-
sieurs innondations et extravagances d'Eau dont l'assiégé
pourroit noyer les tranchées par l'effet du Battardeau 157 ;
ainsy l'attaque de Strasbourg serait réduite a la grande
ligne a l'Ouest depuis le fort Blanc 116 jusqu'au fort de
pierre 131 dans laquelle il a été dit cy dessus que l'innon-
dation formerait des torrens dans les fossés de la place
et qui en rendroient le passage très difficile ; mais les ou-
vrages qui ont été faits depuis M. de Vauban, en avant du
fort de pierre 131, scavoir les pièces I. H. G. O- et 156
sont si soumises aux hauteurs du cimetière, leurs terre-
pleins et leurs communications a la place si enfilés de ces
hauteurs, et de même le tremplin de l'ouvrage a corne dit
des Suédois ou de Finckmatt 137-139 ainsy que son pont
1) La Brutche ou Bruche prend sa source au pied du Ch-
mont, au dessus de Saaies dans les Vosges, se dirige du sud
au nord-est et entre en Als&oe après avoir traversé la vallée de
Schirmeck ; elle se divise en deux bras qui se réunissent au
dessous de Dachstein et forment la Bruche proprement dite qui
va se jeter dans l'Ill à 2 kilom. de Strasbourg. Son parcours est
de 70 kilom. Elle donne naissance au Canal de la Bruche cons-
truit par Vauban pour Te transport des matériaux des nou-
velles fortifications de Strasbourg. Il prend ses eaux à la Mossig
près de Souitz les Bains et se termine à 3 kilom. au dessus de
Strasbourg.
LES FORTERESSES lOl
de communication a la courtine 140 sont si découverte de
la hauteur du cimetière que l'assiégé s*y deffenderoit très
desavantageusement et que les ouvrages étant prrs l'assié-
geant seroit a couvert du revers des jles et de la Rivière
d'Ill ; d'ailleurs le fort de pierre 131 revêtu par sa gorge
isolé de la place a laquelle il est communiqué par un pont
ce fort dis-je, en terreplein remply de batimens n'est pas
soutenable, non plus que la courtine 132 enfilée des hau-
teurs sur toute sa longueur et qui prs est le canal du moulin
de Blaar rendroit l'innondation impossible dans toute cette
partie a l'assiégé et 1 'assiégeant portant son attaque depuis
la hauteur du grand chemin de Haguenau et sa gauche a la
rivière d'Ill et jardin de M. de Lutzelbourg, l'assiégeant
dis je attaqueroit Strasbourg par ce point très avantageu-
sement et l'assiégé se deffendroit très malaisément.
La redoute 101 dans l'innondation qui a etée construite
par M. de Vauban prenoit un revers inaccessible et très
effectif contre les approches de cette grande ligne droite,
mais le revers et l'effet de cette pièce ont étés détruits et
étouffés par les deux ouvrages a corne qui y ont étés cons-
truits depuis M. de Vauban, les petits fronts de ces deux
ouvrages a corne ne reçoivent aucune protection de la
place, ils sont de très difficile accès et d'une attaque aisée.;
l'assiégeant s'y étant logé, s'y trouve comme dans deux
forteresses et prendroit la ville par l'entredeux d'authorité,
car il est aisé de voir que ces deux ouvrages a cornes étant
pris, il n'est pas possible a l'assiégé de résister dans la
partie qui est entre deux.
«
*«
Relief de la ville de Strasbourg
Le relief de cette place a été très bien réglé dans tous
les ouvrages de M. de Vauban, et même dans tous ceux
qui ont étés construite avant luy, car toutes les maçonne-
ries y sont très bien couvertes et les ouvrages y découvrent
bien la campagne soit pour le service de l'Artillerie, soit
pour celui de la Mousqueterie ;
102 REVUE D'ALSACE
Mais pour les ouvrages qui ont étés faits depuis M. de
Vauban le Relief en a été aussy mal réglé que le plan en
est inutile et souvent préjudiciable, comme il a été dit ; par
exemple, les deux ouvrages a corne de la porte Blanche et
de Saveme ont leurs revetemens de maçonnerie très
bien couverts, mais le terreplein de leur rempart est si
bas que l'artillerie n'y pourroit faire aucun service et qu'il
faudroit pour en faire usage, élever de 4 pieds la plate
forme de batterie, tous les autres ouvrages nouveaux ont
le même défaut, et même inutilité de construction excepté
la lunette 115, Entrée des eaux de la rivière d'Ill dans la
ville, la lunette C, celle M et celle 52 extérieurs a la cita-
delle lesquelles ont etées construites avec raison et utilité.
Moyens de réparer les défauts de Strasbomg
1° Reparer ies deux ouvrages a corne de la porte de
Saveme et de la porte Blanche, ou tout au moins couper
les deux tiers de leurs Branches, en combler les fossés et
établir ces deux ouvrages a corne a Tinstar de celuy 56 et
55 de la citadelle et des deux ouvrages a corne qui sont a
Huningue afin que la redoute de Tinnondation 101 puisse
prendre sur les remparts des glacis de la ville les Revers
auxquels x;et ouvrage etoit destiné par M. de Vauban, et
pour cet effet relever de 6 pieds le Relief de cette redoute
afin que Tartilierie puisse plonger sur toutes les approches
qui luy sont soumises ;
2"" Etablir une redoute a la queue de la grande jle du
Rhin du Bras mobile en 1273 pour prendre un revers in-
accessible sur les approches du front des ouvrages nou-
veaux qui y ont étés faits mal a propos;
3 Construire une redoute bien communiqué en 272
dans rjlle de la Basse 111 pour prendre revers inaccessible
sur tous les ouvrages nouveaux qui y ont étés ajoutés en
cette partie;
4" Combler le canal du moulin de Blaar, et conserver
son Réservoir pour pouvoir innonder le terrein en avant
LES FORTERESSES 103
du Retranchement 156 et interdire l'Attaque par le fort
de pierre et Touvrage à corne dit de Finkmatt;
5** Ce qui pourroit être fait de plus effectif a Stras-
bourg et qui auroit pu être fait, au lieu de tous les ouvrages
qu'on a jnutilement ajouté, seroit et auroit été de cons-
truire deux ouvrages a couronnes innondés en avant et
inaccessibles, et d'un Relief supérieur a toutte la cam-
pagne; l'un en avant du fort de pierre 131 et l'autre en
avant du fort Blanc 116, ainsy qu'il est dessiné au plan
correctif cy joint, les ouvrages jnaccessibles par leur flaque
d'eau certaine en avant auroient un effet et des revers
inévitables sur toutes les lignes et fronts de Strasbourg,
lesquels joints aux Revers de même espèce de Redoute
273-272 cy dessus et celuy du fort Rasé dans Tjll du
Rhin, lequel peut être retably en 8 jours de tems; tous
les ouvrages disje rendroient les approches de Strasbourg
moralement impossibles avec un bon service d'artillerie et
vne médiocre garnison; ces effets remedieroient surtout
aux approchés depuis la porte Blanche jusqu'à la porte de
pierre et depuis la porte de pierre jusqu'à la sortie des
eaux, porte des juifs lesquelles sont les plus commodes et
peut être les seules possibles à Strasbourg; mais un tel
changement et augmentation d'ouvrages n'est qu'une re-
flexion dont l'exécution n'est pas proposable aujourd'huy.
Plar^ de la citadelle
La citadelle de Strasbourg est jointe au Rhm intime-
ment et L'assiégeant ne peut empêcher la garnison de
communiquer et d'occuper la grande jle où est le fort
Rasé, même après que la ville de Strasbourg se^i piise»
ainsy le Reste de la garnison de Strasbourg, Retirée dans
la citadelle, sera fort à son aise dans cette grande jle
longue de 2.000 toises ; elle ne tiendra dans cette jle que
le guet et la garde ce qui fait une propriété unique a la
citadelle de Strasbourg d'autant plus qu'Etant débordée par
cette jle il ne serait pas possible à l'Assiégeant de l'atta-
quer ailleurs que par le seul coté opposé a la ville 70 et
104 REVUE D'ALSACE
72, mais le costé est si faible, et si découvert qu'on ne
pourroit pas attendre vne longue deffense ; il seroit très
avisé d'y remédier et très peu dispendieux ; mais les cir-
constances politiques avec l'Empire sont telles aujourd'huy
qu'on ne songe guerre a prendre des précautions deffen
sives contre l'Empire. (1)
Relief de la citadelle
Le relief de la citadelle de Strasbourg a été très bien
réglé excepté le front de la porte Royale opposé a la ville
dont les revetemens sont découverts, de façon qu'ils se-
roient mis en brèche par l'artillerie des premières para-
lelles, et comme la contrescarpe n'est pas revêtue, et que
la ville étant prise, L'assiégeant seroit le maitre de mettre
les fossés de la citadelle a sec, il suit de ce défaut que
cette place seroit en prise par le front opposé a la ville de
la porte Royale, dès le quatrième jour de tranchée ;
Les souterrains de la citadelle ne sont pas propres au
séjour de la garnison, ny a la commodité des Besoins de
la vie, ainsy sans la propriété vnique qu'a cette citadelle
de pouvoir camper toutte la garnison dans la grande jle
du Rhin qui luy est voisine, jl est certain que la garnison
qui se renfermeroit dans la citadelle après la ville prise ne
pourroit s'y soutenir contre l'Effet des Bombes et du canon
qui L'Ecraseroit dans ses habitations ;
* •
Moyens de Remédier aux défauts cy dessus
Il suffit de couvrir par des couvrefeux de terre les
bastions de la porte Royale 70 et 72, ainsy que ceux de la
demy lune 71 et portant les chemins couverts en avant
de ces contrefaces ainsy qu'il est dessiné au plan correctif,
et pour mémoire seulement.
1) C'était sans doute la conséquence du traité de paix d'Aix-
la-Chapelle (30 avril 1648).) par lequel la France reconnaissait
François de Lorraine pour Empereur.
LES FORTERESSES 105
*
Plan de Kell
Le plan du fort de Kell a été admirablement tracé par
M. de Vauban, Les Rivières de la Quinche et de Schouter
qui arrivent entre deux ouvrages a corne dans les fossés
de cette petite place, peuvent être aisément Barrées et
Refluées dans les tranchées de L'assiégeant, c'étoit la prin-
cipale propriété de cette place, et celle dont avec Raison
M- de Vauban faisoit le plus de cas, cependant les jmpé-
riaux ont soutenu deux sièges dans cette place sans avoir
jamais songé de la mettre en vsage, jls nous auroient fait
lever le siège touttes les deux fois assurément s'ils s'etoient
«ervy de cet avantage ;
Relief du fort de Kell
Le relief du fort de Kell a été très bien réglé ainsy que
son plan excepte la branche droite de l'ouvrage a corne
du haut Rhin qui est entièrement a découvert de l'artillerie
placée dans les jles et qui auroit pu être couverte par le
massif d'une contrescarpe et d'un chemin couvert coupé ;
Comme touttes les écluses de cette place ont été
Ruinées faute d'Entretiens, et que les hautes Eaux entrent
librement dans tous ses fossés, le fleuve les a ensablés de
façon que dans plusieurs Endroits jl n'y a que 2 a 3 pieds
de contrescarpe ensorte que cette place n'a plus ny con-
trescarpes, ny fossés, cest a dire qu'a cet égard, elle n'est
plus en deffense ;
Il paroit que les cercles abandonnent entièrement le
fort de Kell, (1) jl n'y a que 80 hommes de garnison, les-
quels sont logés dans l'ouvrage à corne, jl n'y a pas un
soldat dans le fort, excepté vne sentinelle a la porte avan-
Kell avait été rendu à l'Allemagne par le traité de Rastatt.
Ses fortifications en partie ruinées, ainsi qu'il est dit plus haut,
furent rebâties pendant la Révolution et démolies de nouveau
en 1815.
106 REVUE D'ALSACE
cée de la demy lune du Rhin ; la garnison ne Relevé que
la tette du pont ; touttes les vitres des cazernes sont cas-
sées, les croisées manquent presque partout et les portes
aussy. Le Rhin avait emporté il y a 10 a 12 ans vne partie
des chemins couverts et des contrescarpes de ce fort sur
son bord, jl a même renversé vne face entière de Bastion ;
tout cela reste dans le même Etat et n'a point été Reparé ;
mais le Rhin au lieu d'achever cette destruction a porté des
Sables et fait vne jle devant cette partie qui est maintenant
en sûreté, quoique le fleuve dans sa direction tombe a
plomb sur Kell ; mais les pallées du pont de charpente
s'opposent a cette direction et en préservent Kell, car la
direction du Rhin sous le pont n'enfile pas le vide des
travées, il fait le contraire, il prend les pallées par le
derrière, et son cours est paralelle au pont, suivant la di-
rection que luy donnent les Epis dont la rive gauche de
ce fleuve est armée, il est moralement sur que si ce pont
était porté 200 toises plus haut comme il est dessiné au
plan, il est certain disje que le fort de Kell seroit ouvert
et Renversé en peu de tems par ce fleuve ; ce changement
de pont coûterait 60.000 L. a la ville de Strasbourg qui
entretient ce pont et en tire le péage ; ce changement
seroit nécssaire non seulement pour la raison cy dessus,
mais encore pour diminuer la dépense de L'Entretien de
ce pont qui en deviendroit Beaucoup moins Long et moins
dangereux, car il y a 6 a 7 travées en L'air soutenues par
des cordages et des ancres placées siir le Bord opposé,
et d'ailleurs les Batteaux(l) dessous ce pont sans être Re-
morqués, acause de la direction du fleuve qui les briseroit
En les portant contre les palées ;
Cttadelle de Saveme
-I- o •>■
La ville de Saveme ferme la gorge de ce nom, Le grand
1) Trois mots ont été k:i omis dans lem anuscrit : sans
doute « ne passent pas ».
LES FORTERESSES 107
chemin et la principale Entrée de france et de Lorraine
En Alsace, elle est entourée d'un mur de clôture sans
fossés, sans ponts et sans deffenses ; Son faubourg est
hors de son enceinte et Entièrement ouvert ;
La citadelle de Saverne est adhérante a la ville et à
Touesî, elle Borde le grand chemin, et empêche absolu-
ment le passage ainsy que l'Entrée dans la ville par cette
porte, elle n'est point commandée. Elle a etée fortifiée en
terre avec pallissades et gazonnage, elle a etée reparée et
mise en deffense pendant Toutes les guerres avec L'Em-
pire, excepté depuis la guerre 1733, car depuis ce tems,
elle a etée complètement oubliée ; a peine La masse de ses
terrassemens a t'elle conservé la forme de son plan ; Les
habitans de Saverne ou le Commandant en ont fait un
terre plein et y plantent quelques légumes.
J'avais proposé a la fin de 1743 a M. le Comte d'Ar-
genson d'enfermer cette citadelle d'un mur de clôture placé
au milieu de son fossé, Reparer ses terrassemens et la
mettre en état de deffense moyennant une somme de
9000 L. cette réparation fut ordonnée par l'Etat de la Cour
1744, mais feu M. le Cardinal de Rohan crut cette cita-
delle contraire à ses intérêts, et fit changer l'ordre, en quoy
cette Eminence se trompa bien, car dans cette même
année, le prince Charles de Lorraine étant entré en Alsace,
s'empara de la gorge de Saverne jusqu'à Strasbourg, in-
terrompit cette communication principale ; les troupes du
Roy furent obligées de passer par Ste Marie aux mines,
la ville de Saverne et le château du cardinal furent pillés
et mis en Contribution par l'Ennemy, ce qui ne seroit pas
arrivé si la citadelle de Saverne eut etée en deffense
comme il avait été ordonné de le faire ; (1)
1) Campagne de 1744 qui fut désastreuse en Alsace pour
Tarmée française commandée par le maréchal de Coigny. Les
Autrichiens pénétrèrent jusqu'en Lorraine où ils jetèrent la
terreur.
108 REVUE D'ALSACE
Le château du haut Baar est tout a fait inutile, il ne
garde rien et n'est propre a rien, cependant le poste est
tenable et conservé ; le Roy y a fait bastir vn corps de
cazerne et vn corps de garde que L'on entretient ; il
faudroit démolir son encinte ou l'occuper en temps de
guerre, pour empêcher l'ennemy de s'y établir, au cas qu'il
fut a portée de le faire.
PHAISBOUKG
— ♦ ♦ ♦- —
Situation
Phaisbourg tient du costé de la Lorraine la gorge, le
grand chemin et la principale Entrée en Alsace, pour fe
centre de cette province, comme Belfort pour la tette et
Weissembourg par L'Extrémité ; cette place tient aussi
tous les chemins et Revers des montagnes des Voges con-
jointement avec Belfort et Liechtenberg, la Petite Pierre,
Bitsche et Weissembourg, ainsy cette place est d'une très
grande importance pour la Lorraine et pour l'Alsace, elle
est a cet éggard En troisième ligne de Landau et de
Weissembourg, Elle a etée Bastie par Louis 14 et sur les
desseins de M. de Vauban ;
*
Plan de Phaisbourg
Le plan de Phaisbourg est admirablement bien tracé
el le Terre plein ne pourroit être mieux occupé, il y man-
que seulement des tenailles devant les courtines mais
M. le Maal de Vauban n'avait pas encore imaginé cette
espèce d'ouvrages essentiels pour contregarder les cour-
tines ; pour couvrir les débouchés des poternes, et pour
communiquer aux ouvrages extérieurs ;
2) Ce château a été construit en 1640 sur les ruines de
celui jadis habité par les Seigneurs de Barr. Il existe encore.
LES FORTERESSES 109
Relief de Phalsbourg
Le Relief de Phaisbbourg est assés bien réglé a L'O-
rient du coté d'Alsace, ainsy que sur les deux petits fronts
an midy, mais il est très mal réglé a L'ouest et du costé
de France, surtout le bastion dit de L'hôpital dont les re-
vetemens sont découverts jusqu'à la Retraite,et de façon
que l'assiégeant Renverseroit dans les fossés les parapets
avec les premières Batteries ; les Bastions 1 et 3 sont a
peu près dans le même cas.
Cette petite place n'a aucun souterrain, ny Bâtiment
voûté soit pour le logement des troupes en cas de siège,
soit pour magasins subsistances fours etc. Elle n'en a que
pour les poudres ; ainsy cette place ne seroit pas sou-
tenable contre les bombes et Le Canon qui renverseroient
les maisons, et ecraseroient la garnison ;
Moyens de Remédier aux défauts cy dessus
V* Elever des tenailles devant les courtines, et en terre
seulement ;
2" Elever vn couvreface devant le Bastion 2 en terre
seulement, En portant le chemin couvert en avant, ainsy
qu'il est marqué au plan ;
3** faire les Bastiments voûtés pour loger vne partie
de la garnison, ou des souterrains sous les Courtines ou
sous les faces des Bastions, a l'jnstar de ceux de philis-
bourg ainsy qu'il a été dessiné et proposé au plan ;
110 REVUE D'ALSACE
LA PETITE PIERRE
Domaine des Deux-Ponts (0
Situation
Le château et le petit Bourg de la petite pierre, situés
a trois lieties de Phalsbourg, et a 3 lieues du château de
Liechtemberg, tient le derrière des Voges, conjointement
avec les deux places Weissembourg et Bitsche.
Le Maréchal de Villars a campé avec l'armée du Roy,
sur le grand plateau qui est a la portée du fusil de ce
poste ; ce poste est fort Bon et a portée de la Lorraine et
<le TAlsace ;
**
Plan du château de la petite pierre
Le château et le Bourg de la petite pierre, son très
^anciens ; Le plan est celuy d'une hauteur dont L'escarpe-
ment a été Revêtu, on y a ajouté des ouvrages en avant
ile la porte d'Entrée, asses jnutilement ;
*
Relief de la petite pierre et de son château
Le relief de la petite pierre et de son château sur les
trois quarts de leur circuit, n'est autre chose qu'un mur
de maçonnerie qui Revêt L'Escarpement d'une petite mon-
tagne étroite et Berlongue sur laquelle sont bâties quel-
c,ues maisons, et vne espèce de château, lesquels sont
commandés de tous costés. Le mur de revêtement est de-
couvert jusqu'au pied et sans fossés ; ainsy ce poste ne
seroit pas soutenable contre vn assiégeant pourvu de quel-
ques pièces d'artillerie de 12 et de 16.
1) La Petite Pierre qui avait fait partie du domaine des
Comtes de Liitzelstein et des dynasties de Ribeaupierre était
advenue ensuite à la Maison Palatine ou duché des deux Ponts.
LES FORTERESSES 111
Quant aux ouvrages multipliés dont on a couvert la
porte d'Entrée de ce château, jls ne luy donnent aucune va-
leur de deffense puisque tout le Reste du château et du
Bourg n*en ont aucune ; le château est séparé par un fossé
et par un pont levis, mais jl ne mérite pas luy même au-
cune considération séparément du Bourg ; la parnison est
logée dans ce château, le magasin a poudres et une cave
voûtée sont les batimens, L arsenal y est aussy, mais tous
les batimens sont mauvais et caducs ; Le commandant est
logé dans le Bourg; quoiqu'il en soit ce poste est très bien
situé, mais de nulle deffense contre le feu de Tartillerie ;
Moyens de remédier aux défauts cy dessus
Je ne connais aucuns moyens de rendre le poste de la
petite pierre plus fort qu'il ne L'Est, c'est a dire Le
Rendre susceptible de deffense contre l'artillerie des Bat-
teries de 16 et de 24 parceque les trois quarts des pour-
tours de ce poste ne sont pas susceptibles de Remparts,
de parapets, ny de fossés de contrescarpes, ny de che-
mins couverts ; ainsy tout ce qu'on a fait devant la porte
<l'Entrée de ce poste pour le fortifier est fort jnutile a cet
Effet, et tout ce qu'on y feroit le seroit encore davantage,
puisque les 3 quarts du Reste de son circuit seroient tou-
jours dans le même Etat.
Domaine de Messe Darmstat
Situation
Ce château tient les avenues du derrière des Voges
et de Lorraine en Alsace, ainsy que d'Alsace en Lorraine
conjointement avec Phalsbou/*g, La petite pierre, Weissem-
bourg et Bitsch ; jl est éloigné de cette dernière place de
112 REVUE D'ALSACE
4 a 5 lieiies par un assés bon chemin de voiture, et de 10
lieues de Strasbourg par une bonne chaussée. (1)
Plan de Lichtembejrg
Le plan de ce château est très bien placé, et je n'y
connois aucune imperfection ;
Relief
Le relief de ce château est très bien, aussy ce château
est-il très fort, son chemin couvert, sa contrescarpe et son
escarpe de Roc le Rendroient presque imprenable, s'il
avait assés de batimens voûtés pour loger la garnison.
Cependant il est mieux a proportion a cet égard qu'au-
cune petite place d'Alsace, car il y a quelques souterrains
et les batimens ny "sont point les uns sur les autres comme
dans les autres châteaux et petites places de la province ;
Moyens de remédier aux défauts cy dessus
Il ny a de défaut dans ce château que celuy des bati-
mens voûtés a l'Epreuve pour servir de logement propre
au séjour de la garnison, ainsy le moyen de mettre ce
château dans toute sa force, cest a dire construire un bâ-
timent voûté capable de loger 500 hommes qui est la plus,
forte dont ce château ait Besoin.
1) Ce château a appartenu à la famille de Lichtenberg jus-
qu'en 1480; il tomba alors dans celle des deux Ponts, puis de
Hanau et enfin, jusqu'à la Révolution, dans la lignée des Hesse-
Darmstatt. Il est situé sur une rot^he à 376 m. au-dessus du^
niveau de la mer.
LES FORTERESSES 113
DRUSENIIEIN
Situation
Le village de Drusenheim, (1) Retranché, est situé a
deux Lieties du fort Louis et a 6 de Strasbourg, jl tient
L'embouchure de la Motter dans le Rhin, et sert d'Entre-
pôt entre le fort Louis et Strasbourg, sa principale vtilité
est, Lorsque les armées du Roy sont obligées de se Retirer
derrière la Motter (2) comme en 1744. Car alors, Ha-
guenau, le Bourg de phaphenhoffen et drusenheim tiennent
les Bords de cete Rivière; quoiqu'il en soit, les généraux
ont toujours fait mettre ce poste en deffense a tous les
Retours de guerre avec l'Empire;
Plan de Drusenheim
Le plan de ce poste retranché En terre est fort bien
tracé dans L'ouvrage capital, ainsy qu'en son fossé et
chemin couvert, et jl n'est commandé d'aucune part;
Relief de ce village Ret/anché
Le relief des parapets dont jl est entouré, est trop bas
de 8 à 10 pieds, parcequ'il Laisse toutes les maisons de
ce village a découvert au premier étage, et par consé-
quent la garnison ny pourroit tenir contre L'artillerie de
campagne, d'ailleurs, outre les parapets, jl devroit y avoir
vn Rempart aux angles des Bastions sur 6 a 7 au moins
de part et d'autre, afin d'y pouvoir mettre quelques pièces
de campagne en Batteries;
1) Anciennement de Tarr. de Strasbourg et du canton de
Bischwiller. Ses fortifications n'existent plus depuis longtemps.
2) La Moder qui se jette dans le Rhin.
114 REVUE D'ALSACE
Le fossé de ce poste est sec a peu près les 3 quat*ts
de Tannée, c'est un grand défaut, et une qualité essen-
tielle de moins dans ce poste fortifié en terre; les pallis-
sades en chemin et en Berme ne Restituent point cette
propriété, on ne peut y ajouter des pallissades en fraise,
parceque les parapets sont trop bas;
Moyens de remédier aux défauts cy dessus
P Relever de 8 pieds les parapets et tout le profil de
Venceinte du poste;
2" Ajouter vn rempart En arrière des parapets aux
angles des Bastions, sur 6 a 7 toises de chaque coté;
3" Aprofondîr vne cuvette de 4 pieds de profondeur
et de 3 toises de largeur au milieu du fossé et y Battre
sil on veut, pour plus de sûreté vn cours de palissades
Battues dans Teau lorsque la profondeur est moindre que
5 a 6 pieds,, cette espèce de pallissade fait vn eflet admi-
rable, parceque l'ennemy ne les peut couper, le canon ne
les peut Battre, et l'ennemy passant dans ce fossé ne peut
ny les Ebranler ny passer par dessus;
Fort Loaîs da RWn
Situation
Cette place a etée construite par Louis 14 dans une
grande jle du Rhin, dans le dessin d'occupper cette jle
par un fort, et d'avoir vne tette de pont, et un passage
assuré en Empire, et couvert par un ouvrage En avant et
de même vne tette de pont, et vne communication en Al-
sace assurée de même et couverte par vn ouvrage En
avant, lequel tient la plaine d'Alsace et sert d'entrepôt
LES FORTERESSES 115
«ntne Lauterbourg ou lignes de la Loutre et Strasbourg. (1)
Mais par le traité de paix de Riswick, le pont sur le
Bras d'Empire, et L'ouvrage En avant ayant été démolis le
fort Louis n'a plus de passage établi en Empire, cepen-
dant il seroit facile de le Rétablir d'authorité et de prendre
poste sur le Bord opposé, malgré tout Effort de l'Ennemy
au contrair, mais le Bras du Rhin qui passe a Selingue,
ci qui n'étoit autrefois qu'un Ruisseau n'est pas guayable
aujourd'huy, car comme le Bras est plus d'une demy lieue
du fort Louis, jl s'ensuit que le passage dud. fort dans
Ljlle du Marquisat ou d'Empire ne procureront pas vn
passage audelà du Bras de Selingue que l'ennemy pour-
roit deffendre; ainsi le fort Louis n'a plus aujourd'hui la
propriété de donner vn passage assuré en Empire;
Depuis la construction du fort Louis, et surtout la des-
truction du pont sur le Bras d'Empire, et de L'ouvrage en
avant, L'jle du fort Louis a été Encenite d'une fortifica-
tion En terre avec Bastions, courtines, fossés et chemins
couverts, afin d'Empêcher dautant mieux toutte descente
et Etablissement de L'Ennemy dans cette jle pour en
attaquer Le fort de quatre Bastions Revêtus qui occuppe
le milieu de L'jUe, et a été Basty en premier Lieu;
Plan des fortifications de Vjle du fort Louis placé au mi-
lieu; et de L'ouvrage a corne d'Alsace sur la rive
gauche du Rhin;
Le plan du fort Louis dans l'jle avec ses deux ouvrages
a come. L'un sur la Rive d'Alsace et qui existe encore,
L'autre sur la rive d'Empire et qui a été demoly par le
traité de Riswick; le plan dis-je, du fort Louis avec ses
deux ouvrages a come et ses deux ponts de communica-
tions sur le Bras du Rhin avait été très bien projeté par
1) Les fortifications de Fort Louis ont été définitivement ra-
sées en 1814. Le village actuel dépendait en 1870 de Tarr. de
Strasbourg et du canton de Bischwiller.
116 RELUE D'ALSACE
M. de Vauban, et exécuté de même par la suitte, L'ou-
vrage a corne du costé d'Empire, et le pont qui y commu-
niquoit, ayant été demoly par le traité de Riswick et
même partie de cet ouvrage emportée par les Eaux du
Rhin, jl a été jugé a propos d'enceindre L'jle d'une for-
tification de terre qui a etée exécutée, et dont il va être
parlé ;
Le plan des ouvrages dont Tjle du fort Louis est en-
ceinte ont etez fort bien tracés et fortifiés, ils ont êtes
projettes et dirigés par le Directeur Tarare et non par
M. le Mâal de Vauban, aussy y atil un défaut qui est d'une
grande conséquence, cest d'avoir joint les Remparts et
parapets de cette jle au pont d'Alsace et de les y avoir
Rendus adherans, en sorte que l'Ennemy débarqué su**
Les glacis, et sans Entrer dans L'jlle, peut couper la tette
du pont d'Alsace, Rendre le fort Louis jnutile, et Rompre
toute communication et tout secours de cette province au
fort Louis; il falloit détacher les Remparts des glacis de
l'jlle de la partie des Remparts et glacis qui deffendent la
tette du pont et qui y communiquent et vnir au pont in-
timement et exclusivement au fort comme il est dessinné
a la feuille volante sur le plan et en faire de même du
costé du Bras d'Empire pour empêcher l'Ennemy de com-
muniquer de la tette a la queue de Tjle, et ainsy aug-
menter les emplacemens pour magasins ete dans le fort
car dans L'Etat où il est aujourd'huy, la plupart des ma-
gasins sont dans l'jlle et non pas dans le fort ce qui est
très mal, car L'Ennemy étant entré dans L'jle, le fort
reste dépourvu;
Relief du fort Louis, de L'ouvrage a corne d'Alsace,
et de L'Enceinte de L'jle;
Tout le Relief du fort Louis et de l'Enceinte de L'jle
est très bien, celuy de l'ouvrage a corne d'Alsace est trop
bas, sur le front de cet ouvrage, car le pignon du magasin
a poudre, la voûte de ce magasin, les murs des casernes,,
et celuy de L'hôpital, sont en prises aux Batteries de îa.
LES FORTERESSES 117
-campagne, ce qui est très mal, car les terrassements d'une
fortification doivent couvrir les batimens de Tjntérieur jus-
qua L'Entablment du comble et des toits exclusivement; le
front devroit Etre Relevé en terre de 4 a 5 pieds;
Dans la première construction du fort Louis,iI entroit
4ans cette jle un Ruisseau du Rhin en B, lequel sortoit
et sort encore aujourd'huy de cette jle du costé d'Empire,
après avoir rafraichy les flaques de l'jle, on a laissé altérer
cette écluse d'Entrée AB, depuis longtems, dont il est ar-
rivé que les flaques n'Etant plus rafraichies par les Eaux
courantes du Rhin, elles ont donné des exhalaisons, et le
séjour de cette jle est devenu très mal sain; il est pro-
posé de rétablir cette Entrée des Eaux du Rhin dans l'jle
pour y Restituer la salubrité de L'air, il y a apparence
que ce projet sera approuvé et exécuté cette année;
Le Bras d'Empire du fort Louis Etant devenu a sec et
guayable, est ensablé par le Rhin pendant 4 ou 5 mois
de L'automne et de l'hiver, il est aisé de voir que les
fortifications de terre de L'enceinte de L'jle Laissent cette
jle tout a fait en prise et surprise du costé d'Empire, et
que L'ennemy pouvant arriver a la tette du pont d'Alsace
peut en couper la communication avec cette province, et
qu'ainsy le fort Louis dans l'jle tomberoit entre les mains
de L'ennemy, sans être attaqué, ce qui fait connoitre d'au-
tant plus la nécessité d'assurer la tette de ce pont, et la
-communication d'Alsace par l'ouvrage dessinné a la feuille
volante, comme il a été dit;
*
Moyens de remédier aux défauts cy dessus;
*"! Relever de 4 a 5 pieds Le front de L'ouvrage a
corne d'alsace pour couvrir aux batteries de la campagne
la voûte du magasin a poudre et les murs des Batimens
dans l'intérieur de cet ouvrage;
2 Détacher les remparts et glacis qui couvrent la tette
du pont, des glacis, fossés et Remparts de l'ile, ainsy qu'il
est dessiné aux feuilles volantes du costé d'Alsace et
d'Empire ;
118 REVUE D'ALSACE
3^ Battre vne file de palissades en orgues et appoin-
tées dans la cuvette des fossés de L'jle du costé d'Empire^
tout au moins pour prévenir Tjnsulte et la surprise de Tjle,
par cette partie dont Le Bras est a sec 4 a 5 mois de
Tannée ;
4'' Rétablir L'entrée des Eaux du Rhin dans les flaques
de L'jntérieur de L'jle, comme il est dessinné a la feuille
volante, afin de Restiuter le bon air et la santé dans cette
jle, en empêchant les exalaisons de ces flaques par le Re-
nouvellement des Eaux;;
5** On peut encore proposer de Rejetter le Rhin dans
le Bras d'Empire par le canal fait dans L'jle de Stattmatt
qui dirigeroit une partie du cours de ce fleuve dans le
Bras d'Empire qu'il a abandonné, jl y a apparence que ce
canal auroit son effet, En ouvrant son embouchure sur
le Bord que le Rhin ne déblaye pas, mais on ne peut
jamais Repondre avec assurance du succès des apparences
les plus plausibles, en pareils cas;
(A suivre).
OH PROPÂGAHDISTE RSVOLUTIOIIAIRE
♦ ♦— +-
FORT LESPOMARÊDE
(Suite)
« Je les ai vues, ces malheureuses villes de Longwi et
Longuion et leurs environs. Non seulement ce pays est
dévasté et ruiné au point qu'on n'y trouvait alors ni pain,
ni vin, ni rien au monde à quelque prix que ce fût, mais
une infection horrible y était au plus haut degré. Hé com-
ment cela pouvait-il être autrement, puisque ce malheu-
reux terrain qui formait le camp principal de nos détesta-
bles ennemis et qui est immense, était jonché de cadavres
prussiens et autrichiens sans nulle ^sépulture et de chevaux
morts. C'était véritablement une chose effrayante. Rois
cruels ! Rors barbares ! Je les déteste plus que jamais l
Ce sont là de leurs jeux ordinaires. Sans doute, Citoyens
ministres, que vous partagerez ma sensibilité et mon indi-
gnation. Oui, les rois sont des monstres qu'il faudrait tous
étouffer ! A Longwi, cette ville qui n'aurait jamais été au
pouvoir des ennemis sans la plus noire trahison, il y avait
beaucoup de malades prussiens ; ils mouraient tous les
jours par vingtaine qu'on portait tous ensemble dans un
trou hors de la ville ; et tous ces gens-là avaient établisse-
ment, femmes et enfans chez eux. Les français de tout
cet infortuné pays avaient l'air de gens qui ont la tête
troublée.
« Le général Valence, commandant l'armée des Ardennes
à la place de Dillon, a tout au plus 34 ans. Je n'ai jamais
vu d'homme plus actif. Nuit et jour il est à cheval en cam-
pagne ; il veut tout voir par lui-même : au reste cela est
absolument nécessaire Il a l'esprit vif et a une excellente
judiciaire. Il est extrêmement honnête, mais ferme pour
l'ordre, et n'aimant que les patriotes et les laborieux.
M'ayant fait, ainsi que je l'ai dit, son aide de camp, donné
120 REVUE D'ALSACE
sa table, et faisant une partie de ses correspondances, je
suis très à portée, comme vous voyez, de le juger ; mais
encore d'après son amour pour la république française qui
lui inspire de hautes conceptions en faveur de nations non
libres, il cherche à s'entourer de personnes qui lui ressem-
blent de ce côté. Je ne parle pas de ses talens militaires ni
de sa bravoure connus de tout le monde. Il remplit au sur-
plus ses immenses fonctions de général avec une facilité
étonnante.
« Nous sommes à Givet depuis quelques jours, et au
moment d'entreprendre de grandes choses. Le général Va-
lence a fait mai:cher son armée de Longuion ici avec une
grande rapidité, et le temps était affreux en pluie. Les
soldats cependant cheminaient avec joie quoique nuds,
sans souliers, et dans la boue jusqu'aux genoux. Ah ! Ci-
toyens miniistres, on exige d'eux avec raison des actes de
vertu, mais aussi combien il est important, combien il est
juste qu'on en ait les plus grands soins ! Ces généreux
défenseurs de la patrie, être nuds et sans souliers à leurs
pieds dans cette saison sur tout, que ma douleur est pro-
fonde ! Les soins pourtant du ministre de la guerre sont
très actifs à cet égard.
« Le général Valence a été il y a deux ou trois jours
à la Société des Amis de la Liberté et de 1' Egalité de cette
ville, laquelle est reléguée, par une suite encore des intri-
gues fayétiques, (1) dan^ un grenier. La joie de l'y voir
s'est manifestée par des transports- Il y a prononcé le dis-
cours suivant :
« Le premier désir d'un soldat de la République est
<( sans doute de se trouver au milieu des amis de la \i-
(( berté et de l'égalité. Si je n'ai pas plutôt cédé à mon
« empressement, mes devoirs en sont la cause ; vous ne
<( me désapprouverez pas.
<( Je sai, frères et amis, combien les bons citoyens vous
<( doivent de reconnaissance. Vous avez souvent sur cette
<( frontière importante, averti les soldats de tous les pièges
« qu'on leur tendait ; ils ont connu par vous leurs vrais
]) De Lafayette et des Feuillants ses partisans.
FORT LESPOMARÈDE 121
« intérêts, sans doute leurs devoirs. Il est un moyen de leur
« être utile encore, et vous le saisirez avec ardeur : dites-
« leur qu'ils ne doivent conserver de ressentiment des
^( maux qu'on a fait à nos concitoyens que contre les des-
« potes qui préparaient par une invasion aussi ridicule que
« cruelle et coupable la fin de leur, trop longue puissance,
a et que jamais ils ne mériteront mieux de leur patrie
« qu'en cherchant, au moment où ils portent la liberté
« chez nos voisins, à la faire autant aimer par l'exemple
« de l'ordre et du respect des propriétés, qu'ils l'ont rendue
« redoutable par leurs armes. »
« Daignez, Citoyens ministres, daignez m'employer
<lans l'armée dans tout ce que vous jugerez à propos ;
aidez-moi à pouvoir r^épandre de bonnes instructions ;
comptez que je répondrai tout à vos vues.
Lespomarède
Au quartier général de l'armée des Ardennes,
commandée par le général Valence. »
Tout notre Lespomarède est dans ces pages. L'exaltation
de son caractère, qui lui fait signer de son sang sa pétition
au ministre ; les hâbleries de gascon et les vantardises, qui
rendent si pittoresque le récit de son entrevue avec Va-
lence ; la naïve vanité avec laquelle il énumère les émi-
nentes qualités exigées par le général de tout son entou-
rage, et plus spécialement, sans doute, de son aide de
camp ; le haut sentiment de son importance qui autorise
<:e « simple volontaire » à envoyer au Conseil ses appré-
ciations sur le Commandant de l'armée, à reconnaître
son « excellente judiciaire », et à constater les mérites du
ministre de la guerre lui-même ; la grandiloquence de ses
invectives aux a rois cruels, rois barbares », jointes aux
manifestations de cette a sensibilité vertueuse », si fort
à la mode chez les jacobins, même les plus violents : au-
tant de traits de caractère qui ne sont évidemment point
spéciaux à un Lespomarède, mais qui se marquent chez
lui avec une netteté et une vigueur toutes particulières.
122 REVUE D'ALSACE
Nous ignorons malheureusement quel fut le succès de
sa requête, et ce que l'on pensa au ministère de la guerre
de la façon dont Valence choisissait ses aides de camp,
étonnante même en un temps où les officiers s'improvi-
saient, et où les avancements étaient si prodigieusement
lapides (1). En tout cas, Lespomarède semble bien avoir
fait à l'armée des Ardennes, aux côtés de Valence, toute la
campagne de la fin de 1792 et du début de 1793.
Au moment où il écrivait au Conseil exécutif la lettre
que nous avons reproduite, Dumouriez venait de remporter
la brillante victoire de Jemmapes qui lui ouvrait la Belgique,
et quelques jours après, il entrait à Bruxelles. Pour ache-
ver sa conquête, il envoyait alors Miranda à Anvers, tan-
disque l'armée de Valence se portait sur Namur qu'elle
occupait le 2 Décembre, et s'en allait hiverner dans la
région voisine de Liège, en disséminant ses détachements
jusque vers Aix-la-Chapelle. Lespomarède dut donc passer
Thiver dans cette région entre Meuse et Roër. On se figure
aisément, malgré l'absence de documents, ce que put être
son activité dans un pays à peine « affranchi » par les
troupes révolutionnaires, et qu'il s'agissait de gagner au pur
jacobinisme. Il dut évidemment s*agiter beaucoup, pérorer
dans les clubs, multiplier les démarches, les lettres et les
harangues, et se signaler, de plus en plus à l'attention du
gouvernement.
Or, depuis quelque temps déjà, le ministre de la guerre,,
se méfiant de généraux et d'officiers dont beaucoup étaient
de ci-devant nobles, avait voulu se faire renseigner direc-
tement sur l'état des armées, l'attitude politique des chefs,
l'esprit des troupes, etc., par des agents de son choix, sans-
1 ) Le document des Archives Nationales porte en marge :
Répondu le 22, mais nous n'avons pu retrouver cette réponse.
Les Archives administratives du ministère de la guerre ne ren-
ferment aucun dossier au nom de Lespomarède, et il semble
bien quMI n'ait jamais été pourvu d'une nomination régulière
comme officier.
FORT LESPOMARÈDE 123
culottes éprouvés. (1) On avait donc vu apparaître un peu
partout ces délégués, ou Commissaires du Conseil exécutif,
« hommes à têtes exaltées, animés de passions haineuses,
ne voyant partout que complots, que conspirations », comme
disait le représentant Levasseur, violent jacobin lui-même,
mais qui avait eu à souffrir de leur « zèle outré » et de
leurs abus d'autorité (2). Evidemment Lespomarède avait
toutes les qualités de l'emploi. Son passé, en Alsace et à
Tarmée des Ardennes, était garant de son ardeur révolu-
tionnaire et de la pureté de ses principes- Il devint donc,
à une date que nous n'avons pu déterminer, Commissaire
du Conseil exécutif provisoire employé à f organisation des
armées. (3)
Ses fonctions ne devaient pas être une sinécure. Le
premier Mars 1793 les Impériaux de Cobourg concentrés
vers Juliers attaquaient et battaient les français à Alden-
hoven, leur prenaient Aix-la-Chapelle, et les obligeaient à
se retirer vers Louvain. Dumouriez, sans doute, accourait
en toute hâte, mais pour se faire battre à Neerwinden, le
18 Mars. Après cette bataille, où Valence commandait la
gauche de l'armée, et à laquelle Lespomarède dut par con-
séquent assister, nos troupes furent contraintes de battre
en retraite : le 31 Mars elles atteignaient la frontière fran-
çaise à Saint-Amand où, le lendemain, Dumouriez devait
trahir, et Valence avec lui.
Il ne pouvait évidemment être question pour Lespoma-
« rède de suivre dans sa défection le chef dont quelques
mois auparavant il avait fait un si pompeux éloge. Il dut
au contraire lutter avec la dernière énergie pour empêcher
les troupes de se laisser entraîner, et quelques jours après,
1) K. Dupais, La campagne de 1793 à l'armée du Nord et
des Ardennes, Paris 1906. Tome I. p. 97-98.
2) Levasseur. Mémoires sur la Révolution, t. II. p. 32.
3) Ce titre lui est donné dans la décision du Conseil exécutif
provisoire qui accepte sa démission le 10 Juin 1793. (A. Aulard.
Recueil des a*2tes du Comité de Salut public, t. IV. p. 499) —
A. Chuquet, Hondschoote, p. 56, en fait, au mois de Mars
1793, un Commissaire des guerres. N'y aurait-il pas là une
confusion de titres ?
124 REVUE D'ALSACE
à la suite de l'échec définitif de Dumouriez et de son rem-
placement à la tête de l'armée par son ancien lieutenant
le général Dampierre, (1) il se hâta d'accourir à Paris
pour apporter au gouvernement des renseignements et des
conseils.
Ses conseils ressemblaient même singulièrement à des
injonctions, si l'on en juge par une lettre qu'à son arrivée
il adressa à la Convention Nationale, et fit publier par le
journal le Patriote Français, (2)
« Paris, 12 Avril 1793, Fan 2 de la République.
a Vous savez, citoyens représentans, que presque toute
l'armée a quitté l'odieux Dumouriez ; mais, pour sauver
la République, permettez-moi de vous dire ce que je pense
qu'il vous est indispensable de faire.
« 1- Législateurs, vous devez vous réunir et n'avoir
tous qu'un même esprit, qu'une même volonté, pour dé-
truire l'anarchie qui désole la France.
« 2. Vous devez attacher à chaque armée des officiers
d'instruction civile, qui ne cesseront d'éclairer les soldats
de la République française et de surveiller ceux qui 1^
égarent, pour les dénoncer et les faire punir à l'instant ;
ceci est très important
« 3. Il faut promptement et bien pourvoir aux besoins
de l'armée. Il faut des loix dont l'effet soit prompt et même
sévère, pour établir la discipline militaire, et il faut des
officiers probes, actifs, instruits et patriotes.
« 4. Il faut sans délai vous occuper de la discussion de
la Constitution, la délibérer et l'envoyer le plus tôt possible
à la sanction de la République.
« 5. Il faut sans relâche instruire la nation entière de
ses vrais intérêts.
« 6. Enfin, il faut absolument connaître la misère gé-
nérale et particulière, et ne cesser de la soulager.
l)La nomination de Dampierre au commandenient en chef
de l'année dite de la Belgique est du 4 Avril Cf. 4. Chuquet.
La trahison de Dumouriez p. 207.
2) Le Patriote français. N'^ 1341, du lundi 15 Avril 1793,
page 423.
FORT LESPOMARÈDE 125
« Je n*aî plus rien à ajouter ici, si ce n'est que le gé-
néral Dampierre m'a chargé de vous dire, citoyens repré-
sentans, que le nouveau commandement qui lui a été con-
fié est peut-être au-dessus de ses forces, mais qu'il com-
battra en Décius, dan^ toutes les occasions, pour réhabiliter
la gloire de nos drapeaux, qu'ils n^auraient jamais perdue
sans la trahison et le crime. •
Lespomarède. »
Parmi ces recommandations, il en était évidemment de
très sages, et dont la Convention eût bien fait de s'inspirer
davantage. Instruire le peuple et soulager sa misère ;
veiller à ce que l'armée ne manque de rien, soit sévè-
rement disciplinée et bien commandée ; assurer à la
France, par une bonne Constitution, une vie politique
stable ; réaliser surtout l'union des partis et mettre lin
aux luttes violentes alors engagées entre Montagnards et
Girondins : ce programme était fort digne d'attention. On
sait malheureusement comment il fut réalisé par ceux aux-
quels il était adressé.
Un point auquel Lespomarède tenait particulièrement,
et dont sa lettre soulignait avec soin l'importance était
la création de ces instructeurs civiques chargés de patrio-
trser l'armée, d' « éclairer les soldats », et def surveiller
tous ceux qui chercheraient à les entraîner dans la contre-
révolution. Lui-même, il avait joué ce rôle à l'armée des
Ardennes, il allait le continuer à l'armée du Nord, et nous
le verrons par la suite revenir avec insistance, mais sans
grand succès, sur sa proposition. Il se rencontrait sur ce
point avec quelques autres, notamment avec le convention-
nel alsacien Bentabole qui demandait de son côté l'envoi
aux armées de « missionnaires de la liberté » analogues
aux « officiers d'instruction civile » de Lespomarède. (1)
\\ A, Chuquet, Hondschoote p. 56 note 2. — A la fin de la
lettre envoyée de Givet le 8 Novembre 1792 et reproduite plus
haut, Lespomarède avait déjà demandé au gouvernement qu'il
Taidât « à pouvoir répandre de bonnes instructions. y>
126 REVUE D'ALSACE
A ^on retour de Paris, il continua donc sa propagande
à TArmée du Nord qui se voyait alors serrée de près par
les ennemis, et où il s'agissait de prévenir les défections.
Pour se procurer l'appui matériel et moral qui lui était
nécessaire, et manifester hautement la pureté de ^es opi-
nions, il prit soin de se faire tout d'abord affilier au club
des Jacobins de Cambrai, (( l'un des plu^ enragés de
France, » (1) dont il allait bientôt devenir un des membres
les plus en vue, et qui allait prendre, avec sa collaboration,
des mesures d'une farouche énergie. Ainsi lorsqu'à la fin
de Mai 1793 Cobourg, partant de Quiévrain, accentua son
offensive, s'empara du camp de Famars et menaça Condé,
Valenciennes, Cambrai même, Lespomarède et ses ami^
décidèrent que l'on résisterait à outrance, et en informèrent
les sociétés affiliées. Le 30 Mai, on lisait au club de Bel-
fort, avec lequel l'ancien président des jacobins de Delle
était resté en relations, une lettre de Cambrai . annonçant
(( que la Société a arrêté que quiconque de ses membres
proposerait de rendre Cambray en cas qu'il fût assiégé
sera poignardé sur l'heure, que quiconque ne viendra pas
signer dans trois jours ce serment sacré sera chassé de la
Société et son nom envoyé à toutes les Sociétés pour y
être voué à l'infamie. » (2) — On avait parlé à peu près
ainsi, jadis, à La Rochelle....
Quelques jours plus tard, le 9 Juin, une autre lettre
écrite par Lespomarède lui-même, « Commissaire national
supérieur du Conseil exécutif provisoire )> à ses anciens
amis les jacobins de Belfort venait les sommer « de l'aider
dans la fonction importante dont il est chargé qui est
d'empêcher la désertion de nos troupes, en dénonçant les
lâches qui abandonnent leurs drapeaux, ceux qui achètent
leurs armes, ceux qui les recèlent... « (3> Il devait avoir
\) A. Chuqaet. Hondschoote, p. 56.
2) Registre du club de Belfort — Archives de la Haute Alsace
à Colmar, L. 765. p. 274.
3) Ibidem p. 277.
FORT LESPOMARÈDE 127
fort à faire, au moment où l'approche des ennemis rendait
les désertions plus faciles, et où les luttes intérieures re-
doublaient à la suite de la proscription des Girondins, dé-
tournant de la Convention un nouveau contingent d'offi-
ciers, et leurs hommes avec eux. Mais ces difficultés
n'étaient pas pour faire reculer Lespomarède. Bien plus,
le jour où, trouvant une occasion de reprendre avec avan-
cement la suite d'une carrière interrompue par son départ
de Délie, il renonça au titre de Commissaire du Conseil
exécutif pour rentrer dans l'administration des douanes,
il ne voulut pas abandonner la tâche entreprise et proposa
de la continuer dans ses nouvelles fonctions. Le Conseil
exécutif provisoire le constatait dans une délibération par-
ticulièrement flatteuse pour celui qui en était l'objet, à sa
séance du 10 Juin 1793:
« Le Conseil, informé que le citoyen Lespomarède,
nommé à l'inspection des douanes de Saint-Amand, se
voit dans le cas de quitter ses fonctions de Commissaire
du Conseil employé à l'organisation de l'armée, reconnais-
sant les services rendus par ce citoyen, agrée la nomination
et arrête qu'il sera fait mention sur son registre de la sa-
tisfaction avec laquelle il reçoit la proposition faite par
ce citoyen d'employer les préposés des douanes qu'il va
commander à empêcher la désertion des troupes. » (1)
A Délie, deux ans auparavant, Lespomarède utilisait
les services de ses subordonnés pour empêcher l'entrée en
France d'écrits contre-révolutionnaires ; à Saint-Amand les
circonstances étaient singulièrement plus graves, et les
douaniers, sous la conduite de leur nouvel inspecteur, se
voyaient réduits à surveiller, plus encore que les contre-
bandiers, les volontaires de l'armée elle-même !
Ils n'eurent pas à faire longtemps, d'ailleurs, cette
triste besogne, car l'invasion se poursuivait, et bientôt,
l'ennemi arrivant, il fallut quitter Saint-Amand. C'est à
Cambrai, au milieu de ses amis du club, que nous re-
trouverons désormais Lespomarède.
I» i4. Aulard. Recueil des actes du Comité de Salut public.
JV. p. 499.
128 REVUE D*ALSACE
Or, devant la perspective d'un siège, il ne suffisait pa:^
de rééditer des mots historiques, et de menacer du poignard
quiconque parlerait de se rendre : il fallait mettre la place
en état de défense et obtenir les secours nécessaires.
<( Pour peindre les besoins de Cambrai et procurer sub-
sistances et munitions, » le club décida de confier à Les-
pomarède, qu'il venait de choisir comme président, une
nouvelle mission, et dès la fin de Juin, tout en s'arrêtant
à Bapaume, à Péronne et à Roye, il se rendit de nouveau
à Paris, (1) où il arriva aux premiers jours de Juillet.
En dehors des démarches officielles qui rappelaient
dan^ les ministères ou à TAssemblée, il devait être parti-
culièrement attiré vers le club des Jacobins, alors dans
tout Téclat de sa puissance. La Société de Cambrai avait
d'ailleurs chargé ^on président de communiquer aux «. frè-
res et amis » de Paris les arrêtés qu'elle venait de prendre
et les pétitions qu'elle adressait à la Convention, et dans
la séance du 10 Juillet, il fut admis à la tribune. — Grand
honneur, sans doute, aux yeux d'un jacobin provincial! (2)
Il commença par affirmer solennellement le civisme de
ses commettants, leur attachement pour la Montagne et ses
représentants parisiens, et annonça la résolution qu'ils
avaient prise d'être implacables dans la lutte contre leurs
adversaires :
« 1. La société de Cambray a juré de ne se séparer
jamais de la Convention, du peuple de Paris et des Ja-
cobins ;
1) A. Pastoors, Histoire de la Révolution à Cambrai I. p. 343^
Les renseignements indiqués comme provenant de cet ouvrage
m*ont été adressés par Tauteur lui-même, avec une amabilité
dont je lui suis très reconnaissant.
2) Son discours est rapporté, avec des différences sensibles,,
par le Journal des Jacobins (Journal des débats et de la corres-
pondance de la Société des Jacobins....) N** 447 du 12 Juillet
1793, p. 3, et par le Journal de la Montagne, N* 41, du même
jour, p. 225. Sauf indication contraire, nous adopterons le texte,
du premier, plus complet.
FORT LESPOMARÈDE 129
« 2. De poignarder» au nom de la loi, quiconque oserait
propager des principes qui lui seraient contraires, ou s'op-
poser à son acceptation ou à son exécution. )>
Puis il revenait à son idée favorite, la nécessité d'éclai-
rer les soldats sur le compte de leurs chefs, et demandait
cette fois la création d'un journal pour les armées, sans
renoncer du reste, on le verra plus loin, à son projet « d'of-
ficiers d'instruction civile » :
« Depuis longtemps, disait-il, mais particulièrement
depuis huit jours que je suis à Paris, j'entends de toutes
parts des plaintes portées aux autorités constituées contre
ceux auxquels nous avons confié le sort de nos armes. (1)
Il est bien vrai qu'ils sont justement entourés de dé-
fiances ; il est bien vrai que quelques-uns d'entre eux sont
des hommes pervers qui tous les jours augmentent de
sang-froid et volontairement la somme de nos maux. Mais
vous ne cessez de recommander aux soldats l'aveugle
obéissance. Donnez-leur donc des chefs qui soient dignes
de les commander, ou trouvez moyen de les instruire, de
leur apprendre à connaître l'homme auquel ils ont affaire,
le dispensateur de leur vie et de leur liberté. Je demande
que la Société s'occupe essentiellement de la création d'un
journal destiné seulement aux armées, qu'on leur ferait
parvenir avec certitude, et dans lequel on les instruirait de
tout ce qui peut concerner leur sort, leur existence et leur
situation. »
Ramenant ensuite sur d'autres objets la a sollicitude »
de ses auditeurs, il leur rappelait que dans une séance
précédente le citoyen Casimir était venu se plaindre des
vexations subies par les « patriotes » de Belgique depuis
I) Le Journal de la Montagne continue ainsi . « Ce n*est
point à tort qu'ils nous inspirent des défiances. Il est bien temps
de penser à prévenir leurs complots et empêcher l'effet de leur
coalition perfide. Plusieurs d'entr'eux ont levé le masque, et
il y a de quoi frémir quand on pense qu'un conspirateur a dans
sa main des forces si imposantes et dont il lui est si facile d'a-
buser ou contre nous ou contre elles-mêmes. N'est-il pas bien
pressant d'éclairer leurs soldats sur le compte de ceux qui dis-
posent ainsi de leur vie et de notre liberté? »
1
130 REVUE D'ALSACE
Tévacuation de leur pays par les armées françaises, vexa-
tions dont il déclarait avoir été le témoin oculaire :
(( Dans le pays de Liège, dont les habitans sont fran-
çais, avait dit Casimir, on exerce des atrocités contre les
femmes, les enfans, les viellards, et particulièrement
tous ceux attachés par goût, par liaison personnelle ou par
patriotisme aux fugitifs que nous avons accueillis. » A ces
faits « qui attestent tout à la fois la lâcheté et la barbarie
de ceux que nous avons en tête », il importe de mettre
un terme, et Lespomarède propose, aux applaudissements
de l'assemblée, des mesures d'une rigueur féroce.
(( Il n'est qu'un moyen, déclare-t-il, d'empêcher au
moins en partie ces horreurs. Je demande que les femmes,
enfans et parens de nos émigrés soient pris et détenus
comme otages et traités selon qu'on traitera à l'avenir
nos malheureux frères de Liège, du sort desquels nous
les rendrons responsables. (Applaudi.) Car ne vous y trom-
pez pas, ce ne sont pas les autrichiens qui se sont montrés
les plus barbares dans cette guerre, mais bien les Fran-
çais émigrés, dont la vie n'est qu'un tissu d'atrocités. » La
version du Journal de la MontagnCy plus concise et plus
claire, ne laisse aucun doute sur la pensée de Lespoma-
rède : « Je demande, lui fait-on dire, que les enfans, les
femmes de nos émigrés soient saisis pour subir les re-
présailles, et que désormais otages entre nos mains, leur
vie nous réponde du sort de nos malheureux concitoyens
de Liège. (Applaudi.) » (1)
Poignarder ceux qui parlent de se rendre, poignarder
tous les ennemis de la loi, arrêter des femmes et des en-
fants comme otagçs et les envoyer à la guillotine par
simples représailles : décidément Lespomarède n'avait plus
grand chose à envier à ceux des terroristes qu'à ce mo-
ment même on qualifiait d' <( enragés ».
Le discours se poursuivait d'ailleurs par d'autres me
naces.
1) M. Aulard qui dans son recueil La Société des Jacobins,
t. V, p. 296, résume le discours de Lespomarède d'après le
Journal des Jacobins que nous venons de citer, oublie de faire
allusion à ce passage!
FORT LESPOMARÈDE 131
« Nous VOUS demandons un décret qui frappe de mort
ies agioteurs ,les accapareurs, et tous ceux qui font de la
misère publique un objet de spéculation- Nous demandons
qu*on frappe tous ceux qui n*employeront pas toutes leurs
facultés physiques et morales pour maintenir Tunité et
l'indivisibilité de la République fondée sur la fraternité
des peuples, leur communauté de droits et de pouvoir ! »
Enfin Lespomarède terminait en réclamant des mesures
propres à soulager la misère, comme il l'avait déjà fait
dans sa lettre à la Convention du 12 Avril précédent.
w Nous SLWons enfin une Constitution qui fut tant dé-
sirée, qui devait tant Têtre et qui a comblé tous nos désirs.
« On vieni de nous donner aussi un plan d'éducation
publique dont nous attendons les plus heureux effets. Eh
bien, il est encore une institution salutaire plus utile peut-
être en ce moment, et qui sait réunir tous nos suffrages et
le plus unanime assentiment.
« La Constitution est pour tout le monde. Malheur à
qui s'en éloigne, il périra ! Mais c'est pour les pauvre?
surtout que cette constitution doit exister. Quand fixeront
ils notre attention unique ? Quand partagerons-nous avec
eux notre superflu ? Toujours l'indigence sollicitera nos
secours, eî toujours sourds à sa voix, nous croirons en être
quittes si nous avons su éviter sa présence ? Non, notre
régénération ne sera point une chimère.
« Je demande donc qu'un comité de secours soit ins-
titué, non pour faire des lois de bienfaisance, de secours
publics : il en existe tant ! mais pour s'occuper exclusive-
ment du soulagement des misérables, du soin de prévoir
tous les cas de pauvreté, les prévenir ou y remédier.
(Applaudi,) »
L'assemblée décida que des défenseurs officieux ap-
puieraient cette motion auprès de la Convention.
Tel fut le premier discours de Lespomarède au grand
club parisien. Il s'était révélé tellement digne de la So-
ciété qu'elle accorda avec empressement « la mention ci-
vique et honorable de la conduite énergique de la Société
de Cambray », et décida de délivrer à l'orateur « un extrait
132 REVUE D'ALSACE
du procès- verbal qui constate qu'il a rempli sa mission,
et le succès flatteur dont elle a été accueillie. »
Encouragé par ce succès même, Lespomarède intervînt
de nouveau les jours suivants, dans les discussions du
club. A la séance du Dimanche 14 Juillet, il apporta
d'abord une dénonciation qui devait être bien mystérieuse
et bien grave, car il demanda et obtint que Ton dérogeât
aux règles observées en pareil cas par la Société (1).
<( Vous avez arrêté dans une de vos dernières séances,
disait-il, que les dénonciations seraient entendues sans
aucun intermédiaire. Il en est pourtant dont la nature est
d'être secrètes : telle est celle dont j*ai à vous entretenir.
Je demande donc qu'on nomme des commissaires pour
recevoir mes dépositions en communiquant à l'assemblée
ce qui peut lui être plus avantageux d'en connaître, et
tirer du tout les résultats les plus avantageux pour la chose
publique. (Adopté,) »
De qui s'agissait-il donc ? Aucun document ne l'indi-
que de façon formelle. Mais si l'on songe à la persistance
avec laquelle Lespomarède, depuis six mois, accusait les
chefs de l'armée, on peut supposer avec vraisemblance
qu'il s'agissait des généraux suspects qu'il avait laissés
dans le Nord. La suite de son discours semble confirmer
cette hypothèse.
Avec une persévérance inlassable, en eflPet, Lespoma-
rède venait une fois de plus prêcher aux Jacobins la né-
cessité de faire l'éducation civique des soldats, en montrant
comment « chaque jour l'esprit de Pitt et de Cobourg fait
plus de progrès, particulièrement dans nos armées. » —
« Je ne fus jamais plus qu'aujourd'hui convaincu de la
nécessité d'envoyer dans chaque bataillon, dans chaque
régiment, des instructeurs nationaux, qui leur expliquent
journellement et les effets et leurs causes, et qui les
tiennent toujours au courant des circonstances. Vous sentez
1) Journal des Jacobins N" 449 du 16 Juillet 1793, p. 4. —
Voir aussi Journal de la Montagne, même date, p. 254. — Le
nom de Lespomarède est dans fces journaux transformé parfois
en Despomarède ou Despomarèle,
FORT LESPOMARÈDE 133
combien il faut être sûrs des hommes que vous enverrez.
Nos ennemis, bien plus adroits que nous, n'ont pas négligé
ce moyen de s'assurer des troupes. Ils ont partout des
hommes gagés qui les égarent à tant par calomnie, et ils
y réussissent tellement que dans un an, si la guerre con-
tinue, nous n'aurons plus d'esprit public. Et Ton ne veut
pas repousser la ruse par la ruse, et Ton ne veut pas em-
ployer avec un ennemi perfide les moyens dont il fait
usage pour nous écraser, et Ton se croit toujours à Tabri
des évènemens. Votre confiance vous perdra !
J'ai prédit la guerre et tous les évènemens qui en ont
été la suite. On peut se le rappeler. On me répondait :
Non,* l'esprit public est trop bien affermi dans les dépar-
temens. Nous avons eu la guerre civile. Si Ton eût éclairé
le peuple, nous aurions ce fléau de moins à combattre ; si
l'on eût prévenu les soldats sur le compte de Dumouriez,
si l'on eût de bonne heure appris au peuple à connaître
Brisset, nous n'en serions pas là. Je conclus qu'il faut
toujours instruire. »
Il semble même que ses attaques aient été plus directes
et plus précises, si l'on s'en rapporte au texte du Journal
de la Montagne : « N'est-il pas bien temps de nous y
prendre ? Je le disais au temps de Dumouriez ; je le ré-
pète pour Custine, pour Biron, pour Wimpfen, pour tous
les traîtres.»
Or le surlendemain, 16. Juillet, Custine allait quitter
Cambrai sur un ordre soudain du Conseil exécutif. Il
s'agissait simplement, disait-on, de conférer avec lui : en
réalité le Conseil avait déjà décidé sa perte. N'est-il pas
permis de croire que Lespomarède avait par ses intrigues,
ses plaintes, ses dénonciations contribué à faire prendre
cette mesure ? En tout cas le rappel de Custine marque
la fin de sa mission à Paris, comme s'il en avait été l'objet
essentiel. Le 16 Juillet, pour la dernière fois, Lespomarède
prend la parole aux Jacobins pour demander, mais sans
succès, (( que quand il sera envoyé à la Société quelques
lettres ou paquets portant suscriptions inciviques, elle y
appose le mot ANATHÈME! et les envoie sur le champ
•s
I
134 REVUE D'ALSACE
au Comité de Salut public, et sans les décacheter. » (1)
Puis il se met en route pour Cambrai.
Le Conseil exécutif n'était pas sans appréhension sur
Teffet que pourrait produire auprès de Tarmée du Nord le
voyage forcé de Custine à Paris, voyage dont le motif était
trop évident. Comme après la trahison de Dumouriez, il
avait besoin d'auxiliaires sûrs et dévoués, propres à la
fois à le renseigner et à agir favorablement sur l'esprit des
troupes. Belle occasion pour Lespomarède de déployer à
nouveau son infatiguable ardeur . Il reprit donc ses fonc-
tions de Commissaire, et dès son arrivée, le 26 Juillet, il
se hâta de communiquer au ministre de la guerre Bou-
chotte ses premières impressions .
<i A Cambifay, ce 26 Juillet Î793, Van 2 de la République
Citoyen Ministre,
« La tranquillité règne dans l'armée, et malgré l'aris-
tocratie qui a voulu crier que sans Custine tout était perdu^
le soldat, du moment qu'il a eu connaissance du décret
qui met en état d'arrestation ce général, n'a été pénétré
que de respect pour cette loi. Nous sommes quelques cou-
rageux républicains qui ne cessons de prêcher les vrais
principes de la sans-culotterie.
« Ayez la bontc, citoyen Ministre, de me faire adresser
directement tous les papiers publics que vous jugerez à
propos.
Lespomarède.
« Sans doute que tous les traîtres seront acmasqués à
la fin.
« Ci- jointe une proclamation des représentants du peu-
ple à Cambray. » (2)
1) Journal des Jacobins N° 450 du 18 Juillet 1793.
±) Archives historiques du ministère de la guerre. Armée du
Nord. — Un passage de cette lettre a été publié par Camille
Rousset, Les Volontaires p. 217. Cet auteur donne à Lespoma-
rède la qualité d* Adjudant-général, Je n'ai trouvé aucune men-
tion officielle de ce grade que Lespomarède n*a jamais dû pos-
séder. On remarquera que la réponse envoyée du Ministère de
la guerre rappelle toujours Commissaire national, ainsi que les
lettres suivantes.
FORT LESPOMARÈDE 135
Le 2 Août suivant, le ministre lui faisait répondre en
ces termes :
« Uadjoini de la 5* division au Citoyen Lespomarède
commissaire national à Camhray.
(( Le ministre, Citoyen, en me faisant le renvoi de la
lettre que vous lui avez écrite le 26 Juillet pour lui donner
communication de la proclamation des représentans du
peuple à l'occasion de l'arrestation de Custine, me charge
de vous recommander d'exercer une surveillance défiante
dans tous les objets qui dépendent de vos fonctions, afin
de parvenir à connaître les traîtres partout où ils peuvent
exister, et de parvenir à déjouer les complots de tous les
ennemis de la République et de les anéantir de tous côtés.
C'est en raison qu'accroissent les dangers de la Patrie
qu'il faut que les vrais Républicains unissent leurs efforts
pour opérer son salut. » (1)
Il n'était pas besoin de telles recommandations pour
stimuler le zèle de Lespomarède : les circonstances dans
lesquelles allait se trouver Cambrai devaient suffire à
porter au comble son exaltation.
*
Au début du mois d'Août, en effet, l'armée française,
menacée d'être prise à revers, avait dû se replier sur le
cours de la Scarpe, laissant ouverte la route de Cambrai. (2)
La ville, où commandait Déclaye, se voyait menacée d'in;
vestissement, et ses moyens de défense étaient si réduits
que personne ne croyait à la possibilité d'une longue ré-
sistance. Les représentants en mission Delbrel, Letourneur
et Collombel se hâtèrent de quitter la place le 7 Août,
après en avoir chassé toutes les bouches inutiles et les
suspects. De plus, par un arrêté du même jour, ils avaient
suspendu plusieurs officiers municipaux dans la fidélité ou
Ténergie desquels ils n'avaient pas confiance, et les avaient
i) Ibidem.
•i) Voir sur ces événements A. C hoquet. Hondschoote. p. lfb
et suivantes.
136 REVUE D'ALSACE
remplacés par des membres du club, choisis parmi les plus
ardents. Lespomarède figura, comme de juste, au nombre
des nouveaux administrateurs, introduits dans le Conseil
« pour l'élever à la hauteur de la Révolution. » (1)
Le lendemain, 8 Août, Cambrai était cerné* Mais les
Impénaux, après quelques jours de présence, renoncèrent
à en entreprendre le siège ; dès le 1 1 Août ils se reti-
rèrent et la ville put rouvrir ses portes. L'alerte avait été
brève. Elle avait du moins fourni à Lespomarède une nou-
velle occasion de se signaler, et d'apparaître de plus en
plus comme l'un des grands hommes du club. Aussi ne
faut-il pas nous étonner de Téloge dithyrambique qu'al-
laient faire de leur chef les jacobins de Cambrai dans une
lettre que le 19 Août ils adressèrent au ministre de la
guerre. La lettre elle-même, sinon sa conclusion, fut évi-
demment inspirée par Lespomarède, car nous y trouvons
les idées dont tant de fois déjà il s'^était fait le défen-
seur. (2)
La Société populaire de Cambray
au Ministre de la guerre.
Citoïen ministre
« Nous sommes fatigués d'entendre les plaintes des
soldats. Ceux qui s'adressent à nous obtiennent parfois
justice à notre sollicitation, mais la majorité ne peut y
parvenir, et les vexations, les injustices, les refus d'accor-
der ce que la Loi accorde se multiplient tous les jours ;
nous gémissons, nous nous indignons en vain, et cent fois
nous avons été tentés d'abhorrer l'espèce humaine en
voyant la conduite de la plupart des hommes en place.
Parmi nos défenseurs, l'un est jette dans un cachot où
il reste des mois entiers sans voir l'ombre d'un juge,
l'autre est traité comme un scélérat parce qu'il réclame
ses droits ; celui-ci est privé d'un avancement mérité ;
celui-là est voué à l'infamie par l'intrigue de ses ennemis-
Il faudrait un volume pour peindre les horreurs auxquelles
i) A. Pastoors. Op. cit. p. 349.
i) Arch. historiques du ministère de la guerre.
FORT LESPOMARÈDE 137
sont en proie les meilleurs républicains parce que le
souffle impur des Lafayette, des Dumouriez, des Custine
et de tant d'autres scélérats infecte encore une portion des
hommes en grade. On n'a point assez de larmes pour
pleurer les maux de nos frères d'armes ; on n'a point
assez de force pour s'indigner autant qu'il le faut des
atrocités commises contre eux Il n'est qu'un remède
à opposer à cette calamité, la plus grande qui fut jamais ;
il faut envoyer à chaque armée ou plutôt à chaque divi-
sion des armées un commissaire spécialement chargé de
rcevoir, de vérifier les plaintes du soldat, et de poursuivre
les auteurs des injustices qu'il éprouve. Cette mesure est
indispensable. Il est affreux en faisant son devoir d'être
traité comme un voleur au sein de la République ; et
voilà cependant le sort d'un grand nombre de nos défen-
seurs. Choisissez, pour la commission que nous vous pro-
posons d'établir, des hommes justes, des hommes éprouvés,
-car des hommes ordinaires, des hommes faibles, des
hommes susceptibles d'impressions particulières ne sont
point fait pour des fonctions aussi importantes ; il faut
que ceux que vous désignerez n'ayent point d'autre âme
que l'amour de la patrie, de l'humanité et de la justice.
C'est pourquoi nous vous proposons pour l'armée du Nord
le commissaire du Conseil exécutif dans cette ville, Les-
pomarède, cet homme incorruptible qui n'a jamais com-
posé avec personne,qui n'a jamais connu que les principes,
dont l'énergie augmente avec les dangers, qui dfins le
blocus de Cambray, comme dans les armées où il s'est
trouvé précédemment, en même temps qu'il montrait le
cœur le plus sensible et procurait tous les secours à
l'homme opprimé, opposa constamment un front d'airain
à tout ce qui sentait la tyrannie, l'arbitraire ou l'injustice,
et n'écouta jamais rien lorsqu'on argumentait de l'intérêt
particulier à l'intérêt général, qui ne connaît enfin d'aut'-e
devise que celle-ci : « Vivre et mourir pour la Patrie ! »
Envoyez partout des hommes de cette trempe : le soldat
sera éclairé sur ses droits comme sur ses devoirs ; il at-
tendra justice, il sera invincible et la patrie sera sauvée....
Ne nous reprochez point d'avoir fait l'éloge d'un homme;
138 REVUE D'ALSACE
ce n'est point lui, c'est sa vertu républicaine et entraînante
que nous aimons. La patrie lui doit beaucoup, nous devons
le dire ; et s'il changeait nous lé dénoncerions. Nous dirons
toujours la vérité ; nous la dirons à la face des tyrans
prêts à nous immoler, et sous leur couteau nos derniers
mots seraient : Liberté, Egalité, République une et indi-
visible.
La Société populaire et républicaine séante à Cambray
Catté, ex-président.
La citoyenne B. Druon, secrétaire.
Lagrue, secrétaire.
A Cambray le 19 Août 1793, l'an \^ de la République
une et indivisible. »
Si enthousiaste qu'elle fût, cette lettre, renvoyée
le 31 Août par le Conseil exécutif au ministre de la guerre,
ne put avoir le succès que les clubistes de Cambrai et
Lespomarède lui-même en avaient espéré. Le 23 Août, en
effet, la Convention avait décrété que « tous les Commis-
saires et agents envoyés par le Conseil exécutif dans les
départements et dans les armées étaient rappelés, et que
leurs fonctions cesseraient à compter du jour de la noti-
fication qui leur serait faite sans délai du présent décret. »
Le 1 1 Septembre cependant, sur les plaintes du ministre
de la guerre Bouchotte, privé par la Convention de tous
ses moyens d'information, l'assemblée consentit à auto-
riser les ministres à envoyer des agents aux armées, mais
en les plaçant sous la surveillance directe du Comité de
Salut public. (1)
J. JOACHIM.
{A suivre),
1) V. Dupuis. Op. cit. p. 97-98.
I m i llloiit lit
LE CHATEAU ET LES MURS
(Suite)
(( En entrant dans la dite com, du levant, il y a bastie
une petite écurie pour y loger vingt cinq à trente che-
vaux. » (1)
M* Flostat dit bien que cette écurie était située au
levant, mais dans quel sens? Son emplacement était tout
indiqué, à proximité du puits. C'est d'ailleurs ce qui va
résulter de la phrase suivante :
<( Proche de la dite écurie il y a un puits duquel on tire
Veau avec une roue ».
C'est le puits qui a été étudié à propos du camp romain.
En même temps qu'assez rapproché de l'écurie, il se trou-
vait sous le pignon nord de la maison seigneuriale. Entouré
d'une haute margelle en pierre son orifice était renfermé
dans un appenti en bois, hermétiquement clos de tous côtés,
avec grenier âu-dessuis et toiture en tuiles. Au moyen d'une
poignée, la roue précitée actionnait un treuil autour duquel
s'enroulait une corde de 44 livres ou 22 kilos qui servait
à descendre et à remonter les sceaux attachés à chaque
bout (2) Cette corde a dû être remplacée par une chaîne
pendant l'occupation du château par les français.
(( A Ventour duquel Védiflce ou chasteau, il y a, en
dehors, du, côté de la grande tour et pont levis, double fossé
sans eau et couppés en la dite Roéhe desquels on se sert
présentement de vejrger à porter des arbres fruitiers et four-
rages, vulgairement appelé Roingart qui peut contenir en-
viron une faulcie, »
Il s'agit ici des fossés de la première et de la deuxième
ligne des murs nord et ouest. Après la destruction de la pre-
i) Un document des archives de Colmar ne parle que de dix
chevaux.
2) Extrait du compte, pour 1631, du bailli de Hertzberg.
140 REVUE D'ALSACE
mière consommée, comme il a déjà été dit et ainsi qu'il
sera établi plus loin» environ trente an^ auparavant, on
avait laissé subsister les fossés de chaque ligne ; seule
les réparait la langue de terre qui avait porté le mur dé-
truit. (1) Toujours à sec en raison de ce qu'ils étaient creu-
sés dans le roc et déclives à chaque bout, on les avait con-
vertis, en partie du moins, en verger, à l'aide de terre
rapportée ou tombée des talus. Les fruits et l'herbe qu'on
y récoltait appartenaient à la Seigneurie. Le nom Roingart
donné à ce verger provenait de l'ancienne destination des
fossés qu'il avait remplacés. (2)
« Et tout proche entre le chemin que Von descend en
ville, il y a un jardin et curtil de la contenance aussi '
d'environ une faulcie entre le communal de midi et un
journal de champ provenant du» gaigement fait à raison
des censés échues de la Seigneurie de Grandvillars cy
après déconfronté dans le minuit, d'autre part aboutis-
sant sur le dit communal et de couchant sur des particu-
liers ».
Le chemin dont s'agit est celui dénommé actuellement
du Château. Après la destruction du mur de première ligne
et conséquemment du pont qui joignait le coteau, ce chemin
avait remplacé celui qui conduisait primitivement à la
grande porte. Le jardin et curtil couvrait l'emplacement de
la maison qui fait l'angle de ce chemin» à gauche en mon-
tant le susdit chemin. (3) Il en existe encore, derrière cette
maison, un partie bordée par un mur épais en gros moellons*
1) La première ligne de murs étant détruite, on comprend
pourquoi le notaire parle d'un double fossé.
â) Roingart est la forme française du lieu. M. Aug. Vautherin
fait dériver ce mot de Rhoin ou roin, cours d*eau ou fossé et de
l'allemand wart, garde. Il signifiait donc fossé de garde. Il y
avait suivant les anciens registres municipaux le gros Roingart
ou Rhingard, par déformation. Le Cadastre de 1756 indique que
le gros Roingart était entre le chemin cy-devant allant à Grand-
villars de levant. D'après le cadastre de 1826, le petit Rhingard
était l'un des vergers du château. — La faulcie était la conte-
nance qu'un faucheur pouvait .-couper dans une journée.
.')) Ancienne maison Bullet.
LE CHATEAU 141
c( Et en descendant du chasteau, joignant à Vtme des
tours, il y a une petite porte pour descendre en ville ».
Cette porte figure sur le croquis de la maison Seigneu-
riale. Elle se trouvait près de la tour sud-est et au pied
du mur de la façade est. Au moyen de Tescalier et du palier
également figurés, on descendait dans le fossé ou chemin
de ronde, puis on allait rejoindre une autre porte pratiquée
dans le mur de première ligne. Derrière cette porte, on
rencontrait un pont volant et un autre eîscalier qui appli-
qué contre la roche, avec des paliers, servait, suivant l'ex-
pression du notaire, pour descendre en ville. De son temps
et depuis le démantèlement, la seconde porte n'existait
plus ; on allait directement de la première à Tescalier dont
l'usage était exclusivement réservé au bailli, à sa famille et
à sa domesticité. (1)
Il y a au-dessus de l'hôtel de ville, à droite et derrière
la partie haute de la Grande Rue, une impasse appelée
le Coinot (2) et, au fond de cette impasse, une maison con-
nue sous le nom de Toui de Malakoff, (3) Bâtie en partie
contre l'ancien mur ouest de la ville et contre la Roche, elle
a deux étages au-dessus d'un rez-de-chaussée. On y entre
par une porte en ogive avec ornement à la clef. Un grand
couloir traversé, on arrive à un escalier qui au premier
étage s'arrête sous la porte d'une galerie appuyée aussi
contre la paroi ouest de la Roche. En sortant de cette gale-
rie on pénètre dans un terreplein> cultivé en jardin qui
autrefois faisait partie du fossé supérieur ou chemin de
ronde de la face sud du château.
En cas de siège ou d'investissement, quand les portes
de la ville étaient fermées, que toute communication était
interrompue avec l'extérieur, il fallait cependant que, pour
la défense, la cité restât en correspondance avec le château,.
1) Le compte du bailli de Hertzberg, pour 1631, indique des
sommes payées à un maître-maçon et à un maître-charpentier
pour emmurer et réparer un escalier de bois en colimaçon.
C'était, sans aucun doute, celui-ci dessus.
2) Ainsi appelée parce qu'elle est étroite et renfoncée.
3) Ce nom n'est pas antérieur à la guerre de Crimée ; il lui
a été donné par un voisin, Ignace Pluet, surnommé le vainqueur^
142 REVUE D'ALSACE
soit pour des ordres à recevoir, ou à demander, soit pour
permettre aux gens d'armes d'en descendre ou aux bour-
geois d'y monter. Or, cette maison, dite Tour Malakoff,
devait servir de poterne intra muros. Le moyen de parvenir
du fossé ou chemin de ronde à la tour sud-ouest qui le do-
minait à cet endroit^ était ou devait être un escalier que
Ton descendait ou remontait à volonté.
Si, dans sa description, M^ Flostat n'a pas fait mention
de cette poterne, c'est qu'elle avait été supprimée en même
temps qu'était détruite la première enceinte du château et,
murée la porte de la tour.
Il faut ajouter qu'à proximité de la galerie il y a, dans
la paroi de la Roche sur laquelle reposait le mur de la
courtine ou caserne une cavité creusée de main d'homme.
D'environ 2 mètres de haut sur un de large et cinquante
centimètres de profondeur, elle parait avoir servi d'abri à
l'homme de garde chargé de veiller sur ce côté du château.
Enfin « Et au dessous et à Ventowr sont des petits jar-
dins, le tout dépendant du domaine ».
Pour l'intelligence de ces quelques mots, il faut se rap-
peler ce que disait M* Flostat au sujet de la Roche:
laquelle se voit encour présentement. En 1666, tous ou pres-
que tous les emplacements des maisons appuyées contre
cette Roche ou contigues étaient encore convertis en jar-
dins potagers et d'agrément faisant partie du domaine
privé de la Seigneurie. (I) Ces jardins étaient clos de pa-
lissades en chêne et de haies vives. Un chemin les séparait
cependant de la Roche. (2)
Indépendamment de ces jardins, le château avait un
autre verger et un petit parc. L'emplacement de ce verger
i) On trouve dans le compte du bailli de Hertzberg (1631) :
Payé à Pierre Bandelier de Lebetain pour 41 sauvageons à
planter dans le jardin du château 1 L.
â) Item à Cuenot Calame de St-D!zier pour 200 palissades en
chêne pour enfermer le jardin du château 1 L. 15 B. Item à
Pierre Bandelier pour avoir refait la palissade du jardin qui
entoure le château et taillé à nouveau la haie 2 L. Item au
même pour 50 bottes de gaules pour enfermer le jardm 2 L.
11 B.
LE CHATEAU 143
ne peut être précisé; ce que Ton sait toutefois, c'est qu'il
avait un puits (1).
On croit que le parc était sous le coteau des Bretilloux,
dans le bout voisin du château. Ce qui semble confirmer
cette croyance, c'est que le sol à cet endroit porte encore
des traces de nivellement et de chemin- Comment s'y ren-
dait-on depuis le château? En sortant par la grande porte
et le pont traversé, en suivant la lisière des coteaux dits
sur le château et la Louvière. Plus directement c'était im-
possible; les deux murs nord de l'enceinte du château ne
comportaient pas d'autre porte que celle du pont levis.
Indépendamment des nombreux autres détails sur les-
quels le notaire Flostat n'a pu, et pour la raison déjà in-
diquée, le démantèlement du château, renseigner la posté-
rité, il en est encore un signalé par les archives du Haut-
Rhin. Il s'agit du logement du concierge ou portier. Ce
logement consistait en une petite maison, une maisonnette
dont l'emplacement n'est pas déterminé, mais qui ne pou-
vait se trouver ailleurs que près de la grande porte. (2)
Au commencement du XVII* siècle, l'emploi de portier
du château était rempli, depuis de longues années, sans
doute, par un nommé Guillaume Bader, car quand il cessa
de l'exercer, le 20 Novembre 1604, l'archiduc d'Autriche,
Seigneur de Délie, lui accorda une pension de 12 boisseaux
de grain. (3)
En 1611, après la mort de Barthélémy Bisantzer (Be-
sançon), bailli de la Seigneurie, l'emploi de portier du châ-
1) En 1630 : Item à Antoine Girardin pour avoir resoudé le
sceau du puits du verger du château 1 L. Ce verger ne pouvait
être que sur le coteau ; si on y pratiquait des fouilles on trou-
verait sûrement le puits dont s*agit.
â) Item au porteur Jacques Recroix pour avoir peint et réparé
les poêles (les salles à manger) du château, de la maisonnette du
portier et de la teinturerie (extrait du compte du bailli de Hertz-
berg pour l'année 1629).
3) Il existe encore à Délie une famille de ce nom. On le
trouvera plus loin déjà signalé au commencement du XVI*
siècle.
144 REVUE D'ALSACE
teau fut confié à Germain Groignat, maire de Réchésy qui^
en 1615, se plaignit à la Régence d'Ensisheim des mauvais
traitements dont il était l'objet de la part de la veuve Be-
sançon. A titre de consolation, la Régence Texhorta à bien
faire son devoir. En 1616, il sollicita une récompense. (1)
Sa demande laisse supposer qu'il ne recevait qu'une faible
rémunération en grains plutôt qu'en espèces.
En somme, de tout ce qui précède, on peut dire que le
château de Délie a été, par sa position et ses ouvrages, une
forteresse presque imprenable. Aucune sape, pas même un
assaut, ne pouvait en avoir raison. Aussi ne lit-on dans
aucune histoire ou chronique qu'il ait jamais été forcé. La
ville pouvait être prise et saccagée, brûlée même, mais le
château était un asile sûr pour ses habitants, un objet de
rage pour les ennemis qui restaient impuissants à ses pieds.
Il a fallu, comme on s'en convaincra plus loin, des circons-
tances exceptionnelles pour l'obliger à ouvrir ses portes
aux Suédois-
Les Alurs
Henri VII, roi des Romains, duc d'Autriche et Sei-
gneur de Délie avait su, en 1232, tirer un bon parti de
la situation du château et de la configuration du terrain
pour entourer cette petite ville des murs que l'abbé de
Murbach lui avait imposés. Suivant l'abbé Descharrières,.
l'enceinte de Délie formait une espèce de carré, autrement
dit un carré irrégulier dont le tracé était cependant, d'après
Léon Viellard, bien étudié (2). Les murs de cette enceinte
avaient pour fossés naturels : au sud, la Batte dont on
avait détourné le cours naturel. (3) A l'est, le canal des
moulins (4) et l'Allaine. A l'ouest et au nord, un fossé
I; Archives du Haut-Rhin C 662).
â) Sa notice concernant la ville de Délie.
3) Auparavant la Batte coulait directement depuis le pont
de la 'rue Wolf jusqu'au point où le canal des moulins la
rejoint.
4) Moulin des prés et de la ville.
LE CHATEAU 145
creusé de main d'homme courait, d'un côté, depuis la
Batte, de Tautre, depuis l'AUaine, rejoindre celui de la
seconde ligne de murs du château qui constituait le nœud
du système de défense de la ville.
Construits en moellons de calcaire, les murs de la
ville avaient environ dix mètres de haut sur à peu près
deux mètres d'épaisseur; (1) ils étaient protégés au som-
met par une toiture dont la pente intérieure, prolongée
recouvrait des galeries ou échafauds en bois sur lesquels
montaient les bourgeois et autres sujets de la Seigneurie
préposés à la garde ou à la défense de la ville. Quelques
tours carrées, en saillie et aux toitures quadrangulaires,
entrecoupaient les murs; chacune avait un étage dont le
plancher servait de galerie. (2) Murs et tours étaient
percés de meurtrières hautes de quatre vingts centimètres
et larges de douze à l'extérieur. (3)
L'enceinte de la ville comportait deux grandes portes.
L'une, à l'ouest, dans la partie haute de la ville et sous
le château, s'appelait porte de Belfort ou de France et
même simplement porte den haut ou dessus. En 1513 on
y sculpta les armes de la maison d'Autriche. A cette oc-
I) Six pieds suivant la relation de la terrible inondation qui,
en 1714, en a détruit une grande partie (voir avix pièces jus-
tificatives).
f) Elles étaient situées, Tune, derrière l'ancien hôpital; la
deuxième, vers le milieu du mur sud (dépendances de rhospice
Viellard); la troisième, presque derrière Téglise et la quatrième,
sous le château, (vers la maison Gromier à laquelle elle sert de
dépendance).
3) Il existe encore une meurtrière dans le pignon ouest de la
maison ou tour Malakoff.
146 REVUE D'ALSACE
casion, elle fut dénommée porte de Bourgogne. (1) Elle
avait un pont levis placé sur le fossé qui descendait du
château.
La deuxième désignée sous les noms de porte de Pot-
rentruy ou dC Allemagne ou encore sous ceux de porte cPen
bas ou dessous se trouvait à l'est et à l'entrée du grand
pont. Son pont-levis reposait sur le canal des moulins qui
coulait à ses pieds. (2)
Chaque porte à plein cintre et à double battant était
surmontée de deux étages avec tourelles en encorbelle-
ment ; la toiture des étages était quadrangulaire ; celle
des tourelles, conique. (3)
Chaque porte avait son portier. Jusqu'au XVII* siècle
cette charge fut attribuée à des bourgeois moyennant un
traitement fixe de dix livres convenu avec le magistrat,
outre le logement. (4) Dès le commencement du XVIP
siècle, la surveillance des portes n'étant plus aussi rigou-
reuse, la place de portier fut mise en adjudication au ra-
I
I
1) Archives du Haut-Rhin, G. 673.
2 Ce canal tombe, immédiatement après dans TAllaine.
.3) Une note des archives de la mairie de Delle indique que
le bâtiment de la porte d'Allemagne comprenait une cuisine,
un poêle, une chambre, deux petites tours, 2 étages, le second
étage le grenier, un trou dessous la porte où Ton faisait du feu
en faisant la garde.
4) Le 15 Décembre 1582 fut préposé à la porte de France
ou dessus Jean Borgier, bourgeois de Delle, moyennant le trai-
tement ci-dessus de dix livres bâloises (Archives de la mairie
B. B. 2.)
A la porte d'Allemagne ou d*en bas était préposé depuis
quelques années le bourgeois Jacques Vohœy. Le 28 décembre
1583, il fut confirmé dans sa fonction, pour 1584, à condition
qu'il n'ouvrirait les portes, pendant la nuit, qu'en cas de grande
nécessité. Parmi les défenses du Magistrat, restées en vigueur
jusqu'au 18' siècle figurait celle-ci: «Que personnes n'ayant
à venir devant les pourtes de la ville de nuict pour ouvrir
estant fermées attendu quon ne les rovrera pour qui que ce
soit (Reg. 1. p. 490)
LE CHATEAU 147
bais sur la mise à prix de dix livres payées jusqu'alors. (1)
Plus tard encore après la destruction partielle des murs,
elle fut donnée sans émolument. Le titulaire devait se
contenter du logement et de certaines exemptions ou pri-
privilèges. (2)
Les murs avaient également des poternes ; elles étaient
au nombre de quatre. Avaient-elles été établies au mo-
ment de la contruction des murs, en 1232, ou postérieu-
rement ? Peu importe. En tout cas, si Ton s'en rapporte à
un règlement du 12 Janvier 1744 qui n'était que la ré-
édition de ceux promulgués par tous les Magistrats anté-
rieurs, leur utilité était incontestable. Suivant ce règle-
ment, la fermeture des portes se faisait en été, à neuf
heures du soir et, en hiver, à huit heures ; elles étaient
ouvertes en toutes saisons à quatre heures du matin. Il
y avait toutefois un tempérament à cette mesure rigou-
reuse pendant les périodes des foins et des moissons. (3)
Cependant si les temps troublés du moyen âge et les
guerres du XVII siècle avaient rendu cette mesure né-
cessaire, il n'en était plus de même à l'époque de l'or-
donnance précitée : le pays était tranquille, la ville n'avait
plus à craindre ni attaques, ni suprises, les murs étaient
1) Le 4 Janvier 1705, Pierre Couchepin, cordonnier et bour-
geois de Délie, fut déclaré adjudicataire de l'ouverture et de
la porte dessus, pour 1705, à raison de neuf livres dix sols
baslois. (Arch. B. B. 2).
i) Le 13 janvier 1705, Claude Boursier, chapelier de pro-
fession, fut confirmé à la porte dessous moyennant son main-
tien dans les exemptions suivantes : de logement des gens de
guerre et impositions de guerre, corvées et toutes impositions
quelconques avec le droit d'habitation.. (Arch. B. B. 2.)
En 1758 Nicolas Cirardin était chargé de la porte de France
sans autre gage que son logement, tandis que Joseph Constant
était à ceile d'Allemagne. B. B. 2).
:)) Au temps des foins et des moissons, les portes devant
être ouvertes à la pointe du jour et dès que Ton pourra aller
à la campagne et ne seront fermées qu'à nuit close après que
les ouvriers de la Campagne auront fini de rentrer leurs tra-
vaux finis (Extrait d'un règlement du Magistrat sur la polire de
la ville.) II faut rappeler ici que la majeure partie de la popu-
lation de Dclle se composait de cultivateurs.
148 REVUE D'ALSACE
déjà en partie détruits, ceux encore debout servant de
pignons bourgeois ou attendant le même emploi, mais telle
était la force de la routine que les anciens règlements
continuaient à être appliqués régulièrement.
Deux de ces poternes s'ouvraient dans le mur sud; (1)
la troisième dans le mur nord (2) et la quatrième près
de la porte d'Allemagne ou d'en bas. (3)
Bien avant l'occupation française certaines parties des
murs tenaient lieu, comme il vient d'être dit, de pignons
à des maisons bourgeoises. Il en était déjà ainsi au com-
mencement du XVII* siècle et peut être bien auparavant.
On trouve la confirmation de cet état de choses dans un
document de l'an 1529 relatif au service du guet ou de la
garde des murs, mais avec cette remarque que les mai-
sons ainsi appuyées n'en continuaient pas moins à co-
opérer à la défense de la ville. (4)
Il semble que construire contre les murs de la ville
devait être difficile à obtenir. Au contraire, car tout en
1) Elles se trouvaient dans la maison Choquard (cour ou im-
passe de l'ancien hôpital) et à côté de la gendarmerie.)
2) Près de la maison Gromier. En 1727, M. Boug, bailli
alors propriétaire de cette maison fut, sur sa demande, auto-
risé à rélargir de deux pieds et demi, à condition d'y entretenir
une bonne porte avec de bons ferrements.
3) C'était celle des Boyats. Contigue à la porte d'en bas,
elle donnait accès à un chemin qui suivait extérieurement le
mur est pour aboutir aux Bretilloux. La poterne existe tou-
jours ainsi que le chemin.
4) Comme maisons construites au XVr siècle contre ' les
murs on peut citer tout spécialement la maison dite tour Mala-
koif et le moulin de la ville. Dans le même siècle (1573) fut
construite la maison d'Andlau (gendarmerie actuelle). Elle avait
ceci de particulier que le mur de la ville au Heu de lui servir
de pignon lui tenait lieu de mur de refend, c'est-à-dire que cette
maison débordait, comme les tours de chaque côté de la mu-
raille. Dans son mur extérieur, au rez-de-chaussée, servant de
cave, existent encore les meurtrières garnies d'un fer barbelé.
En 1581, la maison de Montguyon, actuellement Gromier.
LE CHATEAU 149
leur conservant leur valeur défensive, c'était diminuer les
dépenses d'entretien incombant à la ville. (1)
Après le traité de Westphalie (1648) quand le châ-
teau sera démantelé, puis ruiné, quand les murs seront
désaffectés ou en partie détruits, le Magistrat n'aura plus
isouci de la défense de la ville, mais il continuera néan-
imoins à n'accorder les autorisations demandées qu'à cer-
taines conditions et sous réserve des droits de la cité. (2)
1) I Le 13 septembre 1700, François Tourtelîer, maître des
postes et bourgeois de Délie, obtient Tautorisation de faire une
porte auprès de la porte dessus et joignant la plate forme où
était autrefois le pont-levis. (arch. B. B. 2).
Autorisation est donnée le 14 juin 1729, par les Prevot,
bourgmestre et Magistrat au sieur Joseph Péquignot de cons-
truire un caveau entre son moulin et la remise des échelles
et crochets de la ville à charge de ne porter aucun préjudice
aux murs de la ville contre lesquels il s'appuie, moyennant dix
livres tournois une fois payés. (Moulin Minarie. B. B. 2)
En 1734, Christophe Bélet, bourgeois de Délie, voulant ap
puyer contre la muraille, rue Derrière, une maison qu'il était
sur le point de construire entre Joseph Betwy et y pratiquer
des jours garnis de barreaux de fer en demande l'autorisation
au bailli Tay^let (sa requête aux archives de la mairie).
Le llaoût 1751, Jean Deronce, Joseph Vallat et Jean Mau-
rice Stolz sont autorisés à appuyer leurs bâtiments contre les
murs de la ville (rue Derrière) à condition que les jours du rez-
de-chaussée n'auront que deux pieds et demi de large sur trois
de haut et ceux des étages fermés par des barreaux de fer à
six pouces de distance l'un de l'autre. B. B. 2.
2) Le 29 mai 1680, par Messieurs prevot, M. Bourgeois et
Conseil, il a été permis à Maury Monnier bourgeois de Délie de
prendre les murailles de la ville pour faire une petite fenestre
de la largeur d'un demi pied pour donner jour dans l'escurie
de sa grange en deuore la taluanne des hrs Jean Thomas Louy,
a conditions qu'il reparera a ses frais et a perpétuité toutes
les dégradations que la dite fenestre pourat occasionner dans
lesd. murailles, Et entretiendrat par moitié toutes les autres
murailles de la ville par derrière de lad. grange et escuries de
la largeur d'I celles comme aussi la couverture et qu'il renfer-
merat un grand trou qu'il y at dans lad. muraille ainsy quil
luy at esté ordonné, mesme que par cy après lad. fenestre a
luy permise estoit incommode à la vile et quil fut nécessaire
de la faire refermer tant à cause de guerre qu'autrement qu'au
premier commandement qui luy en serat faict par Mess. Srs de
Magistrat qu'icelluy Monnier serat obligé de la faire refermer
avec de bonne massonnerie. (Reg. A. p. 40).
150 REVUE D'ALSACE
Presque toutes les maisons ayant bénéficié de ces auto-
risations existent encore.
Moyens de défense du château et des murs,
leur entretien
Le traité du 31 Décembre 1231 a donc eu pour consé-
quence de faire de Délie une place forte. C'est peut-être
pour cette petite ville un honneur et un privilège, mais
c'est aussi pour elle la perspective de lourdes charges,
de nombreux inconvénients. Si avec le château qui la do-
mine et les murs qui Tenserrent, elle a la certitude de
pouvoir se soustraire désormais aux attaques des marau-
deurs et des pillards isolés qui pullulaient à cette époque^
trouvera-t-elle dans ces fortifications une garantie suffi-
sante contre les troupes régulières, contre des sièges mé-
thodiques ? Ce sera l'objet du chapitre suivant, mais au-
paravant il semble utile, nécessaire même de rappeler
ici les moyens de défense du château et des murs, com-
ment enfin ils furent entretenus pendant le cours de leur
existence plusieurs fois séculaire.
L'archiduc d'Autriche était le protecteur né de ses
sujets de Délie, mais par contre ceux-ci lui devaient fi-
délité et obéissance ; il leur incombait particulièrement
de donner, à leur Seigneur, à toute réquisition, le concours
de leurs bras et de leurs armes, de concourir eux-mêmes à
la défense de leur cité.
A l'origine, la défense et l'entretien des murs de la
ville fut, à n'en pas douter, à la charge commune du
Seigneur et des bourgeois, mais cette situation devait se
modifier peu à peu et devenir finalement, pour ces der-
niers, une obligation stricte et particulière dont la commu-
nauté ne pouvait s'exonérer que sous peine de perdre le
bénéfice des franchises obtenues des souverains et consa-
LE CHATEAU 151
crées par diverses chartes. (1) Ces franchises étaient d'au-
tant plus importantes que les archiducs d'Autriche avaient
à récompenser non seulement des obligations militaires,
mais surtout des services pécuniers rendus en diverses
circonstances à leur maison toujours à court d'argent. (2)
D^ le XV* siècle la situation respective des parties fut
donc, en ce qui concerne la défense et l'entretien de la
forteresse, nettement définie. Au Seigneur il appartint de
prendre toutes les mesures nécessaires pour la défense
du château et sa conservation, soit en y entretenant des
mercenaires à ses gages, soit en recourant aux corvées
1) La charte primitive octroyée par l'archiduc Rodolphe, en
1358 et en 49 articles, avec Tagrément de l'empereur Charles,
existe aux archives de Délie (A. A. L) en original un peu dé-
térioré. Parmi les privilèges accordés, il est stipulé, art. 46,
que la bourgeoisie de Délie aura la faculté d'établir elle-même
tous statuts et ordonnances nécessaires à l'intérêt des habitants
comme à celui de la ville.
La 2* charte, de 1364, promulguée par l'archiduc Léopold
confirme la précédente avec promesse de ne plus aliéner, hy-
pothéquer ou engager Délie à d'autres Seigneurs. Les bourgeois
de Délie avaient racheté eux-mêmes de féal Heitzmann de Moi>
seval (de Massevaux) une somme de 5900 florins et des sires
d'Esuel (Asuel) 1000 florins pour lesquelles sommes la Seigneu-
rie de Délie avait été hypothéquée et engagée avec assignation
sur les tailles de Seppois (A. A. 354).
Une charte de 1442 accorde à la ville de Délie le droit d'umgeld
(régie des vins) et de vente ou péage (octroi) à charge particulière-
ment d'entretenir en bon état et à perpétuité les murs et les fossés
Copie A. A , 9).
En 1483, Oswald de Thierstein, nouvel engagiste, confirme
le privilège du péage (copie A. A. 13.)
L'empereur Maximilien accorde en 1501 aux bourgeois de
Délie, le droit de débit de sel dans la Seigneurie (copie A A. 14).
En .1567, l'archiduc Ferdinand confirme les privilèges (co-
pie A A, 24).
Nouvelle confirmation, en 1599, par l'empereur Rodolphe
(copie A A, 25).
Enfin en 1624, dernière confirmation par l'Archiduc Léopold
copie AA, 26).
i) On appelait les membres de la maison d'Autriche: a ducs
à la bourse plate ».
152 REVUE D'ALSACE
qui atteignaient, à quelques exceptions près, tous les jus-
ticiables de la Seigneurie tandis que c'était aux bourgeois
seuls et avec leurs propres ressources, à assurer la garde
des murs et à les entretenir ainsi que les fossés.
Le bailli ou intendant de la Seigneurie avait sa rési-
dence au château. On a tout lieu de croire que même
déjà avant la domination de TAutriche, cette charge im-
portante fut remplie par des nobles de la famille de Délie
et après eux par d'autres personnages que les archiducs
choisissaient parmi leurs vassaux ou ressortissants. C'est
à ces intendants qu'était dévolue la mission de tenir le
château en bon état de défense et d'entretien; il leur in-
combait également le soin de faire respecter tous les droits
qui y étaient attachés. (1)
La défense comprenait tout d'abord les engins ou ma-
tériel de guerre avec les munitions nécessaires. A l'é-
poque où les murs furent raccordés au château, c'est-à-
dire en 1232, ceux propres à employer la poudre n'étaient
pas encore connus- Les armes défensives d'un château, 1
comme des murailles d'une ville, étaient toujours celles i
en usage aux premiers temps du moyen-âge. Il y avait
alors l'arbalète à corde, la hache et la pique. Peut-être se
servait-on aussi des grands arcs en fer de six pieds de
long qui lançaient des flèches de trois pieds et que l'on
cite dans l'histoire de France, dès le début du XIV* siè-
cle- (2) C'étaient, en outre, la poix et l'huile bouillantes
avec les grosses pierres que les assiégés faisaient tomber
sur les ennemis qui, au moyen de grandes échelles, ten-
taient de monter à l'assaut des remparts.
Après la bataille de Crécy (1346) où les bombardes
employées pour la première fois lançaient, suivant la
chronique, des balles avec du feu et un grand bruit, (3)
l'arbalète à corde fut abandonnée, mais les grands arcs en
fer continuèrent à être employés concurremment avec
1) Louis StoufF : origines de rannexion de la Haute- Alsace
à la Bourgogne, (voir la table généalogique incomplète de cette
famille.
2-.{) Henri Martin : Histoire de France.
LE CHATEAU 153
l'arquebuse à rouet se bandant avec une clef, Tarquebuse
à croc vulgairement appelée bâton à feu, les mortiers,
les fauconnaux et les canons en fer et en bronze. Le
château de Délie reconstruit par Tarchiduc Albert fut cer-
tainement muni, dès la fin du XIV siècle, de ce matériel
de guerre et de poudre, mais peut-être en quantités in-
suffisantes. En 1469, quand Charles le Téméraire prit
possession des terres autrichiennes de la Haute Alsace,
il trouva la plupart des châteaux dépourvus de couleu-
vrines, de serpentines et de ces grandes arbalètes « de
pas » ou de rempart dont les ravages, dans des masses
de troupes, étaient extraordinaires. Parmi les canons qui
servaient, au XVII» siècle, il en était un qui provenait de
l'époque où les Seigneurs de Morimont avaient été en-
gagistes de la Seigneurie. (1) Ils l'avaient occupée avec
un intervalle de 1443 à 1569. (2) On a retrouvé, il y a
1) Le compte du bailli de Hertzberg porte, en 1631, la men-
tion suivante : « Item au maçon Etienne Bourgoin pour avoir
mis de nouveau à couvert la pièce de canon provenant du châ- ,
teau de Morimont. »
i) Louis Stouff, dans les processions bourguignonnes dans
la vallée du Rhin sous Charles le Téméraire (1471), donne
d*apr€s les archives de la Côte d'Or le détail des sommes
prêtées par les sires de Morimont, de 1398 à 1461, aux archi-
ducs d'Autriche d'Autriche et pour lesquelles ceux-ci leur en-
gagèrent les Seigneuries de Bel fort, Délie, Rosemont, Angeot
et Issenheim.
25 Juillet
1398
2.000 francs d*or
sur
Rosemont
24 Août
1453
3.000 florins d*or sur
Délie
3 Novembre 1450
9.000
Belfort
14 Août
1457
3.000
Rosemont
12 Juin
1459
3.000
Belfort
13 »
»
2.000
Délie
6 Janvier
1460
5.320
Belfort, Délie, Rose-
mont, Issenheim
3 Avril
1461
4.500
Issenheim et Belfort
4 Juin
Total :
1.000
Belfort, Delle, Rose-
mont, Issenheim
32.820 florins
Et a t
laillé icel
lui, Messire Pierre
ï de
Morimont son scelle
de restituer et rendre à mon dit Seigneur les dites Seignories,
154 RELUE D'ALSACE
environ trente à quarante ans, dans les décombres du
château une arquebuse à croc en bronze de 0 m. 69 de
long, 0 m. 055 de diamètre à la culasse et 0 m. 025 d'où-
I verture à la bouche; (1) on en a reporté l'origine au
XVI- siècle.
L'arme principale des bourgeois fut également, pour
la défense des murs, les grands arcs en fer, puis l'ar-
quebuse. L'enceinte était divisée en un certain nombre
de secteurs, desservis chacun, suivant sa position, par une
ou deux arquebuses. Une arquebuse nécessitait deux ser-
vants : un bourgeois et deux compagnons. Cependant un
tireur habile, avec un seul compagnon, pouvait en desser-
vir deux. La ville possédait en outre, au XVII* siècle»
trois canons servant, sans doute, plutôt aux fêtes publiques
qu'à la défense des murs.
En temps de pa-'x la ville était chaque nuit, de la fer-
meture à l'ouverture des portes, gardée par un service de
guet. Les hommes qui en faisaient partie étaient choisis
chaque année par le Magistrat, sous réserve de l'appro-
bation du bailli ; ils étaient rétribués sur le budjet de la
Communauté. Dès qu'ils apercevaient au dehors quelque
chose de suspect, ils devaient en prévenir le Maître-Bour-
geois. Celui-ci prenait alors les mesures propres à laire
face au danger. Pendant l'année 1529, le service du guet
sur les Chauffauds fut assuré par vingt-trois bourgeois et
quand Ton le remboursera de ses deniers, dont les dites Sei-
gnories sont par luy tenues de gaige, lequel scelle est cy rendu,
signé au doz par
Le 7 juillet 1469, par promesse signée à Issenheim, Pierre
de Morimont s'était engagé à les remettre au duc de Bourgogne^
moyennant le remboursement des deniers avancés sur gage.
Charles le Téméraire remboursa Pierre de Morimont; l'Autriche
reprit, en 1474, ses possessions parmi lesquelles la Seigneurie
de Délie qu'elle gagea de nouveau (1483) au comte de Thier-
stein, puis encore aux Morimont qui la rendirent définitivement
en 1569. On trouvera, plus loin, dans une lettre du bailli de
Hertzberg, mention de cette dernière restitution.
1) Elle a été donnée au musée de Bel fort par le docteur
Gromier.
2) Artisan non bourgeois ou domestique.
LE CHATEAU 155
compagnons répartis en neuf postes avec quatorze arque-
buses. Le rôle établi par le Magistrat donne le nom de
chaque guetteur avec les postes desservis. (1)
Tous les bourgeois et compagnons valides, à l'exception
des membres du Magistrat, du curé, des autres prêtres et
des officiers de la ville et de la Seigneurie, étaient astreints
au service des arquebuses. Ils formaient un corps ou com-
pagnie dont le chef était intitulé maître de Vartillerie. Le
poste de ce dernier, dans le service du guet, était ordi-
nairement à la porte d'en haut ou de France. Les arque*
busiers s'exerçaient souvent au tir sur convocations de
leur chef et sous la surveillance d*un membre du Magis-
gistrat. Leur champ d'exercices était à l'entrée des Bre-
tilloux où un terrain portait encore, au XVIII* Siècle, le
nom de champ de tir. (2) La cible se dressait contre le
coteau des Bretilloux. On donnait chaque année, des prix
aux arquebusiers les plus adroits. Les distributions se
faisaient à la maison ou hôtel de ville, avec grand apparat,
sous la présidence du bailli assisté du prévôt et des mem-
bres du Magistrat. On ne relate que deux de ces distri-
butions ; elles eurent lieu en 1630 et 1631 à l'occasion
de la fête patronale. (3) Sur ordonnance gracieuse de la
Régence, il fut alloué, chaque année, une aune et demie
de drap coûtant une livre 16 sols 8 deniers et deux pièces
de futaine à 4 livres qui furent partagées en autant de
coupons qu'il y avaif de lauérats. (4)
Le château et les murs ont eu besoin, pendant leur
longue existence d'un entretien quasi annuel. Surtout pen-
dant les 16* et 17* siècles; la vétusté y obligeait cepen-
dant beaucoup plus que les ravages des guerres.
Se trouvant particulièrement confié aux soins du bailli,
l'entretien du château était de sa part l'objet de préoccu-
1) Aux archives de la mairie. Voir aux pièces justificatives.
2) Tiré des archives de la mairie.
3) Cette fête avait lieu le 1er octobre comme aujourd'hui
encore.
4) Les Comptes du bailli de Hertzberg ne donnent pas les
noms des lauréats (Archives du Haut- Rhin. C. 664).
156 REVUE D'ALSACE
pations continues. A Téntretien était rattaché le matériel
de guerre et les munitions.
C'est ainsi que l'on voit figurer dans le compte de
Bernard d'Asuel, châtelain et receveur de la Seigneurie
de Délie, pour Tannée de Noël 1424 à Noël 1425, les
dépenses suivantes : (1)
(( A luy (d'Asuel) pour plusieurs réparations du chastel
de Délie en plusieurs menues parties, icelles veues (vues)
à Taudicion de ce compte : VIII livres XVIJ sols baloiz ».
A luy qu'il a payé pour salpestre pour raffreschir la
poudre de canon qu'il avait en garde à Délie.
Si le bailli pouvait, de son propre chef, procéder comme
Bernard d'Asuel, aux menues réparations, au petit entre-
tien du château, il en était tout autrement quand il s'a-
gissait de travaux importants entraînant de fortes dé-
penses : il ne pouvait les exécuter qu'après en avoir reçu
l'autorisation de la Régence d'Ensisheim.
Du commencement du XV* Siècle jusque vers la fin
du XVI% les anciennes archives des pays antérieurs d'Au-
triche ne signalent rien à ce sujet. Ce n'est pas à dire
que pendant ce long intervalle rien d'important n'ait été
fait au château ; au contraire, mais il est à supposer que,
suivant l'expression du notaire Flostat, les documents re-
latifs à cette question, avaient été aussi ravis, perdus ou
égarés.
On arrive ainsi à l'an 1592. Le 12 Mars, Louis Lour-
del, lieutenant bailli, (2) signale à la Régence le mauvais
état des petits murs extérieurs du château. Il s'agit ici
de la première enceinte. (3) « Ces murs, dit-il, sont vers
la ville, très-vieux et tellement mauvais que, depuis Noël,
après les gelées, quelques morceaux sont tombes des vo-
1) Louis StoufT: Compte du domaine de Catherine de Bour-
gogne, duchesse d* Autriche dans la Haute-Alsace tiré des arch.
de la Côte d*Or.
2) Louis Lourde! avait succédé dans la charge de lieutenant
bailli à Bonaventure Girardin.
;{) Les termes de cette lettre confirment Texisten^e de la
première ligne de murs mentionnée dans la description du châ-
teau. (Arch. du H.-R. c. 643)
LE CHATEAU 157
lûtes. Etant venu à Délie, à l'occasion d'une construction
litigieuse entre les Seigneuries de Délie et de Montbéliard
et concernant les villages de Montbouton et de Beaucourt,
le noble et puissant Jean Christophe de Stadion a reconnu
lui-même le mauvais état de ces murs et a ordonné de les
démolir en partie afin d'éviter les plus grands do.amages
et de garantir la sécurité des gens qui allaient du château
en ville ou qui y remontaient.» (1) Les Conseillers de
Stadion et Stymer, de service à la chambre de la Régence,
répondirent, le 17 Mars 1592, enjoignant à Louis Lourdel
de faire cette réparation dans le plus bref délai, mais
non sans avoir auparavant traité à forfait avec ua maçon.
Une ' autre répartion importante à signaler est celle
du pont qui, du coteau d'en face, donnait accè^; au châ-
teau. Le 23 Février 1603, le même Louis Lourdel écrit
à la Régence : « Le pont de derrière du château de notre
localité est très vétusté, notamment les sous-poutres et la
plus grande urgence en exige la réparation. (2) J'ai déjà,
ajoute-t-il, fait abattre et transporter au château 35 pièces
de bois de chêne. Pour cette réfection le charpentier me
demandait 18 livres en argent et 18 boisseaux de blé,
mais je suis parvenu, sous réserve de votre approbation,
à traiter avec lui moyennant 12 livres en argent et 12
boisseaux de grain de mouture ». En terminant, le bailli
faisait entendre qu'on ne pouvait plus entrer au château
ni en sortir sans danger. (2)
Trois jours après, Louis Lourdel fut autorisé à faire
reconstruire le pont de façon durable, sauf à lui à en
porter la dépense au compte de la Seigneurie au moment
de la rentrée des récoltes. (3)
Semblables réparations avaient déjà dû être faites de
nombreuses fois depuis la construction du château. La
1) Un chemin existait donc le long de la Roche. Il prenait
naissance à la poterne intra-muros dont il a été parlé plus haut,
évitant aux gens qui avaient à se rendre au château d'aller
prendre celui qui partait du haut de la ville, à Textrémité de
la rue actuelle de .la Paix.
2) Même remarque que pour la première ligne de murs.
a) AR::hives du Haut-Rhin, C. 643.
158 REVUE D'ALSACE
preuve en est dans ce que, vingt six ans après, en 1629,
le bailli Melchior de Hertzberg se vit dans la nécessité de
refaire totalement le même pont. (1)
En cette même année, ainsi qu'en 1630 et 1631, de
nombreux petits travaux furent encore exécutés dans les
diverses parties du château, aux tours, aux galeries, dans
la maison Seigneuriale, mais ils devaient être les der-
niers. (2) La guerre de trente ans battait son plein, puis
les suédois partis, les troupes de France allaient occuper
le château, le démanteler, pour enfin le détruire complè-
tement.
L'entretien de la couverture des différents bâtiments
du château n'était pas le moindre tracas du bailli. Chaque
année et depuis longtemps l'ancienneté nécessitait le rem-
placement, sur les toitures, d'un grand nombre de tuiles.
Aussi quand le Magistrat eut décidé en 1593 de construire
une tuilerie, la Régence profita-t-elle de ce que la ville
lui demandait du bois de cuisson, pour lui imposer, à titre
de redevance ou de cens, la fourniture annuelle et gratuite
de 1500 tuiles; elle stipulait en outre que si la Seigneurie
avait besoin d'une quantité supérieure, elle ne paierait
ce surplus qu'à raison de quatre livres le milles. (3)
(A suivre).
Il Archives du Haut-Rhin, C. 664. Extrait du compte du
bailli de Hertzberg : Item, au charpentier Guillaume Essnutz
de Délie, chargé particulièrement de refaire totalement le pont
au devant du château et de le garnir à nouveau avec des plan-
ches et autres réparations mentionnées dans le marché (pièce
N" 45), payé en argent en sus des fruits : 25 L.
â) Idem, au maçon Nicolas Bouton dit M. de Bodève chargé
spécialement de réparer les deux tours du 'r.hâteau du côté de
la ville, de couvrir et réparer aussi les galeries en tant que de
besoin et d'exécuter tous les autres travaux mentionnés dans le
marché, payé suivant quittance N'* 46 pour le tout, en sus des
fruits: 20 L.
3) C'est ce qui arriva en 1600. La Seigneurie ayant construit
une grange à remiser les dîmes (grange Minarie), elle demanda
au Magistrat de lui fournir, au prix de 4 livres le mille, les
tuiles nécessaires pour la couvrir, mais les édiles ne voulurent
point Fentendre ainsi; ils représentèrent que le prix réduit ne
s'appliquait qu'aux tuiles supplémentaires destinées unique-
ment au château. La Régence contesta cette prétention et finale-
ment obligea le Magistrat à livrer les tuiles demandées aux
conditions des Réversales (arch. du Haut-Rhin, c. 662).
Mémoires d'an Caré de campape
à la fin do XVIff siècle
im des aperçus curieux sur la Révolution dans le Territoire de Belfort et.les
Vosges, communiqués par FAbbé F. TOURKIER, curé de Fontaine
Claude-Edmond GÉRARD
Ancien Curé de Suarce
(Suite)
(( Cependant le peuple, en qui les motifs d'intérêt sont
3i puissants, met les maîtrises d'école au rabais. Il donne
aveuglément les mains à celui qui lui demande moins, sans
comprendre, ou ^ans vouloir comprendre que ses intérêts
les plus chers sont essentiellement liés à la bonne éduca-
tion des enfants. D'où il arrive que pour l'ordinaire Ton
n'a dans les campagnes que des maîtres d'école ignorants,
vicieux, négligents, qui détruisent infiniment plus qu'ils
n'édifient. J'ai trouvé ma paroisse dans l'ignorance. Et le
moyen que la chose pût être autrement- Son gage était
presque la moitié moindre que celui du berger des porcs....
Avec des efforts infinis, je suis venu à bout de faire
donner un gage honnête, et nous avons trouvé un excellent
instituteur. Le 'salaire est de 250 livres non compris son
petit casuel....
Par un règlement publié dans la province, M- de Blair (1)
a défendu aux Communautés de renvoyer les maîtres d'é-
cole sans sa permission. Il a tari par là la source de beau-
coup d'inquiétudes et de difficultés. Mais une partie des
racines subsiste encore. Si votre Grandeur jugeait à propos
de défendre aux Communautés de rendre moins favo-
1) M. de Blair avait été le prédécesseur de M. de la Ca-
lai zière.
160 REVUE D'ALSACE
rable le sort des Maîtres d'Ecole, et de changer les condi-
tions d'un traité qui aurait eu une fois le sceau de votre
approbation, dès lors leur délibération ne roulerait plus
sur ces mêmes conditions, mais uniquement "sur les qualités
et les talents du sujet qu'il conviendrait de choisir, et les
Curés n'auraient plus tant de peines à les engager à faire
un choix sage et judicieux »
Il paraît bien que cette requête obtint son effet, puisque
l'instituteur fut maintenu.
Cette question des écoles, qui lui fut si chère durant sa
vie, le Curé Gérard voulut encore la servir après sa mort-
En 1788, il s'était fait bâtir à Suarce une maison, qui
subsiste encore. (Elle est aujourd'hui la propriété du me-
nuisier Joseph Prêtât).
A son retour de l'exil ,ayant trouvé la cure vendue, il
fut heureux d'avoir sa maison pour y loger. Il l'habita
jusqu'à sa mort.
Au lieu de la laisser en héritage aux siens, et spécia-
lement à l'une de ses nièces, Marie Barbe Démange, de
Grandrupt, qui s'était mariée dans le pays avec un Gamez,
il la légua par testament à la Paroisse, pour en faire une
école de fîlles, à la condition expresse qu'elle serait tenue
par des religieuses.
Or sa nièce n'était pas riche et ne l'était pas devenue
par son mariage.
Par un acte additionnel à son testament, le Curé laissait
à la Paroisse la faculté de disposer de cette maison pour
un presbytère, à la condition qu'elle bâtirait à la sœur
Institutrice une petite maison d'école et qu'elle lui paye*
rait annuellement sur les revenus communaux une rente de
quatre vingts francs.
Il y avait avec la maison quelques biens fonds estimés
neuf cent soixante francs, tandis que l'estimation de la
maison se montait à cinq mille francs (Délibération muni-
cipale du 25 Avril 1822).
En 1823, l'ancien presbytère ayant été racheté par la
commune pour la somme de six mille francs, du sieur
Belin, qui en avait été l'acquéreur, la maison du Curé
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 161
Gérard put enfin être affectée à la destination que celui-ci
lui avait primitivement assignée.
Depuis, elle a été vendue au profit de la Commune, et
l'école laïcisée, déjà sous l'Empire. Rien toutefois, à ce
que nous sachions, n'a été remboursé aux héritiers du Curé
Gérard. Le legs pieux est entré dans la caisse municipale
sans aucune indemnité à personne.
Œuvra de Moralisatlon
En même temps qu'il cherchait à instruire son peuple,
le Curé Gérard travaillait à le moraliser.
L'année 1776 ayant amené un Jubilé, il mit tout son
zèle à faire réussir la mission préparatoire qui fut donnée
à ses frais dans la paroisse. Vofci ce qu'il en a écrit :
« La mission préparatoire au Jubilé de l'année sainte,
qui s'est faite à Suerce par autorité de son Altesse Mgr
l'Evêque et Prince de Bâle, s'est commencée le 24 Avril
et a duré jusqu'au 16 May inclusivement, jour de l'Ascen-
sion, auquel jour la clôture s'en est faite le soir après les
vêpres, c'est-à-dire qu'elle a duré l'espace de 23 jours. Le
Jubilé a commencé le Dimanche de la sainte Trinité de la
même année mil-sept-cent-soixante et treize. Les Prêtres
qui ont travaillé à cette mission sont MM. Lamblé, Prêtre
de la ci-devant Société de Jésus, Faivre, Curé de Faverois,
Prêtre du diocèse de Besançon, Vaniez, Prêtre du diocèse
de Bâle, vicaire à Grône, et Vignos, Prêtre aussi du diocèse
de Bâle, chapelain à Chèvremont. On y a fait trois exer-
cices par jour : à six heures du matin une messe basse
et une instruction : à dix heures une messe solennelle et
instruction : à cinq heures du soir une Conférence. La
bénédiction et l'exposition du S. Sacrement dans l'Osten-
soir ont été accordées à chacun de ces exercices par l'Or-
dinaire. Le conducteur de l'ouvrage et le principal ouvrier
a été M. Lamblé
Dans les premiers jours plusieurs n'assistaient pas aux
exercices ; le Curé s'en plaignit publiquement et exhorta
ceux qui étaient présents à engager les autres. On ne fut
pas assez docile. Il se plaignit une seconde fois, et demanda
162 REVUE D'ALSACE
qu'on amenât à l'église les petits enfants comme plus ca-
pables par leur innocence d'intéresser la bonté de Dieu
envers les pécheurs. Il les fit prier à haute voix en implo-
rant la miséricorde divine pour leur père et mère, leurs
frères et sœurs, et en général pour toute la paroisse. Cet
exercice triompha de l'opiniâtreté d'un certain nombre.
On accourut en foule à tous les exercices. Peu de jours
après on fit une Conférence sur les devoirs des enfants
envers leur père et mère. A la fin de cet exercice, on engage
les enfants à demander, pardon à Dieu et à leurs parents
de leur désobéissance ; les cris d'attendri^ement cou-
pèrent plus d'une fois la voix du prédicateur, mais le spec-
tacle le plu!s touchant ne se donna qu'à la maison, lors-
qu'au retour de cet exercice, les parents virent accourir
chez eux leurs enfants qui étaient déjà avancés en âge et
domiciliés ailleurs que dans la maison paternelle, qu'ils
virent, dis-je, se prosterner à leurs pieds, avec leurs frères
et sœurs encore jeunes, les priant avec ceux-ci les larmes
aux yeux, de leur pardonner leur indocilité. Les pères et
mères ne purent répondre que par leurs larmes à des té-
moignages aussi attendrissants. Il n'y a eu que très peu
de maisons, où ce spectacle ne se soit donné.
Alors presque tous furent touchés et attendris. On s'at-
tacha plus fortement que jamais aux instructions. Plusieurs
ménages abandonnaient entièrement la maison dans le
temps des exercices pour n'en manquer aucun. L'on y cou-
rait plutôt qu'on y allait ; et ceux qui, les premiers jours,
avaient dédaigné d'y assister, attendrissaient les autres
par leurs larmes et la délicatesse de conscience qu'on re-
marquait en eux. Nous regrettons, disaient quelques uns
au Curé, la Mission finie, de ne plus aller à l'église. Il
semble que nous devrions toujours y courir, (c'était leur
expression). Nous devrions, lui disait quelqu'autre, aller
tous nous prosterner à vos pieds, pour vous remercier du
grand bien que vous nous avez procuré.
Les courses de nuit, comme la source d'une infinité de
péchés et de scandales, un des plus grands abus du canton,
recueil le plus fatal à la jeunesse, le principe de la dé-
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 163
pravation des mo&urs dans tous les âges, furent l'objet vers
lequel on dirigea les plus grands efforts. Elles cessèrent
tout à coup, et n'ont pas encore recommencé. Mai^ le
moyen de les supprimer pour toujours dans une paroisse
où il se trouve plu^ de soixante domestiques qui se chan-
gent presque tous les ans? Le plus sûr moyen serait sans
doute Tuniformité de principes et de conduite dans les
confesseurs ; mais cette unité si excellente et si avanta-
geuse au salut est toujours à désirer. Cependant tant que
cet abus subsistera, point de pudeur dans la jeunesse, une
profanation continuelle des sacrements et l'anéantissement
de la foi, un aveuglement déplorable, en voilà les suites
inévitables....
La liberté de fréquenter les cabarets n'est guère moins
funeste à la pureté des mœurs. Tout le monde désire que
ceux qui ont l'autorité coactive fassent des règlements sur
cet article. Les curés, qui voyent les choses de près, et qui
ont sans cesse les yeux ouverts sur leur troupeau, ne sont
que trop convaincus des maux sans nombre que cette fré-
quentation occasionne.
Mais pour en finir sur les fruits de la mission, il suffit
de dire que les missionnaires ont été très contents et même
édifiés. C'efSst le témoignage qu'ils ont chargé le Curé de
rendre à son Altesse. Ce qui prouve qu'il est fondé, c'est
que le dernier jour où l'on fit une quête dans l'église en
faveur des âmes souffrantes, on a trouvé trois louis d'or,
et cela dans une paroisse de cent et quelques ménages
seulement, dont la plupart sont peu aisés. De plus, le
Curé, qui s'était proposé, faute de fonds suffisants, de faire
une croix en bois, ayant témoigné le désir qu'il aurait de
la voir faire en pierre, a reçu en dons volontaire cinq
louis d'or, non compris ce qu'il espère encore.
Aussi, et ce n'est pas une moindre marque de l'effica-
cité de cette bonne œuvre, l'ennemi du salut met tout
en œuvre pour détruire le bien qu'elle a opéré. 11 n'y a
point d'efforts qu'il ne fasse, point de stratagèmes qu'il
n'invente pour anéantir les principes de conversion qu'elle
a fait gagner dans la plupart des pécheurs. Mais pour sou-
164 REVUE D'ALSACE
tenir d'un côté et perfectionner de l'autre le bien com-
mencé, il serait nécessaire de faire une revue de huit
jours au moins,, et il semble qu'elle serait bien placée au
mois d'Octobre. L'on ferait le Jubilé et la revue tout à la
fois.
J'ai envoyé le double à son Altesse en conformité des
ordres qu'elle a donnés.
C'est moi, qui écris, qui ai fait les frais de cette mis-
sion. Je ne demande pour retour qu'un souvenir devant
Dieu.
Au mois de juillet 1776, Gérard, curé. »
C'était à son Altesse le Prince évêquç de Bâle qu'il
adressait ce compte-rendu de la mission.
Le Père Lamblé, ancien jésuite, qui fut le principal
ouvrier de cette mission, se retrouvait à Suarce cinq ans
après et y mourait. Il y reçu la sépulture.
Voici son acte mortuaire :
Très Révérend Seigneur Jean Baptiste Lamblé, Prêtre
profès, dans la Province de Champagne, de la Société de Jé-
sus qui a été supprimée (1); homme souverainement recom-
mandable par sa doctrine, son zèle, sa piété; infatigable
à travailler de toute manière au salut des âmes, à prêcher
la parole de Dieu, à recevoir les confessions des fidèles ;
ayant rempli durant quarante ans dans plusieurs paroisses
de Lorraine et d'Alsace et aussi dans la nôtre, la charge
d'excellent missionnaire, au plus grand profît des âmes,
pris ici de la fièvre, dans l'accomplissement même de
l'œuvre de Dieu, muni pieusement des sacrements de Péni-
tence, d'Eucharistie et d'Extrême Onction, acheva heureu-
sement sa course, le septième jour de Mars, l'an du salut
mil-sept-cent-quatre-vingt-un, et le lendemain, reçut la sé-
pulture en présence d'un grand concours de prêtres et de
fidèles, dans le cimetière de cette église paroissiale, près
de la grande croix, du côté du midi. )>
i) Suppression des Jésuites par le pape Clément XIV, en
1773. — Louis XV les avait supprimés en Fran^^e en 1764. —
Le marquis de Pombal les avait fait chasser du Paraguay et de
tous les Etats Portugais. — Ils avaient été chassés de Chine-
en 1732.
\
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 165
Ce saint homme était originaire de Sainte Marie aux
Mines, en Alsace.
Il institua par testament M. Parent, curé de Courtele-
vant, son héritier ou plutôt son légataire.
Sa succession se monta à la somme de quatre mille
et soixante-dix livres, sur lesquelles mille huit-cent-trente-
six livres furent distribuées aux pauvres des paroisses de
Lorraine où il avait donné des missions depuis la disso-
lution de la Société ; mille livres aux pauvres des pa-
roisses d'Alsace, où il avait aussi donné des missions ;
quatre-cents livres à quelques parents pauvres, et le reste
pour dépenses nécesisaires et messes.
Un neveu du P. Lamblé, du nom de Jacquot, était pro-
cureur au Conseil Souverain d'Alsace à Colmar, en même
temps qu'un frère du Curé Gérard.
Celui-ci, dans une note à propos de la Croix de Mission,
fait encore mention du P. Lamblé :
(( Durant la persécution, l'impiété a fait tous ses efforts
pour détruire cette croix ; elle n'a pu en venir à bout. Elle
a détruit en partie celle qui était au tombeau du Père
Lamblé. Sur une des troi^ faces du piédestal j'avais gravé
ces mots : Fervens spiritu loquebatur. Sur une autre face
étaient ceux-ci : Multos avertit ah iniquitate. Sur la troi-
-«ième face était un inscription en français, sur la naissance,
l'âge, les fonctions et la date de la. mort du P. Lamblé. Il
avait fait des missions pendant quarante-cinq an^, et cela
avec beaucoup de fruit. Il est mort ici âgé de soixante
quinze ans. »
Cette Croix de Mission, dont il est ici parlé, et qui se
voit encore sur le cimetière de Suarce, coûta cent-cin-
quante-huit livres, deux sols, trois deniers.
Les paroissiens avaient fourni pour son érection cent-
cinquante-quatre livres, quinze sols, six deniers.
En mars 1778, deux ans à peine après la mission du
jubilé, le Curé Gérard, toujours soucieux du bien de sa pa-
roisse, se voit déjà obligé d'écrire à M. Gœhlin, substitut
de M. le Procureur Général pour se plaindre des désordres
qui régnent dans le pays, et en paticulier des danses dans
166 REVUE D'ALSACE
les auberges. Une autre lettre en date du 10 Août 1784, à
M. Saunier, fiscal à Courtelevent, tout en étant une nouvelle
preuve de son zèle, nous donne un tableau assez curieux
de ce qui ^e passait alors :
« Depuis longtemps je recevais des plaintes de diffé-
rentes parts touchant les désordres publics de cette paroisse,
et surtout ceux qui sont occasionnés par les cabarets, à des
heures indues, pendant la nuit et après la retraite ; les
vohsins se plaignaient qu'ils ne pouvaient prendre de repos,
qu'ils n'entendaient dans leur voisinage que cris, que hur-
lements. Je ne manquais pas dans mes instructions pu-
bliques, de m'élever avec force contre ces abus; mais que
peuvent de simples paroles dans des âmes abruties ? A
force de plaintes, j'ai voulu entendre et voir par moi-même.
Dimanche dernier, huit du courant, où je n'avais aucune
raison particulière de juger que le désordre serait plus
grand, à peu près trois quarts d'heure ou une bonne demi-
heure après la retraite sonnée, j'entendis des cris dans la
rue auprès de la maison curiale ; je sortis ; je dirigeai mes
pas vers nos cabarets ; encore assez éloigné j'entendis
chanter dans l'un d'eux. Etant à portée, je m'aperçus qu'il
y avait beaucoup de personnes dans l'un et l'autre cabaret,
qu'il y avait une confusion de voix, à peu près comme dans
une foire. Je poursuivis mon chemin ; j'entendis un ra-
mage singulier ; j'allai de ce côté là. Arrivé dans un che-
min un peu étroit, j'aperçu quatre ou cinq jeunes étourdis,
qui étaient en embuscade, et qui, ayant entendu mes pas,
se dirent l'un à l'autre : les voici. J'avançai vers eux.
Alors je reconnus qu'ils étaient armés chacun d'un gros
tricot comme le bras. Je leur fis une semonce, mais ils
s'enfuirent, et l'obscurité m'empêcha de les connaître. J'al-
lais chez la garde pour l'avertir de faire son devoir ; je la
rencontrai en chemin. Je lui fis des reproches de ce que
les cabarets étaient remplis à une heure aussi indue ; elle
me répondit qu'elle n'était pas obligée de se prendre au
collet avec tous ces gens là, réponse qui prouve jusqu'à
quelle impudence, quelle effronterie, le désordre est par-
venu dans cette paroisse. Je ne jugeai pas à propos de
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 167
pousser plus loin mes recherches, je rentrai chez moi.
Ma paroisse court à sa perte à grands pas ; j'y vois un
dépérissement bien affligeant pour moi ; les familles se
ruinent, tout le village s'appauvrit ; les mœurs publiques
se corrompent ; la jeunesse tombe dans une licence qui
m'étonne. Vous voyez tous les jours des procès excités
par des batailles qui se sont faites au cabaret, ou en en
sortant. Tout ces désordres sont l'effet de l'impunité et de
l'inobservation des loi^. C'est à vous, Monsieur, que l'exé-
cution des ordonnances est confiée. J'espère de votre zèle
pour le bien public que vous appliquerez à tous ces maux
le remède qui est entre vos mains-
J'ai l'honneur d'être
Gérard. »
N'était-ce point là, dans ce modeste village, comme le
sourd grondement de l'orage révolutionnaire qui éclatera
bientôt sur la France ?
Reconstruction de l'Eglise
Cependant une grave affaire ne tarda pas à fournir
ample matière à la sollicitude du curé Gérard.
L'église de Suarce était très insuffisante pour la po-
pulation, et de plus dans un état peu convenable ; les murs
du cimetière tombaient. Déjà avant l'arrivée de M- Gérard,
sous M. Musy, l'un de ses prédécesseurs, en 1765, Mgr le
Prince Evêque de Bâle avait ordonné « qu'elle serait
suffisamment agrandie ou reconstruite à neuf et transportée
dans le village, et que les murs du cimetière seraient dû-
ment réparés. » Ce dernier objet fut exécuté ; mais l'église
resta dans son premier état.
En 1777, l'évêque Frédéric renouvela le décret de son
prédécesseur, ordonnant l'agrandissement ou la reconstruc-
tion de l'église. Il accordait un délai de trois ans, à compter
du '1er janvier 1778, jour de la publication du décret, sous
peine d'interdit de la vieille église « ipso fado », sans
autre décret.
Dans cet intervalle, le commissaire épiscopal, lors de
la visite de cette église, fut mal accueilli par plusieurs
168 REVUE d'alsaçe
mutins ; on lui parla grossièrement ; on lui dit nettement
que Téglise était bonne, que l'Ordinaire ne pouvait pas
rinterdire. On avait quelque temps auparavant présenté
requête à M. l'Intendant aux fins d'être autorisé à re-
construire la nef ; mais apparemment on se repentait de
cette démarche. »
Cependant le terme expira, et l'on n'avait rien fait.
Le 11 décembre 1780, les habitants adressent une sup-
plique à l'évêque pour demander un sursis, qu'ils obtiennent
jusqu'au dimanche de Pentecôte de l'année suivante 1781.
Enfin ce délai expiré, et les paroissiens ne faisant pas
preuve de diligence et de poursuites, on refusa tout nou-
veau sursis et l'église fut interdite.
Un décret du 6 juin 1781, émané du château de Porren-
truy, du même Frédéric, évêque de Bâle, faisant droit à
une requête du curé de Suarce, autorise celui-ci à célébrer
pendant la reconstruction de l'église, les offices dans une
grange, le Saint Sacrement reposant à la maison curiale.
Le Curé Gérard se vit refuser cette grange dans la pa-
roisse et dut aller faire les offices à trois quarts de lieue,
dans la chapelle de Lepuix. Ceux de Chavannatte, l'annexe
de Suarce, allaient aux offices à Chavannes-les-Grands,
paroisse du voisinage.
On comprend que les paroissiens ne continuèrent pas
longtemps à s'imposer ces voyages, et l'état de la paroisse
devint bientôt lamentable.
Les choses en étaient là quand, au commencement de
l'année 1782, Suarce, avec vingt-huit autres paroisses du
pays furent cédées par l'Evêque de Bâle, Frédéric de
Wangen, à l'archevêque de Besançon, Mgr de Durfort, en
échange de vingt paroisses du district de Porrentruy.
L'évêque de Bâle avait la juridiction spirituelle mais
non la temporelle sur ces paroisses cédées ; elles faisaient
partie du Royaume de France, tandis que les paroisses
données en échange par l'Archevêque de Besançon rele-
vaient déjà de l'autorité temporelle du Prince Evêque de
Bâle depuis la fin du 13e siècle.
Ces vingt-neuf paroisses annexées au diocèse de Be-
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 169
sançon étaient : Montreux-Jeune, Chavannes-sur-rEtang,
Lutran, Montreux-Château, Fontaine, Brebotte, Bretten,
Saint-Côme, La Rivière, Vauthiermont, Rougemont, Phaf-
fans, Perouse, Saint-Germain, Etueffont, Anjouté, Chè-
vremont, Montreux-Vieux, Froidefontaine, Novillard, Petit-
Croix, Grône, La Chapelle, Angeot, Félon, Reppe, Eteim-
bes, Suarce, Réchésy.
Par une ordonnance du 6 février de cette même année
1782, rinendant de la Province avait débouté de leurs de-
mandes les opposants à la reconstruction de Téglise de*
Suarce, et c'était chose décidée qu'on abattrait la vieille
nef, pour en refaire une autre.
Le Curé Gérard écrivait le 8 Mai à M. Maire d'Hur-
court, vicaire général à Besançon, pour demander que
rinterdit porté sur son église et le cimetière fût levé,
aussitôt que l'adjudication de la nouvelle nef serait faite.
« Ma paroisse souffre étrangement dans son état moral,
-dit-il dans une seconde lettre au même ; beaucoup de per-
sonnes n'assitent plus à aucun office. Les sacrements sont
abandonnés ; la parole de Dieu est méprisée. Le scandale
s'étend ; l'irréligion fait tous les jours de nouvelles con-
quêtes. Tel est l'effet de l'orgueil de deux ou trois mauvais
chrétiens. Lorsque Thyver sera passé, je vous prierai de me
permettre de faire les offices dans notre vieille sacristie,
qui subsiste ainsi que le chœur. Je le ferai dès à présent,
si vous le jugez à propos ; mais elle ne peut avec le chœur
contenir tous mes paroissiens. »
Enfin le 11 juin 1783, M. Gérard, assisté de M. Faivre,
curé de Faverois et de M. Parent, curé de Courtelevent,
a le bonheur de poser et de bénir la première pierre de son
église.
Les travaux marchèrent lentement. Dans une nouvelle
lettre à M. Maire d'Hurcourt, en date du 6 mars 1784, le
curé Gérard dit ceci :
« L'abondance des neiges m'a forcé de faire dans notre
vieille sacristie les offices des dimanches et fêtes, d'après
la permission que vous m'en aviez donnée. J'entre pour
* faire le prône et le catéchisme dans le vieux chœur> où il
170 REVUE D*ALSACE
se trouve un plus grand nombre d'assistants. Je vous prie
de me permettre d*y faire aussi les offices des enterre-
ments. Je suppose que votre intention est de lever, autant
que besoin serait, l'interdit qui avait été porté et publié
sur ce vieux bâtiment, dont une partie n'existe plus
La nouvelle nef serait finie cette année ,si mes parois-
siens ou plutôt ceux qui conduisent leurs affaires, le vou-
laient. Ils ont toutes les facilités de le faire ; mais ici
l'intervention de l'autorité est presque toujours nécessaire
pour faire le bien. »
L'architecte n'y mettait pas grande activité. On le chan-
gea, pour prendre l'illustre Kléber, ce qui valut à la tour
d'avoir une flèche au lieu d'un dôme : « Suivant le plan,
dit M. Gérard dans une note,, il devait y avoir un dôme sur
la tour, mais M. Kléber, qui fut sur la fin notre architecte,
et qui, devenu général d'armée, a perdu la vie en Egypte,
lui a substitué une flèche. »
L'ouvrage enfin se termina, et « Le 25 Mai 1786, la
nef de l'église paroissiale de Suerce a été bénie par le curé
soussigné dudit lieu par permission expresse de Mgr l'Ar-
chevêque de Besançon, en date du 18 May, même année,
en présence et avec l'assistance de M. Monier, prêtre à
Florimont, du P. Thadée, prêtre capucin, de M. Patingre
du Puix, diacre, et de tous les paroissiens. La messe y a
été ensuite célébrée solennellement. C'était le jour de
l'Ascension. Le Saint Sacrement qui était resté près de
cinq ans dans la maison de cure, y a été porté procession-
nellement avant la messe. »
Gérard.
Par une délibération du 23 du même mois„ les Commu-
nautés de Suerce et Chavannatte s'engageaient à fermer
avec des planches l'arc-doubleau qui sépare la nef d'avec
le chœur, dans le cas où les décimateurs feraient faire des
réparations dans ledit chœur. (1)
1) Par un édit royal de 1695, Tentretien et les réparations du
chœur des églises paroissiales et des sacristies étaient à la
charge des décimateurs de la paroisse. Ici, c'était la noble
abbaye de Masevaux qui percevait les trois quarts des dîmes,
Tautre quart étant perçu par le curé.
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 171
Le 5 décembre 1787, dans une lettre à M. Labet, doc-
teur en théologie, ci-devant supérieur du Séminaire de
Besançon, M. Gérard nous apprend que lors de la béné-
diction de la nef, les réparations du chœur n'étaient pas à
beaucoup près achevées : <( Les murs ont été allongés du
côté de la nef, d'environ quatre pieds ; l'arc-doubleau a
été fait à neuf ; les murs ont été exhaussés de trois à quatre
pieds ; la charpente a été démontée et faite à neuf en
partie ; le pavé et le plafond ont été faits aussi à neuf,
ainsi que les trois marches d'autel. »
Le 3 janvier 1790, le chœur ainsi restauré fut béni, et
le curé Gérard eut son église, qu'il s'occupa ensuite à
orner.
Il avait déjà fait faire un tabernacle partie en fer et
partie en bois. Au-dessus, il place une croix en cuivre qui
coûte bel et bien quatre louts d'or et demi-
« Cette « boète » en fer qui sert de tabernacle intérieur
a été faite à Pleigne, par un nommé Audiel. Le même a
fait Tappuy de communion, qui pèse 476 livres, poid de
marc, et qui coûte 12 sols de france la livre ; nous l'avons
doré. II a fait aussi les deux consoles à porter des cierges,
qui sont aux bouts du maître-autel ; et la grande au côté
de l'évangile pour le cierge paschal ; elles coûtent les
trois six livres. Nous les avons dorées. Le dit jour, 3 jan-
vier 1790, j'ai dit la première messe dans le chœur. »
Le 21 Mars de cette même année, dimanche de la Pas-
sion, M. Gérard, alors secrétaire du Clergé des deux dis-
tricts réunis de Belfort et de Huningue pour les Etats Gé-
néraux, érige un Chemin de Croix, dont les tableaux
avaient été donnés par le pieux Michel Ley de Uberstras.
C'étaient de grossières peintures où Ton voyait quelques
scènes différentes des chemins de croix de nos jours. Ainsi
la première station représentait l'Agonie de Notre Seigneur,
et la seconde, la trahison de Judas au Jardin des Oliviers.
Une quinzième station représentait sainte Hélène avec
la vraie Croix*
« Le jour de Pâques, toujours en 1790, nous avons
commencé, dit le curé, à nous servir des six chandeliers de
172 REVUE D'ALSACE
cuivre du maître-autel, qui coûtent 500 livres de France, et
qui ont été faits à St-Diez. »
Ils ne demeurèrent pas longtemps dans l'église, les
mauvais jours de la révolution les firent disparaître.
Dans les notes écrites après son exil, M. Gérard en
reparle et s'écrie : « Mais hélas ! Vimpiété nous a dé-
pouillés du tout ! »
Il commande^ au prix d'environ huit louis d'or, un
grand tableau de St-Germain pour le fond du chœur, au
sieur Tavanne, peintre au Pensionnat de Bellelai. C'est
celui qui se voit encore à cette même place dans l'église
de Suarce.
Il fait faire la sculpture du maître-autel par Glorieux
*de Délie.
(A suivre).
ouis de B El El R
Gouverneur de Bènévent
à sa famille
I
L'alsacien Louis de Béer, choisi par Talleyrand pour
gouverner en son nom la principauté de Bènévent qui lui
avait été octroyée par Napoléon en 1806, est, croyons-nous
suffisamment connu maintenant, pour qu'il soit nécessaire
de le présenter aux lecteurs de la nouvelle Revue d* Alsace.
Sa correspondance avec sa famille, fort heureusement
conservée, le fera du reste connaître mieux que tout ce
qu'on pourrait en dire. Elle se compose d'environ 250
lettres, toutes autographes, s'échelonnant du 20 octobre
1797 à la fin de 1815, époque où L. de Béer revint à Ri-
beauvillé où il devait mourir en 1823.
Pas n'est besoin non plus de dire à l'avance le grand
intérêt de cette correspondance. On s'en rendra compte
sans tarder. Nous en accompagnerons la publication de
courtes notes partout où ce sera nécessaire pour l'intelli-
gence du texte.
A. M. P. L
L
{Paris) Aux Feuillants rue S. Honoré
Vendredi 29 vendémiaire 6. (20 octobre 1797.) (1)
J'arrivai ici vendredi dernier, mon cher père, sain et
sauf, très étonné non pas de Paris dans lequel j'entrai
par le faubourg St-Martin, mais bien de n'y pas trouver
autre chose que chez moi. Cela n'a pas l'abord si magnifi-
que et il n'y a pas lieu d'avoir peur en y allant.
1) Outre la mention qui en est faite dans le Dictionnaire
Sitzmann, je lui ai, depuis 5 ans, consacré diverses notices où
j'ai cherché à rendre hommage à cet homme éminent. Voir no-
tamment dix articles parus dans la Revue catholique d'Alsace
en 1912-1913.
L. de Béer, à cette date, allait avoir 20 ans, étant né à
Ribeau ville le 17 décembre 1777.
174 REVUE D'ALSACE
Je descendis aux Feuillants, chez M. Tempe, négociant
de Marseille, syrien, natif d'Alep. Sa famille chassée par
les Turcs lors de la prise de Constantinople, possédait la
célèbre vallée de Tempe et il a encore ses titres en lettres
d'argent sur maroquin rouge. J'en ai été reçu avec une
bonté et une franchise; qui justifie bien ce qu'on dit de
l'hospitalité de sa nation. Il a chez lui un autre négociant
de Marseille avec sa sœur. Ces deux personnes venues à
Paris il y a six semaines pour voir leur frère associé de
Tempe te trouvèrent expirant, et sont encore très affligées
de sa mort. Je passai la soirée avec Mlle Lambarine le
plus agréablement du monde. Aujourd'hui je chercherai
un logement et une pension.
Hier j'ai tant couru que je n'en pouvais plus. Tempe
m'a mené partout et si j'étais tant soit peu gascon je dirais
que je connais Paris comme ma poche. Je sais le chemin
du Luxembourg et le liquidateur (1) demeure place Ven-
dôme à trois pas des Feuillants. Je ne suis pas loin des deux
Conseils (2). Mais au Directoire il y a à peu près comme de
chez nous (3) au Ritterpfad. Il fait bien sale, mais c'est
pourtant encore supportable. Le Louvre est magnifique, le
Luxembourg est aussi bien mais il manque d'avenue. On
est aux Champs-Elysées tout près de moi presque seul
jusqu'à dix heures (4). J'ai passé le Pont Neuf et le Pont
Royal où Ton m'a donné en deux minutes 8 à 10 recettes
contre les maladies vénériennes: elles doivent être com-
munes. Mais je vous assure que si j'étais corruptible sous
ce rapport-là ce serait plutôt à Colmar qu'ici que je crain-
drais. Ces figures décharnées avec leur air effronté ne
sont guère tentantes. Tout en fourmille dans les galeries
1) L. de Béer avait été envoyé à Paris par son père, créan-
cier pour des sommes importantes de la Maison électorale de
Bavière, pour tâcher d'en obtenir le règlement. (Cfr. Revue
cath. d'Alsace, articles cités).
2) Les Cinq-Cents et les Anciens.
3) Les de Béer habitaient à Ribeauvîllé la maison qui est
aujourd'hui Thôpital protestant.
4) Sic: Phrase incompréhensible, à laquelle manque quel-
que chose.
LOUIS DE BEER 175
du Palais Royal. Là on peut tout avoir: tout est garni de
boutiques. Les crieurs d'arrêtés, de brochures etc., vous
écorchent les oreilles. Les voitures vont ici le domestique
derrière; on se promène à midi en cabriolets que con-
duisent les femmes toutes plus belles les unes que les
autres; les cavaliers sont à côté d'elles les bras croisés.
On dit Monsieur partout excepté dans les bureaux. Les
Incroyables existent encore, à l'exception du collet noir,
comme auparavant; mais il n'y a que les filles publiques
d'indécemment vêtues; les autres le sont avec un goût
ravissant.
Quand je serai une fois en ménage je commencerai
mes occupations et ferai nos affaires. Jusque-là cela m'est
impossible. Mais je ne tarderai pas à pouvoir. Je n'ai en-
core été à aucun spectacle, et n'ai pas encore vu le Jardin
des Plantes. Il est à une forte lieue de chez moi.
Schérer reste en place, ainsi Golbéry (1) de même.
Dites à Parade (2) en le saluant beaucoup que je lui écri-
rai aussitôt que j'aurai pu faire quelque chose.
Les Parisiens sont d'une insoucience sans pareille.
Rien de politique ne les touche plus; on parle dans les
cafés et ailleurs bagatelles au lieu de politique. Il n'y a
que les Ci-devants que le rapport de Boulay sur leur dé-
portation allarme. Je n'en suis point inquiet. Tallien et
les meilleurs orateurs se préparent à parler contre le pro-
jet. Dimanche commencera la discussion.
J'ai trouvé hier Thévenin (3) au Palais royal, il a été
comme un fou me serrer et embrasser de façon à m'é-
toufFer. J'ai l'espoir d'être bien reçu chez Reubell (4), il
1) Le général Schérer (de Dclle) était ministre de la guerre,
et Golbéry (le père du savant historien alsacien) avait un emploi
à ce même ministère.
2) Le futur beau-frère de L. de Béer qui devait mourir à
Essling. {Miscellana alsatica, VI, p. 31)
3) Je n'ai rîen trouvé sur ce personnage.
4) Le célèbre avocat colmarien, devenu le 16 brumaire an
rv, Tun des Cinq directeurs. Il va être bien souvent question,
dans les lettres de L. de Béer, de ce personnage sur lequel le
meilleur ouvrage à consulter est celui de M. R. Guyot, Le Di-
rctoire et la peux de l'Europe , 1911.
176 REVUE D'ALSACE
en agit de façon à ce que tout le monde le loue de la ré-
ception qu'il fait aux gens. Le Directoire desapprouve
hautement les motions de proscription contre les Ci-de-
vants.
Adieu, mon cher papa. Une autre fois davantage. Mille
choses à maman, mes sœurs et Charles.
Louis.
2.
Paris (mardi) le 3 brumaire 6.
(24 octobre 1797),
Me voilà enfin définitivement établi, mon cher Papa,
rue S.-Honoré N" 1488. J'occupe une toute petite chambre
qui me coûte un louis par mois et je mange dans la même
maison, ce qui me revient à un écu par jour. On ne peut
être à meilleur marché ici et mon hôtesse, une vieille
femme de Sedan, très honnête, a pour ceux qui sont chez
elle un soin infini; aussi l'appelle-t-on maman, ce qui la
flatte beaucoup.
Je garde la chambre aujourd'hui pour me défaire de
mon rhume apporté de Ribeauvillé et qui me tourmente
avec la violence qu'ont toutes mes affections de corps et
d'esprit. J'ai bien dormi cette nuit, et l'eau sucrée que je
bois copieusement me fait un bien infini. Cela sera passé
demain. Je suis comme Jupiter dans une fumée épaisse
que répand autour de moi un petit poêle de terre cuite
qui me chauffe; il est tout neuf et cela cessera demain.
Mon voyage me revient à près de 8 louis. Les équipages
de mon compagnon (1) nécessitaient un cheval de plus; il a
bien fallu que j'en supportasse la moitié, la voiture lut
appartenant et ne me coûtant rien.
Les dépenses ordinaires seront de 5 louis par mois;^
pour l'extraordinaire je me restreins autant que possible.
Cependant vous ne désapprouverez pas que, le voyage une
fois fait, je voye Paris en plein, autant que le permettent
1) Ce compagnon de route avait été a le citoyen Albert i>.
Mais je ne sais duquel des deux membres du Conseil des Cinq>
Cents de ce nom il est question.
LOUIS DE BEER 177
mes facultés et la délicatesse que me prescrit Thonneur,
vis-à-vis de mon frère et de mes sœurs qui ont les mêmes
droits que moi.
J'aurai mes habits jeudi matin et vendredi j'irai au
Directoire. Albert vint chez moi avant-hier dimanche; il
me défendit d'y aller avant qu'il y eut été. Reubell sait que
je suis à Paris; j'ai tout lieu de croire que quand je vien-
drai il me recevra tout uniquement, ce que je désire infi-
niment.
Vous ne concevez pas combien le temps me paraît long
avant que je puisse me mettre à mes affaires. Cela m'in-
quiète puisque c'est dans l'avenir; le présent ne fait pas
sur moi le même effet.
Quand vous m'écrirez ce sera à l'adresse que j'ai in-
quée au commencement de la lettre-
Mon habillement consistera en un petit habit de drap
d'Elbeuf fin à 26 1. l'aune, en un gilet de Casimir, une cu-
lotte de Casimir et une de velours qui est très à la mode
pour cette partie du costume et qu'on trouve très fin et
beau ici a 12 1. l'aune. Il faut deux aunes pour une paire.
Tout cela reviendra à 6 louis ou un peu plus. On est ici
bien plus raisonnable que chez nous pour l'article des
habits. On dit: Il a sa façon et on vous laisse. Je pourrais
aller au bal avec mon anglaise râpée de Biber et je n'en
serais pas moins bien vu. On ne m'en ferait pas moins
compliment sur mon français. <( Monsieur l'allemand a
l'accent de son pays et il ne le perdra jamais; mais bien
des français à éducation ne parlent pas aussi purement
que lui.» Je dis: «Vous avez trop d'indulgence, Madame...»
Je fus hier au Jardin des plantes d'où je revins charmé.
Il est bien beau, et la ménagerie, quoique moins riche
qu'autrefois, est encore bien pourvue. C'est un spectacle
bien triste de voir tout l'emplacement presque vide. Et
moi je peux bien dire que j'en suis au désespoir. Avant le
retour de la saison où je pourais m'instruire, il me faudra
repartir, et en hiver on n'a que les bibliothèques. Je m'a-
bonnerai à un cabinet de lecture; cela coûte 2 1. par mois
et moyennant 6 1. de nantissement on prend les livres
178 REVUE D'ALSACE
chez soi. Or quand il pleut à verse comme aujourd'hui le
parti le plus sage c'est de rester à la maison.
Mes bons amis de Marseille sont repartis samedi et
m'ont laissé plus de regrets que je n'en puis supporter sans
altérer mon contentement. Ce bon Syrien en partant me
pria de l'aller voir à Marseille et je reçus de Mademoi-
selle Lambarine la même invitation. Si jamais ma destinée
me le permet, ils me reverront. On n'oublie pas un traite-
ment pareil. Un jour quand j'aurai envie de me marier
c'est une femme comme cette aimable Marseillaise que
je chercherai; je l'ai vue dans bien des circonstances pen-
dant les trois jours que je passai près d'elle et je n'ai rien
vu de plus parfait.
Le soir en rentrant j'écris mes observations comme de
coutume. Il y en a de piquantes à faire. Vous ne voyez
rien de plus triste que cet endroit. Ribeauvillé dans son
genre est plus parfait. Les librairies allemandes ont plus
de débit que toutes les autres; on apprend l'allemand avec
ardeur, c'est la mode parmi les beaux esprits. Les savants
les plus distingués sont dans une misère bien grande. Le
commerce est peu de chose, mais les amusements vont leur
train. Tel qui est sûr de faire banqueroute demain, courra
aujourd'hui avec une belle voiture et de beaux chevaux.
Les entrepreneurs de bals, concerts, feu d'artifice font for-
tune, les bons et beaux spectacles sont presque déserts.
Quand ma lettre vous parviendra vous connaîtrez déjà
la modification du projet de Boulay; c'est encore une in-
justice. Personne ici pas même Poultier (dans VAmi des
lois) ne l'approuve. En écrivant à Darbas je lui en ai dit
mon sentiment. Je suis peut-être exagéré dans mes prin-
cipes, mais on ne me verra pas lâche et complaisant con-
venir de ce que je crois une infamie. Boulay poursuivi ces
jours-ci par un homme armé d'un bâton prit la fuite et se
sauva : c'est le courage des proscripteurs.
Dites-moi du nouveau du Docteur; quand je serai en
état je ne manquerai pas de parler de lui. De même de
Parade. Je ne pense pas, mon cher papa, que vous ferez
difficulté d'accorder Henriette à ce dernier. Ils seront heu-
LOUIS DE BEER 179
reux ensemble et il aura plus un jour que je n'en aurai
jamais. On espère la paix ici et alors je voudrais que cela
se terminât (1) et vous serez grand-papa, et cela vous ra-
jeunira de trente ans. Au premier jour j'écrirai à Charles,
à mes sœurs etc. Mille choses à tous et n'oubliez pas
Parade.
Louis.
(A suivre)
1) Le traité de Campo Formio venait d'être signé, et Parade
put obtenir un congé qui lui permit de venir se marier à Ri-
be^uvillé.
BIBLIOGRAPHIE
^ ♦ ♦
Livres nou^^eaiax
ALBERT TROMBERT. — Ombres glorieuses. — Paris,
Chaix. 1914. — 1 vol. in 12, 200 p. avec 17 illustr.
3 fr. 50.
Elles sont glorieuses, en effet, les Ombres de tant de
soldais qui luttèrent jadis au pays d'Alsace pour la défense
de la patrie. M. Trombert, à qui nous devions déjà un
agréable volume de Souvenirs d'Alsace y a voulu dans son
nouveau livre rendre hommage à la bravoure, à la fermeté
d'âme, à l'esprit de sacrifice de ces héros, et il l'a fait en
des pages que goûteront certainement nos lecteurs. Une
visite au Geisberg lui fait revivre la journée tragique du
4 août 1870; la voix d'un prêtre rappelant, dans l'église de
la Madeleine, au service commémoratif du 6 août, les che-
vauchées épiques de Morsbronn, entraîne son imagination
vers ces champs de bataille où se joua la destinée de l'Al-
sace; à la vue des régiments de Belfort défilant, un 14
juillet, il songe « aux noms glorieux de la Défense et de
la Libération du territoire ». Puis, s'éloignant davantage
dans le passé, il nous donne un vivant récit de l'invasion
de 1813-14 à Colmar, revient en quelques pages plus brèves
sur le siège de Paris, pour évoquer enfin, au cours d'une vi-
site aux Invalides, la grande Ombre de l'Empereur.
J. J.
GANIER-TANCONVILLE, FRITZ KIEFFER et AN-
SELME LAUGEL. — Autrefois, hier, aujourd'hui. Trois
étapes dans la vie de Strasbourg. — Paris- Collection
du « Tour de France ». 1914. 1 voL gr. in 4", XVII-IOS
pages 10 francs.
Lorsque M. Octave Beauchamp voulut faire une place
à Strasbourg dans la très artistique collection du Tour de
BIBLIOGRAPHIE 181
France qu'il dirige, il eut une inspiration heureuse. Ne
voulant écrire ni un guide, ni un essai d'archéologie, comme
il l'explique In limine, mais rêvant de présenter un Stras-
bourg (( bien vivant, corps et âme», il pensa que seuls de
vrais strasbourgeois pourraient donner de leur ville un
portrait fidèle. Il s'assura donc la collaboration de trois
d'entre eux, disposa son ouvrage en un triptyque dont
chacun exécuterait un panneau, et ces trois tableaux jux-
taposés forment un très beau livre. Une illustration abon-
dante et particulièrement soignée en rehausse encore l'in-
térêt.
Autrefois, c'est le Strasbourg d'avant la guerre, que
nous présente M. Ganîer-Tanconville. Il décrit, telle qu'il
l'a connue, étudiée, dessinée et aimée, la vieille ville qui
n'avait encore subi ni les destructions de 1870, ni celles
des « embellisseurs )> modernes ; puis, passant tout naturel-
lement des vieilles maisons aux vieilles gens, il dépeint de
manière fort agréable la société strasbourgeoise de ,ce
temps, déjà si lointain.
Hier, c'est le siège. Il pouvait sembler dangereux d'en
entreprendre un nouveau récit; et pourtant M. Fr. KiefFer
ne répète pas ses devanciers, tout en racontant les mêmes
choses. Témoin des journées du bombardement, il en dit
l'horreur avec un accent très personnel, sans vaine décla-
mation, mais en homme qui n'a rien oublié et qui tient à
ce que tous sachent comme lui. ((Nous ne faisons pas la
guerre aux habitants paisibles », avait dit le roi Guillaume
dans sa proclamation du 8 août : l'histoire du siège de Stras-
bourg de M. KiefFer est un commentaire éloquent de cette
auguste parole!
Enfin voici Aujourd'hui, le Strasbourg nouveau tel que
l'ont fait les vainqueurs, et tel que M. Anselme Laugel a le
chagrin de le contempler. Ils ont rebâti, restauré, créé
auprès de l'ancienne ville, si avenante et si pittoresque,
une ville nouvelle (( fastueuse sans grâce, grande sans no-
blesse, majestueuse sans dignité », comme le germanisme
lui-même. Ils y ont fondé une Université, centre de « cul-
ture » allemande en pays conquis; ils ont tant bien que mal
182 REVUE D'ALSACE
remplacé la bibliothèque et les musées qu'ils avaient brû-
lés, et rétabli un théâtre qui servit dès le début à manifes-
ter l'antagonisme des deux populations juxtaposées. Si
leurs entreprises économiques ont été considérables (ports
du Rhin, régularisation du fleuve, etc.), elles ont trop sou-
vent sacrifié les intérêts alsaciens, et les innovations les
plus heureuses semblent devoir être cherchées dans cer-
taines œuvres sociales ou hygiéniques telles qu'habitations
ouvrières, bains populaires, etc.
LUCIEN MEYER. — Les Vosges méridionales à tépoque
glaciaire. — Colmar, Decker, et Belfort, chez l'auteur.
— 1913. 1 vol. in 8°, 346 p. avec carte et planches. —
6 fr. 50.
La compétence géologique de M. Lucien Meyer est con-
nue. L'œuvre qu'il vient de mettre au jour, et qui parut
d'abord dans le Bulletin de Société d'histoire naturelle de
Colmar, est le fruit de longues années d'observations et de
recherches. Après quelques remarques sur le terrain gla-
ciaire des Vosges, il promène le lecteur dans les vallées de
rOgnon, de la Savoureuse, de la Doller, de la Thur, de la
Fecht, de la Lauch, qui présentent de nombreux exemples
de moraines, de comblements, d'arrachement sous-glaciaire,
de phénomènes erratiques, de roches striées ou mouton-
nées, de marmites glaciaires, de fonds de vallées surcreusés
en cirques, etc. Il dégage des( faits observés cette conclu-
sion, entre autres, que les vallées étaient déjà creusées à
l'époque du dépôt des moraines encore accessibles à l'ob-
servation, tant intérieures qu'extérieures.
Cet ouvrage, rempli de savantes discussions, jette un
jour tout nouveau sur une question à laquelle MM. Bleicher
et Barthélémy avaient jadis projeté de consacrer une
étude approfondie. Il est appelé à faire autorité en la
matière.
J. J.
BIBLIOGRAPHIE 183
Itevae des périodiques de Vannée 1913
On rencontre aujourd'hui des articles intéressant This-
toire d'Alsace dans un nombre considérable de périodiques,
français et allemands. Se tenir au courant de cette produc-
tion devient de plus en plus malaisé, et la nécessité s'im-
pose d'avoir des bibliographies faciles à consulter. Nous
avons donc pensé rendre service aux lecteurs de la Revue
d'Alsace en leur présentant un tableau aussi complet que
possible, de la production de chaque année. Nous ne nous
contenterons pas de citer des noms et des titres: nous in-
diquerons au moins en quelques mots le contenu des ar-
ticles énumérés. Exception sera faite cependant pour les
travaux parus ici même, que nous nous bornerons à men-
tionner à leur rang. Enfin quelques études dont nous avons
eu connaissance sans pouvoir nous les procurer seront in-
diquées aussi par leur titre seul, qui sera précédé d'une
astérisque *
Sauf indication contraire, tous les articles analysés sont
de l'année 1913. Nous ne répéterons donc point cette date
pour chacun.
Les périodiques les plus fréquemment cités seront dé-
signés par les abréviations suivantes:
A. E. A. — Anzeiger ftir elscessische Altertumskunde.
A. E. J. — Almanaçh pour les étudiants et pour la
jeunesse d'Alsace-Lorraine.
A. L. P. — L'Alsacien-Lorrain de- Paris.
B. M. H. M. — Bulletin du musée historique de Mul-
house.
B. S. B. E. — Bulletin de la Société belfortaine d'é-
mulation.
B. S. S. B. A. — Bulletin de la Société des Sciences,
agriculture et arts de la Basse-Alsace.
C. A. - - Cahiers alsaciens.
E. L. K. — EIsass-Lothringische Kulturfragen.
184 REVUE D*ALSACE
E. M. — Elsœssische Monatsschrift fur Geschichte und
Volkskunde.
J. G. E. L. — Jahrbuch fUr Geschichte, Sprache und
Literatur Elsass-Lothringens.
M. A. L. — Le Messager d'Alsace-Lorraine.
R. A. — Revue d'Alsace.
R. A. L — Revue alsacienne illustrée.
R. G. A. — Revue catholique d'Alsace.
S. D. B. — Strassburger Diœzesanblatt.
Z. G. O. R. — Zeitschrift fur die Geschichte des
Oberrheins.
I. — Bibliographie - Archives
D"^ KARL STENZEL. — Elsaessische Geschichtsliteratur
des Jahres 1912. La bibliographie historique de l'Alsace
pour Tannée 1912 a été rédigée par M. le D"" Karl Stenzel,
archiviste-adjoint aux Archives de la Basse-Alsace, avec
l'érudition, la clarté et la précision coutumières. Depuis
1890 cette bibliographie a rendu les plus grands services
aux travailleurs pour lesquels elle est devenue un auxiliaire
indispensable. Elle ne compte pas moins de 869 numéros
cette année. (Z. G. O. R. p. 626.)
Le Bulletin alsatique que M. ROD. REUSS publie à la
fin de la Bibliographie lorraine de l'Université de Nancy est
moins complet (une centaine de titres), mais l'auteur y
présente avec sa haute compétence les travaux les plus
importants de l'année 1912, et quelques uns du début de
1913. (Annales de VEst, fascicule 2, p. 190).
La table analytique des trente premières années du
Strassburger Diœzesanblatt (jadis Bulletin ecclésiastique,
puis Ecclesiasticum argentinense) rédigée par M. le D"^ NI-
COLAS TARRAL, a paru à la librairie Le Roux: Register
zu den ersten 30 Bœnden (1882-1911) des Strassburger
Diœzesanblatts. Elle devra être consultée par tous ceux
qui s'intéressent aux choses d'Alsace (1 vol. in 8^ 186 p.)
A. HANAUER. — Les archives de Thann (suite). (R. A.
page 170).
BIBLIOGRAPHIE 185
AUG. SCHERLEN. Inventât des alten Archivs der
Stadt Kaisetsberg. Suite et fin de cet înxentaire très dé-
taillé, qui s'ajoute à celui déjà publié des archives d'Am
merschwihr. On désire vivement que cette intéressante sé-
rie, précieuse à tant de titres pour l'histoire de la bourgeoi-
sie alsacienne, soit continuée par Vérudit archiviste adjoint
de la ville de Colmar. On souhaite également qu'au lieu
de s'arrêter à la convocation des Etats-Généraux de 1789,
ces inventaires soient menés à travers la période révolu-
tionnaire jusqu'à l'avènement de l'Empire. (£. M, suppl.
p. 1 à 48.)
II. — Etudes d'ensemble d'histoire locale
ou généalogique
— ■♦ ♦-♦ —
L'important Essai historique sur la Seigneurie du Rose-
mont de M. FERDINAND SCHEURER vient combler une
lacune dans la série des travaux consacrés aux fiefs de
Haute-Alsace. Bonvalot avait, sans doute, étudié jadis les
coutumes de ce pays, mais pour en connaître l'histoire il
fallait se contenter encore des renseignements trop brefs
de Schœpflin-Ravenez. M. Scheurer a donc été bien inspiré
en réunissant d'abord toutes les indications qu'il a pu trou-
ver sur la seigneurie elle-même, des origines à la Révolu-
tion. Une seconde partie s'occupe des mines, dont l'ex-
ploitation fut surtout active au XVI* siècle et jusqu'à la
guerre de Trente ans. Enfin il passe en revue les châteaux
et fiefs du Rosemont et les diverses familles qui les possé-
dèrent (B. 5. B. E, p. 105.)
L'histoire de UOher-Salm ou Saim des Vosges a surtout
rapport à la Lorraine. M. O. R. LANDSMANN la suit de-
puis la fondation du comté au XII* siècle jusqu'à la révo-
lution et à l'annexion à la France le 2 mars 1793. On sait
qu'une partie de ce territoire a été annexée en 1871. (R.
G. A. p. 33, 111, 171.)
A. GASSER. — La prévôté de Hartmansmller (R, A.^
p. 129, 196).
186 REVUE d'alsacé
A. CASSER et C. OBERREINER. —Un viUage de la
Haute Alsace, Wuenheim, (suite) {R. A. p. 53.)
D-^ JOHANNES KUEHN. — Die Bevœlkerung eines
kleinen geistlichen Teriitoriums. Abtei Murbach im EU
sass. Etude, d'après des sources manuscrites et imprimées,
des variations de la population dans les vallées de Gueb-
willer et de Saint-Amarin depuis la fin du XIV* siècle jus-
qu'à nos jours- (Z. G. O. R. p. 249)
J. P. HOFF. Une commanderie sacerdotale de Vordre
des chevaliers de Malte à file Verte (Strasbourg), Elle
remplaça en 1371 rn couvent dAugustins fondé en 1150,
et cédé aux Chevaliers de St-Jean. Par dérogation aux
règles ordinaires, la dignité de commandeur y était élective.
Elle traversa après la Réforme une crise très grave. En
1633 les magistrats luthériens en expulsèrent commandeur
et chapelains et démolirent en partie les bâtiments. Après
1648 rOrdre ne retrouva guère que des ruines dont les
restes furent détruits par Vauban lors des travaux de for-
tification de 1683. Les chapelains furent alors établis au
couvent de St-Marc. {R, C. i4. p. 416)
Le Fr. EDOUARD SITZMANN continue, avec sa sû-
reté ordinaire d'information, l'histoire de la maison des
Hospitaliers du St-Esprit de Stephansfeld, Il raconte cette
année les alternatives de ruine et de prospérité par les-
quelles elle passa de la fin du moyen-âge au temps de la
paix française. La suppression de l'Ordre par Clément XIV
en 1772 remet Stephansfeld aux mains de l'évêque de
Strasbourg qui y établit un hospice d'enfants trouvés et
d'orphelins. A la Révolution les bâtiments de la Comman-
derie sont transformés en ambulance; ils sont rendus aux
enfants trouvés de 1799 à 1816, puis de 1818 à 1821, après
avoir servi deux ans de caserne aux troupes alliées. En
1835 on y établit enfin l'asile d'aliénés dont l'auteur décrit
l'organisation et résume l'histoire jusqu'à nos jours. {R,
C, A.p, 18, 83, 147, 203.)
CH. HOFFMANN. — Marbach sous la réforme de
Windisheim. (R. A. p. 217 et 293).
blBLIOORAPHIE 187
La Rénovation de la vieille église de Ferrette (1052-
1912) a fourni à M. H. V. le plus aimable et le plus érudit
des Ferrettiens, Toccasion de rappeler tous les souvenirs
qu'évoquait le vieil édifice presque entièrement démoli et
reconstruit. {Express, de Mulhouse, 8, 9 et 10 septembre
1913).
M. A. ACKERMANN nous confie de très judicieuses
Réflexions sur l'Alsace, à propos de Vhistoire d'une ville.
Elles hii ont été inspirées par le Livre d'or de la ville de
Soultz, monument élevé par M. A. Casser à sa ville natale,
et dont il est superflu de faire l'éloge aux lecteurs de la
Revue d^Alsace (Af. A. L., p. 387 et 398.)
M. LOUIS HERBELIN montre comment fut créée à la
fin du XVP siècle L'ancienne tuilerie de Délie, et suit
jusqu'à nos jours les destinées de cet établissement. In-
téressante contribution à Thistoire de nos petites industries
locales, de laquelle on rapprochera une autre étude du
même auteur: Une aiguiserie, une ribe et un foulon mé-
caniques à Délie au début du XV W siècle (Belfort, 1913.
in 8° 22 p.) Il est à désirer que cette série soit continuée :
ce serait un excellent chapitre d'une histoire du travail dans
un bourg d'Alsace. (B. S. B. E,, p. 261.)
L'Armoriai du Comté de Montbéliard et des seigneur
ries en dépendant, de M. JULIEN MAUVEAUX, intéresse,
avec le Comté proprement dit et les seigneuries en dépen-
dant, comme le comté de Horbourg et la seigneurie de
Riquewihr, diverses terres qui en furent jadis démembrées,
telles que le comté de Ferrette, les seigneuries de Belfort
et de Délie. C'est dire qu'on y trouvera de nombreux ren-
seignements sur la noblesse alsacienne. — Une seconde
partie donnant la liste des familles bourgeoises inscrites de
1318 à 1790 au Livre Rouge de la ville de Montbéliard,
mentionne aussi des familles alsaciennes immigrées. On
corrigera quelques noms de localités d'Alsace avec les-
quelles l'auteur semble peu familier. Amguestez, p. ex.
cité p. 391 doit se lire Anguesey, c'est-à-dire Ensisheim,
et non Danjoutin, (Mémoires de la Société d'émulation de
188 REVUE d'à LS ACE
Montbéliard. p. 97 à 424, avec 5 planches d'armoiries en
couleurs.)
•EUGEN EHRETSMANN. Vom Geschlecht der Wald-
ncr von Freundstein, — Intéressante notice sur cette fa-
mille équestre de la Haute-Alsace, qui a donné à Tarméc
de nombreux officiers. La baronne d'Oberkirch, auteur des
célèbres Mémoires était née Henriette-Louise de Waldner
(/. G. E. L, p. 49.)
III. — Périodes préhistorique et gallo-romaine
Le mot Alsace signifie-t-il le pays de TIll, ou des étran-
gers, ou des Alamans, ou la terre de chasse? M. G.
OBERREINER, doutant de la valeur de ces étymologies,
rapproche L'élan et l'Alsace, et voit dans notre pays la
terre préférée des élans. « L'analogie des formes, dit-il
lui-même, est parfois bien décevante. » {M. A. L. p. 229)
Le même auteur dans une note intitulée Préhistoire
et étymologie, discute diverses hypothèses proposées par
M. Rath dans deux articles de ïExprcss de Mulhouse des
14 et 23 octobre 1913. (Af. A, L. p. 381.)
Le Rhin d'Alsace est-il une frontière? se demande-t-il
encore, après tant d'autres. Il conclut par l'affirmative et
pense, avec Gérard, qu'à l'origine tout au moins, le Rhin
fut une frontière naturelle absolument inviolable, sauf
pour les (( animaux à grande stature, doués de puissants
moyens de locomotion. » — Il y en avait, outre-Rhin, de
bien des espèces!... (Af. i4. L. p. 280.)
G. G. Ligures et Celtes en Alsace. (R. A, p. 143.)
A. GASSER. Découvertes archéologiques récentes en
Alsace, {R- i4. p. 118.)
M. le D*" J. GASS a retrouvé le procès-verbal de la
Découverte d'un mammouth à Vendenheim en 1800. Il
ignore ce qu'est devenu le squelette de ce monstrueux anî
mal. (A, E. A. p. 381).
BIBLIOGRAPHIE 189
Près de Lampertheim on a récemment mis à jour de
nombreux silex et des haches datant de l'âge de pierre
(A. E, A. p. 341.)
M. le D' R. FORRER a visité en 1911, entre Ernolsheim
et Dachstein, plusieurs tumuli surmontés d'une sorte de
stèle ou de menhir, qu'il étudie dans un article fort curieux:
MenhLr-Grabstelen aus Grabhiïgeln von Ernolsheim (A, E
A. p. 342).
Plusieurs tombes ont été explorées à Marckolsheim
(ibid. p. 383), à Heidolsheim (p. 384), à Wingersheim
(p. 410), à Pfastatt et à Lutterbach (p. 416). Des bracelets,
des colliers, des fibules y ont été recueillis, ainsi que des
urnes funéraires.
A Achenheim et à Hœnheim une trouvaille assez in-
téressante a été faite d'un certain nombre de vases de
l'époque néolithique {ibid, p. 407).
Les Basses- Vosges, trop négligées jusqu'à présent par
les chercheurs, « sont peut-être plus riches en préhistoire
que toute autre partie de l'Alsace. » M. CH. MATTHIS
justifie cette opinion en résumant les Découvertes de non-
veaux monuments préhistoriques dans les Vosges du Nord.
et spécialement aux environs de Niederbronn, qu'il explore
depuis longtemps. (L'homme préhistorique, p. 154 — paru
aussi en brochure. Strasbourg. Treuttel et Wiirtz. 1913.
24 pages.)
Nous en trouvons une autre preuve dans l'important
travail de M. ALBERT FUCHS : Die Kultm der kaltischen
Vogesensiedelungen, mit besonderer Beriicksichtigung des
Wasserwalds bei Zabern- Ein Beitrag zur Frûhgeschichte
Elsass'Lothringen. Cette volumineuse étude, commencée
l'année précédente par une introduction sur la situation,
les origines et les formes des établissements primitifs dans
les Vosges, est continuée par des chapitres sur l'agricul-
ture, le commerce, les routes, l'industrie, la religion, le
culte des morts, les tombeaux, le tout accompagné d'une
abondante illustration. (E- M. p. 33 à 371, passim.)
100 REVUE D*ALSACE
L'article de M. le D»" A. REUSCH: Betonung im
Keltischen, intéressera surtout les philologues. Nous le
signalons cependant aux historiens qui cherchent à inter-
préter les anciens noms de lieux (E. M. p. 145).
Nul n'était plus qualifié que M- CAMILLE JULLIAN,
Véminent historien de nos origines, pour nous dire Ce que
V Alsace doit à la Gaule, Il l'a fait excellemment, montrant
comment toutes deux ont été, dès le début, des individua-
lités très fortes, et comment l'Alsace tenait alors à sa voi-
sine de l'ouest, et non à la Germanie, recevant d'elle ce
premier bienfait « d'avoir appartenu un jour à une grande
et glorieuse nation » et « associé ses sentiments à l'idéal
d'une patrie plus vaste. » Elle doit à ses habitants celtes
d'avoir possédé de longue date les éléments d'une patrie
provinciale, avec son centre, acropole souveraine^ qui fut
sans doute l'enceinte de Ste-Odile, ses dieux siégeant sur
les hauts lieux, au Donon en particulier, ou bien au bord
des sources, des ruisseaux et du grand fleuve de la fron-
tière, dieux du pays et dieux des morts, dont l'empreinte
n*a pas disparu du sol alsacien. Ses habitants, attachés
bien avant César à leur terre féconde, ont laissé dans la
plaine et sur les hauteurs les vestiges de leurs demeures,
de leurs retraites, de leurs villes, en même temps qu'ils
transmettaient à leurs descendants leurs habitudes de tra-
vail plus encore que leur esprit guerrier. Ils possédaient
enfin cette remaquable faculté d'assimilation qui leur per-
met d'absorber les germains Triboques venus à la suite
d'Arioviste, comme leurs fils devaient absorber plus tard
tant d'autres étrangers établis parmi eux. (C. A, p. 3-)
Le même savant étudiant Viviscus, Helvetum, Tribunci,
pense, contrairement à M. Hirschfeld, que le nom des Bi-
turiges, Vivisques de Bordeaux ne prouve pas qu'ils soient
venus de Viviscus ou Vevey en Suisse, mais plutôt qu'un
Vivisque est allé s'établir de ce côté. De même Helvetum
en Alsace peut avoir été fondé par un Helvète venu sur
la rive gauche du Rhin- Le Tribunci mentionné par Ammien
Marcellin se placerait à la frontière du pays des Triboques,
BIBLIOGRAPHIE 191
vers Lautsrbourg. (Revue des études anciennes, t XV.
page 47.)
Dans deux notes sur César et Arioviste en Alsace, M.
C. OBERREINER continue à défendre l'opinion que la
rencontre des deux années eut lieu à l'Ochsenfeld (R, C-
A, p. 104 et 362).
M. L. G. WERNER: Die Rœmerstrasse von Epomanduo
nach Monte Bcrisiaco, essaie de reconstituer le tracé de
cette voie dans sa traversée du territoire alsacien. (E. Af.
page 241.)
Le même auteur décrit Mulhouse et ses environs à
Vépoque romaine d'après les trouvailles et les fouilles les
plus récentes (fî. Af. //. Af. pour 1912, paru en 191'3. t.
XXXVI. p. 5 — avec une carte.)
Dans une étude très documentée, Die Ziegel und die
Légionstempel aus dem rœmischen Strassburgy M. le D''
R. FORRER apporte une importante contribution à la to-
pographie romaine de Strasbourg et à l'histoire des légions
stationnées le long du Rhin. (i4. E. i4. p. 353-)
Il précise, en deux copieux articles, — Neue Mate-
rialen zum nordœsilichen Stadtmanenring des rœmischen
Strassburg — le tracé et la structure des fortifications
d'Argentoratum, complétant les travaux antérieurs de Sil-
bermann, de Morlet, von Apell, etc. {A. E. A,p. 288 et 421.)
On a découvert près d^Oberhausbergeny un appareillage
de conduites, unies par des manchons, où M. F. JAENGER
a reconnu des débris de l'aqueduc souterrain qui alimentait
Strasbourg à l'époque romaine (i4. E. i4. p. 387.)
Des fouilles récentes ont mis à découvert des restes
assez importants de l'hypocauste des thermes romains de
NiederbronUy déjà partiellement reconnu en 1786 et décrit
dans Schœpflin-Ravenez (A, E. A- page 417. — Voir aussi
L'homme préhistorique, p. 302.)
(A suivra) E. BÉCOURT et J. JOACHIM.
La Réunion de Dornach à Mulhouse
La Revue d* Alsace annonçait, dans son dernier fascicule,
qu'elle se ferait un plaisir de consacrer au moins une page
aux fêtes destinées à célébrer la réunion de Dornach à
Mulhouse- Cet « au moins », me permet de supposer qu'on
ne m'en voudra pas trop si je dépasse le cadre étroit d'une
quarantaine de lignes, car l'importance de la solennité du
7 juin et des festivités qui l'accompagnèrent m'entraînera
sans doute à donner à mon résumé un peu plus d'ampleur
que ne l'eût désiré la Direction de la Revue d'Alsace.
Mais puisque la place nous est mesurée, ne la perdons pas
en phrases inutiles.
«
Depuis le jour où M- Ernest Meininger, le distingué
historien et héraldiste mulhousien, soumit à M. le maire
Cossmann et à* quelques autres notabilités le projet de cé-
lébrer, par une fête populaire, la réunion de Dornach à
Mulhouse qui élevait la ruche industrielle de l'Alsace au
rang des grandes villes de plus de cent mille âmes, et où
cette idée prit corps, l'enthousiasme n'avait fait que croî-
tre, dans tous les milieux, en faveur de la manifestation
projetée, et celle-ci prenait, peu à peu, des proportions
grandioses. Longtemps à l'avance, les préparatifs, poussés
activement, entretenaient la population dans une attente
fébrile de l'événement dont chacun parlait. Les divers co-
mités s'organisaient, les groupes se constituaient; bientôt
les choses étaient assez avancées pour qu*on pût convoquer
les manifestants à des répétitions; et dans tous les quar-
tiers, dans toutes les rues s'élevaient arcs-de-triomphe, guir-
landes, mâts, oriflammes et banderolles; à chaque maison,
des quantités de drapeaux, de draperies, de décors fleuris;
et partout dominaient les couleurs nationales, le « rouge
RÉUNION DE DORNACH 193
et blanc » — car ce fut une fête essentiellement alsacienne.
La veille du grand jour, une retraite aux flambeaux,
formée de trois cortèges différents, parcourut les rues
brillamment illuminées, s'arrêtant devant le domicile des
principaux organisateurs de la fête et leur donnant une sé-
rénade; M. Ernest Meininger, déjà nommé; M. Cossmann,
maire de Mulhouse; M. Baum, maire de Dornach; M- Théo-
dore Schlumberger, président du Comité d'honneur ;
M. Michel Diemer, président du Comité d'organisation; et
M. Edouard Drumm, député au Landtag, le vaillant et po-
pulaire défenseur du particularisme alsacien, qui fut ac-
clamé aux accents vibrants de la marche <( Sambre-et-
Meuse » exécutée par la musique des pompiers-..
Et le dimanche 7 juin, à une heure de l'après-midi, ce
fut — sous un ciel relativement clément, puisque la pluie
fit relâche pendant quelques heures, comme pour laisser
au superbe et brillant cortège le temps de défiler devant
des milliers et des milliers de spectateurs enthousiasmés —
ce fut, quatre heures durant, la triomphale randonnée de
Mulhouse à Dornach et de Dornach à Mulhouse, puis de-
vant les tribunes archibondées, puis à travers les rues et
finalement sur la place de la Réunion, d'un cortège unique
en son genre: cavaliers, piétons, chars et voitures, le défilé
durait plus d'une heure et demie. Il ne nous est pas possible
d'entrer ici dans le détail de ce cortège, parfaitement or-
donné, et qui comprenait une partie historique et allégo-
rique et une partie industrielle et sociale ; la première sym-
bolisait ou évoquait avec une grande vérité d'expression
et une scrupuleuse exactitude de costumes — qui n'en ex-
cluait pas la richesse — les phases principales de l'his-
toire de Mulhouse et de Dornach, de l'an 451 avant notre
ère jusqu'en 1780: légende de la fondation de Mulhouse,
fes Huns après la destruction du village de Mulenhusen,
les Romains, les Celtes et les Alamans avant et après la
bataille de TOchsenfeld, l'élévation de Mulhouse au rang
de ville par l'empereur Adolphe de Nassau, Pierre de
Harenbach, l'Alliance de Mulhouse avec les cantons Suis-
ses, le passage des Suédois, soldats, sapeurs, artilleurs et
canons mulhousiens en 1780, etc., etc. — sans oublier les
194 REVUE D'ALSACE
hérauts et les fanfares à cheval, les preux et les croisés, les
pages, les ménestrels de Tan 1300, les troupes de Turenne,
la noce paysanne de Sundgau, les pompiers dans leurs uni-
formes d'autrefois, et une foule d'autres groupes fort in-
téressants, plus de cent au total. A signaler, parmi les chars
allégoriques de l'industrie, ceux de l'Ecole de filature et
tissage, de l'Ecole de chimie, de la Mer Rouge (impressions),
de la Société de construction d'aéroplanes Aviatic, puis
tous les corps de métiers avec leurs chars respectifs.
Au cours de cet interminable défilé, plusieurs cérémo-
nies eurent lieu: la remise des clefs de Domach par le
maire de cette ville à celui de Mulhouse; discours de cir-
constance; exécution de morceaux de chant et de musique
par des masses chorales et des ensembles de fanfares;
inauguration d'une plaque commémorative ; signature à
l'Hôtel de Ville de Mulhouse, d'un document sur parche-
min rappelant la signification de la journée.
Pendant tout l'après-midi, quatre avions de la Société
Aviatic n'ont cessé d'évoluer au-dessus de la ville, survolant
le cortège et la foule, laissant tomber des milliers de
cartes postales illustrées.
Le soir et le lendemain, devaient avoir lieu des ré-
jouissances publiques sur le vaste emplacement de fê.te
(nouveau champ de foire de Mulhouse) où s'élevaient nom-
bre de baraques, boutiques, et tous les attributs des Ker-
messes. — Hélas! une pluie diluvienne vint troubler la
fête et supprimer une bonne partie du programme de ces
réjouissances. Lundi soir, cependant, il y eut de nouveau
quelques heures de répit dans ce déversement du ciel sur
la terre, et une foule compacte envahit le champ de foire.
Mais on pataugeait dans la boue jusqu'à la cheville, et
les forains n'y trouvèrent guère leur compte, pas plus que
les institutions de bienfaisance auxquelles devait aller le
bénéfice de ces attractions-
La fête du 7 juin n'en fut pas moins grandiose. Et elle
laissera un souvenir impérissable aux cent mille Mulhou-
siens et aux cent mille personnes venues du dehors pour
y assister.
H.-E. D.
Tii*-
Aux abonnés et Lecteurs
de la « REVUE D'ALSACE »
Tout vient à point à qui sait attendre- Vrai partout et
pour tous, ce proverbe va trouver son application dans la
Revue (f Alsace. Dans Tavant-propos de notre premier fas-
cicule, nous demandions un peu de crédit pour nous per-
mettre de continuer Tallure franchement alsacienne à la-
quelle oblige le titre de ce vieux périodique. Avec le pré-
sent numéro tombera à néant cette objection dont nous
avions l'intuition et que nous avons entendu sortir de la
bouche du curé doyen d'une petite ville voisine et annexée.
« La Revue d'Alsace, nous disait-il, sera plutôt belfortaine».
(( Erreur, Monsieur le Doyen, lui répondions nous; vous ne
tarderez pas à vous en convaincre vous-même ».
Aujourd'hui — plus tôt que nous le pensions — nous
sommes en mesure de réaliser notre promesse. En dehors
des lettres de Louis de Béer dont M. l'abbé Ingold a com-
mencé l'intéressante publication, nous pouvons offrir à nos
abonnés et lecteurs des articles non suspects de régiona-
lisme. La bataille de César et d'Arioviste a déjà fait couler
des flots d'encre, mais le dernier mot n'est pas dit M. Ober-
reiner se charge de raviver, en deux ou trois pages, cette
question toujours si passionnante par suite de l'ambiguité
des Commentaires, Ce sont ensuite les Origines de Vab-
baye d'Ebersmunster (Basse Alsace) que M. Anselme Lau-
gel traite avec son autorité et sa compétence habituelles,
sans oublier la suite des périodiques français et allemands
de 1913 dont MM. E. Bécourt et J. Joachim ont bien voulu
enrichir la Revue d^ Alsace.
Enfin, nous prévoyons dès à présent les Origines reli-
gieuses de r Alsace avec des documents inédits sur les Trois
Epis et les Souvenirs de Jean Louis Stolz-
La Revue telle que l'avait comprise J. Liblin, telle que
MM. A. Casser et A. Ingold l'ont continuée, la Revue a en-
core devant elle de beaux jours; plus d'un encore nous
saura gré de l'avoir fait revivre.
La Direction-
César a-Ml batta Arîoviste
en deYiors de la Séqaanle ?
A diverses reprises nous avons critiqué l'hypothèse émi-
se par feu Mgr. Gloeckler au sujet de l'emplacement du
champ de bataille où César a vaincu Arîoviste. L'argument
principal de sa thèse s'impose moins que jamais à notre
esprit avec cette évidence qui force l'adhésion.
Du fait qu'après sa victoire « César ramena son armée
en Séquanie pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver »,
faut-il, comme l'a cru Mgr. Gloeckler (1), conclure qu'm-
demment la bataille a été livrée hors de la Séquanie?
Le dernier chapitre du premier livre des Commentai-
res de César, invoqué par l'érudit historien, comporte deux
parties bien distinctes: l'une ayant exclusivement trait aux
événements qui suivirent la défaite d' Arîoviste (2), l'autre
résumant la conduite de César après ses deux campagnes
de Tannée 58-
En disant « qu'après avoir en un seul été terminé deux
guerres importantes, il mit, un peu plus tôt que l'exigeait
la saison, son armée en quartiers d'hiver chez les Se-
quanes », César n'a nullement eu l'intention de faire en-
tendre qu'il avait fait ces deux campagnes en dehors de la
Séquanie. C'est forcer le texte que de le sous-entendre.
Assurément, c'est hors Séquanie que César a vaincu
les Helvètes, mais on ne saurait en conclure qu'il a égale-
ment vaincu les Suèves hors Séquanie. Du reste, autre
chose est la bataille, autre chose la poursuite de l'ennemi,
qui ne s'arrête pas forcément sur le territoire même où a
été livrée la bataille, autre chose encore Thivernage.
Comme l'a fort bien montré M. Camille Jullian (3), on
1) Cfr. Revue d'Alsace, 1905, p. 549, etc.
2) Jusque : « Caesar, una aestate...
3) Cfr. Histoire de la Gaule, Paris, Hachette, 1909, III
p. 242, etc.
CÉSAR A-T-IL BATTU ARIOVISTE 197
aurait pu s'attendre à ce que César ramenât ses troupes sur
les bords du Rhône et, de fait, V « ordre d'hivernage en
pays ami était», somme toute, «un double coup d'Etat»:
ce séjour entraînait, en effet, pour les Séquanes (l) « l'ap-
parence de la servitude » et par ailleurs César « se débar-
rassait de la tutelle du sénat ».
Parlant de l'hivernage de ses troupes, il avait donc en
vue non le passé, mais l'avenir. Il s'agissait du reste de ré-
tablir au plus tôt à Rome son influence, qui avait bien fléchi
pendant qu'il guerroyait dans les Gaules. En lisant Plu-
tarque, on voit fort bien que César avait hâte de se rendre
à Rome, « après avoir laissé, dit l'historien grec, ses forces
chez les Séquanes » (2). Le terme dont se sert Plutarque
n'autorise pas la version: il ramena ses troupes en Sé-
quanie.
D'ailleurs, l'expression in hiberna deduxit est encore
employée au VIII* livre des Commentaires ch. 46, où cer-
tainement elle ne peut signifier que :. « il mit l'armée en
quartiers d'hiver », et non il la ramena. Quant au terme
deduxity il est employé dans le sens amena dans plus d'un
passage des Commentaires (3).
Mgr. Gloeckler n'ayant cessé d'estimer que la conclu-
sion qu'il a tirée de la façon dont César parle de l'hivernage
de ses troupes s'imposait de toute évidence, il importe d'es-
sayer de comprendre pourquoi, malgré toutes nos objec-
tions, il est resté inébranlable.
Si son esprit a si fortement adhéré au jugement qu'il
a porté, c'est assurément qu'à ses yeux il n'y avait là rien
d'obscur. Mais cet éclair de l'évidence qui a jailli en son
esprit, nous avons beau l'appeler de tous nos vœux: nous
ne voyons pas, en l'espèce, briller la lumière de l'évidence ;
notre assentiment n'a cessé d'éprouver de l'hésitation.
1) César n*a pas précisé davantage. Si Ton admet avec M.
Jullian que le quartier général fut sans doute à Besançon, le
terme de deduxit s'explique fort bien. II y avait une assez longue
distance à franchir du Rhin à Besançon.
5) Cfr. Vie de César, XX, 1.
3) Cfr. Commentaires, II, 10 : <« ad eam sententiam... Haec
...ratio eos deduxit » ; etc.
198 REVUE D'ALSACE
Il faut croire qu'au lieu d'avoir été déterminé à affir-
mer par une certaine lumière contraignante intrinsèque
au texte, l'esprit de Mgr. Gloeckler a contribué lui-même à
reproduire cet éclat auquel son assentiment a cédé.
L'évidence à laquelle il a fait appel s'est donc mélan-
gée en fait d'éléments subjectifs. Son jugement reposait
sur des mobiles personnels: l'activité de son esprit est
entrée pour une grande part dans la constitution des rai-
sons qui ont emporté son assentiment.
Cet esprit perspicace n'a pas douté un instant qu'il se
conformât aux strictes indications de l'évidence. Il a cru
voir; sa certitude a été déterminée par une évidence illu-
soire. Ce que Mgr. Gloeckler a pris pour l'évidence n'en
était qu'un semblant; il a arrêté trop tôt son examen. Voilà
pourquoi l'évidence qu'il invoque n'est qu'une contrefaçon
de l'évidence objective; voilà pourquoi il faut se garder
de placer sa foi dans une application quasi mécanique du
critérium de l'évidence.
On voudra bien excuser ces considérations plus ou
moins philosophiques. Aussi bien, comme l'a dit avec rai-
son M. C. Jullian, il n'y a point en histoire de question inu-
tile; quelque soit le sujet traité, l'érudit fait œuvre d'his-
torien (l).
Pâlir sur l'emplacement de la victoire de César sur
Arioviste (2) est aussi estimable que faire la synthèse d'une
époque comme le XVI !• siècle. L'histoire intégrale n'est
d'ailleurs pas l'apanage des historiens d'outre-Rhin. Pourvu
que l'on fasse œuvre de vérité, on aura toujours bien mérité
de l'histoire.
C. OBERREINER.
1) Cfr. Annales politiques et littéraires, 2 novembre 1913.
M. Jullian avait déjà dans la Revue historique appliqué ce prin-
cipe à Tœuvre de M. Frédéric Masson.
2) Signalons en passant une erreur qui se trouve sur la
carte, gravée par Erhard frères, dans la 10* édition des Com-
mentaires de M. Boue (Paris, de Gigord, 1912) : Cernay y figure
sur riU, bien au nord de Mulhouse (!).
L.ouis de B El El R
Gouverneur de Bénévent
à sa famille (suite)
i*«^
3.
PariSy le 8 brumaire 6 (dimanche)
(29 octobre 1797.)
Promettre est un et tenir est un autre, a dit La Fon-
taine, et je l'éprouve en ce moment. Albert vint il y a 8
jours comme je vous récrivis mardi; il me défendit d'aller
chez Reubell avant de l'avoir revu. « Vous ne me trouverez
pas à Madrid (sa campagne), car je n'y suis pas sûr un
seul jour d'y pouvoir rester: je reviendrai,» me dit-il, et
il n'est pas encore revenu. Les plaisirs ici sont coûteux, je
ne veux ni ne peux en trop user; on ne peut pas tout voir
indifféremment chaque jour, et je m'ennuyais à la mort
quand avant-hier je m'abonnai moyennant 3 l. pour un
mois à un cabinet de lecture dont j'ai pris chez moi la
Bibliothèque de l'homme public par Condorcet et j'étudie-
Je fais de nombreux extraits. (Cet ouvrage en 21 vol. est
rare). J'emploie mon temps à m'instruire en attendant que
je puisse remplir le but de mon voyage qui d'après ce que
je vois ne peut pas être en partie celui de m'instruirç.
Lassé de ne pouvoir m'acquitter de ma commission par
la faute de ceux sur qui je croyais pouvoir compter, j'écri-
vis à Reubell vendredi; je suis encore à attendre sa ré-
ponse. Je lui annonçai que j'étais chargé de lettres pour
lui, que celle de son beau frère (l) contenait peut-être des
choses qui l'intéresseraient et que ce dernier motif me
faisait hasarder de lui demander l'heure où je pourrai le
voir quoique je le susse bien occupé dans ce moment par
l'heureux événement de la paix etc., etc. Je fus court et
je fis aussi bien que je pus: cela passait. Je conçois qu'il
ne peut me faire répondre tout de suite puisqu'ils sont sur-
1) Rapinat.
200 REVUE D'ALSACE
chargés d'affaires; mais s'il ne le faisait pas du tout, je
recommencerais; je mettrais une corde plus haute. Vous
pouvez comptez que, si je ne réussis pas, il n'y aura pas
de ma faute. Je suis plein d'espoir pourtant. Acheronta
movebo. (1) Je mettrai Dieu et le diable du jeu et il faudra
que cela marche-
Je mange depuis lundi avec les Représentants qui
m'ont fort bien reçu. Il y a Gamier de Saintes, Talot,
Gauthier du Calvados, — le plus honnête homme que j'aie
encore vu, — Cavaignac, Pflieger et Dubois du Haut-
Rhin. Jeudi quand on eut appris la nouvelle de la paix»
Pflieger fit chercher des huîtres, du Bourgogne, du Chablis
etc., et nous régala: tous étaient plein de joie. Il faisait
beau temps, ce qui est rare à Paris, et ce qui ajoute beau-
coup à la bonne humeur des habitants. Je vous aurais ins-
truit de cette heureuse nouvelle si ma lettre eut pu partir
de suite, mais comme la poste ne partait que le surlende-
main, la nouvelle vous parvenait plus tôt par les Feuilles.
J'ai tant de raisons de me réjouir de cet événement qu'il ne
contribue pas peu à me faire trouver supportable cette
ville de boue et de cochonnerie, où je n'ai encore rien
touché qui fut propre. Je me rencontrai mercredi avec Ca-
simir et le Souffleur (2) à la municipalité rue d'Antin où
je gardais le mulet depuis deux heures avec bien d'autres-
Nous irons voir le Musée ensemble, ce qui est pour mof
un avantage très grand.
Les lettres de Metzger ne portent pas d'autre adresse
que de celle qu'on met aux lettres pour Ribeauvillé- (3)
Je me tue à m'in former du logement des personnes sans
rien apprendre- Il faudra pourtant bien que je l'apprenne.
1) Le vers entier de Virgile que cite L. de Béer est: Flectere
si nequeo Superos, Acheronta movebo,
â) Casimir, comme ron sait, est le nom sous lequel est
connu le peintre colmarien J.J. KarpfT. Je ne sais qui est désigné
par de Béer sous le nom de Souffleur, qui est aussi un nom de
guerre, comme on le verra plus bas.
:t) Sur les relations de L. de Béer et de tous les siens avec
le représentant du peuple colmarien Metzger, cff. le premier ar-
ticle de la Revue catholique cité plus haut.
LOUIS DE BEER 201
Thevenin me tourmente: je dois faire venir mon violon,
jouer 4 heures du jour avec lui, les leçons de l'amitié me
profiteront mieux que les autres et il faudrait que vous
fussiez bien riche pour payer un maître ici. Si je restais à
Paris, cela pourrait bien se faire et je vous prierais de
m'envoyer ma racle; mais ce pavé est trop cher pour qui
n'y gagne rien.
On va créer un ministre des Domaines nationaux qui
aura peut-être encore l'Instruction publique et le commerce
et surtout les Eaux et forêts. Je ne désespère pas d'être
bien reçu chez le cinquième du centre dispensateur (1);
nous verrons.
Mon chauffage me revient à 2 louis. Le poêle et le
tuyau seuls coûtent 18 francs que j'en tirerai pourtant en
partant Le bois coûte 30 frs. avec le transport et le sciage
La seule chose au dessus du commun qu'il y ait ici^
c'est ropéra. Jamais je ne vis rien de plus parfait ni n'en-
tendis de musique pareille: je fus transporté mercredi der-
nier Les danses sont magnifiques. On ne pense pas à la
Révolution en voyant tant de magnificense et l'on conçoit
combien la paix fera fleurir les arts si la liberté sait les
préserver à ce point de l'effet que devrait faire sur eux
l'orage auquel nous venons d'échapper.
Le Musée d'histoire naturelle et le Jardin des Plantes
sont bien ordonnés. Le premier ne me plaît pas; ces collec-
tions mortes ne sont pas mon affaire, et si j'en avais une pe-
tite bien choisie, je l'arrangerais encore mieux qu'on n'a fait
de celle-ci; car je ferais voir partout une application utile.
La bibliothèque d'histoire naturelle est très riche et pré-
cieuse, mais c'est le repas de Midas (2) pour nous autres
étrangers. M. Lucas un des conservateurs m'a comblé d'hon-
nêtetés. l\ m'a montré le cabinet du Stadhouder qu'on ne
montre encore à personne, et sans carte je peux venir
quand il me plaît. C'est l'homme qu'il faut pour une place
I) Reubell.
2i Qui faillit mourir de faim, car tout ce qu*il touchait était
changé en or.
202 REVUE D'ALSACE
dont Tessence des devoirs est la complaisance. Il est très
savant.
La Bibliothèque Nationale, rue Richelieu, est immense-
Mais elle ne m'a pas paru ce que je m'en promettais. Il
n'y a pas plus d'ordre qu'à la nôtre de Colmar (1). Elle est
ouverte tous les jours et on vous donne tous les livres que
vous demandez depuis 10 heures jusqu'à 2. Mais cet inter-
valle est trop court pour celui qui vient pour autre chose
que de simples recherches d'érudition.
Les cabinets littéraires très multipliés ici sont des foyers
d'instruction plus véritables que ces encombrements de
livres, car ils répandent les lumières et les bibliothèques
les concentrent dans un petit nombre d'hommes supérieurs
qui ne sont pas la nation-
Je vous conseille de presser M. Chauffour (2) de faire
signifier l'acte de notre partie adverse. C'est le moment.
Il serait bon que vous allassiez maintenant fixer un peu la
justice très précaire des corruptibles juges dont le sort nous
fait dépendre.
Mon cher papa, parlez-moi un peu de vous et de tous
ceux qui me sont chers- Je suis tout seul ici et votre sou-
venir me sert de société; je n'en cherche point d'autre à
moins que votre intérêt ne me le commande.
Mille choses à la famille: j'y compte Parade. Adieu
mon cher papa.
Louis.
Je réserve à Charles une lettre immense qui contien-
dra des détails sur tout ce que je vois et que j'ai vu- Le
port étant coûteux et une grande lettre n'étant pas plus
chère qu'une petite, cela vaudra mieux en une fois et bien.
Voudriez-vous en attendant lui communiquer celles que
je vous adresse.
Postscriptum notabilissinum. Dimanche à 5 h. du soir.
1) L. de Béer peut avec raison dire notre bibliothèque de
Colmar. Tout jeune encore, en 1795, il en avait été, avec son
frère Charles, nommé bibliothécaire-adjoint.
2) L*avocat de Colmar, que G. de Béer avait chargé de ses
intérêts.
LOUIS DE BEER 203
Je suis, mon cher papa, au comble de la joie. Dans ce
moment on vient de m'apporter à table une lettre timbrée:
Directoire exécutif. Je Touvre et je trouve écrit de la main
de Reubell en marge de ma lettre: Le citoyen Béer peut
avec cette lettre demander tous les jours après moi (1)
au D. E. entre midi et une heure- Je le verrai avec plaisir,
Reubell
J'y volerai demain. Me voilà de Thumeur la plus noire
venu à une joie d'enfant Convenez que, placé comme je
l'étais, seul à Paris, berné par le second Souffleur Albert»
dépensant mon argent pour faire moins que chez moi,
j'avais une raison bien forte pour être triste. Je m'ennuyais,
moi qui ne peux vivre sans occupation, qui m'en fais de tout
et qui n'en trouvais aucune dans cette ville désolante. Si
j'ai du succès comme je l'espère j'en deviendrai fou. Au-
jourd'hui chez Thevenin je comparais Paris et son séjour
au tabac à fumer. Il fait vomir au commencement et puis
on ne peut le quitter.
Je laisse subsister ma lettre telle qu'elle est; vous y
pouvez voir que je ne suis pas heureux quand je ne peux
vous être utile.
Adieu, maintenant je vous mange de baisers tous tant
que vous êtes. Je ne me. fierai plus à Souffleur secunduSy
mais à mon esprit familier, cela vaut mieux.
4.
(A Parade).
\0 Brumaire 6. (31 oct. 1797)
Voulez- vous dire à papa que quand je pus saisir un
moment favorable, je parlai à Rubell de notre affaire. Je
n'ai point vu la lettre de Rapinat dont j'étais porteur, je ne
sais s'il y faisait mention de l'objet de mon voyage. Mais
le Directeur quoiqu'il l'eut lue, me dit : « Mais mon cher,
je ne sais pas pourquoi vous venez, ni qu'elle est votre
1) Ce brave Reubell ne cesse jamais de parler alsacien plu-
tôt que français. Béer a une meilleure langue.
204 REVUE D'ALSACE
affaire. » Je m'expliquai, a Cela n'est pas du ressort du
Directoire, reprit-il. Cela regarde le liquidateur. » Je pro-
nonçai encore quelques mots, il me comprit, mais on l'ap-
pela et il fallut montrer au Directoire- Je verrai demain. Je
prie très fort mon père de ne pas encore parler à Rapinat;
conformément à l'invitation de ce dernier je m'adresserai"
directement à lui pour avoir des conseils-
Pas beaucoup de nouveau. Buonaparte ira lui-même
porter le traité de paix avec l'Empereur à Rastadt et y
présider notre députation au Congrès (1). Desaix est en
attendant son lieutenant près l'armée d'Angleterre.
Les spectacles sont vides ici quoique bien beaux en par-
tie. Les bals recommencent. Vous devez connaître Paris,
mais peut-être la corruption n'y était-elle pas de votre
temps au point où elle est aujourd'hui. D'ordinaire même
les brigands et les courtisanes les plus effrontées ont une
morale à eux, une espèce telle qu'elle au moins. Il n'en
existe plus et jusqu'à l'ombre des vertus domestiques est
disparue- Les gentlemens d'Angleterre valent mieux que
les agioteurs du Palais-Royal. Quand je dis corruption,
comprenez bien que celle des accrocheuses est le moindre
Jugez! Je ne suis, certes, pas un saint homme en aucune
manière ; mais avec ma façon de penser, c'est pour moi une
école de Platon que Paris- Cela me révolte.
Ah ! mon ami, comme la musique est belle ici ! C'est la
seule chose qui m'enchante; mais tout de bon je suis quel-
quefois fou de plaisir.
Adieu donc, en voilà pour ce soir, pourvu que vous en
sortiez. Je vous embrasse bien de tout mon cœur.
Louis BEER. (1)
1) De fait, comme Ton sait, Bonaparte n*alla pas à Rastadt.
Il sera question plus bas de ce Congrès où figurèrent plusieurs
alsaciens.
2) Pendant et depuis la Révolution, les de Béer ne por-
tèrent plus le particule, qu'ils ne reprirent que sous la Res-
tauration.
LOUIS DE BEER 205
5.
Paris, le 21 hrumaire 6.
(10 novembre 1797.)
On m*a remis votre lettre, mon cher papa, hier au soir*
quand je rentrai de chez Trost (1) où j'avais dîné après
lui avoir fait ma première visite avant-hier jeudi. Je n'ai
pas besoin de vous dire combien vos nouvelles me rendent
content; cela s'entend.
Parade vous aura dit que j'ai été au Luxembourg (2) et
comment on m'y a reçu, de même que la question relative
à la pétition dont j'étais porteur. Voyant que le Directoire
n'avait pas à s'occuper de cela, mes soins se portèrent à
trouver quelqu'un qui put me guider dans le labyrinte fi-
nancier de la place Vendôme où est le liquidateur. Le
souffleur secundus m'indiqua un homme sûr à qui je pour-
rais tout confier. Cet homme vint me trouver. Nous fûmes
chez M. de Normandie, le liquidateur général. Il nous dit
qu'il n'était chargé que de la dette publique (grand livre)
où sont encore comprises les dettes des communes et des
tribunaux. Quant aux créances sur les Emigrés, elles doi-
vent être liquidées par le bureau des Emigrés de l'adminis-
tration du département. Je partis, mais ne me fiant pas à
la réponse que j'avais reçue, je priai Bazaine (3), mon
homme, de faire venir chez lui un de ses très bons amis,
un habile avocat, qui ayant perdu son état depuis la Ré-
volution, se fit employer dans cette partie et est chargé du
matériel de la liquidation tandis que Normandie ne signe
que de confiance et distribue la besogne à ses bureaux.
Hier j'allai chez Bazaine; je trouvai l'avocat Sa réponse
fut la même que celle du liquidateur. « En attendant, me
dit-il, vous ne risquez rien d'avoir retiré vos papiers; votre
dépôt est enregistré et rien ne presse pour remettre les
pièces- Attendez le Congrès de Rastadt. Si le Prince des
Deux-Ponts est dédommagé de la perte de ses domaines
1) Je ne sais quel peut être ce personnage.
2) Où siégeait le Directoire.
:h Peut-être un ancêtre du traître de Metz.
I
206 REVUE D'ALSACE
particuliers, c'est à lui que vous aurez à vous adresser; si,
au contraire, il ne Test pas, votre liquidation se fera à notre
administration et vous serez dans la catégorie de ceux qui
à la première rentrée des fonds seront payés. Chez nous
vous n'auriez pu qu'être porté sur le Grand livre, ce qui
n'est pas agréable. »
Je m'informai encore à l'administration du département
de la Seine et j'y trouvai effectivement plusieurs per-
sonnes occupées de ce travail qui est très considérable, vu
les dettes des princes du sang. Il y a au bureau des Emi-
grés autant de chefs de liquidation que de lettres de l'al-
phabet Bien du monde a déjà ses créances liquidées et at-
tend des fonds qu'amènera la paix pour être payés.
J'ai déjà écrit à Rapinat; je joins une seconde pour lui
à celle-ci, que je vous prie de lui faire parvenir. N'y allez
pas vous-même, ou en y allant, ne lui en parlez pas beau-
coup ou point; vous l'embarrasseriez, et avant mon départ
il me pria de m'adresser toujours à lui et non à vous de
peur de vous inquiéter. Réglez, s'il vous plaît, votre con-
versation sur cet avis. Je me charge de la besogne et je
vous prie de me laisser faire entièrement. Ne doutez pas
que je ne fasse tout ce qui est nécessaire. Je veux me faire
ce mérite auprès de vous.
Je suis bien sensible, mon cher papa, à la permission
que vous me donnez de rester ici. Je ne fais à vrai dire que
commencer à me reconnaître, à trouver toutes les sources
d'instruction que recèle Paris. Mais cela vous coûtera trop.
A moins de 2000 francs par an on est mal à son aise, quoi-
qu'on se restreigne autant que possible. (1) Le petit service,
le blanchissage, les cours même que l'on veut fréquenter
et quelques autres objets, coûtent plus en proportion que
la couche et la table. Si après cet aveu qui ne flatte pas
mon intérêt, vous maintenez votre résolution, je serai char-
mé de pouvoir rester. Mais que cela ne vous gêne pas;
sans cela je retournerai dans un mois, 6 semaines. Je pas-
1) De fait Louis de Béer devait rester à Paris dix mois et
il y dépensa, avec les frais de voyage, 3109 francs, comme le
nota soigneusemnt son père.
LOUIS DE BEER 207
serai l'hiver chez vous et m'en irai en Allemagne quelque
part où je puisse m'instruire sans vous incommoder.
Je ferai mon possible pour Charles. Je crois que pour
le commencement, si je parviens à le faire entrer à quel-
que part, il faudra aussi travailler gratuitement; mais c'est
le moyen de se faire distinguer et avancer, et les choses
une fois en ordre, le gouvernement en fonds, on l'em-
ploiera. J'espère pouvoir le faire entrer dans la quatrième
division du ministère de l'intérieur, l'instruction pub^ue.
C'est là que Charles sera capable de briller même, après
un séjour bien employé d'une année ou deux à Paris.
Je n'ai pas encore pu voir Monnet (1); mais je vous
assure que je n'y manquerai pas; mon propre intérêt le
commande. J'irai porter à Trost votre lettre- S'il est possi-
ble de vous défaire de votre vin de paille de façon ou d'au-
tre d'une manière sûre, je le ferai. (2)
Je viens de la rue de Grenelle; je vous ai abonné jus-
qu'au dernier pluviôse, votre abonnement finissant avec ce
mois; j'ai recommandé l'exactitude et acquitté le droit de
timbre pour les feuilles déjà reçues depuis la loi; le tout
avec 13 f. 10 c
Je suis retourné depuis au Luxembourg deux fois. J'en-
tre, je me mets à causer à la cheminée dans la deuxième
antichambre, qui est aussi le salon de visite, avec les per-
sonnes qui s'y trouvent» et quand quelqu'un des maîtres de
la maison vient je leur parle une heure au moins selon le
moment et m'en vais. J'irai dîner là un de ces jours. Il ne
faut pas se laisser oublier.
Bien loin d'être mal avec mon compagnon de voyage, (3)
je suis dans ses bonnes grâces. Je me joue de lui en lui
faisant des projets de culture de rhubarbe, de pastel, de ta-
bac etc.. Il happe cela comme du miel et me vénère comme
un Albert-le Grand weiland Bischoff von Regensburg. (4)
1) Serait-ce le fameux maire révolutionnaire de Strasbourg
dont il est question ici?
2) Le vin de paille d'Alsace était, et est encore, mais moins >
qu'autrefois, un produit très apprécié et très recherché.
3) Albert, on s'en souvient.
4) Qui fut évêque de Ratisbonne.
208 REVUE D'ALSACE
J*ai remis mes lettres à Thôtel de Suède. M. Gambs (1)
m'a fort bien reçu: il a une aimable femme qui touche du
clavecin et que j'accompagne parfois. J'ai été là trois ou
quatre fois déjà, et chaque fois on m'invite de revenir bien-
tôt. Mais on voudrait' me faire faire connaissance avec des
commerçants colmariens et strasbourgeois établis ici, avec
cette hautaine canaille à écus qui me tue et m'ennuie, et
j'esquive ces offres de service.
Dites à Charles que Haussmann de Wiirtzbourg, un mu-
sicien distingué, l'ancien maître des filles de Grétry, me
conduira chez ce dernier au premier. Charles aura de moi
une lettre aussitôt que je pourrai lui parler de beaucoup,
dans laquelle je lui indiquerai les études à faire pour se
rendre propre au travail que j'espère lui faire trouver ici.
Il est plaisant que Souff. Il (2) me fasse dîner chez lui
en lettre, tandisque je n'ai pas digéré une mie de pain man-
gée dans sa maison.
Trost et sa femme qui est très jolie m'accablent d'hon-
nêtetés. Cette dernière a bon ton aussi longtemps qu'elle
ne parle pas. Elle me semble avoir fait des siennes.
Adieu, mon cher papa. Embrassez bien pour moi la
bonne maman, mes sœurs, Charles et Parade. J'attends le
moment de reparler de lui. Portez-vous bien pour ma tran-
quillité.
Louis.
Dès demain je commencerai à travailler pour Rosé (3);
j'ai déjà parlé. J'irai au Ministère de la Police générale
s*il est nécessaire.
Au cas que je puisse rester ici j'accepte l'envoi de mon
violon; je ne demande pas d'autre linge, j'en ai de reste-
J'ai quelques gilets, une culotte bleue; si cela entre dans la
caisse de mon violon, joignez-la. Sine qua, non. Je suis
1) Sans doute quelque descendant des jurisconsultes stras-
bourgeois de ce nom.
ât Souffleur secundus : on se rappelle que c'est le nom que
Béer donne à Albert.
^) Médecin à Ribeauvillé et ami de la famille de Béer. Je ne
sais quelle est Taifaire dont il avait chargé L. de Béer.
LOUIS DE BEER 209
pourvu pour l'hiver. N'oubliez pas ma sourdine; point de
musique. C'est par la diligence d'Ortlieb à Colmar.
6.
(A son frère Charles)
Paris, 24 brumaire 6
(14 novembre 1797.)
Mon cher Charles, je t'avais écrit une lettre énorme où
je bavardais, mais cela ne disait rien de nouveau et je la
supprime.
Tu verras au printemps prochain mieux que je ne dé-
crierais. Ainsi pst. En tous cas mes notes t'instruiront assez
et elles sont faites avec plus de soin qu'on n'en met à une
lettre.
J'ai dit à papa que je tâcherais de te mettre à la 5® divi-
sion du ministère de l'intérieur sous Guignené (1): j'espère
réussir; je pense que tu m'approuveras. Sinon tu m'écriras
franchement ta façon de penser et j'agirai en conséquence.
L'un coûtera autant de peine que l'autre.
Cette division s'occupe des Ecoles centrales; relie donc
l'histoire de l'Instruction publique depuis la Révolution dans
la Décade; lis tout ce qui a, dans nos livres, rapport à cet
objet et fais t'en une idée. 2.) Ecoles primaires, la même
préparation. 3.) Ecole polytechnique, de Santé, Collège de
France, Ecole de Liancourt, Institut national des boursiers
de l'égalité, Etablissement des nouvelles mesures; tout cela
a son centre d'administration ici. Tu concevras en rema-
niant la Décade et le Magasin encyclopédique comment se
font les correspondances, leurs sujets, les voies suivies pour
l'encouragement et soutien de ces établissements. Le reste
c'est la pratique qui le donne. Mais il faut préparer quel-
ques connaissances.
En fait de Beaux-Arts on a les Conservatoires de Mu-
sées pour correspondants ainsi que l'Académie de Rome
(Sunée (2) directeur). On s'occupe des prix, des nouveaux
1) Qui fut directeur général de rinstruction publique de
1795 à 1797.
2) Un peintre, bien oublié aujourd'hui.
210 REVUE B'ALSACE
établissements. Il faut reprendre l'histoire de la peinture
et des peintres, surtout la première en France. Tu te for-
meras une idée de Tarchîtecture pour en pouvoir jaser du
moins. Car quoique tout cela ne parviendra que divisé aux
commis, on est embarassé mille fois en l'ignorant et Ta-
mour-propre ne veut pas qu'on demande.
Tu trouveras chez moi le catalogue raisonné des objets
du Muséum des monuments français aux ci-devant Petits-
Augustins où je ne manque pas d'aller tous les tridis et
sextidis (1). Les chefs d'œuvres des Ponce, des Savarin, des
Coisevox, des Tuby, Marsy, Houdon, Lemoine, Falconnet
etc., etc. tout est là. Je jouis infiniment dans cet endroit.
On a encore le Muséum d'histoire naturelle* Cela ne
sera pas ton affaire, et en cas qu'oui tu en as une idée;
cela sera mieux quand je pourrai t'y mener.
Item, Conservatoire de musique aux Menus, rue Ber-
gère, règlement, inspection, correspondance. Cultive la mu-
sique, lis les articles des journaux.
Item, Conseil de Conservation des objets des sciences
et arts; correspondance, cela n'est plus rien.
Bibliothèques, conservateurs, correspondance. Il faut un
peu de bibliographie, arrangement des livres, conservation,
prix... etc.. une idée.
Théâtres. Lis soigneusement les réflexions de Lache-
baussière (L. C.) (2) dans la décade. Les ministres tiennent
fort à ses décisions; c'est l'ami de Guigené.
Fêtes nationales, procès-verbaux des départements; ré-
sumés à faire, correspondance, une idée de cela. Il faut
lire les journaux, bouquiner.
Voilà, mon cher Charles, les attributions de cette Divi-
sion. Il y a pour chaque partie un et plusieurs bureaux. Mais
les sciences sont liées, tu le sais, et pour bien connaître
l'une il faut avoir une teinture, une idée des autres. Je ferai
mon possible pour réussir. C'est du bon pour toi.
Il n'y a pas de mal avec tout cela que tu fasses quelque
chose en affaires pour la famille. Cela accoutume à l'at-
1) 3* et 6* jour de la décade républicaine.
2) Auteur dramatique célèbre à Tépoque.
LOUIS DE BEER 211
mosphère des bureaux et ne te figure pas que ceux où s'ad-
ministrent les Sciences vaillent mieux que ceux des no-
taires. Ce n*est qu'avec une peine inouïe qu'on sort de la
crasse des commis machines; il faut être rompu à la méca-
nique des bureaux. Pro notitia, cela est essentiel.
Tu sais à présent de quoi il s'agit. Je ne saurais te dire
comment tu travailleras. D'abord cela sera gratis; en tra-
vaillant on se fait distinguer et on t'emploie. Mais défais-
toi un peu de ta timidité, car en s'en corrigeant ici, le pas
est brusque, ou bien elle mène à être complaisant pour la
canaille buraliste qui est vraiment une peste.
Je vais à la Bibliothèque nationale souvent. J'y lis les
ouvrages rares et j'en fais des extraits. Cela est immense,
commode et excellent.
La plupart des cours sont bien à la française ; on en ap-
prend, autant dans un livre-
Excuse-moi auprès de Kohler, s'il savait comme on est
forcé de perdre du temps ici, et comme on est bien aise de
reposer par un instant de lecture une tête fatiguée de
bruit, d'ennui, de jouissances, d'idées, une mémoire sur-
chargée, une main fatiguée d'écrire, il ne m'en voudrait
pas.
Huzard m'a parfaitement reçu; je déjeune parfois chez
lui. Tout le monde est prêt à rendre à chacun la justice qui
lui est due... On mange son argent, et pour se placer rien
du tout. L'argent, l'argent, l'argent... (1)
Je ne digère point le vin de ce pays et je n'en bois que
très peu et trempé. De même la marinade me fait un mal
diabolique; je n'en viens pas à bout et je la laisse. Une
chose insupportable, c'est qu'on ne mange pas de légumes
ici quoiqu'ils soient délicieux. Toujours de la viande. Cela
dérange pour peu qu'on ne soit pas frugal, à moins qu'on
n'y soit fait.
J'écris mes observations sous une enveloppe: Agricul-
ture, morale, histoire, romans, peinture, extraits, et ipso
facto pêle-mêle sans titres, par petits articles divisés sim-
1) Suivent une poésie allemande et quelques lignes insigni-
fiantes en latin de cuisine, dont nous faisons grâce au lecteur.
212 REVUE D'ALSACE
plement par un — , cela n'est pas mal. C'est un beau désor-
dre! Le plâtre, le fumier, la Sainte-Famille de Raphaël,
le passé, le Corrège, St. Jérôme, les groseilles, la boue...
etc....
Le fils de Dupaty (1) était corédacteur de cet affreux
Journal du déjeuner (2) ; il cherche une autre rédaction dans
le sens du gouvernement. C'est une vertu sublime, dit-il, de
penser d'une façon et d'écrire de l'autre, de contenir ses
idées, ses sentiments usque veniat tempus. Ce coquin est
plein d'esprit, mais moyennant de Targent il écrirait le
Journal des hommes libres comme la Quotidienne.
Il faut malgré les études que je te recommande, ne pas
manquer de sortir beaucoup, de voir du monde; il faut, non
pas te révolutionner, mais apprendre à retourner la tête
plus souvent, à voir en même temps six objets, à être un
peu remuant. Je souffre tous les jours de mon sang pesant
avec ces Français qui à 60 ans ont encore un sang vif et
délayé qui coule comme du mercure- Mais avec de la peine,
de ma pesanteur il ne me restera plus que de l'aplomb, et
cela n'est pas à rejeter, surtout ici.
Adieu, mon cher Charles, good realth !
Louis.
7.
Paris, le 15 frimaire 6
(5 décembre 1797-)
Je rougirais de mon long silence, mon cher papa, et de
n'avoir pas répondu plus tôt à vos deux lettres, si ce n'avait
été que je voulais faire vos commissions avant de vous
écrire.
1.) Vous avez oublié, quant à ce qui est de nos prêts
à la Nation* de me donner l'adresse du citoyen Dubois qui
faisait jusqu'ici cette besogne pour nous et qui s'en ac-
quitte très mal puisque vous ne recevez rien et que les in-
1) Le célèbre magistrat, ou son frère le sculpteur.
2) Sur ce journal et ceux dont il va être question, on con-
sultera la grande Histoire politique et littéraire de la France
publiée en 1861. (8 vol. in 8".)
LOUIS DE BEER 213
térêts de Tan 4 sont acquittés; à la vérité les 2/3 en bons,
mais enfin !
2.) Je me suis informé au sujet des prétendus à droite
et à gauche. La petite poste est si irrégulière que je n'ai
reçu qu'aujourd'hui relativement à M. Mathis une lettre
du représentant Piette, des Ardennes, qui était datée du 8
de ce mois. Quant à Parade j'ai reçu quelque chose du
représentant Maleville et j'attends une lettre du citoyen
Meynard qui est de Ribérac même. (1) Je joins en attendant
les copies de tout ce que j'ai écrit et eu pour réponse. Vous
m'y trouverez pseudonyme, et j'en ai bien ri, mais je crai-
gnais que les perquisitions ne parvinssent aux personnes
intéressées et je le voulais éviter. Vous approuverez cela.
3) Rapinat m'a écrit également et j'ai suivi son con-
seil; mais on me traîne horriblement. Dans 3 ou 4 jours,
ce M. de Normandie mettra enfin le renvoi à notre adminis-
trateur et je vous enverrai cela. Vous verrez comme j'ai
bâclé une pétition au Liquidateur, en faisant usage des
pièces diverses que j'ai en main. Je vous instruirai dans
ma première de la conduite qu'il vous faudra tenir. Cela
aboutira à me faire r'avoir la chose faite pour soigner le
paiement à la Trésorerie.
4.) J'ai été le lendemain de la réception de votre lettre
rue du Temple; mais M. Duperreux ne s'était arrêté que
quinze jours ici et était reparti depuis le 27 brumaire.
5.) J'ai pris mes mesures de façon que Mme Montri-
chard pourra toujours être à mes yeux une femme aimable,
même en me payant de silence. Le tort rejaillira sur elle,
sans qu'elle y perde de l'argent, ni moi non plus- Je m'ap-
plaudis de ma prudence; car depuis 3 semaines que ma
lettre est partie, on ne me répond pas.
6.) Vous m'avez ordonné dans votre avant-dernière de
prendre des arrangements pour l'Encyclopédie. J'ai effec-
tivement retiré la 63* livraison qui vient de paraître et qui
revient à 41 1. 10 s. La philosophie est terminée, le 2« et
1) L'endroit natal de Parade sur lequel les de Béer vou-
laient achever de se renseigner avant de l'admettre dans leur
famille.
214 REVUE D'ALSACE
3' volume de chimie et 1 volume de planches de botanique
contenant une centurie, parfaitement exécuées. J'ai récla-
mé les 300 1- en assignats (qui peuvent faire 12 à 15 1.) que
j'avais envoyées il y a deux ans; peut-être obtiendrai-je
quelque chose.
7.) Mes consultations et l'emploi que j'ai fait d'un
homme d'affaires pour me guider dans ce labyrinthe de la
Liquidation générale me reviendront approchant à un louis.
Cet homme est très honnête; il me sera infiniment utile
pour la sollicitation des paiements et il faut se le rendre
dévoué, surtout au commencement. Quant il vient me trou-
ver, je lui fais prendre du café avec moi.
8.) J'aurai soin, comme vous le voulez, de prolonger
votre abonnement de 3 mois à la Clef du cabinet Cela vous
mènera à la fin de floréal. Je recommanderai plus d'exacti-
tude.
9.) Le cours de chimie -de Vauquelin commencera le
10 nivôse et je le fréquenterai- Croiriez-vous que je ne
parviens pas à déterrer Monnet! N'auriez-vous donc plus
une seule de ses lettres?
10.) Quant au vin de paille, j'ai pris sur l'honnête ber-
linois des informations préliminaires, et singulièrement je
suis parvenu à trouver mon homme tellement embourbé
que je ne voudrais pas avoir six livres dans sa maison.
Voici son histoire: vous connaissez sa femme; lui était un
honnête artisan, faisant peu à peu une fortune et vivant
dans un état tranquille; il arrive que parmi les ducs, mar-
quis, comtes... etc.-. qui adoraient Madame, se mêle un petit
commis échappé d'une maison de banque. Il avait un peu
d'argent, il en voyait un peu à Fr., il profite de son ascen-
dant sur Madame pour entraîner l'homme à s'associer avec
lui et à faire la banque. Madame courut avec lui en Hol-
lande, en Flandre, en France. Le charmant garçon fait plus
d'affaires qu'il n'a de fonds, et au beau milieu de cela il
s'avise de mourir. On arrange un peu les affaires. Un hol-
landais, autre ami de la débonnaire moitié, accomode toutes
choses à 20 pour cent; on ramasse l'argent, le dépose chez
lui, Robespierre le fait juger et exécuter en trois jours
LOUIS DE BEER 215
avant qu'il ait pu rien donner par écrit, et tout est perdu-
Les assignats avaient fait taire les créanciers qui depuis
15 jours recommencent leurs réclamations et finiront par
s'emparer de tout. Le mari ne mérite pas son sort, c'est
un homme foncièrement bon et honnête; mais Madame ne
vaut pas grand chose, et il ne me coûterait que de vouloir
pour être au nombre de ses cjindidats. Mais quoiqu'encore
jolie, elle est passée et si sotte qu'elle me répugne vérita-
blement. On aimerait assez les garçons robustes qu'on croit
timides et à qui l'on donnerait volontiers du courage. Je
suis quelquefois vraiment au point de me donner au diable
quand on me fait des reproches de mes absences et que le
sot bonhomme me persécute pour venir dîner chez lui. Sous
quel astre, bon Dieu! faut-il que je sois né! me dis-je, avec
ce fâcheux. Enfin j'ai payé mes dîners en conduisant,
comme on fait ici, Madame à Feydeau au spectacle- C'était
une corvée terrible. Car quand je songe qu'en me voyant
avec une femme de 30 ans on peut me prendre pour un de
ces misérables dont Paris fourmille et qui se font entrete-
nir par des saloppes surannées, je rougis tout seul. O
qu'un fou qui se ruine pour une fille est encore bien esti-
mable à côté de ces hommes étalons! — Pour en revenir
au vin de paille, j'ai pris d'autres mesures et certainement
avant un mois ou deux je vous en vendrai une partie, à
moins que tout manque. Je vous demande un entier secret
sur le compte de Fr. Je ne voudrais pas contribuer à la
perte de son crédit, qui est encore passable dans l'étranger-
Mon cher papa, je dois vous demander votre avis sur
une chose qui relativement à moi et aux miens a un bon
et un mauvais côté. L'année passé il était question d'en-
voyer à l'île de la Trinité un botaniste jeune, un peu ins-
truit, etc.. pour recruter des plantes- Personne ne voulut y
aller et l'on fut obligé d'y envoyer un pauvre et ignorant
jardinier. Aujourd'hui ou plutôt dans un an d'ici, on vou-
drait envoyer quelqu'un à Saint-Domingue; probablement
la répugnance sera la même; plusieurs des connaissances
que j'ai faites m'encouragent et me disent qu'en travaillant
bien encore un an je serais bien capable de faire le voyage-
216 REVUE D'ALSACE
Ce serait pour 3 — 4 ans, rapporterait 10.000 fr. annuelle-
ment, et l'on a de la part des pouvoirs constitués tous les
secours imaginables et nécessaires. Tout en vous demandant
encore le secret là-dessus pour ne pas avoir un air de jac-
tance, je vous demande votre conseil, mon cher papa. Je
vois bien les inconvénients qu'il y a: mon temps perdu pour
ma vieillesse* pour vous, mon cher papa, pour ma famille.
Mais l'honneur me tente vidlemment et j'ai une fureur de
voyager. Je voudrais faire le tour du monde. Rien de plus
incertain que mon projet, mais enfin cela pourrait réussir,
et dans ce cas qu'en pensez-vous?
Je viens de recevoir un paquet de notre voisin (1) le
général qui me nomme son procureur général par la per-
mission de mon papa. Je ferai volontiers son affaire quelles-
que désagréables que soient les démarches auprès de cette
insolente troupe de commis. Mais si M. O. le noir voulait
m'honorer de sa confiance pour ses prétendus 40000 1. d'en-
treprises de chaussées, ou M. O. le commiss. pour sa cré-
ance sur le Prince (2), à présent qu'ils ont éventé mon
adresse, je vous prierais, mon cher papa, que cela ne soit
pas par votre permission, et que je puisse les renvoyer-
Au reste quand je pourrai rendre service à tout autre qu'à
des juifs, je le ferai toujours avec plaisir et je vous prie
de ne pas m'épargner. Veuillez accuser la réception de son
paquet au général. Son affaire sera bien vite faite, et alors
je lui écrirai.
Mon cher papa, j'ai été charmé de votre bonne humeur
au milieu des brouillards d'automne. Mais dans votre der-
nière vous n'êtes plus si gai; c'est ce maudit Colmar. Je
pense et je fais des voeux que notre procès se termine
Ecrivez-moi tout de suite s'il vous plaît le gain. Il me rendra
bien heureux.
Guignené part pour l'Italie, mais j'espère qu'il revien-
dra avant le printemps. Dites cela à Charles. Je suis ravi
ê
\) Leur voisin de Ribeauvillé, le général de Berckeim.
2) Le prince Max, qui devint le premier roi de Bavière par
la grâce de Napoléon et qu'il s'empressa de trahir en 1813, de-
vait de l'argent à tout le monde.
LOUIS DE BEER 217
de l'idée que vous avez de le faire aller à Rastadt (1): cela
lui donnera de l'expérience pour 30 ans, le lancera dans les
affaires, le mènera peut-être naturellement à Paris. Lisez-
lui cela et dites-lui que je lui répondrai au premier jour;
en attendant je lui réponds: Non ex Scylla in Carybdin! Je
voudrais bien être lancé dans les affaires politiques. Mais
à moins d'une nouvelle révolution je ne le serai jamais. Je
n'ai pas la patience de croupir dans les bureaux. Il me faut
quelque chose où je puisse me démener, épuiser mon acti-
vité (2) et généraliser les idées, ou bien un petit poste dans
un village, ou bien une course par le monde. Ce qui me mè-
nera à un bonheur plus tranquille et me tiendra au bout
de 5 à 6 ans plus près de vous me plaira davantage,.
J'ai été pour Parade plus de 6 fois chez Golbéry qu'on
ne trouve jamais. J'ai pris le parti de lui écrire et je joins
une copie à cette lettre que je vous prie de remettre à Pa-
rade en l'embrassant de ma part. Je lui écrirai au premier
jour et le prie de me donner ou me faire donner par vous
des nouvelles, si M. Duperreux lui en a rapportées quant
à son affaire, afin que (je) puisse régler là-dessus ma con-
duite-
Bonaparte arrive ce soir en silence. Décadi il y aura
grande fête à l'Odéon et illumination. Rien de plus ma-
gnifique que la vue de Paris illuminé, sur le Pont neuf. J'ai
joui de cela dernièrement — La conspiration financière
dont vous lirez dans les feuilles est très vraie. On a décou-
vert des millions de livres chez les agents, en beaux écus.
C'était une queue d'ante-fructidor. Et Messieurs Bach et
Cie? Unglaiibiger Thomas (3).
Aussitôt que Meynard de Ribérac (4) m'aura répondu
1) Cfr. dans les Feuilles d'histoire du 1er janvier 1910 mon
article sur Les Alsaciens au Congrès de Rastadt.
2) Il devait être bien servi plus tard, quand il devint gou-
verneur de Bénévent.
3) Incrédule Thomas.
4) Meynard était du conseil des 500 et on voulait avoir par
lui des renseignements sur son compatriote Parade, en vue de
son mariage avec Henriette de Béer. Je ne sais quelle est l'au-
tre affaire matrimoniale dont il s'agit dans le reste du para-
graphe.
218 REVUE D'ALSACE
je VOUS enverrai copie de sa lettre. Les originaux sont sur
des papiers si mauvais que cela ferait un port horrible.
Quant à Pistoris, il verra qu'au moins la famille de son
gendre est très honnête. Je suis bien peiné de n*avoir pas
eu plus de lumières sur cet objet- Si j'en apprends encore
quelque chose, je vous en informerai. Savez-vous que je
suis fier d'être ainsi, dirai-je l'arbitre, de la destinée de deux
demoiselles.
Au Directoire, Orphée ne viendrait pas à bout de cet
insupportable portier qui veut que je mette par écrit ce que
je veux quand je viens demander à dîner ou à voir Reubell.
Je trouve cela si humiliant que je ne retournerai qu'avec un
de nos représentants qui sera connu du cerbère- J'ai écrit
à Reubell en lui envoyant une lettre de Rapinat, et j'ai mis
honnêtement le point sur l'i. Ce n'est que depuis quelque
temps que cette nouvelle consigne a lieu et qu'il n'y a plus
d'antichambre pour les arrivants. Je me soucie fort peu de
Madame et du fils espagnol et du cadet fier et fat: c'est le
père que je respecte et que j'aime, car c'est un excellent
homme.
Lisez cela seulement. Copie de la lettre à Golbéry :
(( Permettez-moi, citoyen, de vous rappeler l'affaire de
mon ami dont le citoyen Metzger vous a parlé et dont j'eus
l'honneur de vous entretenir à Arcueil.
J'ai été chez vous à plusieurs reprises pour vous pré-
senter mes respects; j'ai toujours eu le malheur de ne pas
vous trouver. Si j'avais pu vous voir, je vous aurais reparlé
moi-même de la demande de Parade. Il mérite à tous égards
l'avancement qu'il demande- Je suis son ami et dois moins
que personne perdre ses intérêts de vue.
J'ose vous réitérer ma prière. Je me flatte que vous ne
refuserez pas de contribuer à faire rendre à un brave
homme la justice qu'on lui doit.
Je suis-.... etc..
p. 5. — Les pièces de mon ami ont été adressées au
citoyen Schérer par le citoyen Rapinat (au commencement
de vendémiaire) qui a également recommandé cette affaire
au citoyen Reubell. ^
. LOUIS DE BEER 219
(Ceci n'est qu'une répétition de ce que j'avais déjà
dit à G.)
Ne doutez pas, mon cher papa, de mon empressement à
tout faire pour vous mettre en état d'être envers vos filles
aussi juste que vous êtes bon envers vos fils.
Embrassez et serrez bien ma bonne maman, mes sœurs
et albus Charles. Soyez heureux et aimez-moi.
Louis.
N'oubliez pas Parade; je voudrais pouvoir dire «mon
beau-frère. »
(A suivre).
ON PROPAGANDISTE REVOLOTIONNAIRE
FORT LESPOMARÈDE
(Suite)
Donc, non seulement le ministre ne pouvait agréer la
requête qui lui était adressée, mais il lui devenait impos-
sible de maintenir Lespomarède dans les fonctions qu'il
avait jusqu'alors exercées. Il fit donc répondre à la Société
de Cambrai: (1)
« Paris le 14 septembre 1793, Tan 2 de la République
française, une et indivisible.
L'adjoint de la S*' Division au Dép* de la Guerre
Aux citoyens composant la Société populaire et
républicaine séant à Cambray.
« Le Ministre de la guerre me charge, Citoyens, de
vous témoigner tous ses regrets de ne pas pouvoir, d'après
ses intentions et l'éloge que vous faites des vertus répu-
blicaines du citoyen Lespomarède, le continuer dans ses
fonctions de commissaire du pouvoir exécutif. Le décret
du 23 Août dernier ne le permet pas, et il y est dit que
les ministres ne peuvent plus envoyer que des agens.
Il serait sans doute à désirer pour le salut de la chose
publique qu'elle ne fût servie que par des hommes tels
que le citoyen Lespomarède qui, en se conduisant partout
où il sera employé de la même manière qu'il l'a fait jus-
qu'à présent, trouvera sa récompense dans l'estime de ses
compatriotes et de tous les vrais républicains. »
Une note du ministre mise au bas de la requête du
19 Août disait cependant : «Je n'oublierai pas Lespoma-
rède. » Il lui écrivit en effet le 16 Septembre que tous
les Commissaires du Conseil étaient supprimés et qu'il
ne pouvait plus conserver que des agents, mais en ajou-
tant : « Je verrai à vous envoyer mes pouvoirs de cette
{) Archives historiques de la guerre.
FORT LESPOMARÈDE 221
nature. » Qu'importait donc le titre, si Lespomarède pou-
vait continuer son apostolat ! Commissaire ou agent, son
prestige resteraiï le même auprès de ses amis qui venaient,
le 30 Août, de lui donner une nouvelle marque de leur
confiance en le faisant entrer au Comité de Salut public
ou Comité de surveillance de la commune de Cambrai.
Représentant officieux du gouvernement, membre de la
municipalité, membre du Comité de surveillance, président
de la Société populaire, applaudi avec enthousiasme par
les jacobins, craint par les autres, il pouvait s'occuper de
tout, aspirer à diriger tout; bientôt nous le verrons parler
en maître, et s'exprimer dans ses lettres au ministre
comme s'il disposait personnellement du sort de la place-
meoacée de nouveau par les ennemis.
Mais le prestige et l'autorité dont il jouissait dans
Cambrai, s'ils en imposaient même aux pires aristocrates,
ne suffirent pas à intimider les voleurs. Lespomarède en
rentrant de Paris à la fin de Juillet, en avait rapporté la
somme de 8.000 livres que le ministre lui avait remise
pour faciliter l'accomplissement de sa mission. Au début
de Septembre il lui en restait plus des trois quarts qui lui
furent audacieusement enlevés. La citoyenne Druon, qui
partageait avec son neveu Lagrue les fonctions de secré-
taire du club, et chez laquelle le vol avait été commis, se
hâta de raconter au ministre de la guerre Bouchotte la
fâcheuse mésaventure. (1)
« Citoyen ministre !
<( Le citoyen Lespomarède qui se distingue ici tous
les jours par ses talens et son énergie républicaine, ayant
un logement près de ma maison et étant en pension chez
moi, fut averti le 4, au Comité du Salut public dont il est
membre, que le général Déçlaie qui avait fait une sortie
I) Lettre du H Septembre 1793. Archives historiques de
la guerre.
r
222 REVUE D'ALSACE
était cerné par l'ennemi. Il courut chez lui mettre ses
bottes et ses éperons pour aller à son secours, et avant
de partir il vint me remettre en présence de mon mari et
du citoyen Lagrue, mon neveu, un portefeuille contenant
6.525 livres et d'autres papiers, en me disant d'envoyer
le tout à sa femme à Délie, Haut-Rhin, en cas d'événe-
ment fâcheux, et de lui observer que cette somme lui avait
été remise par le ministre de la guerre, qu'il fallait la lui
renvoyer.
(( Le 10, pendant que j'étais à la Société populaire
avec les citoyens Lespomarède et Lagrue, on a forcé l'ar-
moire où était ce portefeuille et on l'a volé. De sorte que
le citoyen Lespomarède, qui m*a dit être pauvre, se trouve
dénué de tout, et moi dépositaire je suis résolue de vendre
jusqu'au dernier de mes haillons pour ne pas le laisser
dans l'embarras. Ce digne citoyen, qui ne cesse de rendre
les plus grands services à la patrie, a repoussé ce dessein
de ma part avec cette générosité qui caractérise les vrais
Républicains. J'irai plutôt mendier, me répondit-il, que de
le souffrir.
<( Enfin, citoyen Ministre, c'est à vous à nous mettre
d'accord. Mon neveu, qui se rend auprès de vous, vous
suppliera de faire parvenir par lui au citoyen Lespomarède
les fonds qu'il lui faut pour continuer sa mission et pour
que la somme volée soit supportée par la nation. Ci-joint
le procès-verbal de l'effraction de mon armoire.
« Citoyen ministre, mon devoir et un de mes senti-
ments les plus doux seront de vous bénir le reste de mes
jours.
B. Druon. »
Une SI agréable perspective eût sans doute suffi pour
décider Bouchotte à accueillir cette requête. Lespomarède
crut pourtant devoir lui exposer aussi les faits. « Je dots
observer, citoyen ministre, disait-il après son récit, que
la somme de 6.525 francs volée vient de celle de 8.000
que vous m'avez fait compter à Paris, et que je n'ai pas
actuellement un sou en mon pouvoir Je vous supplie,
citoyen ministre, de me faire parvenir par le citoyen La-
I
i
FORT LESPOMARÈDE 223
grue une pareille somme pour continuer mes fonctions»
et si celle volée, car je suis pauvre, était supportée par la
nation, cet égard de votre part m'imposerait une recon-
naissance étemelle. )> (1)
Enfin le représentant du peuple Catté appuyait la de-
mande de ses amis dans les termes les plus chaleureux :
« ....Lespomarède, sans cesse occupé au bien public,
à la surveillance la plus active, s'oubliant toujours pour
notre chère patrie, tandis que des hommes favorisés du
gouvernement ne répondent point à son attente, Lespo-
marède, pourvoyant à tout dans la ville, courant au dehors
pour encourager, pour aider les guerriers, avait laissé
son portefeuille chez le brave citoyen Druon, et pendant
que tous trois étaient à la Société, un scélérat a enlevé
ce portefeuille qui contenait des assignats que vous lui
aviez confiés. Le brave Lespomarède n'est point riche ; il
méprise l'argent, mais il est désespéré que les fonds que
vous lui aviez confiés soient perdus. C'est à vous de rc
parer ce malheureux événement ; je l'attends de votre
sans-culotterie.
Catté.» (2)
Le ministre ne pouvait rester sourd à de si pressants
appels, et dès le 16 septembre il tranquillisa Lespomarède:
« Je vous envoie des fonds pour continuer vos opérations...
Les fonds perdus ne resteront pas à votre charge parce que
je suis persuadé qu'il n'y a pas de votre faute. » (3)
Lespomarède, que Catté vient de nous montrer <( pour-
voyant à tout dans la ville )>, qu'on avait vu lors de l'alerte
du 4 septembre, se précipiter, botté et éperonné, <( pour
encourager, pour aider les guerriers», eut quelques jours
plus tard une nouvelle occasion de manifester son zèle.
1) Lespomarède à Boii:hotte, 14 septembre 1793 .— Arch.
histor. de la guerre.
2) Catté à Bouchotte, même date, ibid.
3) Bouchotte à Lespomarède, 16 septembre 1793, ibid.
224 REVUE D'ALSACE
Le 12 Septembre, entre une heure et deux heures du
matin, le général Déclaye était sorti de Cambrai avec
presque toute ia garnison pour rejoindre les troupes de
Bouchain, opérer une fausse attaque auprès du camp du
Saulsoir, et favoriser un mouvement de Tarmée des Ar-
dennes qui cherchait à débloquer le Quesnoy. On ignorait
que cette place avait été prise la veille par Cobourg. Or
la troupe de Déclaye, ayant rencontré lennemi près d'A-
vesnes-le-Sec, avait été en grande partie taillée en pièces
ou faite prisonnière. Les survivants s'étaient retirés sur
Bouchain ; quelques hussards noirs et quelques dragons
seulement avaient pu s'enfuir vefs Cambrai où ils étaient
arrivés dans le plus grand désordre vers la fin de la ma-
tinée pour annoncer le désastre. Le générial ne reparut
qu'à huit heures du soir. Comme il ne restait dans la ville
que 350 volontaires, que l'armée ennemie était, au dire
des fuyards, forte de 8.000 chevaux, on ne doutait point
qu'elle ne parût bientôt, et la panique se répandit dans
la population. Les autorités civiles et militaires se réu-
nirent en toute hâte, écrivirent aux représentants du peu-
ple près l'armée du Nord, alors à Arras, ainsi qu'au gé-
néral Houchard pour demander des secours immédiats, et
affirmèrent leur résolution de résister quand même : « Si
l'ennemi s'approchait, notre courage égalera nos dan-
gers ! )) (1) Puis on s'efforça de ramener chez les habi
lants le calme nécesaire et la confiance ; on fit battre la
générale pour les assembler, et Lespomarède, dont on avait
tant de fois apprécié l'éloquence, fut chargé au nom de
tous de haranguer les citoyens réunis sur la place publi-
que. « Tous demandent à venger la mort de leurs
frères ! » (2)
Le soir même, Lespomarède rendait compte au mi-
nistre des événements de la journée. (3)
1) Les autorités civiles et militaires de Cambrai réunies aux
représentans du peuple à l'armée du Nord. — 12 Septembre
1793. — (Arch. histor. de la guerre).
2) Comité de Salut public de Cambrai. Extrait du registre
des délibérations, séance du 12 Septembre 1793. (ibid.)
3) Lespomarède à Bouchotte, 12 Septembre 1793. (ibid.)
FORT LESPOMARÈDE 225
Citoyen ministre.
«Je vous envoie une copie de lettre qui vient d'être
écrite aux représentans du peuple à Arras et qui vous
instruira de notre situation. Les pouvoirs constitués réunis
se sont rendus il y a un instant sur la place où tous les
citoyens de Cambrai (je veux dire la garde nationale)
étaient rassemblés. J'ai été chargé de parler en leur nom.
J'ai vu vraiment du patriotisme. Notre position n'est pas
heureuse, mais comptez bien, citoyen ministre, que je me
brûlerai la cervelle malgré notre faiblesse plutôt que de
consentir que la ville se rende.
Lespomarède. »
Aurait-il parlé autrement s'il avait été le commandant
de la place ?
La tranquillité se rétablit cependant peu à peu, mais
pendant quelques jours la situation resta critique, et le
14 septembre le citoyen Lagrue fut dépêché à Paris pour
solliciter les renforts nécessaires. Lespomarède l'avait
chargé d'un nouveau rapport. (1)
« Citoyen ministre,
« J'ai l'honneur de vous envoyer exprès par le citoyen
Lagrue copie du procès-verbal d'une séance de ce jour
du Conseil général de la commune et qui vous fera vo*r
notre triste situation. Il y a des coupables de toutes parts,
je l'entends dire. Il faut espérer que la vérification que
j'ai demandée moi-même par des représentans du peuple
vous fera connaître la vérité....
« Citoyen ministre, je vous le répète, si vous entendez
jamais dire que la ville et la citadelle de Cambrai sont
au pouvoir de l'ennemi, vous pouvez prononcer à l'instant:
Lespomarède s'est brûlé la cervelle un moment avant. Et
d'avance je vous recommande ma femme et mes enfans
qui sont à Délie, Haut-Rhin. Cependant ne pensez pas
que je croye à cette reddition, car le courage et l'énergie
I) Lespomarède à Bouchotte — 14 Septembre 1793 — (Ar-
chives historiques de la guerre).
226 REVUE D'ALSACE
des âmes républicaines joueront un grand rôle et peuvent
faire des miracles.
Lespomarède. »
En même temps le représentant Catté réclamait, lui
aussi des secours, ajoutant, comme Lespomarède» qu'il
était disposé s'il ne les obtenait pas, « à se brûler la cer-
velle avec ses amis, après avoir résisté autant qu'il est
possible. )) (1)
(( L'on a appris avec peine, répondit le ministre le sur-
lendemain, la défaite de la garnison de Cambrai* L'examen
provoqué apprendra si c'est un malheur ou une disgrâce
préparée... Que tous nos bons citoïens de la Société po-
pulaire, que tous les bons patriotes de la ville veillent
pour le salut commun. Le Conseil me charge de vous
faire passer quelques secours en hommes; je donne des
ordres en conséquence ainsi que pour les autres objets
qu'il est en mon pouvoir de procurer à la place. » (2)
Heureusement pour Cambrai, Cobourg ne sut pas pro-
fiter de ses succès. Il s'arrêta, hésita, rendu défiant peut-
être par la victoire que Houchard venait de remporter à
Hondschoote. Des troupes de renfort arrivèrent à Cambrai
et ni Lespomarède ni Catté n'eurent à mettre à exécution
leur résolution désespérée. Seul le commandant du 3* ba-
taillon du Nord, ayant vu son drapeau enlevé par l'ennemi»
s'était brûlé la cervelle au cours de l'affaire du 12.
Cambrai sauvé, Lespomarède semble y avoir joué un
rôle moins bruyant, et nos renseignements sur lui de-
viennent peu nombreux. Il continua à siéger au club,
ainsi qu'au Comité de surveillance et au Conseil général
de la Commune pendant quelque temps encore, et puisque
nos victoires, Wattignies après Hondschoote, rendaient
moins redoutables les ennemis du dehors, il tourna son
1) Catté à Bouchotte, même date, (Ibid.)
2) Bouchotte à Lespomarède — 26 septembre 1793 (Ar-
chives historiques de la guerre)
FORT LESPOMARÈDE 227
ardeur belliqueuse contre les adversaires intérieurs de la
Révolution. C'est' ainsi, par exemple, que le 18 novembre
1793, lors de l'abolition du culte à Cambrai, on nous le
montre faisant <( le tableau incalculable des maux qu'en-
fantent l'ignorance et la superstition », et annonçant a com-
bien l'abjuration des prêtres va faire avancer le bonheur
du peuple qui ne tardera pas à voir l'hydre fanatique to-
talement écrasée » (1) De même, à la séance du lendemain
L9, il figure parmi les membres du Conseil qui proposent
le changement de nom des rues.
Puis soudain il disparaît de Cambrai oh il ne reviendra
plus, et selon toute vraisemblance, il se met en route vers
Strasbourg.
On voyait alors paraître dans cette ville de bien étran-
ges personnages- Vêtus de longues houppelandes de cou-
leur sombre, sanglés dans une large ceinture tricolore
d'où sortaient les crosses de deux pistolets, un grand
sabre de cavalerie traînant derrière eux sur le pavé, des
bottes à l'écuyère, le cou nu, une grande moustache, de
longs cheveux, le bonnet rouge en tête, ils provoquaient
l'étonnement et la terreur des habitants. De tous les dé-
partements de l'Est ils étaient accourus à l'appel du maire
Monet qui, se défiant des jacobins alsaciens et alle-
mands, avait fait demander le 13 Novembre par la So-
ciété de Strasbourg aux clubs affiliés du voisinage des
auxiliaires ardents et énergiques, capables, comme on
disait alors, de « franciliser » le pays, d'en « déraciner le
fanatisme », d'élever, en un mot, le Bas-Rhin « à la hau-
teur de la Révolution.» A cette fine fleur de la sans-cu-
lotterie lorraine ou champenoise, comtoise ou bourgui-
gnonne, qui commença à affluer dès le 17, on donna le
nom de Propagande jrévolutionnaire, et pendant six se-
maines les Propagandistes remplirent Strasbourg et l'Al-
sace du bruit de leurs exploits. (2)
1) A. Pastoors. Op. cit. I. p. 361..
g) Cf. Seinguêrlet, Strasbourg pendant la Révolution, p. 194.
Rodolphe Reuss, La Cathédrale de Strasbourg pendant la Ré-
volution, p. 409, etc.
228 • REVUE D'ALSACE
Lespomarède n'eut garde de manquer àr une si glorieuse
phalange. Il en fut même un des « champions », au dire
de Barth (1), quoique son nom ne se rencontre au bas
d'aucun des actes de la Propagande publiés au Livre
Bleu, Arriva-t-il donc trop tard pour participer aux mani-
festations par lesquelles s'illustrèrent ses collègues? Trou-
va-t-il que ça allait assez bien pour qu'il pût se reposer
un peu. et laisser agir les autres? Je l'ignore- Mais j'avoue
qu'une telle réserve me surprend de la part d'un tel
homme, et que malgré l'affirmation de Barth je douterais
de la présence de Lespomarède en Alsace à cette date s'il
n'était désigné expressément comme ancien Propagandiste
au procès-verbal de la séance du club de Strasbourg du
2 Septembre 1794 (2). — Et lorsqu'à la fin de décembre
ces quelques quatre-vingt-dix « énergumènes choisis » (3)
se dispersèrent, que devint-il? Il ne resta certainement
pas à Strasbourg/ car il n'eût pas attendu jusqu'à la fin de
mars pour se faire admettre, comme nous le verrons, au
club des Jacobins de cette ville. Il ne pouvait d'autre
part reprendre encore ses fonctions d'inspecteur des doua-
nes, la frontière du Nord n'étant pas dégagée. Fut-il chargé
de quelque mission officieuse comme l'année précédente?
Le fait est possible, car, s'il eût été libre, il serait, selon
toute vraisemblance, retourné simplement à Délie auprès
de sa femme et de ses enfants, qu'il avait quittés depuis
plus d'un an.
Il est vrai qu'il n'avait d'inquiétudes ni sur leurs sen-
timents ni sur leur attitude, car la famille était digne de
son chef. Cambrai n'était pas seul. à posséder des femmes
patriotes, et la citoyenne Druon avait une émule dans la
citoyenne Lespomarède. Le 30 nivôse an II (19 janvier
1794), la «vertueuse épouse» du grand patriote avait
i) E: Barth, Op. cit. Revue éP Alsace 1880. f). 556.'
2) Heîtz'y Les Sociétés politiques de Strasbourg» p. à74.
3) Rod. Reuss, Histoire d'Alsace, p. 268. — Le chiffre est
celui que donne Barth.
FORT LESPOMARÈDE 229
même tenu à donner aux jacobins dellois un témoignage
solennel de la pureté de ses opinions, eh leur amenant
son fils aîné François qui pouvait alors avoir au plus dix
oa onze ans.
« Lespomarède fils, raconte le procès-verbal de la séance
de ce jour, a été présenté par sa mère à la Société: elle
a dit que si la Société voulait lui en accorder la permission,
cet enfant exprimerait à la Société et à la commune réunie
à cette séance les sentimens dont il était animé. Que laissé
à sa conduite, elle faisait tous ses efforts et ne pouvait
que s'applaudir de ses succès à développer en lui le germe
du patriotisme dont est enflammé le brave père de cet en-
fant; que dévoué uniquement au service de sa patrie, il
apprendrait avec reconnaissance qu'il peut se reposer sur
les soins de leur mère son épouse de l'éducation de ses
deux enfans, qui après la patrie sont avec son épouse ce
qu'il a de plus cher, et qu'elle venait au sein de la société
lui faire hommage des sentimens qu'elle inspire à ses
enfans,
« Le jeune homme a entonné l'hymne commençant par
ces mots:
Je suis un jeune sans-culotte
Amoureux de la liberté;
Je viens.-... etc.
« Ce jeune homme a dit la vérité : il a chanté l'éloge
de son brave père que la Société se félicite de compter
parmi ses membres, de sa vertueuse mère que la Société
a vu avec un plaisir indicible dans son sein, qu'elle in-
vite à s'y rencontrer le plus souvent possible avec ses en-
fants- Cet enfant promet qu'il sera, et la Société ose sans
témérité assurer qu'il sera l'héritier du patriotisme ardent,
du zèle et de l'amour de la patrie dont son père est em-
brasé; il imitera les vertus de Barras, (1) C'est ce que dans
son enthousiasme, et à la suite des sensations délicieuses
qu'elle éprouve, la Société pronostique au nom de la vertu
1 )Inutile de remarquer qu'il s'agit ici du jeune Baru, et non
de Barras dont les « vertus » auraient été un singulier modèle
à proposer à la jeunesse!
230 REVUE D'ALSACE
et de la patrie aux Lespomarède père et mère et à Fran-
çois leur fils. » (1)
Deux mois après la joie fut plus grande encore, car
Lespomarède lui-même, de retour à Délie après dix-huit
mois d'absence, retrouvait sa place dans le club qu'il avait
fondé et présidé jadis, et -qui, malgré son départ, avait
continué à le compter au nombre de ses membres. Son
nom reparaît pour la première fois au registre des procès-
verbaux le 20 ventôse an II (10 mars 1794), ce qui nous
donne à peu près la date de son arrivée. Il est tout à fait
invraisemblable, en effet, qu'il ait pu séjourner pendant
quelque temps à Délie sans assister aux séances du club,
et plus invraisemblable encore qu'il ait pu y assister sans
prendre la parole. Dès son retour il intervint donc, pour
se plaindre « du retard qu'éprouvent les pauvres parents
des défenseurs de la patrie aux armées à recevoir les se-
cours à eux accordés, ignorant si c'est faute de diligence
de la part de la municipalité pour remplir les formes pres-
crites par les lois qui accordent des secours, ou autres dé-
marches à faire tant au directoire que chez le ministre de
l'intérieur». Il demanda en conséquence « qu'il soit nommé
un commissaire pour, de concert avec la municipalité, faire
toutes les démarches nécessaires pour accélérer les secours
que la bienfaisance de la Convention a bien daigné accor-
der aux parents de nos braves frères défenseurs. »
La Société qui avait vu dans la proposition du citoyen
Lespomarède « renouveler les principes d'humanité et de
bienfaisance dont elle était elle-même pénétrée », lui fit
le meilleur accueil (2)-
Mais il n'en fut pas de même lorsque Lespomarède, quel-
ques jours après, entreprit de stimuler l'ardeur des clu-
bistes pour la célébration des fêtes civiques du décadi. Lui
qui à Cambrai avait applaudi aux « déprêtrisations » et à
1^ ruine de la « superstition », avait dû être cruellement
choqué par la tiédeur des anciens compatriotes qu'il venait
1) Archives de Délie — Registre du club, f* 34.
2) Ibid. f° 39. — La rédaction du procès-verbal est du ci-
toyen Choquard, alors secrétaire du club.
FORT LESPOMARÈDE 231
V
de retrouver. Non seulement le culte de la Raison n'était
pas régulièrement célébré à Délie, et les réunions déca-
daires semblaient ignorées, mais la paroisse, au dire des
membres du club, « fourmillait de prêtres » qui s'obstinaient
à annoncer leurs messes à des heures fixes par le tintement
de la cloche, manœuvre destinée évidemment à « alimenter
le fanatisme ». Ils brûlaient tant de cierges sur leurs autels
que a cela faisait une dépense excessive à la nation ou à
la commune » ! Il restait même à Délie des personnes « qui
distinguaient encore les prêtres sermentés des autres.» (1)
Un tel état d'esprit devait paraître à Lespomarède tout à
fait déplorable. Aussi, pour restaurer le culte officiel trop
négligé vint-il, le 23 ventôse (13 mars), faire une motion
(( tendante à prier la municipalité de faire assembler les
citoyens toutes les décades à l'église pour y entendre lire
les décrets, s'instruire sur les devoirs des citoyens, et fra-
terniser. » La proposition ne reçut qu'un accueil très froid,
et l'on décida qu'elle serait ajournée à la prochaine séance,
sous prétexte que l'assemblée était trop peu nombreuse. (2)
Les deux réunions suivantes se passèrent sans qu'il
fût question de rien. Le 3 germinal (23 mars) seulement,
Lespomarède revint à la charge. La municipalité, deman-
dait-il derechef, convoquerait les citoyens chaque décadi
« à l'église ou Temple de la Raison, à l'effet de leur donner
lecture des lois, les instruire de leurs devoirs et prêcher les
vertus civiques. » On n'osa plus cette fois ajourner la dé-
cision, mais on se borna à arrêter que, pour faire la dé-
marche auprès de la municipalité, la Société choisirait
deux commissaires. Il est vrai que le procès-verbal ajoute:
^'.-..lesquels n'ont pas été nommés. » (3) Ainsi, malgré tout
le prestige que lui valaient ses talents, ses exploits loin-
tains, ses puissantes relations, Lespomarède n'avait pu
réussir à entraîner les membres du club. La politique anti-
chrétienne inaugurée depuis quelques mois n'avait pro-
voqué chez la plupart d'entre eux aucun enthousiasme. Ils
1) Ibîd._f** 37. — séance du 5 ventôse (23 février).
2) Ibîd. f» 40.
3) Ibid. V 41.
232 REVUE D'ALSACE
avaient, à Délie comme partout ailleurs, célébré la fête
de la Raison, parcequ'ils ne pouvaient guère enfreindre
des ordres formels, mais sauf un très petit nombre d'exal-
tés, ils semblent avoir agi malgré eux. Le 27 nivôse (16
janvier) déjà, la Société avait proclamé « la résolution iné-
branlable qu'elle avait prise de ne s'occuper d'opinions re-
ligieuses qu'autant qu'elles auraient troublé ou qu'on s'en
serait servi pour troubler l'ordre et la tranquillité publi-
que. » (1) Aux sollicitations de Lespomarède elle opposait
maintenant la force d'inertie, et manifestait déjà ce peu
de goût pour les cultes officiels dont Délie devait donner
bien d'autres preuves jusqu'à la fin de la Révolution. (2)
Mais quelle déception pour Lespomarède! Qu'il y avait
loin de Cambrai ou de Strasbourg à Délie, et comme on
s'explique qu'il ait quitté bien vite des jacobins si peu
fervents! (3) Il venait d'ailleurs de passer deux ou trois
semaines auprès des siens, et après les avoir tous revus,
il devait avoir grande hâte de reprendre, sur un théâtre
digne de lui, l'œuvre de propagande à laquelle il s'était
consacré. Si bien que, présent à Délie encore le 23 mars
1794, il en repartit l'un des jours suivants, et le 28 il se
trouvait réinstallé à Strasbourg où il se faisait recevoir à la
Société des Jacobins. (4) Il allait rester dans cette ville
jusqu'au début de l'hiver suivant.
*
Il ne devait d'ailleurs jamais y retrouver une influence
comparable à celle dont il avait joui l'année précédente à
Cambrai. C'est que les circonstances étaient tout autres-
1) Ibid. f« 34.
2) Voir notre étude sur Les fêtes civiques à Délie au temps
du Directoire, (Bulletin de la Société belfortaine d'émulation,
XXXI. 1912.)
3) Leur zèle était si médiocre alors que la Société ne tint
plus que trois séances après le départ de Lespomarède. Le der-
nier procès- verbal qui figure au registre est du 17 Germinal an
II (6 avril 1794).
4) Etienne Barth, Op. cit. Revue d'Alsace 1880 p. 556.
FORT LESPOMARÈDE 233
Le danger extérieur était écarté de l'Alsace depuis trois
mofe, et nos troupes, après avoir délivré la frontière,
avaient déjà commencé la conquête de la rive gauche du
Rhin. Le temps n'était donc plus aux attitudes romaines
et aux gestes héroïques — A Strasbourg même, grâce aux
représentants en mission, à la Propagande, à Monet et à
ses amis, le parti des jacobins français Tavait emporté
sur Schneider et ses partisans: il ne s'agissait plus désor-
mais pour lui que de se maintenir sur les positions con-
quises et d'utiliser la victoire. Lespomarède allait lui ap-
porter, sans doute, une collaboration précieuse, mais il
devait rester un collaborateur, et non redevenir un. chef.
Ses amis cependant surent reconnaître ses mérites.
Les services qu'il avait déjà rendus à l'œuvre révolution-
naire, l'expérience qu'il avait acquise pendant deux ans
dans les circonstances les plus variées, le désignèrent bien
vite à l'attention des jacobins strasbourgeois, et moins de
deux mois après son retour, il était élu président du club»
comme il l'avait été jadis de ceux de Délie et de Cambrai.
C'est en cette qualité que, le 31 Mai 1794, dans une séance
extraordinaire tenue par la Société, il eut à célébrer l'anni-
versaire de la chute des Girondins.
« Le 31 mai 1793 (vieux style), dont ce jour est l'an-
niversaire, sera mémorable, disait-il, dans les fastes de la
Révolution française. Des députés infidèles, d'accord avec
des généraux perfides, ne cessaient de conspirer contre
la liberté, contre l'unité de notre République, contre le
peuple français; mais une sainte indignation embrasa de
nouveau l'âme des Parisiens: ils se levèrent. Les princi-
paux conspirateurs pâlirent; ils furent arrêtés, et bientôt»
au nom de la Loi, ils expièrent sur l'échafaud leurs atten-
tats contre la volonté nationale. »
Puis, après avoir célébré (( cette belle et fameuse épo-
que du 31 mai », à la suite de laquelle seulement « les
dignes Représentants qui siégeaient sur la Montagne »
avaient pu respirer, Lespomarède manifestait son ardeur
robespierriste en montrant l'Etre Suprême sauvant par de
véritables miracles ceux qui venaient de substituer son
culte à celui de la Raison !
234 REVUE D'ALSACE
(( Homme méchant, ou tout à fait matériel ou stupide,
dit-il à Tathée, tu ne me croiras pas si je t'annonce que
Dieu, et avec lui la liberté, Tégalité, la fraternité et toutes
les vertus, remplissent tous les espaces et servent d'égide
à l'homme qui les aime et qui sait les défendre! Tu ne
me croiras pas si je t'annonce que le gouffre d'une mort
ignominieuse est sous les pieds des impies qui les mécon-
naissent et qu'il va s'entr'ouvrir!
« Robespierre l'aîné et Collot d'Herbois, législateurs si
chers aux Français, ne devraient pas exister dans ce mo-
ment, d'après les résultats ordinaires des actions mora-
les. (I) Collot d'Herbois particulièrement, qui l'a sauvé?
Un monstre, le même payé par Pitt pour tuer aussi Ro-
bespierre, arrête Collot d'Herbois à une heure après midi,
tire sur lui à brûle-pourpoint deux coups de pistolet: ils
font long feu; l'un cependant part assez vite, et le plomb
mflché qu'il renfermait ne l'atteint pas. Qui l'a sauvé?
-Qui a sauvé encore Robespierre? le faisceau de toutes les
vertus qu'ils adorent et qu'ils propagent avec courage,
l'Etre Suprême. D'un autre côté il protège visiblement la
République, et il a voulu dans cette occasion lui épargner
des pleurs étemels.
« Allons, citoyens, allons dans son temple où l'on cé-
lèbre aujourd'hui dans cette commune la fête du 31 Mai:
allons jurer de surveiller plus que jamais les conspirateurs,
les assassins et les traîtres.... Nous dirons à l'Etre Suprême :
Reçois notre profonde gratitude; tu as conservé au peuple
français et au genre humain deux de leurs amis courageux
et éclairés. » (2)
Robespierre était alors tout puissant: Lespomarède re-
trouvait pour le célébrer presque les mêmes accents que
lui avait inspirés jadis la gloire de Mirabeau! Le culte
de l'Etre Suprême venait d'être décrété par la Convention,
Strasbourg était tout aux préparatifs de la grande fête
que l'on avait fixée au 8 juin: Lespomarède oubliait aussi-
tôt la déesse Raison pour chanter les louanges de ce
1) Allusion à la tentative d'assassinat d'Admiral et de Cécile
Renault sur Collot d'Herbois et Robespierre.
2) Heitz. Les sociétés populaires de Strasbourg, p. 355.
FORT LESPOMARÈDE 235
« faisceau de vertus » qu'il appelait Dieu, et dont c( Tin-
corruptible » était le prophète-
Mais on sait que la n dictature » de Robespierre fut
courte. Le 14 thermidor (1er août) les Jacobins de Stras-
bourg apprenaient que la République était encore une fois
sauvée, et que la journée du 9 l'avait délivrée « de trois
Catilinas modernes et d'une foule de leurs licteurs», qui
depuis longtemps creusaient son tombeau. (1) Ils eurent
beau se hflter d'adresser à la Convention leurs félicita-
tions, et d'affirmer leur haine contre les tyrans qui venaient
de succomber, les jours de leur puissance étaient comptés
désormais.
Pourtant, pendant quelques semaines encore ils ne fu-
rent pas inquétés. Monet resta à la tête de Strasbourg
avec ses amis, et Lespomarède se vit appeler à la prési-
dence du Comité de Surveillance de la Société populaire.
Le 8 fructidor (24 août), par exemple, il adressa encore
en cette qualité un appel aux citoyennes de la ville pour
obtenir d'elles le fil nécessaire à la confection des habille-
ments militaires. « Rendez vous avec empressement, leur
disait-il, au vœu de l'Agent général du district; rendez-
vous à celui de la patrie, et que nos braves frères d'armes,
qui versent leur sang pour elle, soient constamment sûrs
que les françaises patriotes ne cessent de travailler pour
eux, en attendant qu'elles puissent leur offrir des tresses
de fleurs et de lauriers. » (2)
Mais quelques jours après arrivait à Strasbourg le
représentant Foussedoire, chargé par la Convention de
« venger les bons citoyens, les vrais patriotes, et exterminer
les factieux, les traîtres de tout genre. » (3) Le 1 6 fruc-
tidor (2 septembre) il se présenta au club où Massé en-
gagea les hostilités en attaquant avec une extrême vio-
lence Robespierre, St-Just, Lebas et leur « bataillon de
propagandistes.» Presque tous, même les plus compromis,
s'empressèrent de l'applaudir, et de brûler ce qu'ils avaient
1) Heitz. Op. cit. p. 361.
2) Ibid. p.368.
3) Ibid. p. 370. Discours de Foussedoire du 2 septembre.
236 REVUE D'ALSACE
adoré. Lespomarède cependant ne voulut point renier ainsi
son passé, et seul, en face de Foussedoire acclamé de
toute la ville, il eut le courage de se « prononcer forte-
ment)) contre le discours de Massé. (1) Sa hardiesse n'eut
d'ailleurs aucun succès; on trouva qu'il n'avait pu relever
aucune erreur dans ce discours, dont l'impression fut ar-
rêtée. Bientôt Monet fut destitué, ses amis écartés de
toutes les fonctions, et Lespomarède suspect vit sans doute
s'évanouir son ancienne popularité. Il resta à Strasbourg
quelque temps encore; le 25 octobre il faisait toujours
partie du club (2); mais après cette date son nom disparaît
totalement.
*
Que devint-il désormais? Il est probable . que, voyant
sa fortune politique gravement compromise par la réac-
tion thermidorienne, il chercha à reprendre dans l'admi-
nistration des douanes la suite d'une carrière par deux fois
interrompue. Sa famille dut le rejoindre dès qu'il fut pour-
vu d'un emploi nouveau, car elle quitta définitivement Délie
vers la même époque. (3)
Or, le 15 prairial an IV (3 juin 1796) le Directoire
exécutif écrivait à un certain citoyen Lapomarède, « ins-
pecteur des douanes de la République à Landerneau, dé-
partement du Finistère )>, pour accuser réception d'une let-
1) Heitz. Op. cit. p. 374.
2) Barth. Op. cit. p. 557.
3) Je trouve seulement aux archives de Délie, après cette
date, une mention du frère de Lespomarède, Jean, né à La-
bouheyre le 28 Mai 1752, receveur retraité des douanes, qui
le 15 Janvier 1815 vint déclarer son intention d'y fixer son do-
micile. En 1817 on note que sa veuve, Catherine Monnera, re-
traitée depuis le 23 février précédent, demeure à Vermes. Il est
probable que Jean Lespomarède avait exercé ses fonctions dans
ce village, situé dans l'ancien évêché de Bâle, à quelques 12
kil. au S. E. de Délémont, et qu'il n'avait fait sa déclaration de
domicile à Délie que pour y toucher sa pension, après l'annexion
de Vermes au canton de Berne, mais sans s'y établjr effective-
ment. (Arch. Délie, Registre de la municipalité p. 303.) Il n'est
pas mort à Délie.
FORT LESPOMARÈDE 237
tre du 19 floréal par laquelle il lui faisait part « des deux
actions engagées les 8 et 9 germinal entre les Chouans et
les troupes de la République, ainsi que dé l'acte de dé-
vouement du citoyen Lehaguois, de Laniberville. » (1) Tout
nous porte à croire qu'il s'agit là de notre Fort Lespoma-
rède: la similitude des noms, l'identité des fonctions, le
caractère même du personnage, qui semble ne pouvoir
se borner au simple exercice de sa profession, mais éprouve
le besoin de continuer la besogne d'informateur qu'il avait
accomplie si longtemps dans l'Est et dans le Nord. Il sur-
veille les Chouans comme il avait jadis surveillé les Au-
trichiens, les Prussiens, les aristocrates ou les généraux
suspects. Le fait-il de son projpre mouvement, par habitude
et presque par plaisir, ou bien le Directoire utilise-t-il ses
services comme les avait utilisés le Conseil exécutif pro-
visoire? Je ne sais, n'ayant sur le Lapomarède ou Lespo-
marède breton aucun autre renseignement.
Il serait intéressant de savoir où et comment il a pu
. finir. A-t-il vécu assez longtemps encore pour assister à
l'avènement de Bonaparte? Certains indices pourraient en
faire douter. En l'an Vil et en l'an VIII, par exemple,
nous trouvons l'aîné de ses fila, Françô^is, faisant ses
études à l'Ecole Centrale du Bas-Rhin à Strasbourg et
non sans succès* En l'an Vil, « le citoyen François Lespo-
marède, de Plinfin, département des Vosges », obtenait le
premier prix d'histoire moderne au cours du citoyen Mas-
senet (2). Et si Tannée suivante, il n'eut pas le même
succès, c'est que la maladie l'avait empêché de concourir
à l'examen. « On se plaît, disaient ses maîtres, à rappeler
que le citoyen Lespomarède a remporté le premier prix
d'histoire en l'an VIL Cet élève, recommandable par son
application et ses progrès, mérite d'être présenté très ho-
norablement à l'estime publique. » (3) Ainsi se réalisaient
1) Archives nationales. — A F. III. 375, dossier 1870. —
Cf. A. Debidour. Recueil des actes du Directoire exécutif, t. II.
p. 638.
2) Annuaire du Département du Bas-Rhin, par le citoyen
Bottin. VIII* année, p. 218.
3) Id. IX' année p. 96.
238 REVUE D'ALSACE
les flatteuses prédictions faites six ans plus tôt par les ja-
<:obins de Délie.
Mais pourquoi, parlant de lui, ajoute-t-on « de Plain-
faing »? Ce village n'était point le lieu de sa naissance. (1)
Il fallait donc que sa famille y résidflt. Or son père ne
pouvait avoir été rappelé par ses fonctions dans un pays
qui depuis dix ans n'était plus sur la frontière; il n'avait
pu s'y retirer non plus après avoir obtenu sa retraite, car
il n'avait alors que 47 ans. Peut-être donc était-il mort
déjà, et sa femme était-elle revenue dans ce village, voisin
de Fraize où elle avait habité jadis.
*
Tels sont les renseignements que j'ai pu réunir sur Fort
Lespomarède. Si incomplets qu'ils soient, ils suffisent, je
crois, à nous faire connaître le personnage.(2) Jusqu'à la Ré-
volution nous pouvons nous le représenter comme un petit
fonctionnaire semblable à tant d'autres, bon époux, bon père,
bon douanier, et peut-être même bon chrétien, ne se dis-
tinguant des calmes lorrains au milieu desquels il vivait
que par son nom inaccoutumé, son accent, et sans doute
quelque exubérance gasconne. La crise survient, et tout
change. A Délie, au début, il est encore relativement mo-
déré: il fait en quelque sorte son apprentissage de jacobin-
Mais à mesure que la Révolution s'avance, il subit davan-
tage l'influence du milieu et les excitations parisiennes;
il s'anime, s'exalte, et la déclaration de guerre, son en-
rôlement, sa campagne en Belgique, la défaite surtout, et
i) M. le Secrétaire de la mairie de Plainfaing a bien voulu
vérifier le fait aux archives de la commune.
2) Une exploration méthodique de divers fonds d^archives
que je n'ai pas vus aurait permis évidemment de combler bien
des lacunes de cette biographie. Mais Lespomarède ne m'a
point paru un personnage assez important pour mériter des re-
cherches qui m'auraient conduit de Labouheyre à Gérardmer,
de Délie à Cambrai, de Strasbourg à Landernau, et qui sait où
encore? J'ai voulu ébaucher un portrait: des détails plus com-
plets n'y ajouteraient sans doute que peu de traits caractéris-
tiques.
FORT LESPOMARÈDE 239
la trahison de Dumouriez portent sa fièvre au paroxysme.
Il passe toute l'année 1793 dans nn état de çurexcitation
extrême. Investi par les ministres ae missions de confiance,
familier avec les Représentants, applaudi par les Jacobins^
de Paris, comblé d'éloges et d'honneurs par ceux de Cam-
brai, il atteint alors Tapogée de sa carrière d'agitateur,
professe les opinions les plus extrêmes et prône les me-
sures les plus violentes.
Heureusement, même au fort de la Terreur, sa fougue
semble s'être dépensée surtout en paroles. Il discourt plus
qu'il n'agit, et lui-même semble reconnaître ses véritables
aptitudes lorsqu'il sollicite du ministre de la guerre non
un grade et un commandement, mais une charge d' « offi-
cier d'instruction civile )>, comme il disait, de <( mission-
naire de la Liberté )>, pour reprendre l'expression de Ben-
tabole, c'est-à-dire toujours de discoureur. Sans doute, lors-
que Cambrai est menacé, il se précipite au lieu du danger,
mais, nous l'avons remarqué, c'est avant tout pour a encou-
rager les guerriers» de la voix et du geste; et lorsqu'on
apprend l'échec de Déclaye, si d'un avis unanime les au-
torités civiles et militaires s'adressent à lui, c'est encore
pour aller sur la place publique haranguer en leur nom la
population affolée. Nous avons pu recueillir toute une
série de ses discours: aucun document ne nous indique
qu'il se soit jamais battu.
Serait-ce manque de courage? Je ne le crois pas. Il
était au contraire de ceux pour qui Vaincre ou mourir
n'était pas une simple formule, et il ne faut point douter,
par exemple, qu'il eût mis à exécution sa menace de se
brûler la cervelle si Cambrai s'était rendu. Il eut même
le courage plus rare, peut-être, qui consiste en temps de
révolution à témoigner ouvertement en face du parti vain-
queur sa fidélité aux vaincus: il le montra à Strasbourg:
après Thermidor.
Donc, quelques réserves qu'il soit légitime de faire sur
les opinions qu'il professa et les causes qu'il défendit, il se-
rait injuste de le mettre au même plan que tant d'autres ter-
roristes, moins bruyants peut-être» mais infiniment plus rc-
240 REVUE D'ALSACE
doutables. Qyand nous serons tentés de le juger avec
trop de rigueur, disons- nous d'abord qu'il était d'un pays
où le sang est chaud, la parole vive et le geste prompt.
Mais reconnaissons surtout l'ardeur vraie de son patrio-
tisme, et songeons qu'à quarante et un ans il quitta tout,
sa femme, ses enfants, son gagne-pain, pour courir, du fond
de l'Alsace, vers la Lorraine qu'avaient envahie les Prus-
siens.
J. JOACHIM.
FIN
Qui'il me soit permis de remercier ici les aimables cor-
pondants dont fai mis f obligeance à contribution et spé-
cialement M' Félix Arnaudin, auteur des remarquables tra-
vaux sur la Grande Lande, à qui je dois de connaître les
origines de Lespomarède, ainsi que M. Dubuisson qui a
bien voulu explorer pour moi les archives du Ministère de
la Guerre.
J. J.
Mm flife m_Mi ruflein le M
LE CHATEAU ET LES MURS
(Suite)
Le bailli n'avait pas qu'à assurer le bon état du château ;
il devait encore veiller au maintien de tous ses droits et
spécialement empêcher les bourgeois de commettre aucun
empiétement sur la zone de servitude qui en dépendait et
d'apporter ainsi des entraves à ses moyens de défense. Et
Dieu sait si, quand l'occasion s'en présentait, chacun né-
gligeait l'occasion d'augmenter son patrimoine aux dépens
de celui de la Maison d'Autriche !
En 1578, le curé de Délie avait acquis de son cousin, pré-
vôt de la ville, une vieille petite maison et un jardin situés
sous la tour sud-est du chflteau. Trouvant cette maison trop
basse, sans doute» et insuffisante pour y enmagasiner ses
dîmes, il résolut de la démolir et de la reconstruire en la
montant beaucoup plus haut. Aussitôt informée du fait, la
Régence écrivit au bailli (26 novembre 1578) avoir appris
que cette maison. rétablie dans ces conditions empêchait la
vue du chflteau sur la ville. Tout en lui reprochant d'avoir
ainsi laissé monter cette construction» . elle s'enquérait de
savoir si le terrain sur lequel elle reposait n'avait pas pré-
cédemment appartenu au château, comment et par qui il
était devenu la propriété du prévôt, si lui bailli avait au-
torisé cette reconstruction et pourquoi il ne s'y était pas
opposé* Dites-nous, ajoutaient les Conseillers de la Ré-
gence,, Landenberg et Dr. Textor, quelle est la hauteur de
ce bfltiment et si, d'une façon ou de l'autre, il porte pré-
judice au château (1).
C'est le 20 janvier 1579 seulement que le lieutenant-
bailli, Louis Lourdel, répondit à ces questions
(< Nobles» puissants, très savants et honorables, gracieux
« et bienvdllants Seigneurs, les Conseillers de la Chambre
1) Tiré des archives du Haut-Rhin, à Colmar, G. 643.
242 REVUE D'ALSACE
(f des pays de TAutriche antérieure et dé mon gracieux
<( Seigneur, l'illustre prince-archiduc Ferdinand d'Autriche.
(( J'ai reçu humblement et avec le respect qui lui est dû
« la gracieuse et bienveillante ordonnance que vous m'avez
« adressée le 26 novembre dernier au sujet de la vieille
« petite maison avec jardinet située immédiatement sous le
« chflteau et que le curé de Délie se construit.
<( Avec obéissance, je ne dois pas cacher à Vos Grâces
<( et Bienveillances, pour la connaissance approfondie de
(( la question, que le jour où le curé voulut rebâtir la pe-
« tite maison précitée acquise avec le jardinet de son cou-
(( sin, le prévôt d'ici, je l'avertis aussitôt ainsi que le pré-
« voti vendeur, de ne pas bfltir plus haut que le mur ex-
« térieur du chflteau et de songer que si lui, curé, allait
(( à rencontre on ne pourrait le supporter, que le devoir
(( de ma charge serait de l'en empêcher, qu'en tout cas,
« s'il passait outre, ce serait à ses risques et périls. Néan-
« moins, au mépris de mon avertissement et de ma défense,
« le curé a construit plus haut et même, alors que j'étais
« à Belfort) le 4 septembre dernier, chez noble et honora-
« ble Jean Ulrich de Stadion, grand bailli de la Seigneurie,
(( pour différentes affaires de ma chage il a non seulement
(( monté la charpente du toit dont l'élévation porte préju«
« dice au château en lui masquant la voe^ sur la ville et la
« campagne, mais il a encore fait un avant-toit- Comme le
« Seigneur, grand bailli m'avait désigné lors de ma visite»
« chez lui, le mercredi suivant, jour des dîmes, du mois
(( de septembre, pour entreprendre la description de la
« Seigneurie de Délie (1)» j'ai laissé en suspens jusqu'à
« son arrivée la question de cette construction inadmissible.
« Dès qu'il l'eut examinée, il en fut mécontent; cependant
<( (je ne sais pourquoi) il ne fît à ce moment aucune dé-
1) Il s'agissait sans doute de préparer la révision du livre-
terrier ou urbaire de la Seigneurie. Le grand bailli profitait du
jour où Içs sujets rendaient les dîmes de céréales à la grange
de la Seigneurie pour s'entendre avec les chefs de paroisses ou
de mairies. Le mercredi était déjà, comme aujourd'hui, jour de
marché.
LE CHATEAU 243
« fense au curé; ce n'est que 14 jours après qu'il me donna
« Tordre de commander au curé, au nom de la Seigneurie,
« .d'arrêter sa construction et de ne pas aller plus loin. Ce
« que j'ai fait aussitôt. Toutefois, quand je lui fis part de
« ma mission, le curé le prit de très-haut et fulmina, se
« plaignant ensuite à son cousin, le prévôt, après le départ
« du grand bailli, (comme j'en ai été averti par ailleurs et
« qu'il y a lieu de le supposer) que j'avais agi de mon
« propre chef> et que je voulais lui ravir illégalement son
« jus altius tollendi Le lendemain, il revint chez moi de-
(( mandant que je lui permisse de couvrir le bâtiment pour
« pouvoir y mettre ses grains à l'abri et éviter des dégâts
« dans la charpente* Je lui répondis d'aller le demander
« à M. le grand bailli, à Belfort. Il y alla, en effet, à che-
« val, et à son retour, il m'apprit que, par faveur, M. le
« Grand bailli l'avait autorisé, jusqu'à nouvel ordre^ à
« couvrir sa haute petite maison et à en fermer le pignon
(( avec des planches.
« Les Seigneurs commissaires étant venus ici après les
« dernières guerres de Bourgogne pour inspecter le châ-
« teau, j'ai d'office, attiré leur attention sur cette cons-
« truction dommageable; ils n'en ont pas été contents et,
« sans doute, en ont-ils référé à qui de droit.
« En ce qui concerne l'emplacement sur lequel se trouve
« édifiée cette maison, j'ai, depuis, enquêté de tous côtés
« et voici ce que j'ai appris de plus vraisembable. A l'é-
« poque où les barons de Morimont étaient engagistes de
« la Seigneurie de Délie, cet emplacement et la petite mai-
« son appartenaient à un nommé Barrey qui fut pendant
« un certain temps prévôt des Seigneurs de Morimont et
« qui ensuite alla en service à la cour du Comte de Mont-
« béliard, alors que la vieille religion catholique y était
« encore pratiquée couramment. (1) Ayant été chargé par le
« Comte de réparer quelques calices en argent doré et en
« partie brisés, il se trouva qu'il les lui avait échangés
1) La religion catholique ayant été abolie dans le Comté de
Montbéliard, en 1552, c'est donc un peu avant cette époque que
Barrey s'y trouvait.
244 REVUE D'ALSACE
« contre d'autres, en cuivre doré. Pour ce motif, il avait
(( été mis en prison et exécuté par le glaive. Sur ce, les
<( Seigneurs de Morimont* engagistes, s'étaient emparés,
« par voie de confiscation, de la maison de Barrey et de
<( tout ce qu'il avait possédé à Délie. Ils l'ont longtemps
« conservée; ce n'est qu'à la fin> quand ils ont dû aban-
« donner cette Seigneurie, qu'ils ont vendu le terrain dont
« s'agit avec la vieille petite maison au prévôt actuel (1)
« De plus, le susdit prévôt, Guyot (2), et Bonaventure
<( Girardin, précédent bailli, ont acquis pour quelques cen-
« taines de florins lors du départ du Seigneur de Morimont
(( quelques beaux prés situés sur le ban de Délie, le long
<( de l'eau- Ces prés avaient auparavant appartenu à quel-
ce ques censiers de la Seigneurie, sur lesquels le même
(( sire de Morimont les avait confisqués et vendus de la
(( même façon.
^ « Je ne dois pas non plus cacher à V. V. S. S. que j*ai
« trouvé dans le vieux livre /ouge sur lequel sont décrits
(( les biens colongers et censiers de la Seigneurie une co-
(( longe, située à Saint Dizier et appelée le Bien Labourier,
« comprenant 40 journaux de champs, deux fauchées de
(( pré et deux jardinets, qui payait antérieurement à la
« Seigneurie 21 boisseaux de cens annuel. Le Sire de Mo-
(( rimont s'en est également emparé par confiscation et
« l'a vendu, comme alleu, au susdit prévôt, pour cent flo-
<( rins. Vos Seigneuries apprécieront s'il appartenait au
« Sire de Morimont de considérer comme siennes les con-
« fiscations et notamment celle des biens qui précédem-
(( ment payaient cens à la Seigneurie et dont le domaine
(( direct {directum dominium] appartenait à la Roche de
« Délie.
<( La construction de la petite maison porte préjudice au
1) Les Sires de Morimont furent remboursés, en 1569.
2) Le prévôt Guyot, de son vrai nom Jean Guyot Loy est
décédé en 1597. C'est Louis Lourdel qui lui succéda en cumulant
la charge de prévôt avec celle de lieutenant-bailli, suivant or-
donnance de l'Empereur Rodolphe II, pour céder ensuite la pré-
voté à Jean Ehrard Loy, (arch. du Haut Rhin, c. 645.)
LE CHATEAU 245
t( château non seulement par ce qu'elle lui ôte la vue sur
<( la ville et ailleurs, comme j'ai dit plus haut, mais encore
u en raison de ce qu'il y a, entre cette maison et une tour
t( du château* une belle place en jardin appartenant à la
« Roche et sur laquelle on pourrait, au besoin, placer quel-
le ques pièces d'artillerie pour défendre le château et pres-
te que toute la ville (1). Si jamais la ville venait à se ré-
<< volter contre un Seigneur, en séjour ici, il serait encore
« possible aux assaillants,' depuis cette haute maison plus
« élevée que les murs extérieurs du château, d'arriver sur
« cet emplacement et de pénétrer ensuite, par improviste,
« dans le château.
« Voilà les faits sur lesquels j'ai cru devoir porter l'at-
« tention de vos Grâces et Bienveillances comme étant pré-
'< judiciables à la Seigneurie et intolérables- J'attends leur
t( avis en les priant avec soumission de ne pas m'imputer
<( à mal le retard que j'ai apporté dans ce rapport, attendu
t< que j'ai été obligé de me renseigner sérieusement pour
« savoir exactement ce qu'il en est de cette petite maison
« et comment elle était arrivée en possession des Sires
« de Morimont (2)
V Ainsi renseignée et documentée la Régence d'Ensis-
heim ne pouvait manquer, après en avoir référé à l'archi-
duc Ferdinand, d'agir vigoureusement contre le curé récal-
citrant. C'est à quoi tendait la lettre suivante adressée le
14 février 1579 au bailli Lourdel.
« Trouvant d'après les relations et rapports qui nous
<( sont parvenus que le curé de Délie a élevé sa maison
« nouvellement construite sous et contre le château de
« cette localité beaucoup plus haut qu'elle n'était aupara-
(( vant, qu'elle dépasse la base du mur de ce château et que
« le dit curé a continué malgré toutes observations et aver-
se tissements, attendu que cette construction porte préju-
« dice et dommage en plusieurs manières au château, ce
1) C'est ravancée de la Roche dont il a été question dans la
description du château.
2) Louis Lourdel termine par ces mots : a Je me recommande
toujours aux Grâces de V. V. S. S. »
246 REVUE D'ALSACE
(( que son Alt- Sérénissime d'Autriche ne tolère pas^ nous
« vous ordonnons, en son nom, de mander devant vous le
« dit curé et son cousin, le prévôt» de les réprimander avec
« force et sévérité sur cette construction obstinée et pré-
(( judiciable et de les obliger, à la démolir et reconstruire
« à la hauteur et dans l'état où elle était auparavant; que
<( si cela n'était fait de suite et sans observations, vous
« devrez vous-même maintenir la Seigneurie et le château
(( dans leur ancienne possession et juridiction, démolir,
« anéantir par d'autres voies et moyens, avec l'aide des
« sujets, cette construction dommageable et préjudiciable,
« enfin ne pas la laisser édifier plus haut qu'elle n'était
« anciennement. » (1)
Les archives du Haut-Rhin ne rapportent pas ce qu'il
advint de cet ordre. Il est indubitable toutefois que le bailli
fut obligé de recourir à la force et que la maison incrimi-
née fut démolie. Ce fait n'était pas de nature à fortifier la
sympathie que les bourgeois de Délie avaient eue jusque
là pour la maison d'Autriche; il ne pouvait» au contraire,
que leur inspirer le désir de voir disparaître ce château qui,
outre les charges nombreuses dont il était la cause, les em-
pêchait de bâtir et de s'étendre suivant leurs besoins.
L'entretien des murs de la ville, ayant été presque de
tout temps, ainsi qu'on l'a vu plus haut, à la charge de la
bourgeoise, c'est dans les anciens registres des Magistrats,
de la Cité qu'il faut chercher, à ce sujet, des indications.
Elles sont assez rares et ne remontent pas au delà de la fin
du XVI' siècle. Chaque année cependant l'un ou l'autre
membre du conseil, délégué spécialement, allait vérifier
l'état de toutes les parties de l'enceinte et désignait les en-
droits où des réparations étaient nécessaires. Les toitures
des murs et des tours avaient surtout besoin d'être retenues.
Les fossés étaient également visités; on doit entendre par
là ceux creusés de main d'homme» exposés à se remplir de
1) Archives du Haut Rhin. G. 643.
LE CHATEAU 247
terres éboulées ou d'immondices; quant aux rivières et au
canal qui formaient fossés naturels, le curage s'en impo-
sait, de temps à autre. D'ailleurs le prévôt et le bailli de la
Seigneurie étaient là pour veiller à ce que rien de ce qui
intéressait la défense fut négligé; au besoin ils savaient
rappeler le Magistrat à l'exécution des charges que la ville
avait assumées en recevant les chartes de franchises.
Parmi les réparations faites du XVI® au XVII* siècle on
peut citer les suivantes.
« Le 15 mars 1582 un marché fut passé entre Messieurs
les M. Bourgeois et Magistrat de ce lieu et Hansjacob, sous-
signé, charpentier de Seppois, (1) pour faire une neuve ra-
mure à la porterie de la porte dessous, fournir les bois,
faire une rondelle le long des degrés et la latter, y faire
une forme de porte au haut des degrés et pour ce faire a
promis luy donner la somme de soixante Hures balloises,
scavoir dix liures contant pour payer le bois et vingt cinq
Hures quant la moitié de la besoigne serat achevé
Henry Biétry (maître bourgeois
Marque de Hansjacob Guissengred.
charpentier. (2) »
« L'an 1627, 27 mars, la tour du côté des Onneroux (3)
à la porte dessus de Délie tombait. « fut décidé de la re-
bâtir toute neuve — elle fut plaidée au maçon françois
Migain de Valonnes en Bourgogne et à fran. Cassaigne de
Montbouton pour la rebastir es murailles — pour la somme
de trois cent dix libures d'argent monnoie baloise avec qua--
tre bichots'de froment ou epoutet » (4).
En 1680, le lattis d'une certaine partie des murs de l'en-
ceinte, depuis la maison J. Fr. Blanchard jusqu'à la neufue
ramure de la court de MorvUlars, était en si mauvais état
que le Magistrat dut songer à le refaire et en effet, il s'en-
1) II s'agit, sans doute, de Seppois-le-Haut qui dépendait de
la Seigneurie.
2) Archives de Délie, C. A. p. 6.
3) C'était sans doute la tour existant encore derrière Tan-
cien hôpital qui à cette époque devait appartenir à la famille des
Arnoux.
• 4) Archives de Délie, C. A. p. 13.
248 REVUE D'ALSACE
tendit avec le sieur Pierre... Chapus, bourgeois de Délie qui,
moyennant cinquante livres bâloises et dix quartes d*es-
poutes s'engagea non seulement à réparer ce lattis, mais
encore à aller couper les bois necessaires.au lieu de Che-
veney, les égrosser et les chercher avec des charretiers pour
les amener à pied d'œuvre. Il fut, en outre, spécifié que la
ramure serait bien faite et vérifiée par des gens s'y cognois-
sant; enfin le chapus devait démonter l'ancienne et monter
la nouvelle (1).
Evénements auxquels ont été mêlés le château et les murs. - Leur destructioD
Nous avons exprimé, dans le chapitre précédent, l'opi-
nion que les fortifications de Délie pouvaient être très utiles
contre des maraudeurs et des pillards isolés, c'est-à-dire en
faible nombre, mais, en même temps, nous faisions des ré-
serves pour le cas où cette petite cité serait assiégée par
des troupes nombreuses et régulières.
Jusqu'à la reconstruction du château, en 1324, et même
jusqu'au XV* siècle, les chroniques, pas plus que la tradi-
tion, n'ont conservé le souvenir d'aucun fait ayant fourni
aux bourgeois de Délie l'occasion d'éprouver la valeur du
système de défense que, dans sa sollicitude, l'abbé de Mur-
bach avait imposé à Henri VII, roi des Romains et duc
d'Autriche. Cependant à peine les murs étaient-ils ache-
vés et mis en harmonie avec le château, que le comte de
Montbéliard, Thierry II, dit le Grand Baron, an mépris d'un
traité que l'abbé de Murbach lui avait imposé le 12 avril
1231, se remettait en campagne et ravageait les terres de
l'abbaye. Ce n'est pas que Délie protégé par son enceinte
eut beaucoup à craindre de ce bouillant Seigneur. Attaquer
4) Archives de Délie Rég. AA. Le mot patois chapus signifie
charpentier; espoutes pour épautre; Chevenez village du pays
de Porrentruy; égrosser pour dégrossir. La ramure à refaire
s'étendait depuis l'ancien hôpital jusque derrière l'hospice Viel-
lard-Migeon. Les mots neuve-ramure indiquent qu'une autre
partie de la toiture des murs avait déjà été retenue, l'année pré-
cédente peut-être.
LE CHATEAU 249
la petite cité, c'était, pour lui, d'ailleurs se mettre en guerre
avec la Maison d'Autriche. Le Grand Baron n'y tenait certes
pas, mais il y avait des partis de mercenaires indépendants,
à coup sûr soudoyés par ses propres émissaires, qui parcou-
raient les campagnes et obligeaient les bourgeois de Délie
à ne pas se relâcher un instant de leur surveillance noc-
turne et même souvent, à se tenir, pendant le jour, sur
leurs chauffauds, derrière leurs arbalètes ou leurs grands
arcs en fer. Cette inquiétude, ce qui vive, se manifestèrent
maintes fois encore dans le cours du XIII* et surtout pen-
dant le XIV* siècles.
Ainsi, en 1365, des bandes de routiers, restes des ar-
mées anglaises congédiées après la bataille de Poitiers
(1356) se répandirent en Alsace. Elles étaient sur le point
de pénétrer dans le Sundgau, conséquemment dans la Sei-
gneurie de Délie, quand l'Empereur Charles IV ayant mar-
ché contre elles, les obligea à battre en retraite. (1)
En 1368, c'est Enguerrand de Coucy qui cherchant à
dépouiller l'Autriche de ses possessions de l'Alsace aux-
quelles il estimait avoir droit du chef de sa mère» Cathe-
rine, fille de Léopold II, passe sous Belfort avec ses hordes
indisciplinées, dites les Grands Barons, pour se diriger du
côté de Ferrette et d'Altkirch. (2)
Quelques années après (1374) nouvelles alarmes. On
apprend que les Bâlois après avoir battu les troupes de
Tévêque, leur souverain, avaient envahi l'Alsace et qu'ils
s'étaient avancés jusqu'à Belfort où ils firent de grands
dégâts à la ville et au château. (3)
Le siècle suivant devait faire passer les bourgeois de
Délie de l'inquiétude à la plus triste réalité.
Au commencement de 1424 le margrave de Bade avait
imposé de nouveaux péages sur le Rhin. Les villes de
1) H. Bardy étude hist. sur Belfort. Soc. belf. d'émulation,.
N" 16, 1897, p. 62.
2) Henry Bardy : étude hist. sur Belfort (soc. belf. d'émuL
NM6, 1897, p. 63.
3) Henry Bardy : étude hist. sur Belfort (soc. belf. d'ém.
N" 16, 1897, p. 69.
250 REVUE D'ALSACE
Souabe et d'Alsace se persuadant que leurs privilèges et
leurs libertés étaient atteints par ces impôts conclurent un
traité de Confédération pour quinze ans. (1) Belfort, dans
rintérêt de son commerce en voie de prospérité souscrivit
à ce traité. Délie suivit, sans doute, l'exemple de sa voi-
sine. Les armées confédérées prirent les armes pour leur
commune défense^ mais tandis que leurs troupes étaient
aux prises avec les Badois, le comte de Tonnerre, Louis 11
de Châlon, avait pris parti contre Catherine de Bourgogne,
alliée des villes confédérées et était entré dans le Sundgau.
Il espérait, par cette diversion, obliger ces dernières à reti-
rer leurs troupes du margraviat poUr aller défendre la
Haute Alsace. Bâle fit en effet repasser le Rhin aux siennes
qui marchèrent sans délai sur Délie dont Louis de Châlon
s'était fait ouvrir les portes (2). La chronique ne dit pas
comment il réussit à pénétrer dans la ville, ni s'il parvint à
forcer le château, mais ce qui se passera dans l'avenir, en
semblables circonstances, autorise à croire que, seule, la
cité eut à subir son odieuse présence et ses exactions-
A la fin de 1439, des gens de guerre connus sous le nom
d'Armagnacs ou plutôt d'Ecorcheurs arrivèrent aussi jus-
que dans le pays de Délie. Tuetey parle des atrocités qu'ils
y commirent, principalement à Grandvillars où ils égor-
gèrent cinquante enfants, mais il passe Délie sous si-
lence (3). Cependant cette cité était une proie trop rappro-
chée pour que ces aventuriers ne tentassent pas contre elle
un coup de main. Ce qui va suivre laisse en effet supposer
qu'ils parvinrent à s'en emparer, qu'ils la pillèrent et même
qu'ils l'incendièrent.
Dans la charte de 1442 promulguée par Frédéric, duc
d'Autriche, à Francfort où des délégués du Magistrat l'é-
1) En 1365, Ulmann de Ferrette, bailli d'Alsace, avait déjà
contracté ave la Maison d'Autriche et un grand nombre de villes,
évêques et abbés un traité d'alliance pour la défense de leurs
Intérêts réciproques. Délie avec Florimont et le château de Fer-
rette se trouvaient compris dans le traité.
2) Henry Bardy : bulletin de la Soc. belf. d'émulation, 1898,
N'' 17, p. 105/6.
3) Les Ecorcheurs sous Charles Vil, T. I, p. 112.
LE CHATEAU 251
taient allés trouver pour lui exposer la misère de leurs ad-
ministrés, on trouve cette phrase très explicite : « ...Et
comme depuis peu d'années la dite ville serait été brûlée
par deux fois et grandement incommodée par plusieurs
voyes et manières de guerre en sorte que le monde Vaurait
abandonnée..- » (1).
Il s'agit évidemment des deux épisodes ci-dessus dont
les bourgeois ne s'étaient pas encore relevés complètement
Leurs maisons détruites, les malheureux avaient dû aban-
donner la ville et chercher un abri, soit au château, soit
dans les forêts environnantes, auprès de leurs bestiaux
évacués avant les investissements.
Si, en des circonstances pareilles, le pillage était facile,
l'incendie ne l'était pas moins. A cette époque et même
jusqu'au XVII® siècle, presque toutes les maisons bour-
geoises étaient construites en bois et torchis avec couver-
tures en bardeaux. Elles offraient donc un aliment facile
au feu destructeur (2).
Ceci dit, on arrive à l'an 1474 qui fut, pour Délie, une
année aussi terrible, sinon plus, que les précédentes.
Sigismond, duc d'Autriche, venait de racheter à Charles
le Téméraire, duc de Bourgogne, le Sundgau et la Haute
Alsace qu'il lui avait vendus à réméré, en 1469. Pierre de
Hagenëach, son grand bailli> venait également d'être pris,
jugé et décapité à Brisach pour ses malversations et ses
crimes. (9 mai 1474). Son frère, Etienne de Hagenbach,
landwogt d'Alsace, voulant venger sa mort et en même
temps protester contre le rachat, fit irruption dans le Sund-
gau, au commencement du mois d'Août. Après, avoir tout
ravagé sur son chemin, il vint, avec 5000 hommes, mettre le
siège devant Délie dont il s'empara, sans coup férir, et
1) Voir aux pièces justificatives : traduction de roriginal en
allemand par M* Flostat.
2) En 1600, la Régence d'Ensisheim prescrivit que toutes
les malsons, sans distinction, devraient être couvertes en tuiles
(Archives du Haut- Rhin, G. 662.) Un article des défenses pu-
bliques déjà citées disait: «que personnes n'ayent a pourter
chandelles allumées en la ville sans lanterne à peine de Cha-
•tois par M. B. (Maître-bourgeois).
252 REVUE D'ALSACE
qu'il saccagea malgré l'annonce que les Balois» unis aux
Autrichiens, accouraient au secours de la ville. Liblin qui
rapporte ce fait ajoute qu'après avoir ravagé encore quatre
villages, les Bourguignons emmenèrent avec eux gens, bêtes
et meubles (1). De Délie à Florimont et de Délie à Porren-
truy ils firent, suivant E. Toutey, le désert, tuant les hommes»
violant les femmes, emportant des enfants suspendus à La
selle de leurs chevaux, pillant tout dans les maisons et les
églises» emmenant le bétail et ne s*en allant qu'après avoir
promené l'incendie parmi ces ruines (2).
Cette prise de Délie eut lieu le 3 août, mais le lende-
main déjà, les Bourguignons apprenant l'arrivée prochaine
des Bâlois, se retiraient sur Dannemarie' qu'ils saccagèrent
également et où ils commirent, comme partout, des atroci-
tés épouvantables (3). S'ils avaient pu s'emparer si facile-
ment de Délie, c'est que cette petite ville était presque sans
défenseurs. Une diète tenue à Ensisheim, le 11 mai précé-
dent, avait bien décidé d'envoyer cent hommes pour dé-
fendre Belfort, Florimont et Délie» mais c'était insuffisant
et de plus, il y eut des retards et un manque de vigilance
incroyables (4). En outre, bon nombre des bourgeois et des
compagnons de la ville l'avaient quittée, dès le début de la
levée d'armes d'Etienne de Hagenbach pour aller au se-
cours de Bâle que ce dernier menaçait (5).. A ce moment,
nul ne pensait, sans doute, que les Bourguignons vien-
draient jusqu*à Délie. Peut-être encore ne comptait-on pas
sur une irruption aussi soudaine.
A Délie, comme dans les environs, l'ennemi avait mar-
qué son passage par le pillage et l'incendie, mais avant leur
arrivée, les habitants qui restaient, vieillards, femmes et
enfants, avaient eu le temps de se réfugier au château, dans
i) Belfort et son Territoire, p. 68.
2) E. Toutey, Charles le Téméraire et la Ligue de Constance,
P. 145/6.
.'J) E. Toutey, Charles le Téméraire et la Ligue de Constance^
P. 145/6.
i) E. Toutey, Charles le Téméraire et la Ligue de ConstancCy
P. 145/6.
r») Liblin : Belfort et son Territoire, p. 67.
LE CHATEAU 253
lequel, une fois les ponts levés ou retirés, ils étaient en
sûreté.
C'est le 26 août seulement, que les hommes absents re-
vinrent à Délie avec 200 bâlois, suivis bientôt de 300 autres»
ce qui suffit pour tenir à distance les lâches pillards qui
continuèrent à se retirer plus à l'Ouest. (2)
C'est à la suite des ruines accumulées par les Bourgui-
gnons et dont les bourgeois mirent plusieurs années à se
remettre qu'Oswald de Thierstein, engagiste, leur confirma
(1483) le privilège du péage et que l'Empereur Maximilien
leur accorda (1501) le droit de débit de sel dans toute la
Seigneurie.
Il faut maintenant descendre cent cinquante-huit ans —
du moins les chroniques ne rapportent rien dans l'inter-
valle — pour voir Délie de nouveau assiégé.
Le rêve du Cardinal de Richelieu était d'arracher à la
domination étrangère l'Artois, la Franche-Comté et parti-
culièrement l'Alsace. Pour arriver à ce but, tous les moyens
lui furent bons, même celui d'unir les armées françaises à
celles de la Suède protestante et, pendant quinze ans (1618
à 1633) les Suédois, nouveaux barbares, laissés à eux-mê-
mes» en profitèrent pour torturer et pressurer les popula-
tions catholiques de la Haute Alsace et de l'ancien évêché
de Bâle.
Le cadre de cette étude ne permet pas de les suivre
partout, mais nous les trouvons particulièrement, en 1632,
dans notre contrée. Pendant qu'une partie de leurs troupes
faisait le siège de Belfort, d'autres parcouraient les campa-
gnes et ruinaient non seulement les prieurés de Saint Ni-
colas des Bois, de Froideval, de Froidefontaine et de Lu-
celle, mais encore les campagnes. Au cours de leurs courses
dévastatrices, ils se présentèrent devant Délie et sommè-
rent aussitôt le Magistrat d'avoir à leur en ouvrir les portes.
A ce moment. Délie, comme en 1474, était sans dé-
fense. Toute l'attention de la maison d'Autriche, représen-
1) E. Toutey, Charles le Téméraire et la Ligue de Constance, ,
P. 145/6.
2) Archives de Délie, registre A p. 56.
254 REVUE D'ALSACE
tée par la régence d'Ensisheim, s'était concentrée sur Bel-
fort où avaient été transportés les canons et les munitions
du château de Grandvillars. (1) Depuis le mois d'octobre
1631, la garnison du château ne se composait que de dix
hommes prélevés sur soixante destinés au château de Bel-
fort et qui provenaient de gens d'armes de Brisach can-
tonnés dans les Seigneuries de Montbéliard et de Blamont.
Il y avait eu, à leur arrivée, un incident. Le bailli n'étant
pas au château, ces dix hommes avaient voulu loger en
ville, mais comme Tordre dont ils étaient porteurs ne le
mentionnait pas, le Maître-bourgeois n'avait pas voulu les
recevoir. (2) Les bourgeois étaient donc à peu près seuls
à faire face au danger. Trop peu nombreux que pouvaient-
ils contre des troupes résolues à toutes les extrémités? Con-
sidérant donc que toute résistance était inutile* qu'elle ne
servirait qu'à attirer sur la ville les pires calamités, le Ma-
gistrat répondit à la sommation suédoise par une demande
de capitulation. L'ennemi y ayant condescendu, François
Hennemand, bourgmestre et Melchior Mattissen, délégué
des ville et Seigneurie de Délie entrèrent le 29 décembre
1232, en pourparlers avec le Rhingrave Otton Louis Comte
de Salm, Seigneur de Wuestingen, colonel-général à pied
et à cheval de la couronne de Suède- D'après la capitula-
tion qui fut conclue et ratifiée à Belfort, le 8 janvier 1633,
les Suédois s'engageaient à respecter tous les droits et ju-
ridictions des habitants* tant nobles que non nobles, ecclé-
siastiques et laïcs de la Seigneurie de Délie avec le libre
exercice de leur religion et la conservation des calices et
ornments sacerdotaux, la restitution du bétail et des che-
vaux enlevés, dispense de garnison et de toute réquisition-
Les Suédois s'interdisaient en outre tous pillages, incendies,
1) La régence d*Ensisheim avait envoyé à Melchior de Hertz-
berg (de Coeurmont) bailli de Délie, l'ordre de transporter à
Belfort ces canons et ces munitions (Archives du Haut-Rhin.
G. 439.)
2) Archives de Délie (Registre A, p. 56.
LE CHATEAU 255
violences et molestations. Enfin chaque habitant était libre
de voyager, mais avec un sauf-conduit (1).
Pour une fois les soldats de Gustave Adolphe avaient
fait trêve à leurs habitudes de rapt et de rapine. La bour-
geoisie de Délie n*eut donc pas trop à souffrir des nouveaux
maîtres que les dures nécessités de la guerre lui avaient
imposés, d'autant plus que les Suédois quittèrent la ville
aussitôt après y avoir établi leur autorité.
La Seigneurie de Délie resta sous leur dépendance jus-
qu'au 24 mai 1634. En ce jour, elle avait fait Tobjet d*un
accord entre les Chanceliers Oxenstein, pour la Couronne
de Suède et Forstner, pour le duc de Wurtemberg, comte
de Montbéliard. L'un cédait à l'autre, chacun stipulant au
nom de qui il s'agissait, les Seigneuries de Belfort et de
Délie, en compensation d'une somme de 30.000 florins et
des intérêts de retard que Léopold, archiduc d'Autirche de-
vait au comte de Montbéliard. La partie intéressée, l'archi-
duc d'Autriche, n'avait pas été appelée à ratifier cette con-
vention, ce qui n'empêcha pas, quelques mois après, le ma-
réchal de la Force de la ratifier au nom de la France. Elle
devait néanmoins rester sans effet (2).
Sur les entrefaites, les Suédois s'étaient trouvés aux
prises avec les Impériaux. Battu à Nordlinden (24 août
1634) leur roi, Gustave Adolphe, avait été obligé, aussitôt
après, de rappeler toutes ses garnisons de la Haute Alsace.
Cette retraite précipitée avait permis aux Autrichiens de
rentrer en possession de Belfort et de Délie. Melchior An-
toine de Hertzberg, bailli de la Seigneurie, put reprendre
1) Voir aux pièces justificatives. Avec la capitulation ci-des-
sus et ses conditions bienveillantes tombe à néant Tassertion de
L. Klipfel suivant laquelle la ville de Délie aurait été pillée
(guerre de trente ans dans la région de Belfort) et celle de Liblin
voulant que le château ait été ruiné de fond en comble par les-
Suédois {Belfort et son Territoire),
2) Ephémérides de Duvernoy, p. 192. En disant que cette
cession resta sans effet, Duvernoy ajoute «....le roi, Louis XIII
ayant fait don de ces mêmes terres au comte de la Suze, Tun de
ses généraux ». Il faut dire à ce sujet que la cession de Louis
XIII à ce général n'eut lieu qu'en 1635.
256 REVUE D'ALSACE
ses fonctions et se réinstaller au château qui reçut égale-
ment une garnison. Le nombre des hommes qui la compo-
saient n'est pas connu, mais elle se trouva être sous les or-
dres d'un capitaine-lieutenant, du nom de Vriel.
L'entourage du bailli se composait de sa femme, de ses
enfants et de quinze subordonnés, tant hommes que
femmes. La promiscuité de tout ce monde avec les soldats
dont plusieurs étaient atteints de la peste amena bientôt
des conflits entre le commandant et le bailli qui s'en plai-
gnit auprès du Margrave de Bade, tuteur des enfants de
l'archiduc Léopold décédé et commandant des troupes im-
périales en Alsace. Guillaume de Bade ordonna à Vriel
d'évacuer les soldats, mais loin d'obéir à cet ordre, ayant
eu connaissance de la plainte du bailli, il introduisit au châ-
teau d'autres soldats venant de garnisons infectées. De là,
nouvelles plaintes de Melchior de Hertzberg avec la lettre
suivante dont le contenu jette une certaine clarté non seu-
lement sur le fait de la peste dont s'agit, mais aussi sur
d'autres inconnus jusqu'à ce jour.
<( Très illustre; très noble, très docte Prince, de votre
bienveillante Altesse, le très dévoué et humble serviteur-
(( J'avais espéré que l'ordre de votre Altesse remis au
(( Seigneur Capitaine-lieutenant Vriel, ainsi qu'elle a bien
« voulu me le faire savoir, à la date du 24 du- mois dernier,
<( aurait pour résultat de voir la demeure que j'occupe avec
« quinze serviteurs dévoués débarrassée de toutes les trou-
<( pes de Vriel qui circulent, allant et venant, à travers toutes
(( les localités infectées de la peste, mais je constate^ qu'à
<( rencontre de l'ordonnance de votre Altesse, il envoie tout
(( droit au château des troupes venant à pied de Thann et
(( de Masevaux, pour les renvoyer ensuite en d'autres en-
« droits et les remplacer par de nouveaux soldats arrivant
<( également d'endroits pestiférés. De cette façon d'agir, je
(( ne saurais penser autre chose, sinon qu'à l'instigation
<( probable de méchantes gens, Vriel voudrait me chasser
« de ma demeure, ce qui ne manquera pas d'arriver si on
<( ne vient pas à mon aide, car je me trouverais alors, avec
« ma femme et mes enfants» exposé au danger en question
LE CHATEAU 257
t( et à la mort. On vous a fait croire, après la grande ba-
« taille de Thann, (1) que les Français allaient prendre
« Délie de force et en occuper toutes les maisons, mais
« il nY en a aucune apparence pas plus qu'à Altkirch. Si
« les français voulaient attaquer ces localités par la force,
« toutes les troupes de Vriel ne suffiraient pas pour les en
« empêcher pas plus que pour défendre ces villes, à moins,
« qu'on n'y envoie de nombreux et importants renforts que
« votre Altesse pourrait procurer à la garnison aussi bien
« que ce Vriel ; c'est mon avis, sans tenir compte de toutes
tt les tracasseries et des exactions qu'il exerce outre me-
« sure. En outre, il n'y a« dans le château de Délie, aucun
« approvisionnement de plomb, de poudre et de mèches,
« le capitaine-lieutenant n'en ayant pas fait livrer ici (2).
« D'un autre côté, V. Altesse me commannde de faire
« battre lés gerbes de la 9* dîme que ceux de Brinighoffen
« ont conservées à Bourogne et de faire ensuite livrer ces
« quantités à Neuchâtel (3). A ce sujet, je ne dois pas ca-
« cher à V. Altesse que Vriel a mêlé ces neuvièmes ou di-
« xièmes gerbes de guerre de Brinighoffen avec ses propres
« gerbes et récoltes; celles-ci n'ayant pas été mises à part,
« il en résulte qu'on ne peut savoir combien il y en avait.
« A quoi il faut ajouter que cette maudite peste s'est tel-
t( lement propagée qu'il n'y a pour ainsi dire aucune mai-
« son qui ne soit infectée, à ce point qu'on n'y trouverait
<( pas un voiturier, ainsi d'ailleurs que j'ai eu» dès le début,
-« l'honneur d'en informer V. Altesse.
1) Prise par les Suédois, le 30 décembre 1632, la ville de
Thann fut reprise par les Impériaux, six mois après. Ces der-
niers durent l'évacuer, en 1634, après avoir été battus par les
Suédois, dans la plaine de l'Ochsenfeld qui s'étend entre Thann
et Cernay. C'est la grande bataille de Thann dont parle le bailli
de Hertzberg.
2) La ville pouvant être assiégée, d'un jour à l'autre, c'était
au commandant d'armes à prévoir les munitions dont il pouvait
avoir besoin.
3) Bourogne était partagé entre la Seigneurie de Delle et
-celle des Brinighoffen qui, sans doute, était chargée de recueillir
les dîmes de sa voisine.
258 REVUE D'ALSACE
« J'ai dû ne cacher aucun de ces faits à V. Altesse en*
« me recommandant à elle avec respect et soumission-
(( Donné à Délie, le 2 9bre 1634.
(( De votre Altesse le très obéissant serviteur.
Melchior Antoine de Hertzberg.
P. S. — La présente lettre était terminée depuis déjà
quelques jours, quand le Capitaine-lieutenant Vriel m'a en-
voyé ici, dans ce château, l'un de ses factotums, nommé
Chaumont et marié à Belfort, (1) avec ordre de m'annoncer
qu'il avait résolu de prendre au château de Ferrette où il
vient de mourrir trois soldats et où la peste ne fait qu'aug-
menter, un certain nombre d'hommes et de les envoyer ici
garder notre château; il me faisait dire« en outre, que je
pouvais y rester ou, en tout cas, faire comme je l'enten-
drais, mais qu'il ne tenait pas à perdre ces soldats.
A cela j'ai répondu au Sr Chaumont que je m'en rappor-
terais aux dernières ordonnances, concernant le danger de
la peste, adressées à Vriel par V. Altesse. J'ajoutais que
jusqu'ici et pendant vingt ans, j'avais rempli avec dévoue-
ment les fonctions de chef de cuisine à la Cour de feue
Son Altesse, votre père, d'heureuse mémoire; que dès lors»
à mon jugement, ma personne devait r*»'e un peu mieux
considérée que celle de ces soldats parmi lesquels plusieurs
avaient certainement servi longtemps l'ennemi et pillé le
pays; que si mes très nobles Seigneurs ne m'avaient pas de-
mandé et ordonné d'occuper ma demeure, je serais, dès le
début, resté dehors; que je ne pensais pas iton plus que
mes très nobles Seigneurs eussent l'intention de récompen-
ser mes très longs services par la communication de la
peste; qu'ainsi je le priais de vouloir bien changer une
décision aussi préjudiciable pour moi et à laquelle rien ne
l'obligait. Je demandais enfin une réponse à ce sujet. La-
dessus, Vriel, m'a répondu lui-même verbalement que j'a-
vais fait une plainte contre lui ainsi qu'on le lui avait assu-
ré alors qu'il était dernièrement à Brisach- 11 est donc fa-
1) Il ressort de ces quelques mots que le capitaine-lieute-
nant Vriel ne logeait pas lui-même au château. Où alors? A
Belfort, sans doute.
LE CHATEAU 259
cile de voir par là qu'il n'a agi dans toute cette affaire que
par esprit de vengeance. D'un autre côté, je ne puis croire
que V. Altesse communique ainsi aux commandants d'ar-
mée, sans enquête préalable, les rapports et plaintes obli-
gatoires, comme c'est ici le cas, de ses fonctionnaires, car
autrement les fonctionnaires civils et militaires seraient
excités les uns contre les autres et ne feraient plus, dans
les cas graves, que des rapports peu confidentiels ! Du reste
M. Humprecht de Wissembourg qui demeure ici sait que
tout ce que j'ai dit dans mon précédent rapport, que tout
ce que j'y ai lait ressortir, est vrai, Vriel lui ayant dit qu'il
voulait loger dans le château 50 mousquetaires en plus de
ceux dont il a été question plus haut, ce qui d'ailleurs a eu
lieu. Le dit Vriel a laissé ici, en partant, comme comman-
dant un Sr Eichom que V. Altesse connait II s'est permis,
l'année dernière, de faire, de son propre chef, des recrute-
ments et d'imposer, sans autorisation, des soldats à loger;
il a encore commis dans le baillage, d'autres méfaits pour
lesquels il a été arrêté par le commissaire général de Neu-
stein et qu'il a avoués après enquête. V. Altesse peut, par
là, facilement comprendre ce que le baillage et moi pou-
vons, ici, attendre de lui, alors surtout qu'il n'a pu s'entre-
tenir lui-même. En effet, le jour de la dernière solde, alors
qu'il revenait de Massevaux ici, il a pris cinq chevaux dans
les écuries des gens de Froidefontaine, sous prétexte que
l'année dernière ils ne lui avaient pas livré quelques me-
sures de blé et d'avoine qu'ils s'étaient forcément engagés
à lui livrer parce qu'il les menaçait de leur donner des
troupes plus nombreuses à loger. Si c'était nécessaire, une
enquête pourrait établir ce fait ainsi que bien d'autres du
même genre.
J'ai voulu ajouter ce post-scriptum à ma lettre à cette
seule fin que V. Altesse se rappelle facilement ce que j'ai
dit dans ma précédente sur ce qui concerne les change-
ments de quartiers pestilentiels, en priant instamment V.
Altesse de tenir la main à une meilleure observation des
ordonnances qu'elle a édictées, ordonnances sur lesquelles
je me suis fondé pour amener ici, avec beaucoup de frais et
260 REVUE D'ALSACE
de peines, mon mobilier. Je dirai enfin qu'il n'y a pas de
danger à Délie, bien qu'aucune place fortifiée soit aussi
mal montée en poudre et en plomb, Vriel n'y ayant fait
aucune livraison de ce genre pas plus qu'en ce qui concerne
les armes portatives des soldats- D'ailleurs les Français qui
sont à Montbéliard et à Porrentruy ne font, ni les uns ,ni
les autres, aucun mouvement
Je termine dans l'attente, cum maximum periculum in
mord, d'une prompte nouvelle ordonnance qui me rassure
ainsi que ma femme et mes enfants.
Donné à Délie, le 5 9bre 1634.
Au très-haut et très-noble Prince et Seigneur, Guil-
laume, margrave de Bade, comme aussi au très-noble et
excellent général en chef, tuteur des enfants mineurs de
feu l'archiduc Léopold d'Autriche, landvogt régent et con-
seiller de chambre des Etats autrichiens mes très-nobles et
excellents seigneurs (1) »
La lettre ci-dessus du bailli de Hertzberg est pour ain$f
dire exclusivement personnelle, mais elle démontre néan-
moins, qu'à ce moment» le pays était en proie à deux fléaux
aussi redoutables l'un que l'autre: la peste et les mercenai-
res à la solde de l'Empire. Si le premier atteignait les po-
pulations dans leurs personnes, le second, menaçait de les
réduire à la plus extrême pauvreté. La peste était la con-
séquence du séjour continu, dans le pays, de troupes qui,
puant la débauche, allaient et venaient d'un village à l'autre
en y répandant les miasmes putrides de leur saleté repous-
sante. Les bourgeois de Délie dont le bailli ne dit mot.
n'étaient peut-être pas aussi exposés, à cause de l'isolement
et de l'élévation du château que ses quelques habitants
à se voir contaminés par les soldats pestiférés du capitaine-
lieutenant Vriel; ils pouvaient aussi fermer les portes de la
ville aux bandes isolées, mais dans les villages environ-
nants» comme à Bourogne, le fléau faisait de tels ravages
que la vie publique y était, ou peu s'en faut, suspendue.
Qu'étaient les soldats de l'armée impériale? Le bailli de
1) Traduction d'une copie tirée de l'original aux archives du
Haut-Rhin à Colmar, C. 526.
LE CHATEAU 2Ô1
Hertzberg Ta laissé entrevoir. Un ramassis de gens di
l>asse condition qui s'engageaient pour un temps déterminé
moyennant d*être bien payés et d'avoir la liberté de ran-
çonner et piller les malheureux paysans sans défense, de
les forcer à leur donner logement et nourriture et même
leurs économies pécunières, bienheureux quand ils ne les
frappaient pas ou ne déshonoraient pas leurs femmes et
leurs Biles- Les officiers étaient incapables de les retenir. La
situation était d'autant plus triste qu'on n'en prévoyait pas la
fin et qu'après les Suédois, les français succédèrent aux
Impériaux pour mettre à son comble la misère générale.
Melchior Antoine de Hertzberg avait la vue courte ; elle
n'allait pas au-delà de Montbéliard et de Porrentruy; il
ne voyait pas et savait encore moins les progrès sensibles
que faisait, à ses côtés, l'influence française- Quand il s'en
apercevra, ce sera trop tard. En attendant Guillaume de
Bade lui accorda satisfaction: le capitaine-lieutenant Vriel
fut remplacé comme commandant du château et les soldats
pestiférés furent évacués.
Richelieu profitant de la retraite générale des Suédois
s'était fait céder par leur gouvernement (1er novembre
1634) tous les pays de la Haute Alsace qu'ils avaient occu-
pés, mais pour en prendre possession définitivement, c'était
la guerre avec l'empereur. La déclaration des hostilités
ayant été signifiée à l'Autriche, Louis XII {envoya Henri,
duc de Rohan, pour commander en Alsace avec ordre de
Richelieu de s'emparer de Belfort et de Brisach. Délie y
était implicitement compris. C'étaient les seules villes du
landgraviat qui ne fussent pas encore entre les mains des
français, les autres ayant accepté le traité du 1er novembre-
Parti de Remiremont le 21 janvier 1635 le duc de Rohan
ne put, à cause des neiges, franchir les Vosges qu'avec de
grandes difficultés. Le 25, il établit son camp à Angeot, à
14 kilomètres de Belfort, mais après huit jours consacrés à
préparer les gabions et à faire venir des couleuvrines de
Montbéliard, ayant été avisé que les Impériaux étaient en-
trés en Alsace avec de grandes forces, il avait fait volte-
262 REVUE D'ALSACE
face pour aller les combattre (1). Pendant les quelques
jours qu'il avait mis à attendre ses équipages de campagne,
des partis détachés de ses troupes avaient parcouru les en-
virons. L'un d'eux commandé par un officier, Claude de la
Noue, était allé jusqu'à Boron où il avait cantonné, puis
de là, à Délie qui lui avait ouvert ses portes.
Le séjour à Délie des soldats de la Noue fut de courte
durée, mais il se trouva entouré et suivi de telles péripéties
qu'il est tout à la fois intéressant et utile de rapporter ici
la lettre que le bailli de Herzberg adressa, en cette circons-
tance, à la Régence.
« Très nobles etc.
<( Vos grâces ont sans doute reçu ma dernière lettre (2)
par laquelle je les informais très-humblement de la façon
dont les français s'étaient amenés devant la ville de Délie
et en avaient demandé l'ouverture pour y faire leurs dé-
penses et y acheter leur nécessaire* mais, comme il appa-
rait à présent, ce n'était qu'une feinte pour s'en emparer,
et le caporal laissé par M. le capitaine de Grandmont l'avait
refusé. Sur ces entrefaites, un capitaine de cavalerie,
nommé Claude de la Noue, cantonné à Boron, s'est pré-
senté le soir devant la porte d'en bas, demandant l'ouver-
ture de la ville et l'acceptation d'une garnison, avec me-
nace de s'en emparer par force armée si on s'y refusait,
mais la ville ayant demandé un délai suffisant pour prendre
une résolution* il n'accorda que jusqu'au lendemain matin,
à 8 heures. La-dessus les bourgeois de Délie qui avaient
déclaré précédemment ne vouloir faire aucune résistance
et être disposés à laisser entrer les français m'écrivirent
en m'annonçant qu'ils étaient peines d'abandonner la très
honorable Maison d'Autriche et de prendre un autre Sei-
gneur, mais qu'ils ne pouvaient résister à telle force. A ce
moment, je pressentais déjà le sens de leur inclination;
voyant en outre que je n'arriverais pas à les en détourner,
1) Etude historique de Belfort, par Henry Bardy. (Bull, de
la Soc. belf. d'émulation, 1899, T. 18, p. 68.
i) Melchior de Hertzberg avait sans doute déjà écrit à la Ré-
gence la veille ou Tavant-veille.
I
I
1
LE CHATEAU 263
j'estimai n'avoir d'autre réponse à leur donner, verbale-
ment, que celle de consulter pour ces questions de guerre
le commandant auquel le susdit M. de Grandmont avait
laissé des ordres et des instructions particulières; je les
engageais enfin à prendre une résolution conforme à la
situation, mais en tout cas de chercher à obtenir un plus
long délai pour avoir le temps d'en référer.
Sur quoi le lendemain, de bonne heure, un cavalier du
parti et quartier français s'est présenté devant la porte et
la ville a traité avec lui, comme la veille^ au soir, avec le
capitaine de cavalerie, sans prévenir le commandant rési-
dant au château, puis on l'a introduit dans la ville. L'ayant
appris et voyant que c'en était fait de la place, le comman-
dant dépité, décida de se retirer avec ses hommes- Com-
prenant définitivement vers quel but on tendait en deman-
dant à composer, je fis dire aux bourgmestres, par le grand
voueble (1), d'éviter sérieusement d'agir avec le château
comme précédemment (2)t tout ce qui s'y trouvait appar-
tenant à leurs princes territoriaux, et de se rappeler que
le serment qu'ils avaient fait à la Seigneurie venait avant
celui prêté à la ville ; qu'ils avaient notamment à sauver les
grains en les comprenant dans les articles de la capitula-
tion. Qu'arriva-t-il ? Le commandant ne s'était pas sauvé
depuis un quart d'heure avec la garnison (3) que des cava-
liers français arrivaient au nombre d'environ 200. Après
avoir campé sur le communal de Joncherey, la moitié passa
l'eau et se présenta devant le château, l'autre moitié, de-
1) C'était rhuissier ou grand sergent de la Seigneurie. Il lui
était facile de se rendre à Milandre, auprès du bailli, en passant
par Tune des poternes du mur sud de la ville ; il y parvenait dans
une demi-heure au plus.
2) Qu'avaient donc pu dire ou faire les bourgeois à propos
du château? Avaient-ils déjà incité les Suédois à le brûler comme
il arrivera en 1637, avec les Français?
3) Il s'était retiré sur Belfort par le chemin indiqué dans
la description du château.
264 REVUE D'ALSACE
vant la ville (1). Sous quelles conditions, articles et ré-
serves la ville les a-t-elle laissés entrer? Je n*ai encore pu
m'en assurer jusqu'ici ni en obtenir copie. Je sais seulement
que le Magistrat s'est mis d'accord avec le capitaine de
cavalerie et qu'il s'est appuyé sur la dernière capitulation
conclue avec le Rhingraff Otton Louis dont il s'était pro-
curé l'original ou copie spécifiant que la ville n'aurait ni
quartier ni garnison (2).
« C'est pourquoi une partie des soldats se sont retirés
dans leurs cantonnements tandis que les autres sont tous
montés au château; ils s'y sont logés et ont rempli de che-
vaux non seulement les écuries, mais sauf votre respect,
la salle basse avec la chambre d'audience et celles du rez-
de-chaussée; ils ont fracturé les coffres de la Seigneurie,
donné à manger à leurs chevaux une partie de l'avoine de
réserve» consommé la farine que, suivant votre ordonnance,
j'avais fait moudre pour la garnison qui devait défendre le
château (3). Le reste a été emmené, avec d'autres grains,
par les cavaliers qui retournèrent le lendemain dans leurs
quartiers, laissant à leur place une trentaine de mousque-
taires qui ont logé sur la Roche.
U m'a été dit par un prêtre, nommé M. Jean Henne-
mand, que le capitaine, avant de se retirer au château avec
ses cavaliers, avait fait crier par la ville que les bourgeois
et les particuliers qui avaient déposé quelque chose au
château pouvaient aller le chercher aussitôt; sur quoi les.
1) La première moitié avait traversé rAHaine pour aller join-
dre le susdit chemin et arriver devant la porte du château;
Tautre moitié en suivant la route de Joncherey à Delle avait fait
son apparition devant la porte d'Allemagne. Claude de la Noue
connaissait par les bourgeois la faiblesse de la garnison.
^2) Voir plus haut et aux pièces justificatives les articles de la
capitulation conclue avec les Suédois, en 1632-1633.
:\) Une fois battus, tous les grains provenant des dîmes
étaient remisés au château.
LE CHATEAU 265
bourgeois auraient répondu que tout ce qui s'y trouvait ap-
partenait au prince et à la Seigneurie (l).
« J'ai essayé par tous les moyens et prétextes d'em-
pêcher tout cela, mais je n'ai obtenu des bourgeois d'autre
réponse que. celle-ci : « qu'ils appartenaient présentement
n au Roy », alors qu'ils étaient déjà informés du con-
traire (2). Et bien que je l'eusse réclamée une troisième
fois, je n'ai reçu votre décision relativement à ce que je
devais faire avec les revenus du baillage que le lendemain,
ici, à Milandre où j'avais dû me retirer après divers aver-
tissements. De plus les français sont actuellement devant
Belfort où ils ont fait venir de Montbéliard trois grosses
pièces d'artillerie avec lesquelles ils ont tiré continuelle-
ment depuis deux ou trois jours, mais, comme je l'ai appris,
sans grand résultat et en perdant beaucoup de soldats.
Selon toute apparence, ils n'arriveront pas à grand chose,
surtout si les assiégés sont pourvus des munitions néces-
saires (3). Mais là-dessus Dieu, tout puissant, fera pour le
mieux.
De tout ce qui précède, j'ai cru devoir avertir vos
Grâces, en me recommandant à elles humblement. — Mi-
landre, le 5 Février 1635. Votre dévoué: Melchior Antoine
de Hertzberg. » (4)
i) Déjà trop contents de la présence des français, les bour-
geois montrèrent, en la circonstance, un grand désintéressement;
il leur eut été cependant facile de profiter du désarroi pour ac-
caparer bien des objets appartenant à la Seigneurie.
â) Les bourgeois connaissaient certainement la convention inter-
venue entre la Suède et la France, le 1er novembre 1634, mais
le bailli n'avait pas manqué de les prévenir que n'ayant pas été
ratifiée par la maison d'Autriche, elle n'avait, à leur égard au-
cune valeur, qu'ils étaient toujours sujets autrichiens.
'A) Ces renseignements relatifs au siège de Belfort entrepris
par le duc de Rohan confirment et complètent même ceux dé-
crits plus haut. En effet, Henri Hardy dit bien que le comman-
dant des troupes françaises avait requis des pièces d'artillerie
à Montbéliard, mais non qu'il les avait reçues et qu'il s'en était
servi pour bombarder la ville, sans résultat.
4) Cette lettre, très curieuse au point de vue local, a été
traduite de l'allemand sur copie tirée de l'original déposé aux
archives du Haut-Rhin, à Colmar, C. 643.
266 REVUE D'ALSACE
Le bailli de Hertzberg nous a montré comment les fran-
çais s'étaient emparés une première fois de Délie; il a déjà
laissé entrevoir certaines conséquences de leur occupation;
la lettre ci-dessous qu'il écrivait de nouveau le six mars
c'est-à-dire un mois après, à la Régence, va compléter
ses premiers renseignements* En capitulant avec Claude de
de la Noue, les bourgeois avaient cru se mettre à l'abri de
tous quartiers, c'est-à-dire de logements militaires et de
toutes réquisitions, mais ils seront bientôt désabusés. Aux
français qui avaient dû rejoindre l'armée du duc de Rohan
vont succéder des Suisses et des Montbéliardais qui les
mettront en coupe réglée, tout en s'emparant des denrées
Seigneuriales que le bailli était parvenu à mettre en lieux
plus ou moins surs. Nous verrons même les femmes crier
à l'injustice. Voici cette lettre:
Très nobles etc. Seigneurs, mes très humbles services
tout d'abord.
(( Je dois vous aviser qu'ayant abandonné le château,
les cavaliers français y furent remplacés aussitôt par 40
fantassins également français; enfin que Tarmée s'étant re-
tirée sur Dannemarie et Mulhouse, ces 40 français à pied
sont partis également pour la suivre, mais ils n'étaient pas
loin qu'à leur place sont venus loger 200 suisses et Mont-
béliardais commandés par le Colonel Wildtaysen. Celui-
ci a sous ses ordres, comme capitaines et lieutenants, quel-
ques natifs et résidants de la ville et seigneurie de Neu-
châtel. Les hommes de cette troupe se comportent générale-
ment mal; ils se sont depuis augmentés jusqu'au nombre
de 450, mais ils doivent être actuellement mal pourvus de
poudre, plomb et mèches- Ils ont trois petites pièces de ca-
non appartenant à la ville avec quelques arquebuses qu'on
n'avait jamais voulu monter et me livret au château, (l)
Quand les cavaliers eurent pris leurs quartiers à Grosne
et qu'ils se furent emparés de Délie, je n'avais encore reçu
aucune instruction sur la conduite que j'avais à tenir quant
aux grains, mais cependant j'en ai fait porter, en toute
1) Il a été fait mention des pièces dans le matériel de guerre
de la ville.
• •
LE CHATEAU 267
hâte, la plus grande partie, en ville, au presbytère et dans
d'autres maisons bourgeoises sures où Ils sont restés intacts
jusqu'à ces jours derniers. A ce moment, le grand sergent
m'a informé qu'il avait dû livrer ces grains seigneuriaux (1)
au Colonel Wildtaysen qui lui avait montré une désignation
écrite de tous les endroits où ils étaient déposés en lui di-
sant que la révélation et l'indication lui en avait été faite
par le curé de Boncourt. Sur quoi le sergent s'informera plus
amplement et fera une enquête minutieuse. En ce qui con-
cerne les grains de Brinighofen. le grand sergent m'a dit
que le précité Colonel Wildtaysen lui avait présenté un
écrit de Brinighofen suivant lequel ce dernier lui demandait
et le priait d'en prendre livraison pour les lui restituer en-
suite. Le colonel a fait conduire au château tous ces grains
sur lesquels Claude Portier a pris frauduleusement quel-
ques quartauts pour lui; il y fit également monter les grains
seigneuriaux dont il fit moudre et cuire une partie. C'est à
Vos Grâces à voir si, dans la suite, on pourra poursuivre
contre, ces trahisons et celles relatives aux avoines Seigneu-
riales que Ton a, suivant mes informations, réunies dans
vos pays (2). De plus la rumeur se répand que le quartier ne
sera pas levé à Délie avant que le susdit Wildtaysen ait
porté et complété son régiment à 1000 hommes. Ceci nous
mènerait assez loin, attendu que les enrôlements se font
très mal et qu'un certain nombre d'hommes du colonel ont
été dispersés et massacrés aux environs de Bergen (3). Ceci
ruinera forcément les pauvres sujets.
« Enfin, j'ai cru bien faire et Dieu sait que je n'ai pas
épargné mes peines, pour exécuter dès que je l'eus reçue,
malgré la présence continuelle des français dans le château,
la décision de vos Grâces de faire conduire ces grains dans
■
i) Le bailli parle ici des grains Seigneuriaux pour les dis-
tinguer de ceux appartenant au Seigneur de Bourogne qui avait
sans doute des dîmes à recevoir de certains colongers dans le
ban de Délie.
2) Il y avait sans doute d'autres grains ayant échappé à la
rapacité des soldats français, suisses et montbéliardais.
3) C'est sans doute Bergheim, à 17 Kîl. de Colmar.
268 REVUE D'ALSACE
la Seigneurie de Porrentruy et de les convertir en argent(3),
J'avais fait venir en secret un conseiller et comme il con-
naissait la composition des soldats logés, je lui avais confié
la chose en lui demandant conseil sur la manière de sauver
ces grains et, après avoir pris l'avis de ses collègues, de
vouloir bien les sortir de la ville. Mais contre mon attente,
je n'avais pu en obtenir ni conseil ni aucun aide, tout comme
si les bourgeois n'avaient pas de devoir à remplir envers ma
gracieuse Seigneurie. De plus j'ai appris et je me suis suf-
fisamment assuré que, quand on avait réquisitionné chez
eux des grains pour l'entretien des Suisses logés» les femmes
des bourgeois avaient demandé par les fenêtres et dans les
rues, en criant, pourquoi on osait réquisitionner les grains
des bourgeois au lieu de prendre ceux de la Seigneurie, car
on savait bien où ils étaient cachés. A quoi l'un des mem-
bres du conseil aurait répondu que les grains Seigneuriaux
avaient été mangés par les soldats en garnison et le reste
employé par les français. Ces méprisables femmes ne se
sont pas contentées d.e cette réponse, mais elles ont encore
crié ouvertement que les grains n'étaient pas tous employés
et qu'on savait bien où ils étaient fourrés (2). J'ai cru de-
voir vous prévenir de tous ces faits afin que vos Seigneu-
ries sachent à quelles gens fidèles j'ai eu à faire et com-
bien j'ai dû en souffrir (3). Je me recommande humblement
à vos Grâces.
Donné à Milandre, le 6 mars 1635.
Votre très-dévoué
Melchior Antoine de Hertzberg. » (4).
i) On sait que Ton pouvait facilement sortir de la ville par
les poternes de Tenceinte, côté sud, vers Boncourt.
â On comprend que dans un cas semblable les femmes
aient été plus vives à manifester les sentiments qui animaient
la population tout entière.
Il) II est certain 'que la tâche du bailli de Hertzberg a dû
être extrêmement difficile pendant la période qui va de la prise
de Delle par les Suédois à Tinféodation définitive de TAlsace à
la France. Balloté sans cesse, entre ses devoirs de premier offi-
cier de la Seigneurie et la mauvaise volonté des bourgeois dont
les idées de séparation allaient croissant avec les événements
toujours de plus en plus ruineux qui les accablaient, il a dû,
suivant son expression, en souffrir et même énormément.
4) Traduction d'une copie tirée de l'original allemand, arc.
du H.-R. C. 143.
LE CHATEAU 269'
Les documents qui suivent sont muets sur le temps que
le colonel de Wildteisen mit à compléter son régiment pour
le compte de la France. Y parvint-il même? Ce que l'on
sait cependant, c'est qu'au commencement de décembre de
la même année, le château n'était plus occupé que par un
faible détachement de soldats français laissés par le colonel
ou détachés soit par le maréchal de la Force» en allant, au
mois de mai, de Montbéliard à Porrentruy (1), après sa pour-
suite du duc Charles de Lorraine, soit encore par le Comte
de la Suze que Louis XIII venait (en avril) de nommer gou-
verneur de Montbéliard (2).
(A suivre)
Il Ephémérides du comité de Montbéliard par Duvernoy,
page 187.
û) Henri Bardy : Etude hist. sur Belfort: bull. de la Soc.
belf. d'ém. 1899, T. 18, p. 71.
Iii FoilRiSR. lipn ih DéIii» H \m M
Itl'llsiii. ai II' si! U)
niiQUENau
Situation.
Cette ville située Entre la gorge de Saverne, la gorge
de Weissembourg et la ville de Strasbourg a distance à peu
près égale, est un grand dépôt entre Strasbourg, Weissem-
bourg et Landau, Elle est située sur la Motter, et tenoit la
gauche des Lignes qui ont etées construites autrefois sur
cette Rivière, et qui sont presque entièrement effacées
aujourd'huy (1), les généraux qui ont commandé les années
du Roy dans cette province, En tems de guerre, ont tou-
jours fait attention à cette place.
Plan de Haguenau.
Haguenau est entourré d'un mur de clôture, en avant
duquel il a été construits plusieurs ouvrages de terre, avec
fossés et chemins couverts; dans la guerre de 1741 M. le
Mâal de Noailles, fit ajouter vn ouvrage couronné et sans
revêtement; Haguenau a souffert deux sièges pendant la
guerre de 1700 de 15 jours chacun, mais depuis la paix de
1713 cette place a été abandonnée. Le Magistrat et L'Etat
major ont détruit ou Laissé détruire tous les Etablisse-
mens de fortification, et surtout les digues et Ecluses qui
soutenoient les Eaux de la Rivière de Motter, dans les
fossés de cette place, ce qui en faisait toute la force; ainsy
on n'a pu faire aucun vsage de cette place au besoin pen-
1) L*auteur du manuscrit ne parle de ces lignes que pour
mémoire; il n'en est question nulle part ailleurs.
LES FORTERESSES 271
dant la guerre de 1744» a cause de TEtat de dégradation de
Toute Espèce où elle s'est trouvée alors; aînsy cette ville
ne doit point Etre Regardée aujourd'huy comme vne place
de guerre, mais comme vn poste fermé de bons murs de
clôture; cette ville est très grande, elle a été ruinée plu-
sieurs fois pendant Les Siècles passés, et ne s'En est jamais
bien relevée.
Relief de Haguenau;
Le relief des ouvrages de terre de cette place ne sub-
sistent plus qu'en masse, et est En partie défigurée, les
tettes de chemins couverts sont effacées, et les parapets des
ouvrages sont Renversés En partie et de même les Eta-
blissemens qui avoient étés faits pour Soutenir les Eaux
dans les fossés ont Etés Ruinés successivement.
Moyens de Remédier aux défauts cy dessus;
1° Rétablir TEcluse d'Entrée, de Retenue et de distri-
bution dans les fossés de cette place, et y soutenir les Eaux
dans tout leur circuit, au moyen des digues et Batardeaux
qui y seront construits;
2° Rétablir la tette des chemins couverts, et les para-
pets des ouvrages;
d"" Mais lorsque la fortification de Weissembourg sera
achevée, Haguenau se trouvera en 3** Ligne de Landau et
la situation politique Entre la France et l'Empire ne de-
mande pas tant de précautions; d'ailleurs cette place est
si près de Strasbourg, qu'en supposant même que Landau
fut entre les mains de L'Ennemy il seroit peut être plus
dangereux qu'avantageux de fortifier Haguenau, ainsy il
suffit d'Entretenir son mur de clôture, et de Laisser cette
ville En portes fermées seulement, et d'avoir soin de ses
murailles que le Magistrat laisse en assés mauvais Etat;
272 REVUE D'ALSACE
WEISSENBOURQ
Situation.
Weissembourg est vne ville de grandeur moyenne et
bien peuplée, Les habitans vivent de la culture de leurs
fonds de terre; cette ville ferme et occupe vne gorge des
Vosges où aboutissent plusieurs chemins d'Empire en Al-
sace par le duché de Deux ponts, et de même plusieurs
chemins de Lorraine En Alsace dont Entr'autres le grand
chemin de Bitsche, Cette ville défend le derrière des Vos-
ges, conjointement avec Lichtemberg, la petite pierre, et
phalsbourg, elle deffend aussy comme on le voit L'Entrée
dans la plaine d'Alsace par la gorge dont Elle occuppe le
débouché; cette ville tient et assure la gauche des Lignes
de La Loutre (1), et la partie la plus faible de Touttes les
Lignes,, et pour ainsy dire, la Seule partie dont la deffense
est Equivoque ; d'ailleurs Weissembourg est située de façon
que les armées du Roy peuvent marcher En Bataille, de
cette ville a Landau, et de Landau a Weissembourg, ainsy
que le mâal de Coigny y marcha en 1744 pour attaquer les
Lignes de la Loutre par ce point, et en chassa les detache-
mens de L'armée du prince Charles de Lorraine qui L'a-
voient occupés, ainsy, et pour ces Raisons M. le comte d'Ar-
genson a fait fortifier l'Enceinte de Weissembourg de Rem-
parts et de parapets avec un fossé de 7 à 8 pieds de pro-
fondeur d'Eau En Avant, afin de mettre cette ville hors
d'jnsulte et de surprise, et obliger l'Ennemy d'En faire les
approches par attaques Réglées pour s'En emparer, et ainsy
prévenir les cas semblables a celuy de 1744, lorsque le
prince Charles de Lorraine s'empara des Lignes de La
Loutre et de Weissembourg;
1) La Loutre pour la Lauter, petite rivière qui prend sa
source près de Weschlauter, dans la Bavière rhénane, entre en
Alsace, arrose Wissembourg, Altstadt, coule entre le Bienwald
et la forêt du Mundal, touche Scheibenhard, Lauterbourg, et se
jette dans le Rhin à Neubourg dans* la Bavière rhénane.
LES FORTERESSES 273
*4e
Plan de Weissemboiirg;
L'ancien plan de cette ville et de son Enceinte n*a point
été changé ny déplacé en aucun point par les Remparts
et parapets qui y ont étés ajoutés dans L'jntérieur, on a
elargy et aprofondy les fossés de cette ville pour y pouvoir
faire Entrer les Eaux de la Loutre dans tout leur circuit;
on a faite une Ecluse cottée I, a l'Entrée de cette Rivière
dans le faubourg de Bitsche pour mettre Toutte la Rivière
dans les fossés pour y soutenir 8 a 9 pieds d'Eau et on
propose vn petit canal cotté 24 dont les eaux tirées du mou-
lin d'Obermûhl mettront 6 pieds dans tous les fossés en
tout tems, et sans fermer l'Ecluse L Voila En quoy consiste
le plan de la fortification de Weissembourg qui met cette
ville hors d'jnsulte de vive force, et la met en deffense de
6 a 7 jours contre les approches des Tranchées d'un Enne-
my pourvu d'artillerie de Batteries;
Relief de Weissembourg;
Le relief de cette place est tel que l'Assiégeant sera
partout a couvert sur les Remparts, nonobstant les hauteurs
dont son enceinte est entourée; et lorsque les arbres qui
ont été plantés sur les Remparts, auront 12 à 15 ans de
croissance, l'jnterieur de la ville sera entièrement caché
à la vue de L'assiégeant, C'est autant qu'il en faut, et C'est
tout ce qu'on peut désirer pour produire Les Effets qu'on
s'est proposé dans les fortifications de Weissembourg a la-
quelle il seroit jnutile de faire mieux, car se seroit s'éloi-
gner du seul objet nécessaire par lequel on s'est proposé
de mettre cette place hors de surprise et d'jnsulte de vive
force, et d'obliger L'Ennemy de L'attaquer avec artillerie
de Batteries et par aproches Réglées;
274 REVUE D'ALSACE
liflUTERBOURQ
Situation.
Ce petit bourg (1) tient la droite des Lignes de la Loutre
et la partie de ces lignes la moins susceptible d'attaque, il
occuppe le grand chemin de Strasbourg à Landau par les
Bords du Rhin, comme Weissembourg occupe le grand
chemin de Strasbourg à Landau par le pied des Voges;
mais avec cette différence qu'une armée peut marcher En
Bataille de Weissembourg à Landau, et qu'au contraire de
Lauterbourg a Landau, L'armée est obligée de filer trois
lieues dans la forêt de Bienwald. (2)
Lauterbourg est situé sur une hauteur assés avanta-
geuse et entourré d'Eau et de marais sur presque tout son
circuit,
*
**
Plan de Lauterhoturg;
Ce petit bourg a été entourré de fortifications de terre
avec fossés secs et palissades enchemin couvert fraisé,
d'Escarpes et contrescarpes et pallissadé sur Berne avec
vn ouvrage a corne du costé du Rhin a la porte de Weis-
sembourg; cet ouvrage a corne a causé la surprise de cette
place en 1744; car M. de Gensac n'ayant pas jugé a propos
de garnir cet ouvrage extérieur, l'Ennemy entra en cube
d'hommes par cet ouvrage dans les fossés de Lauterbourg
et dès lors M. de Gensac fut perdu, je dis que cet ouvrage
a corne v;ausa la perte de la place, et En Effet rien n*est
plus insensé que de faire des ouvrages Extérieurs devant
1) Le nom de Lauterbourg lui vient de la Lauter qui baigne
le pied de la hauteur sur laquelle cette petite ville est située. Sa
position stratégique est si importante que les Romains Tauraient
déjà eux-mêmes occupée. Lauterbourg eut à souffrir de toutes,
les guerres qui eurent pour théâtre la Basse-Alsace.
2) Bienwald, ancien canton de Lauterbourg.
LES FORTERESSES 275
vn corps de place fortifié en terre avec fossés secs et c'est
vn grand défaut dans le plan de Lauterbourg, tel qu'il est
aujourd'huy ;
Vn autre défaut, et plus grand encore dans ce plan est
le fossé sec; jl fallait a quelque prix que ce fut y mettre
la Rivière de Loutre, sur 7 a 8 pieds de hauteur, cela au-
roit Beaucoup moins coûté que tous les gazonnages et pal-
lissades qui y ont etez employées, et dont vn fossé plein
d*eau dispense, contre la Surprise et Tjnsulte de vive force.
Les Autrichiens ont arraché et Brûlé touttes les palis-
sades de Lauterbourg En 1744 et ont Rasé imparfaitement
quelques parapets, Cette place est aujourd'huy dans l'Etat
où les autrichiens L'ont laissé, et on peut Regarder ce
Bourg comme vn point des Lignes de la Loutre, et non
comme vne place fortifiée;
Relief de Lauterbourg;
Le Relief des fortifications de terre de cette place est
asses bien, mais jl y manque vn massif de contrescarpe et
et de chemin couvert, du costé du marais, afin de pouvoir
mettre les eaux de la Loutre dans tous les fossés de ce
poste si on jugeoit a propos de la Remettre en deffense.
Moyens de Remédier aux défauts cy dessus;
\^ Comprendre l'ouvrage a corne dans le corps d'En-
ceinte de cette place, et effacer les terrassemens qui L'En
séparent;
2® Ajouter vn massif de contrescarpe et de chemin cou-
vert, pour former le fossé Entre le corps de la place et le
précipice, et pour pouvoir porter les Eaux de la Loutre dans
les pourtours de l'Enceinte du corps de la place;
3° Faire les écluses d'Entrée et de sortie pour distribuer
les Eaux de la Loutre, et les soutenir de 7 à 8 pieds de
hauteur dans ses fossés;
276 REVUE d'alsace
4° Donner vne autre tournure au plan de cette place et
comme jl est dessiné au plan projet.
Mémoire relatif au plan projet
des fortifications de Lauterbourg;
Jl est avantageux au service du Roy de fortifier Lau-
terbourg parcequ'il tient la droite des lignes de la Loutre,
leur sert de point d'appuy et de dépôt et arrette les pro-
grès de l'Ennemy après la prise ou surprise des Lignes;
cette place est d'autant plus nécessaire qu'il n'y a pour
ainsy dire aucune place qui tienne la Campagne, depuis
Lauterbourg jusqu'à Strasbourg, car le fort Louis dans une
jle est si aisé à Bloquer, et a si peu d'avantage pour la
deffensive en Alsace, et pour l'offensive en Empire que cette
place inaccessible peut passer a peu près pour inutile;
La manière de fortifier Lauterbourg relativement aux
circonstances présentes avec l'Empire paroit devoir être
telle que l'Ennemy soit obligé d'y faire des aproches cou-
vertes et être muny de grosse artillerie pour s'En emparer
en 10 ou 12 jours de temps au moins,
2°
Que cette fortification soit de médiocre dépense et que
la force puisse en être augmentée a L'avenir sil est néces-
saire sans Rien changer au plan des etablissemens ny a
Tjdée générale du présent projet;
3"
Quant a la situation du terrein de Lauterbourg, la manière
de le fortifier consiste en gênerai a tenir les hauteurs et a
profiter de la Rivière, de ses inondations et des marais du
précipice, de façon a protéger de ces points inaccessibles,
les parties qui sont en terrepleins et d'approche possibles;
40
Le présent projet feuille 2 est tracé sur les principes et
pour cet effet, 1° jl a été indispensable de changer partie
du plan de cette place, et d'arraser en pente, le Relief du
LES FORTERESSES 277
terre plein des hauteurs, de façon à Recevoir en Revers la
deffense couverte et croisée de parties inaccessibles du
corps de la place et de même jl a été nécessaire de porter
deux fronts au delà de la Rivière et de les disposer de fa-
çon a présenter leurs approches aux parties jnaccessibles
qui sont en de ça; 2° on a fait circuler dans tous les fossés
sept pieds d'Eau de Retentie au moyen de TEcluse (60),
Le marais du précipice est de façon que tous ces fossés
puissent être secs et plein d'eau a volonté; 3"^ On a placé vn
mur de clôture au fond de ces fossés pour que cette place
puisse être hors d'insulte, les fossés secs comme fossés
d'eau, c'est a dire Lorsqu'on ne juge pas a propos de mettre
l'Eau dans ces fossés; 4° Enfin tout a été réglé de sorte
que quand il plaira a sa majesté de Revêtir les terrasse-
mens et les contrescarpes de cette place, elle pourra or-
donner sans rien changer aux masses des etablissemens, ny
a L'jdée générale du plan qui est aujourdhuy proposé;
Quant au Relief du projet, on voit au plan et au profil
que les parties jnaccessibles de la place dans Tjle d'jn-
nondations et le marais du précipice découvrent en Revers
les approches sur les hauteurs arrasées en pentes de tous
costéz et que les Redoutes jnaccessibles y découvrent de
même, ainsy que dans tous les fossés des fronts En terre
pleins;
Quant a l'Ecluse 60 et aux deux Batardeaux 62-63,
leurs effets sont spécifiés a la Légende du plan feuille 2*.
6^
Lauterbourg ainsy fortifié de son Enceinte et sans les
trois pièces jnaccessibles 18, 19 et 20 soutiendroit au moins
20 jours de siège contre l'Ennemy bien pourvu, mais avec
les trois pièces jnaccessibles cette place seroit aussy forte
que la meilleure, surtout En garnissant de contremines les
approches Etroites des angles 15, 12 et 2 opposés à Weis-
sembourg et au delà de la Rivière;
La dépense du projet de Lauterbourg, sans
les 3 pièces inaccessibles, monte a la somme
de 351335 1...0...0...
278 REVUE D'ALSACE
La dépense des redoutes inaccessibles avec
chemins couverts et mur de clôture monte a
la somme de 177016 L..0^0.^
La dépense des redoutes inaccessibles sans
chemins couverts, ny mur de clôture monte
à la somme de 110647 L..O...O^
La dépense des galeries de contremines, de
courtines aux 3 angles 15, 12 et 2 monte a
la somme de 14640 1...0...0..,
LES UGHES DE LA LOUTRE
•> <> <^
Situation.
Les lignes de la Loutre ferment toutte la plaine d'Al-
sace depuis Weissembourg et la montagne jusqu'au Rhin;
Weissembourg tient la tette et la gauche de ces Lignes
comme Lauterbourg et le Rhin ferment la Droite; ainsy
pour entrer en Alsace l'Ennemy est obligé de défiler dans
les montagnes de Voges où il est très aisé au plus faible
d'Embarrasser le plus fort dans la marche, soit par des
abbatis, soit par des petits detachemens placés dans des
détroits ou autres Endroits où les passages sont difficiles,
a quoy phalsbourg, Lichtemberg, la petite pierre et Weis-
sembourg peuvent servir fort efficacement de Retraite et
de séjours aux detachemens destinés a la garde du Revers
des Voges
A
Plan des Lignes de la Loutre;
Les lignes de la Loutre occuppent par leurs parapets le
Sommet d'un Ravin que forme cette Rivière dans son cours
depuis Weissembourg jusqu'au Rhin ; ce Ravin dans le fond
est prairie, le Ravin disje, est jnnondé en avant de^ para-
pets depuis Weiss«m))purg. jusqu'au Rbia, païf le moyen de
31 jeduses et autant de. digues, et la tette de. ces digues est
deffendiie par vne Redoute noyée dans l'jnondation;
LES FORTERESSES 279
A
Relief des Lignes de la Loutre;
Touttes les écluses des Lignes de la Loutre sont en
Bois tant a leurs Radiers qu'a leurs Bajoyers» ce qui occa-
sionne des Réparations continuelles et Beaucoup moins de
sûreté dans leurs Effets que si ces écluses etoient en ma-
çonnerie ;
Les Lignes de la Loutre depuis le château de Saint
Remy, a une demy lieûe de Weissembourg jusqu'au Rhin(l)
précédées de Bois taillis et de hautes futayes qui occupent
les Bords du Ravin opposé aux Lignes et sur lequel on
peut faire des abbatis;
La gauche des Lignes de la Loutre au delà de Weissem-
bourg et dans la gorge est inondée sur 300 toises de largeur
par TEifet de TEcluse de Weissembourg, mais au delà la
gauche des Lignes a pour difficulté et pour obstacles, les
montagnes Boisées des Voges, les mauvais chemins et les
détroits de ces montagnes; la droite de ces lignes a pour
obstacles Le Rhin en Entier;
On peut moralement assurer que les Lignes de la Lou-
tre sont imprenables de front par un Ennemy trois fois
plus fort et qu'il sera obligé de tourner ces lignes en pas-
sant le Rhin au dessus ou en traversant les Voges pour
prendre les Revers de ces Lignes;
Moyens de Remédier aux défauts cy dessus;
Le défaut des lignes de la Loutre consiste dans la quan-
tité d'escluses qui ne sont que de charpente; jl faudroit les
construire en maçonnerie, mais cette dépense de 450 mille
Livres n'est pas proposable et jl vaut mieux Laisser durer
ces écluses de charpente tant qu'eUes pourront et Restituer
leur jnnondation par des Epis noyez faits au Besoin seule-
ment, et au défaut d'Ecluses ainsy qu'il a été pratiqué dans
première construction de ces Lignes en 1734.
1) L'auteur a omis ici le verbe sont.
280 REVUE D'ALSACE
L'jnconvenient de ces épis noyez pour former des in-
nondations, c'est qu'on ne peut les ouvrir et fermer a vo-
lonté comme des Ecluses, et qu'ainsy tant que ces Epis
noyés Subsistent, Tjnondation subsiste aussy ce qui Ruine
les prairies sur trois lieues de longueur et en prive les pro-
priétaires et habitans du pays; ce fut pour remédier a cet
inconvénient fâcheux que M. le Mâal proposa a Mgr d'An-
gervillers ministre en 1733, de faire faire des écluses et
des digues aux Lignes de la Loutre, afin de ne former des
jnnondations que dans le moment du Besoin, et de les
wider aussitôt que le besoin seroit passé a l'Effet de pou-
voir conserver l'usufruit des prairies aux propriétaires et
aux habitans du pays; la proposition du Mâal fut acceptée
et exécutée en 1734 en écluses de charpente; ces écluses
furent faites avec peu de soin et de fidélité et se trouvèrent
la plupart hors d'Etat de service a la guerre de 1740 et il
fut ordonné de les Reparer sur la demande que fit Mgr le
prince de Conty;
l^U-
LANDflU
Situation.
Landau (1) situé a L'Extrémité de la province d'Alsace,
sur la petite Rivière de Queich joint par sa gauche et son
canal de navigation la gorge d'Albersweiller dans les mon-
tagnes des Voges, a vne lieue de distance et par sa droite;
cette place joint le Rhin a 3 liefies de distance par les jn-
nondations et les Lignes qui y ont été pratiquées depuis
l'année 1744.
Dans cette situation Landau ferme toutte la plaine
d'Alsace et a vne libre entrée, soit dans tout le palatinat et
autres pays d'Empire jusqu'à Coblentz, Entre la Moselle et
le Rhin soit dans le duché de deux ponts et le Revers des
1) Landau a été distrait, en 1815, du domaine de la Francs.
Cette ville fait aujourd'hui partie de la Bavière rhénane.
LES FORTERESSES 281
Voges jusqu'à Bitsche que cette place deffend conjointe-
ment avec Weissembourg, La petite pierre, Lictemberg et
phalsbourg.
Plan de Landau
Landau a été fortifié par Louis 14 sur les desseins de
M. le Mâal de Vauban, excepté toutes les lunettes qui en-
veloppent cette ville; celles cy ont etées construites par les
jmpériaux puis rectifiées successivement par les jngénieurs
du Roy;
Depuis l'Entrée des eaux de Landau jusques et com-
pris la pièce 90 qui contregarde vne demy lune, la fortifica-
tion de Landau est précédée de flaques spacieuses pro-
fondes et très effectives, et de sorte qu'au moyen de la
pièce 44, Entrée des Eaux qui prend un revers jnaccessible
» jusqu'à la demy lune porte de France, cottée 8, L'attaque
de Landau est Réduite au seul point et front 1 1 et 9 c'est
a dire que TEnnemy sera obligé de détailler L'ouvrage a
corne devant la queue d'hyronde 39 et L'ouvrage qui soit
38 est d'ailleurs assés embarrassé pour embrasser Le front
attaqué 9 et 1 1 ;
Il a été proposé et aprouvé depuis longtems les pièces
jnaccessibles 128 et 1 12 a L'Entrée et a la sortie des Eaux
pour prendre des Revers sur les parties des approches cy
dessus, du costé de france, mais les ouvrages quoique
aprouvés ont êtes suspendus jusqu'jcy pour la rareté des
fonds;
Puisqu'il est clair que TEnnemy ne peut attaquer Lan-
dau Raisonnablement que par le front 9 et 1 1 et la quetie
d'hyronde 39, jl est dautant plus nécessaire de luy rendre
ce point de plus longue digestion et pour cet effet on a pro-
posé les pièces lavées en jaune au plan, soit pour garder les
gorges des pièces 39 et 38, soit pour faire perdre du tems
a l'Ennemy obligé de prendre toutes ces pièces successi-
vement les vues après les autres, par ce qu'elles sont dis-
posées de façon que l'Ennemy ne petit les attaquer en même
tems;
282 REVUE D'ALSACE
On pourroit dire, et on a dit quelque fois que LandaU
peut être attaqué avantageusement par l'ouvrage couronné
appelé le fort et le front opposé a la ville 1, 2, 3, a cause
de la hauteur sur laquelle ce fort est situé, mais ce Raison-
nement est mal fondé et l'attaque du fort ne peut jamais
Etre qu'une diversion et non pas une attaque réelle qui
puisse subsister seule; car après avoir pris le fort, il Reste-
roit à l'Ennemy la flaque supérieure 83 a passer par pa-
»
ralelles et par tranchées ce qui est l'ouvrage des danaïdes,
l'Ennemy pourra bien écouler les Eaux de la flaque dans
celle inférieure 82 en coupant le Batardeau 57, mais il ne
pourra jamais empêcher L'assiégé de jetter toutte la Ri-
vière de Queich et de la faire extravaser sur la superficie
de la flaque 83 qui obligera toujours L'assiégeant d'Elever
ses paralelles et tranchées avec fascines et sacs a terre
parce qu'il ne pourra pas les approfondir dans le terrein ;
Ainsy L'attaque de Landau par le fort est très mal ré-
fléchie si l'assiégeant L'Entreprenoit seule, et si cest vne
diversion seulement faite avec L'attaque du front de France
cy dessus, cette diversion a un très grand jnconvenient le-
quel est de ne pouvoir être communiquée avec l'attaque
des fronts de France, ce qui obligeroit l'assiégeant aux
mêmes précautions pour L'attaque de diversion que par
L'attaque réelle a moins que la garnison de Landau ne fut
réduite a une faiblesse méprisable et incapable de ne pou-
voir faire aucune sortie;
Mais pour s'assurer davantage contre cette attaque du
fort et le rendre absolument jnutile a l'Ennemy, En luy
rendant le passage de la flaque impossible, on a proposé
la pièce de terre jnaccessible En avant dç la petite pièce
52 Laquelle Rendroit l'approche du Battardeau 59 jmpos-
sible et même jnaccessible a l'Ennemy parcequ'il ne pour-
roit passer la flaque 83 sous le Revers de la pièce cy dessus,
quand bien même L'assiégeant auroit ouvert le batardeau
57. on dit jmpossible de passer la flaque 83 a cause des
Revers de la pièce cy dessus et de ceux de la pièce jnac-
cessible 44, Entrée des Eaux; cette pièce proposée a encore
l'avantage de garder de très près le passage de la flaque
LES FORTERESSES 283
inférieure 82 qui est le point le plus susceptible de passage
de touttes les flaques dont Landau est environné ;
Mais dans toutes ces pièces proposées d'augmentation
Landau tel qu'il est aujourd'huy est vne place très forte
et plus susceptible du Blocus que d'une attaque sérieuse;
Landau a sous le terrein de son plan plusieurs galeries
de mines placées sous les saillants suivant l'ancienne mé-
thode, cest a dire assés mal, mai ces mines touttes mal
placées qu'elles sont ne Laissent pas d'intimider et de Ral-
lentir beaucoup le travail de L'assiégeant; il n'y a dans le
plan de Landau aucun ouvrage ancien ou nouveau a repro-
cher que la Lunette 100. Cet ouvrage est premièrement
très jnutile et secondement il est préjudiciable; il est jnu-
tile parceque L'Ennemy peut L'attaquer et le prendre en
même tems que l'ouvrage 39 et sa corne, porte de france,
ainsy L'assiégeant ny perdra point de tems, et L'assiégé
Etant obligé de s'y deffendre y soufrira diversion de ses
forces et si cet ouvrage ne subsistoit pas, L'assiégeant ne
feroit pas vn pas en avant de plus, et ne prendroit pas
Landau plustot d'un seul moment.
A
Relief de Landau;
Le relief de tous les ouvrages de Landau est bien; on
- peut seulement y Reprocher que les parapets de maçonnerie
des tours Bastionnées sont trop Elevées, parce qu'ils peu-
vent être Battus de la Campagne par dessus î-^ Relief des
contregardes, d'où jl est arrivé aux quatre si ges de cette
place que les parapets des Tours Bastionnées ont etéz Rui-
nez avant que les contregardes ayent etées prises; ainsy
ces parapets se sont trouves hors de service, au besoin, et
après la prise des contregardes; cest tout ce qu'on peut
trouver a Redire aux anciens ouvrages de Landau-
Quant aux ouvrages qui ont etéz faits successivement a
Landau, sa première construction, le Relief en est bien exé-
cuté; quant au Relief de la pièce 100, il est encore pire que
le plan, il seroit trop long d'en détailler les défauts; le prin-
^cipal est que L'assiégeant peut prendre cette pièce par sa
284 REVUE D'ALSACE
gorge et L'entourer d'un Logement sans y être vu d'aucun
point de la place;
Jl y a encore des ouvrages nouveaux de terre En avant
des Branches du fort, desquels Le plan les Reliefs et les
ouvrages même sont jnutiles, ou pour mieux dire très pré-
judiciables a la deffense de Landau, tels sont les ouvrages
101, 1 15 et 48 avec leur chemin couvert a quoy on pourroit
ajouter la demy lune 56, car puisqu'il est certain que le
fort de Landau n'est point attaquable par ses Branches,
acause des Rives de la ville, jl était donc jnutile de les
fortifier d'ouvrages nouveaux et puisque les ouvrages nou-
veaux donnent des defFenses et des couverts a l'assiégeant
contre L'assiégé dans la ville, jl est donc certain qu'ils sont
aussi préjudiciables qu'ils sont inutiles.
Moyens de Remédier aux défauts cy dessus;
î** Jl serait a propos comme il a été Remarqué que
les parapets des tours Bastionnées fussent abaissées au
niveau des parapets des contregardes, mais cela n'est pas
possible a cause des Toits qui couvrent ces tours, et a cause
des voûtes sur lesquelles les parapets sont établis; il fau-
drait donc Relever les contregardes de deux pieds;
2° Raser les pièces 101, 105 et 48 au fort trop préjudi-
ciables a la deffense de Landau; quant a la demy lune 65
du fort et La pièce 100 a la ville, on peut les laisser sub-
sister avec leur jnutilité;
3° Exécuter le projet des pièces en arrière de la queue
d'hyronde 39 et de la pièce 38;
4° Exécuter de même les trois pièces jnacessibles 52»
112, 128 et leurs flaques tracées et lavées en jaune au
plan;
UGNES DEJA QUEICH
Situation,
Les Lignes de la Queich (1) ont etées commencées en
1743 après la bataille de Dettingen, pour fermer la plaine
(1) Petite Rivière du Palatinat.
LES FORTERESSES 285-
d'Alsace depuis les Voges et le goulet d'Alberschweiller
jusqu'au Rhin a Hert.
Le Mâal de Noailles avoit placé quelques Redoutes Le
Long de la Queich, depuis Landau jusqu'au village de
Belheim, il avoit fait des abbatis En avant de cette Rivière,
Le Ravin marécageux Lui servoit de Lignes, depuis Bel-
heim jusqu'au Rhin; et le canal de navigation de Landau
Luy faisoit Lignes jusqu'aux Montagnes;
Mais au commencement de 1744 M. le Mâal de Coigny
ayant remarqué que depuis le village de Merlheim jusqu'à
Belheim, jl se trouve un marais impraticable et que ce ma-
rais serroit le derrière de la Ligne de trop près, jl jugea
a propos de placer La Ligne en arrière du marais, et de
prendre les eaux de la Queich aux Ecluses de Landau pour
les porter dans le marais, et En Effet cette position ayant
été trouvé La meilleure, jl fut ordonné d'y établir des Li-
gnes, y comprenant les villages de Queickheim, Marlheim,
Knidelsheim et Belheim; S. A. S. Mgr Le prince de Conty
ordonna en 1745 de fortifier les villages d'Offenbach et
d'Ottersheim qui sont en avant de la Ligne et du marais;
La situation de ces Lignes a bien des avantages sur
celles de la Loutre;
1 Elles couvrent le pays le plus abondant de toutte la
Basse alsace, Entre la Rivière de Loutre et la Queich;
2'' elles ont pour ainsy dire a leur centre la place d'ar-
mes de Landau, dans laquelle on trouve touttes les Res-
sources nécessaires pour la deffense et l'Entretien des
Lignes;
3** elles prolongent par leur établissement et parrapets
La souveraineté et le droit des armes du Roy jusqu'à la
Queich; ce qui a toujours été contesté (1) jusqu'icy par les .
princes voisins, palatin, duc de deux ponts etc et n'a jamais
été décidé; la garnison de Landau maintient la position des
armées par des petits détachements qu'elle Relève tous les .
quinze jours dans les villages cy dessus pour la garde de
ces lignes et des ponts sur la Queich ce qui établira sour-
dement et a la longue cette possession contestée;
(1) Territoires contestés du Palatinat.
'286 REVUE D'ALSACE
4** Les Lignes de la Queich sont précédées et flanquées
par les villages fortifiés de Marlheim, Offenbach et Otters^
heim ; les fossés de ces deux derniers ont 8 a 9 pieds d'eau
et Extravasent Touttes les terres Labourées des environs;
d'ailleurs la Ligne et le marais sont encore a la gorge et
. en arrière de ces deux villages;
Tous ces avantages ne se trouvent point aux Lignes de
la Loutre qui ont 31 écluses et autant de digues, lesquelles
sont d'un entretien très dispendieux et sujettes a vn incon-
vénient très Réel;
6"" depuis le gros village de Belheim jusqu'au village
de Hert ^t au Rhin, jl règne un Ravin Boisé et marécageux
dans lequel on extravase toutte la Rivière de la Queich; le
Ravin est précédé de Bois et on peut faire des abbatis, et
H:ette droite des Lignes de la Queich est jmprenable avec
une médiocre garde;
On en peut dire autant depuis Belheim jusqu'à Landau
et depuis Landau jusqu'au goulet d'Alberschweiller et la
montagne qui fait la gauche des Lignes de la Queich ; mais
au deJà de ce point, les montagnes ne sont pas boisées et
quoiqu'il n'y ait point de grand chemin que celuy de deux
ponts, L'jnfanterie peut passer par touttes ces montagnes
et cette gauche des Lignes de la Queich seroit plus facile
a tourner que la gauche des Lignes de* la Loutre ; sur celles
de la Queich est le seul défaut de ces dernières.
«*«
Plan et Relief des Lignes de la Queich
m
Le plan et Relief des Lignes de la Queich sont établis
précisément au bord du marais depuis Landau jusqu'au Ra-
vin impraticable de Belheim a Hert; le fossé de la Ligne
est etably au bord du marais il est de 3 ou 4 pieds plus pro-
fond que le marais; Ce marais a pour l'ordinaire 25 a 30
toises de largeur au moins, Les eaux de la Queich y sont
extravasées depuis Landau et remontent les fossés de la
Ligne de la même nappe d'eau comme jl se voit au profil
cy joint, et ainsy L'ennemi ayant passé le marais sil est
LES FORTERESSES 287
possible, trouve le fossé de la Ligne plus profond que le
marais et quil luy faut passer encore; or cette position du
plan et du Relief est sans doute plus avantageuse que celle
des Lignes de la Loutre dont le fossé est sec et Souvent
fort éloigné de la Rivière ainsy que les parrapets de la
Ligne; jl est vrai que les jnnondations en avant des Lignes
de la Loutre tiennent lieu de fossés noyés d'eau et font en
apparence un plus grand obstacle, mais comme jl a été dit,
ces jnnondations peuvent être écoulées par la rupture d'une
seule digue et nécessitent L'établissement et L'entretien de
31 écluses et autant de digues et de Redoutes en avant.
Moyens de corriger les défauts des Lignes de la Queich;
Les Lignes de la Queich comme il a été dit au 6^ article
cy dessus ont leur gauche dans les montagnes qui ne sont
pas boisées et sont accessibles à l'jnfanterie presque par-
tout, cependant jl n'y a aucun chemin de cheval ny de voi-
ture qui aboutisse du palatinat et de L'Empire dans cette
vallée, Si ce n'est Le seul grand chemin des deux ponts,
car tous les autres chemins que L'on Rencontre, sont des
culs de sac qui vont de villages en villages dans les Voges
et ne communiquent point à la plaine du palatinat;
Le Moyen de Remédier a ce défaut est d'occuper la pe-
tite ville d'Answeiller dans la vallée de la Queich et avan-
cée de deux lieues dans la gorge; cette petite ville est bien
fermée de murs, le grand chemin de deux ponts la borde a
la porté du pistolet et passe une demy lietie au dessus par
un détroit qui est aisé à garder par une Redoute, de façon
a être informé du dessin et des démarches de L'Ennemy;
Avec cette précaution et la connoissance des Revers des
Voges, depuis Answeiller jusqu'à Weissembourg, il est aisé
de garder cette gauche par des petits détachements et des
postes dans les detrois qui s'y trouvent en plusieurs points;
(A suivre)..
Mémoires d'un Caré de campagne
à la m da XV11I' siècle
Avec des aperçus curieux sur la Révolution dans le Territoire de Bdfort et les
Vosges, communiqués par l'Abbé F. TOURNIER, curé de Fontaine
Claude-Edmond GÉRARD
Ancien Curé de Suarce
(Suite)
Etablissement d'une sage-femme dans la paroisse
■
•
Rien de ce qui pouvait être utile à son peuple ne trou-
vait le Curé Gérard indifférent.
En 1777, il écrit à l'Intendant, Mgr de Blair, à l'effet
d'obliger la Communauté de Suarce à choisir une femme
qui> après avoir été instruite, exercera l'office de sage-
femme dans la dite Communauté. Il n'y en avait point
dans le pays, et il en résultait les plus graves inconvénients,
et souvent des malheurs, pour les mères et pour les en-
fants.
Le 18 février de la même année, Mgr de Blair, faisant
droit à cette demande, impose la chose, et une Marie More,
femme de Pierre Prêtât,, est choisie pour cet office. Elle
fut envoyée étudier pendant quelques mois, aux frais de
la Communauté, et le 4 Novembre, Mgr de Blair la con-
firmait en ses fonctions.
(( Indépendamment des gages qui lui seront fixés par
la Communauté, elle jouira ainsi que son mary de l'exemp-
tion de toutes corvées royales. »
Au mois d'octobre, M. Gérard avait acheté en faveur
tie la paroisse deux ouvrages contenant des instructions
pour les accouchements, pour iservir aux sages-femmes.
Mais il en fut bientôt en ceci comme dans la question
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAFNE 289
du Maître d'Ecole. En 1782, dans cette lettre à rintendant
Mgr de la Galaizière, successeur de Mgr de Blair, où
nous avons vu le Curé réclamer en faveur du Maître d'E-
cole, il revient sur la question des sages-femmes. La
Communauté de Suarce avait rejeté celle nommée par
Mgr de Blair, pour en prendre une autre à gages plus
modiques. M. Gérard demande que cet abus soit réprimé.
Amélioration dans la culture des terres
Nous avons entendu le Curé Gérard dire à M- Saunier,
fiscal de Courtelevent, que sa paroisse va à la ruine, « tout
le village s'appauvrit ».
La fréquentation des cabarets y était pour beaucoup, et
il cherchait à y porter remède.
Une autre cause, contre laquelle il réagissait également,
était la mauvaise méthode de culture dans le pays.
Les fourrages manquaient, et il poussait à l'aménage-
ment des prairies artificielles. Il fait même à ce sujet un
long et solide mémoire.
c< Il y avait alors, dit-il, dans le ban de Suerce, 1315
arpents ou 1973 journaux de terres labourables, qui étaient
partagées en trois portions, dont l'une était ensemencée
de grains d'hyver tous les ans : les chenevières, les jardins,
les pommes de terre (1), que Ton plante dans la saison des
grains d'été, demandent de l'engrais encore au moins autant
qu'il en faut pour 100 journaux, ce qui fait en tout près
de 700 journaux à engraisser tous les ans. Pour cela il eût
fallu 700 bêtes, et la Communauté n'en comptait pas
plus de 300, que l'on avait encore du mal de nourrir. »
Citons cet autre passage comme étant également de
I) Dans une consultation sur les Novales au Conseil Sou-
verain d'Alsace, M. Gérard parle de la pomme de terre comme
étant •'niltivée à Suarce avant Tédit de 1768. Mais ce n'était pas
un fruit décimable, parce qu'on n'en plantait pas assez. —
Vers 1740, M. Levain, Curé de Châlonvillard (canton d'Héricourt,
Haute-Saône), fait déjà la même remarque au sujet des pommes
de terre qu'on cultivait dans sa paroisse. — Les Espagnols
avaient introduit de bonne heure ce légume dans la Comté.
290 REVUE D'ALSACE
nature à nous renseigner sur l'état de la culture dans le
pays :
(( Dans les cantons stériles, et surtout dans la partie
française de la Haute Alsace et dans les pays montueux, les
propriétaires n'ont pas assez d'engrais pour semer avanta*
geusement toutes leurs terres ; ils sont obligés d'en laisse:
reposer une partie, quelquefois même au-delà de la moitié ;
ils en font un pâturage ; ils en tirent le foin qui y croît ;
quelquefois leur grande pauvreté les laisse tout à fait
tomber en friche^ c'est-à-dire darts un état où elles ne rap-
portent absolument rien. Les terres ainsi reposées de-
viennent propres à un plus grand rapport ; le propriétaire
changeant ^a culture y remet la charrue au bout de six,
dix, vingt ans, quelquefois plus, suivant ses besoins et ses
facultés. Ainsi quoique toutes les terres d'une paroisse
soient successivement labourées et ensemencées, il arrive
d'ordinaire que dans ces cantons peu fertiles, il n'y en a
pas la huitième partie qui le soit ensemble et en la même
année- »
Sur onze ou douze journaux de champs par chaque
saison ou pied, la cure de Suarce ne possédait qu'environ
deux fauchées de mauvais prés.
M. Gérard pousse à l'augmentation du fourrage, afin
de multiplier le bétail et d'avoir plus d'engrars pour les
terres.
En 1784, il adresse une requête à l'Intendant, Mgr de
la Galaizière, à l'effet d'être autorisé à enclore un champ
appartenant à la cure, situé au lieu dit « la ragie au bôt )>,
contenant environ trois journaux ou deux arpents de Paris,
pour en faire une prairie artificielle.
L'autorisation qui lui en est donnée en date du 25
Mars porte <( en conséquence défense à tous et à un chacun
de le troubler en aucun temps danis la jouissance exclusive
dudit terrain, sous quelque prétexte que ce soit, tant et si
longtemps qu'il restera en nature de prairie artificielle. »
Jusqu'en 1775, les terres du bénéfice de Suarce n'étaient
affermées que pour cinquante écus par année. Le bail de
1775 les fit à la vérité monter bien plus haut, mais une
'•
t
MÉMOIRES DUN CURÉ DE CAMPAGNE 20l
partie des preneurs voyant qu'ils y perdaient^ abandonnè-
rent leurs pièces et demandèrent la résiliation du bail.
M. Gérard se chargea, dès 1785, de les cultiver lui-même*
A cette époque, dit-il, il y avait onze à douze journaux
de ces terres qui étaient incultes. La pièce de la Nos Berne,
qui contient près de trois journaux, étoit couverte de
bruyères. Celle du bois Roulât, qui en contient plus de
deux, ne pouvait pas même produire de gazon ; celle de la
Ragie au bôt».et celle sur Tétang Lapparu étaient à peu
près dans le même état. Aujourd'hui ce ^ont de bons
champs. »
Il veut qu'on améliore les terres par le marnage. Cette
méthode est eticore dé sa part l'objet d'un Mémoire, et il
la met en pratique.
Après la spoliation des biens de cure, dans un Mémoire
à MM. les Présidents et membres du Directoire du Dépar-
tement du Haut-Rhin, à l'effet d'être indemnisé de ses
Frais de labour et des récoltes en pied, il nous apprend
qu'il marnait ses terres et qu'il en avait fait ensemencer
en trèfle à peu près cinq journaux et demi.
M- Gérard retirait de son bénéfice environ treize cents
livres tournois.
C'est ce qu'il nous apprend dans une lettre du 2 Août
1787, à M. Gérard de Rayneval, son parent, chef du bureau
des Affaires étrangères, secrétaire du Conseil d'Etat à Ver-
sailles, en lui recommandant les trois orphelins de son frère
mort procureur à Colmar, et auxquels lui-même ne peut
pas venir en aide. (1)
Du reste il nous a laissé une » Déclaration détaillée
des revenus de la cure de Suarce, dont est collatrice Ma-
dame l'Abbesse de Masvaux, le Curé Claude-Edmond Gé-
rard, le Bailly M. Reizet » :
1 le quart de toute la dîme sur les deux bans de Suarce
et Chavannatte, en prenant pour base les amodiations qui
se font tous les ans des trois autres quarts, d'après des
mises publiques*
1) Voir notice sur la famille Gérard: bull. de la Soc. belf.
d'émulation 1910, p. 45/53
292 REVUE D'ALSACE
Depuis 1771, inclusivement, les fermiers n'ont rendu à
la noble Abbaye de Masvaux qu'en trois espèces de grain,
en seigle, en épeautre non égrugée < i » et en avoine.
Ce quart se monte
en seigle, 10 sacs 1 boisseau % mesure de Dannemarie,
c.-à-d. 6 boisseaux;
en épeautre non égrugée, 89 sacs, 2 boisseaux;
en avoine, 52 sacs, 2 boisseaux %.
2"" la dîme des Novaux et des champs dotaux, qui peut
aller annuellement,
en épeautre non égrugée, à 1 1 sacs, 2 bois,
en avoine, à 3 sacs, 3 bois.
3'' la dîme de chanvre dans les enclos et Novaux, qui
peut aller à
25 livres de chanvre peigné.
4" grains provenant de l'amodiation faite des biens
dotaux,
en épeautre égrugée, 11 sacs %,
en avoine, 1 1 sacs V^.
Article onéreux, à cause de la négligence des fermiers-
5** foin, 52 quintaux M»i
regain, 35 quintaux Mî-
6" une chenevière ou champ potager 1/12 d'arpent ou
8 perches, 22 pieds.
. 7" un jardin 1/20 ë'arpent ou 5 perches.
8"" un étang qui, avec la Nos qui y est jointe rapporte
30 livres.
9° Poules, 95, de la moindre qualité, et dans une saison
où elles sont de très petite valeur, à la Saint-Martin. Il
arrive quelquefois qu'elles ne valent pas alors six sols
chacune.
10° Je reçois annuellement de la fabrique 118 livres
5 solS) pour rétribution de 1 12 messes fondées, qui, à rai-
son de 13 sols, 6 deniers de rétribution, font la somme de
75 livres, 12 sols; reste 42 livres 13 sols, plus 3 livres pour
la procession des Rogations et 2 livres pour assistance au
Compte.
(I) II fallait 16 boisseaux d'épeautre non égrugée pour donner
un sac de gru de 6 boisseaux qui valait 15 livres.
i,
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 293
11" comme bourgeois, une toise cube de bois de hêtre,
et une toise cube de bois blanc.
12« droits d'étole, 36 livres 10 sols.
Récapitulation, avec l'évaluation:
épeautre non égrugée, 100 sacs 4 bois-
épeautre égrugée 1 1 sacs-
Soit un total d*épeautre égrugée, 48 sacs.
à 15 livres le sac, soit 720 livres,
seigle, 10 sacs, soit 100 -
avoine, 60 sacs, soit 100 —
3 à 4 mille de regain, soit 50 —
5 à 6 mille de foin, soit 80 -
25 livres de chanvre peigné 25 —
2 toises de bois, soit 40 —
95 poules, une par ménage, soit 30 —
fondations 42 — 13 sols
droits d'étole 36 — 10 sols
étang, soit 30 —
fruits du jardin et chenevière 50 —
1304 livres 03 sols
Revenu, environ 1340 livres.
Charges et frais:
pour le chanvre au peigneur .' 38 sols
pour la ribe 20 sols
2 livres 18 sols
pour rentrer les foins 20 —
pour les soins à donner aux prés, à
Tétang, au jardin, verger 9 livres
pour l'entretien de plus de deux cents
pierres, bornes que j'ai fait planter
pour délimiter les terres de la cure. . 4 livres
pour la façon et la voiture du bois. ... 7 livres 4 sols
pour valets dîmiers 30 livres
pour voitures 37 livres 4 sols
pour voitures de vesces 10 livres 4 sols
pour battre 134 livres
254 livres 6 sols
294 kEVUË D'ALSACE
Je suis chargé des réparations de ma maison curiale,
d'une grange assez spacieuse, et des écuries à porc, tous
bâtiments séparés les uns des autres- »
Il faut ajouter encore les impositions.
Pour impositions sur la dîme et les biens de la cure
à Suarce et à Chavannatte, M. Gérard a payé en 1790,
d'après reçus existants, passé 150 livres.
Le casuel de la paroisse pouvait alors à peu près com-
penser ces dépenses, en sorte qu'il restait effectivement
environ treize cents livres au curé de son bénéfice.
Nous ferons observer que pour une livre, il pouvait
alors s'acheter trois mauvaises poules, et la miche de pain,
d'au moins six livres, valait 10 sols-
L'une ou l'autre fois M- Gérard eut à défendre ses
droits.
C'est ainsi qu'il lui fallut réclamer contre la Commu-
nauté de Chavannatte pour le droit que les curés de
Suarce avaient toujours eu de chasser leurs porcs à la
glandée dans les bois de Chavannatte, et de tirer leur
gaube comme premiers bourgeois de la dite Communauté.
Par un délibéré du Conseil Souverain d'Alsace, Col-
mar, 15 juin 1769, M. Gérard fut confirmé dans cette
jouissance de la Oaube et de la Glandée, par la raison
que le curé était en possession.
Il défendait avec non moins de zèle les intérêts de ses
paroissiens, ainsi que le montre la pièce suivante, dont il
est l'auteur, et qui mérite d'être reproduite à titre de do-
cument :
« Observations concernant les Anabaptistes de la Haute
Alsace jointes à un Mémoire présenté en Cour en 1779.
Jean Pierre Kilquer de Chavannatte a tenu la ferme du
Collège tant de son chef qu'au nom de son frère pendant
vingt et un ans.'
Il l'a quittée à la St-Georges de l'an 1773. Le bail
nouveau a été passé à l'Anabaptiste environ deux ans ou
dix-huit mois avant l'échéance et l'expiration du bail de
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPACNE 295
Kilquer. Celui-ci offrait après coup le même canon que
l'Anabaptiste, mais on lui répondit qu'il n'était plus temps.
Le nouveau bail s'est fait en cachette à l'insu de tous ceux
qui auraient pu renchérir, en un mot, sans aucune publi-
cation-
Bien loin que Kilquer eût été en demeure de payer, il
était quelquefois en avance. Il avait marné près de la
moitié des champs de cette ferme, qui est considérable
pour le nombre de journaux, puisqu'il y a à peu près
quatre-vingt-dix journaux en tout. Il avait un bail seule-
ment de neuf ans. La dépense de marner est si grande à
Suarce et à Chavannatte, que l'on n'impose l'obligation
de marner qu'à ceux à qui l'on fait un bail de dix-huit
ans. Aucun particulier ne veut s'en charger qu'il n'ait un
bail à long terme.
On lui a préféré un étranger, un intrus, un homme
proscrit par les lois, un homme d'un caractère inquiet,
qui désole la Communauté par les procès qu'il lui suscite,
un homme vain, qui, se prévalant de l'injuste préférence
qu'on lui accorde, affecte des airs de suffisance et de su-
périorité, porte le trouble dans la localité par les nou-
veautés qu'il veut y introduire. Il fait ses assemblées re-
ligieuses dans une ferme appelée au Chésal auprès de
Montreux-Château. Depuis six ans il a eu trois servantes
enceintes, y compris la première qu'il a amenée à Cha-
vannatte et qui était accouchée quelque temps aupara-
vant qu'il n'y fût.
Il n'y a jamais eu d'Anabaptiste dans cette' ferme. Il
y a quarante à cinquante ans qu'il n'y avait aucun Ana-
baptiste dans la forêt de Normanvillars; c'étaient tous des
catholiques; il y a douze fermes qui sont entre les mains
d'autant d'Anabaptistes.
Cette forêt, dépendance de la Seigneurie de Florimont,
forme un ban particulier et entièrement distinct de toutes
les Communautés voisines, avec lesquelles il n'a rien de
commun. Ce ban était autrefois cultivé par des catholiques
seuls- Aujourd'hui il n'y a plus qu'un seul catholique, qui
n'est point laboureur. Ce qu'il y a de singulier et d'éton-
296 REVUE D'ALSACE
nant, c'est que les Anabaptistes qui cultivent ce ban ne
supportent absolument aucune charge publique. Ils ne
donnent pas un denier à TEtat. Ils ne payent point la
portion colonique: ils ne travaillent pas sur les routes;
ils ne contribuent ni en hommes ni en argent au Régiment
Provincial; ils sont au milieu du Royaume comme une
petite République tout à fait isolée et détachée; ils pro-
fitent de tous les avantages des citoyens, sans en avoir
aucune charge, et rongent la subsistance des pauvres su-
jets, tandis que ceux-ci portent tout le poids du jour et de
la chaleur. Il y a plus; il y a sept à huit ans qu'ils ont eu
l'impudence de vouloir se soustraire aux charges parois-
siales; il a fallu une condamnation de M. l'Intendant pour
les y assujettir. »
Envoyé le 7 Août 1779.
Nous n'avons pas recherché quel était le Collège pro-
priétaire de cette ferme donnée à bail à l'Anabaptiste au
détriment du catholique Kilquer. Mais une note de M. Gé*
rard nous apprend que « les Jésuites de Pourentruy pos-
sédaient à Suarce environ vingt-sept fauchées d'étangs,
taxés en entier 864 livres, pour la portion colonique qui
est la moitié, 432 livres- »
Le 6 février 1787, un incendie détruit sept maisons à
Suarce. Par les soins du Curé, une quête est faite dans
les éplises de dix-neuf paroisses voisines en faveur des
incendiés. De plus ils obtiennent de l'Intendant de la Ga-
laizière, durant trois années consécutives, l'exemption des
impositions royales, ordinaires et extraordinaires, de même
que celle des corvées et autres charges des Communautés.
Le même Intendant autorise les Préposés des Communau-
tés dépendantes des baillages de Délie, Altkirch et Mas-
vaux les plus à portée de Suarce à leur délivrer gratis
de leurs forêts communales les bois de construction né-
cessaires, après toutefois qu'ils auront été marqués par
l'inspecteur des forêts; autorise les Magistrats et Préposés
des villes et Communautés de la Haute Alsace à donner
aux suppliants par forme d'aumône une somme propor-
tionnée à leurs revenus patrimoniaux, laquelle ne pourra
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 297
excéder vingt-quatre livres par ville et six livres par Com-
munauté: enfin leur accorde par forme d'indemnité la
somme de douze cents livres.
Nous verrons bientôt qu'un des articles du Cahier du
Clergé de la Haute Alsace pour les Etats Généraux de-
mandera l'établissement d'un bureau de charité dans cha-
que paroisse.
M. Gérard y avait déjà songé pour sa paroisse. Nous
trouvons en effet dans ses notes un « Projet d'acte pour
une fondation de charité à Suerce )>, avec un règlement
d'une grande sagesse.
Au commencement de 1782, nous avons vu que Suarce,
avec vingt-huit autres paroisses du pays, était passé au
diocèse de Besançon.
Les curés de ces paroisses firent, à cette occasion, dans
rintérêt de leurs paroissiens, des observations très respec-
tueuses à leur nouvel archevêque, touchant les fêtes sup-
primées, l'abstinence des Rogations et les dispenses des
empêchements de mariage.
((.....L'objet des fêtes à annoncer présente une diffi-
culté. A la sollicitation de la Cour Souveraine de la Pro-
vince, le Seigneur Prince Evêque de Bâle, appuyé de l'au-
torité du St-Siège, en vertu de deux brefs émanés de
Clément XIV, en datte de Rome du 2 Mai 1772 et 6 jan-
vier 1773, procéda à la suppression et réduction du plus
grand nombre des fêtes communes de l'Eglise avec toute
obligation qui peut découler de leur institution dans la
partie de l'Alsace du diocèse de Bâle, par son Mandement
du 22 Mars 1773, exclusivement aux autres parties de son
Diocèse. Cette disposition adoptée par la dite Cour Sou-
veraine fut envoyée et publiée dans toutes les Justices
subalternes de son ressort. La prépondérance des puissans
motifs étalés dans son dit Mandement et qui le guidèrent
298 REVUE D'ALSACE
dans cette démarche couvrit la bigarure qui en résultait
nécessairement dans son diocèse. Les fêtés qui furent ré*
servées sont celles des principaux mystères de Notre Sef-
gneur et de la Ste-Vierge, la fête de tous les Saints, les
lendemains de Pâques, de Pentecôte et de Noël, le jour
de St-Pierre, de St-Louis Roi de France, et finalement le
Patron principal de chaque Paroisse. Celles-ci donc ex-
ceptées, les autres sont par sa disposition mises au niveau
des jours ouvrables, comme si elles n'eussent jamais existé.
L'abstinence des Rogations n'a jamais été connie
comme de précepte dans la Haute Alsace ci-devant 4u
Diocèse de Bftle.
La dispense des empêchements de mariage par prin-
lège s'est toujours donnée ici in forma paupejum (sais
taxe^..**...
Ils demandent à ce que ces choses soient laissées
telles : « Les changemens un peu fréquens surtout onéreux
par intérêt ne sont pas trop analogues au génie de nos
peuples. »
Cette requête, que nous ne croyons pas être l'œuvre
de M. Gérard, eut sans doute son approbation.
Qu'en résulta-t-il?
Tout ce que nous savons, c'est que, par un Mandement
'le Mgr de Durfort, du 17 Mai 1786, les fêtes des Patrons
des paroisses furent transférées dans tout le Diocèse au
dimanche suivant.
Celle de Suarce se trouvant par cette translation tou-
jours en concurrence avec la solennité du Rosaire, fut
ramenée du 1er Octobre, où elle avait été transférée, au
premier dimanche d'Août, ou au 31 Juillet, si ce jour
ci était un dimanche. Cette fête était celle de Saint-Ger-
main.
Par une autre lettre circulaire de Mgr l'Archevêque de
Besançon, du 19 Avril 1788, on fait part à tous les curés
de cette partie échangée, (( du désir qu'a sa Grandeur qu'ils
annoncent à leurs paroissiens, dès le dimanche qui pré-
cédera les trois jours des Rogations, qu'en conformité de
l'usage universellement observé dans le diocèse de Be-
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 299
sançon, ils se croyent obligés de les inviter à faire absti-
nence pendant ces trois jours. »
M- Gérard voulait mettre de Tordre dans toutes les
affaires de sa paroisse-
En 1770, après de grandes recherches sur les fonda-
tions faites en Téglise de Suerce, il arrive à trouver
qu'elles rapportent au curé la somme de 118 livres tour-
nois, 18 sols et 7 deniers. Le Maître d'Ecole en percevait
4 livres, 1 sol, 10 deniers. Il y avait alors 202 messes
fondées, dont 100 fondées avant 1579. Un anniversaire
de Richard Chappuis était même fondé avant 1500.
Outre ces anniversaires fondés à perpétuité, il y a
encore, dit M. Gérard, plusieurs messes qui se célèbrent
régulièrement tous les ans à la prière des paroissiens aux
fêtes suivantes: St-Antoine, St-Fabien et St-Sébastien, St-
Blaise, Ste-Agathe, Ste-Anne, St-Guérin (28 Août), St-
Grat (7 septembre), Ste-Foi (6 octobre), St-Sylvestre.
De plus, le curé dudit Suerce célébrait chacun samedi
des Quatre-Temps, à Tautel du St-Rosaire, pour les Con-
frères et Consœurs. Le receveur de la Confrérie lui donnait
annuellement quatre livres, tant pour rétribution de ces
quatre messes que pour celles des processions du Rosaire
qui se faisaient en chantant les litanies de la Vierge tous
les premiers dimanches de chaque mois après vêpres et
toutes les fêtes de la Vierge.
Il y avait aussi deux Salve fondés avant 1579.
Un projet de réduction de tous les anniversaires et
messes fondées en Téglise de Suerce jusqu'au mois de
Juin de 1770, proposé par le curé Gérard à l'évêque de
Bâle, Simon Nicolas, fut approuvé-
Capitaux réunis 3819 livres 16 sols 7 deniers-
Nombre des messes à dire, 94 et 4 Salve,
Rétribution de la fabrique 92 livres, 19 sols, 3 deniers
Rétribution du curé 94 livres, 13 sols, 8 deniers.
Rétribution du Maître d'Ecole 3 livres, 6 sols, M
deniers. fjlù
300 REVUE D'ALSACE
Suit un décret de Tévêque réglant pour les fondations
à faire dans la suite.
Les fondations se continuent au nouveau taux, et en
1790, les capitaux se montent à 5007 livres et des sols
pour 116 messes, d'où le curé perçoit 123 livres et des
sqIs, la fabrique 119 livres et des sols, le Maître d'Ecole
6 livres 18 sols.
Parmi les noms des fondateurs figurent des Monier,
ou Moine, Hantz, Mattin, Joblin, Laurancé, Grimont, Dadé,
Prêtât, Moitrissier, Voilin, Fleury, Muhat, tous des noms
qui subsistent encore aujourd'hui dans le pays.
Cependant le grand événement du siècle allait se pro-
duire.
Par lettres royales, données à Versailles le 24 janvier
1 789, les Etats Généraux étaient convoqués pour le 27
Avril de la même année.
Il
M. Gérard et la Révolution
Dès le mois de mars, les Assemblées provinciales se
réunirent préalablement pour la rédaction des Cahiers.
L'Assemblée du Clergé de la Haute Alsace comprenait
les deux districts réunis de Belfort et d'Huningue.
M. Gérard, curé de Suarce en fut élu secrétaire.
Voici une première délibération qui fait -honneur au
Clergé de la Haute Alsace:
Délibération de l'Ordre du Clergé des districts réunis
de Belfort et d'Huningue, du 30 mars 1789.
Egalité de l'impôt.
Le Clergé des districts réunis de Belfort et d'Huningue
s'empresse de témoigner à Messieurs du tiers-Etat la part
qu'il a toujours prise aux maux dont le tiers a été jusqu'ici
accablé- Chaque membre du Corps ecclésiastique en parti-
culier formait le vœu de partager avec cette classe de ci-
toyens si chers à son ordre le pesant fardeau qui les afflige,
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 301
mais le Clergé ne pouvait leur exprimer ce vœu que dans
une Assemblée légale» et le respect pour les ordonnances
du Roi, que les ministres de la Religion prêchent aux au-
tres, Tempêchait de se réunir pour offrir en corps à ces
concitoyens, le soulagement qu'ils devaient attendre de sa
justice et de son affection.
Ces mêmes ministres ont toujours été les consolateurs
de cette portion de citoyens affligés; et pour en donner dans
cette occasion une nouvelle preuve à Messieurs du tiers
Etat, la Chambre du Clergé assemblée à Belfort a voté
qu'en fait de subsides levés pour les besoins de l'Etat les
fonds de l'Eglise seront à l'avenir. imposés avec ceux du
Tiers dans une proportion égale et parfaite, et que ses dé-
putés aux Etats généraux seront chargés d'insister forte-
ment auprès de son Ordre, pour que la délibération géné-
rale se rapporte au vœu particulier de la dite Chambre.
Mais que ces chers concitoyens, on les en conjure, se
tiennent unis aux deux autres ordres par les liens d'une
amitié fraternelle. Sacrifions tout à l'intérêt général. L'union
des trois Ordres dans la réforme des lois et des impôts
amènera le plus grand bien; leur désunion entrainera le
plus grand mal. Que Dieu, qui veille au salut des empires»
dirige et éclaire les uns et les autres, qu'il unisse le Sou-
verain à ses sujets, le Père à sa famille, et qu'il nous con-
serve longtemps un Roi bienfaisant, le Restaurateur de la
patrie.
Et pour donner à la présente déclaration toute la publi-
cité dont elle est susceptible pour le moment, elle sera ren-
due publique par voie d'impression dans les deux langues.
Fait et délibéré en l'Assemblée du Clergé, le 30 mars 1789.
Signé : l'évêque de Lydda
président.
Par ordonnance
GERARD
Le Tiers ayant envoyé une adresse à l'Assemblée du
Clergé pour demander si l'égalité de l'impôt votée par cette
Assemblée porterait sur les subsides levés pour les inté-
3f)2 REVUE D'ALSACE
rêts particuliers de la province comme sur ceux levés pour
les besoins de TEtat en général, il fut statué ce qui suit
dans la séance du vendredy» 3 avril 1789:
(( Ce, avril 1789, la Chambre de TOrdre du Clergé ayant
délibéré sur la demande retenue en l'adresse présentée à
la Chambre dans l'Assemblée d'hier par une députation de
la Chambre du tiers Etat, la Chambre de l'Ordre du Clergé
ne voulant laisser au tiers Etat aucun doute ni équivoque
sur le vœu porté par sa déclaration du 30 du mois dernier,
que son attachement et son amour pour ledit Ordre lui
avait inspiré, a arrêté qu'il lui serait Fait la déclaration ulté-
rieure que son entendue a été et est encore que l'égalité de
l'impôt pour laquelle il a voté ne concernait pas seulement
les subsides levés pour les besoins de l'Etat en général,
mais encore ceux qui seront levés pour les besoins parti-
culiers de la province, dans la même proportion et durée
lesquelles à l'égard des premiers seront déterminées pour
les trois Ordres par les Etats Généraux, et pour les seconds
par les Etats provinciaux, de sorte que le vœu de la Cham-
bre du Clergé est de payer avec le tiers Etat, comme le tiers
Etat, et aussi longtemps que le tiers Etat, et que pour cet
effet l'injonction à faire aux députés du Clergé d'insister
fortement auprès de son Ordre pour que la délibération
générale se rapporte à son vœu particulier s'étendra égale-
ment aux deux subsides tant généraux que provinciaux. »
Une députation porta cette réponse au tiers Etat Celui-
ci « tellement satisfait de la déclaration du Clergé con-
cernant le subside, demanda que M. le président de l'As-
semblée sortit sur la place où il était assemblé, pour en
entendre une nouvelle lecture et lui exprimer l'étendue de
sa reconnaissance, ce qu'il a fait. »
Le lendemain 4 avril, l'Assemblée du Qergé élut les
deux députés à envoyer aux Etats Généraux.
L'un des deux fut le fameux Gobel.
(( Aujourd'hui, 4 avril 1789, l'Assemblée du Clergé
des deux districts réunis de Béfort et d'Huningue, con-
voquée par suite de celle d'hier en l'hôtel de Ville dudit
Béfort en exécution des lettres de Sa Majesté de convQca-
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 303
tion des Etats Généraux à Versailles pour le 27 du présent
mois données à Versailles le 24 janvier 1789, et de l'ordon-
nance de M. le baron de Schauenbourg, grand Bailly des
deux districts en date du..-., il a été procédé à l'élection des
deux députés que le Clergé doit envoyer aux dits Etats
Généraux par voie de scrutin, le tout conformément au rè-
glement de sa Majesté, le premier élu a été Rosé, Recteur
et Curé de Steinbrun le haut, présent, lequel a remercié
l'Assemblée du choix qu'elle venait de faire et accepté la
commission à lui donnée; et attendu l'heure tardive, l'As-
semblée a été séparée et ajournée pour les 4 heures de
relevée.
Et dpuis, dans l'Assemblée du 4 avril 1789, à 4 heures
de relevée, tenue par suite de celle-ci d'autre part aux fins
déjà exprimées, après vérification faite des voix lesquelles
se sont montées à deux cent quarante trois, il a été procédé
au scrutin de l'élection du second député, en la même forme
que le premier avait été élu. Ce second député s'est trouvé
être Mgr. Jean-Baptiste, Joseph Gobel, Evêque de Lydda,
suffragant et Vicaire Général du Prince Evêque de Bâle,
Président de la dite Assemblée (1)* lequel a fait ses remer-
ciments et a accepté la députation à lui confiée. Immédiate-
ment après l'élection des deux susdits députés, l'Assemblée
a délibéré sur les pouvoirs qu'elle devait leur donner; elle
a en conséquence arrêté que s'en remettant aux lumières
de ces deux députés, et à la parfaite connaissance qu'ils
ont de ses vœux particuliers, il ne leur serait donné d'autre
instruction que de se concerter avec le plus grand soin
avec les autres députés du Clergé de France pour tout ce
qui intéresse l'état général dudit Royaume, et avec les
autres députés des districts de l'Alsace pour tout ce qui
concerne le bien particulier de la province. Ils en maintien-
1) Devenu plus tard evêque constitutionnel de Paris, Gobel
se présenta le 7 novembre 1793, à la Convention, avec son cler-
gé intrus, pour faire abjuration de la religion catholique.
Robespierre le fit arrêter pour crime d'athéisme, avec Chau-
mette et d'autres, et le 13 avril 1794, il périt sur l'échafaud,
après avoir rétracté ses erreurs.
304 REVUE D*ALSACE
dront les droits et privilèges avec la plus grande force; leur
abandon exigerait un pouvoir plus spécial que celui que
l'Assemblée leur donne. La propriété des Corps et des par-
ticuliers leur sera également sacrée; envoyés pour sa dé-
fense, ils se garderont de jamais rien consentir qui puisse
lui porter la moindre atteinte. Au milieu des systèmes im-
pies qui circulent, TAssemblée a pensé que ce serait peut-
être servir ses députés que d'exprimer ici qu'ils ne peuvent
prendre aucune part aux lois qui seraient proposées sur des
objets du ressort de la puissance spirituelle, et que quant
à celles qui concernent les matières mixtes» ils devaient en
énonçant leur vœu expressément requérir le libre concours
de la puissance ecclésiastique, qui ne saurait être censée
résider dans la Chambre du clergé aux Etats Généraux» vu
que les Evêques n'y sont pas convoqués d'une manière
assez particulière. A ces avertissements et restrictions près,
l'Assemblée leur donne tout pouvoir, autorité et mandement
spécial pour proposer, remontrer, aviser et consentir en
l'Assemblée Générale des trois Ordres de la nation con-
voquée par sa Majesté à Versailles pour le 27 du présent
mois et en tout ce qui peut concerner les besoins de l'Etat,
la réforme des abus, l'établissement d'un ordre fixe et du-
rable dans toutes les parties de radministi*ation, la prospé-
rité générale du Royaume et le bien de tous et chacun des
sujets du Seigneur Roi, promettant toute la dite Assemblée
pour tous les ecclésiastiques des deux districts de Belfort
et d'Huningue d'avoir à jamais agréable tout ce qui sera
par eux fait, géré et négocié sur les objets susdits et leurs
dépendances sous l'obligation de tous les biens temporels
du Clergé desdits deux districts. La présente Assemblée a
aussi ordonné que le duplicata de ces Cahiers de doléances
ainsi que du présent procès-verbal serait remis aux susdits
ces deux députés, pour être portés et présentés à l'Assem-
blée Générale des trois Ordres, et les autorise à concourir
avec les autres députés du Clergé de France pour la confec-
tion d'un Cahier général de plaintes et doléances, qui devra
par lesdits Etats Généraux être présenté à Sa Majesté.
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 3Ô5
En foi de quoi nous avons signé le présent procès-ver-
bal avec les susdits députés ainsi que le duplicata qui leur
sera remis pour constater leur pouvoir, le présent devant
être déposé au greffe de la Juridiction.
Suivent ensuite les Arrêtés formant les Cahiers du
Clergé.
Qu'on ne donnera aucune atteinte à l'autorité souve-
raine du Roi.
Les Etats Généraux tous les cinq ans; ils serviront à
éclairer l'autorité.
Les Etats provinciaux tous les ans.
40
Les Etats provinciaux seront composés et régénérés par
des élections libres, de manière que un quart des membres
soit choisi parmi les nobles, un quart parmi les ecclésias-
tiques, et les deux autres quarts parmi le tiers. La moitié
des membres du clergé sera successivement tirée de la
classe des curés. Dans l'élection des membres du tiers, on
donnera l'exclusion aux personnes attachées au service des
deux premiers ordres.
Le Clergé offre de payer et de soutenir les charges de
l'Etat comme le tiers» chacun à proportion des propriétés,
facultés et charges, à. la réserve de l'industrie, qui ne peut
avoir lieu à l'égard du Clergé. Sans cette exception, il se
trouverait plus chargé que le cultivateur.
Chacun payera dans sa Communauté ; au moyen de quoi
la Chambre ecclésiastique sera supprimée. Un impôt sur le
luxe.
7«
Suppression de tous les octrois.
â06 IIEVUE D*ALSACÉ
Création des présidiaux. Que les offices des présidiaux
se donnent gratuitement. Demander que les Seigneurs ne
soient déchargés des frais de procès criminels que dans le
cas où leurs officiers ayant commencé la procédure l'en-
verront dans la quinzaine au procureur du Roi du présidial.
Un nouveau Code qui abrège les formalités des procès.
Que tous les procès soient finis dans Tannée*
10°
Que toutes personnes qui ont des contestations dans
les campagnes soient tenues de passer par le bureau de
conciliation, composé des membres de la Municipalité.
11°
La suppression des sergents seigneuriaux. Les assigna-
tions seront données par les syndics.
12"
Que le tiers Etat ne soit plus exclu des grandes places
de TEglise, du militaire et de la robe.
13°
Que tous dégâts occasionnés par le gibier soient esti-
més deux fois par an, et autant de fois que chaque parti-
culier l'exigera, et payés par celui qui a droit de chasse, ou
lorsqu'un particulier trouvera le gibier lui causer du dom-
mage sur son terrain, qu'il lui soit libre de le tuer. Et que
le droit de chasse et de pêche soit soumis à l'impôt.
14°
Que le Roi réunisse à la Couronne les fiefs qui devien-
dront vacants.
15°
Que les étrangers propriétaires dans la province soient
tenus de consommer leurs revenus dans la province, qu'ils
payeront les impôts à proportion de leurs propriétés.
16°
Le rétablissement d'un collège dans le Suntgaud.
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 307
170
L'établissement d'un séminaire en Haute Alsace pour
le diocèse de Bâle.
18«
Suppression de la bannalité des moulins; de même que
des maîtrises des arts et métiers.
19«
Un règlement pour les cabaretiers.
20°
Qu'aux Etats Généraux les voix soient comptées par
têtes.
2P
Qu'on, ne donne plus de lettres de naturalité aux étran-
gers pour posséder des bénéfices» et que les places desti-
nées aux Alsaciens au Collège Germanique à Rome ne
soient plus données aux étrangers-
22«
Que les pensions sur les Abbayes et autres riches béné-
fices ne soient plus données à des gens qui ont déjà de quoi
vivre ou qui n'ont jamais rendu de services, tandis qu'un
grand nombre de Curés cassés de travaux et de vieillesse
meurent de faim.
23«
Que l'Edit de 1695 concernant la juridiction ecclésias-
tique soit registre dans la province.
24"
Que les canonicats ne soient donnés qu'à des ecclé-
siastiques qui auraient été curés ou vicaires au moins pen-
dant 14 ans, excepté les Chapitres dont les places sont ré-
servées à la noblesse.
25"
Demander une loi qui empêche la circulation des livres
contraires à là religion.
26°
La suppression du casuel, l'augmentation des portions
congrues.
308 REVUE D^ALSACE
28«
L'établissement du bureau de Charité. La 24*^ gerbe.
*
Ces articles numérotés sont suivis de ceux-ci sans nu-
méros d'ordre, et qui ont pu n'être qu'en projet ou même
de simples recommandations données aux deux députés du
Clergé :
Rappeler les principes de probité, de vertus, de bonnes
mœurs, de Religion, sur lesquels reposent les Etats.
*
Tous les biens destinés au Tiers passent successivement
d'une manière irrévocable dans les mains de la noblesse-
On supprime des Chapitres» des Abbayes, pour en réunir
les revenus à des Corps réservés à la noblesse.
Tous les gens de bien sont affligés de la suppression
dont on menace l'abbaye si édifiante de Marbach, pour en-
richir les chapitres nobles.
Rien n'étant si désagréable aux curés, rien de si con-
traire au succès de leur ministère, que d'avoir des intérêts
temporels à discuter contre leurs paroissiens, il est néces-
saire qu'ils aient leurs feuilles d'impositions séparées de
celles de leurs paroissiens, et que leur répartition et cotte-
part soit faite ou par la commission intermédiaire, ou par
le bureau du district, ou enfin par des ecclésiastiques qui
seront choisis dans chaque chapitre rural ou décanat.
*
Il s'est glissé dans plusieurs Communautés de la Haute
Alsace un abus, en vertu duquel les propriétaires des prai-
ries n'ont que la première tonte. La Communauté prétend
s'approprier le regain et la pâture; elle vend ce regain à
son profit; cependant elle ne soutient aucune des charges
de ces propriétés qui pèsent sur le seul propriétaire; celui-
ci a toutes les charges de ses fonds sans en avoir les avan-
tages; la justice demande que cet abus soit supprimé et
qu'il soit libre au propriétaire de jouir de tous les fruits de
ses fonds.
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 309
♦
Plusieurs Communautés qui sont dans la plus grande
disette de fourrages sont assez aveugles et ennemies de
leur bien être pour s^opposer à la culture du foin artificiel,
en refusant de garder contre Tincursion du bétail ces
sortes de prairies; d'où il arrive que faute d'engrais, les
cultivateurs ne peuvent pas cultiver leurs terres; il est né-
cessaire de donner un pleine et entière exécution à Tarrêt
du Conseil d'Etat du 15 avril 1774 publié la même année
dans la province d'Alsace, par lequel sa Majesté interdit le
pâturage sur ces prairies.
♦ *
Que les Receveurs des finances soient supprimés, et
que les Communautés remettent le montant des impôts
directement au trésor royal.
*
Avec les Cahiers du Clergé de la Haute Alsace, M. Gé-
rard nous a laissé aussi ceux du Tiers Etat. Les voici :
Demandes et Instructions des députés du Tiers aux
Etats Généraux pour la Haute Alsace-
Les Députés ne pourront consentir à aucune délibéra-
tion ou arrêté qui donne la moindre atteinte à l'autorité
souveraine, du Roi-
Les Etats Généraux seront assemblés tous les cinq ans.
Ces assemblées périodiques sont nécessaires pour donner
au bien que l'on commencera toute la perfection dont il est
susceptible. Le Roi est trop éloigné des différentes parties
de ses Etats et du plus grand nombre de ses sujets, pour
connaître les abus qui se glissent dans l'administration; ces
assemblées les lui feront connaître, et lui proposeront les
remèdes propres à les réprimer. Elles seront le conseil le
plus sûr de l'autorité. Les lois qui y seront proposées et de-
mandées n'auront pas besoin d'autre vérification.
3"
Les Etats Provinciaux seront établis en Alsace et se
tiendront tous les ans.
i
310 REVUE D'ALSACE i
4°
Dans le cas où Sa Majesté ne jugerait pas à propos
d'établir les Etats Provinciaux, l'Assemblée provinciale
se tiendra tous les ans, et elle sera chargée de faire la véri-
fication des loix dans Tintervale d'une assemblée des Etats
Généraux à une autre. î
Les Etats provinciaux ou l'Assemblée provinciale, si Sa
Majesté veut la maintenir ainsi que les Assemblées de dis-
trict, seront régénérées par des élections libres comme il a
été ordonné par le règlement; les deux premiers Ordres y
ayant la moitié des membres, dans l'élection des membres
du tiers il sera donné l'exclusion à toutes personnes atta-
chées au service des deux premiers Ordres. La moitié des
membres de l'Ordre du Clergé qui entrent dans ces Assem-
blées sera nécessairement tirée de la classe des curés. Ces
Assemblées telles qu'elles sont composées aujourd'hui sont
à proprement parler des assemblées féodales, puisqu'elles
ne sont presque composées que des Seigneurs et de leurs
officiers.
Le tiers ou près de la moitié des biens de la province
étant des biens nobles ou privilégiés, dont les uns ne sou-
tiennent qu'une partie des charges publiques, les autres ne
payent absolument rien, d'où il résulte une charge qui pèse
fortement sur les biens de roture, tous les biens fonds sans
aucune exception seront assujettis à l'impôt territorial qui
sera établi- Les dîmes et les droits pécuniaires ou les autres
revenus en denrée quelconque seront imposés dans la Com-
munauté où ils se perçoivent.
70
Sa Majesté est suppliée de ne pas aggraver, s'il est pos-
sible, la charge du peuple; elle est déjà très considérable.
Il est prêt cependant à faire aux besoins de l'Etat tous les
sacrifices possibles. Mais Sa Majesté est suppliée de con-
sidérer que un impôt sur le luxe serait bien placé: il ne
pèserait que sur la classe des citoyens aisés. Ainsi les che-
vaux de carosse, les chiens de chasse, les gens de livrée, les
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 311
places dans les théâtres qui sont en grand nombre dans le
Royaume pourraient être imposés sans qu'il en résultât
aucun inconvénient.
Les octrois accordés aux villes, bourgs et vllages de la
province étant singulièrement multipliés, forment un poids
considérable qui pèse surtout sur le peuple; ils gênent beau-
coup le commerce et les communications. Le pauvre cul-
tivateur qui a besoin de bêtes de charue ne peut les acheter
dans les foires, tant les droits à payer sont exhorbitants.
Tous les octrois et autres seront supprimés.
Rien n'est plus nécessaire à l'Alsace que l'Edit portant
création des Présidiaux avec toutes ses dispositions, tel
qu'il a été publié l'an dernier- Il faudrait qu'il y en eut au
moins deux dans la Haute Alsace, et deux dans la Basse-
Mais comme le grand nombre d'officiers peut devenir oné-
reux au public, il serait à propos d'en diminuer le nombre,
ainsi que l'étendue de leur juridiction sans appel; accorder
ces offices gratuitement et sans finances, au mérite et à la
vertu, et cela sans droit de succession ni de propriété trans-
missible; ordonner en outre que les Seigneurs ne seront
déchargés des frais des procès criminels que dans le cas où
leurs officiers ayant commencé la procédure l'enverront
dans la quinzaine au plus tard au procureur du Roi du Pré-
sidial; car quoique l'on n'ait que des éloges à donner à un
grand nombre de Seigneursi il s'en trouve cependant plu-
sieurs qui, consultant plus leurs intérêts particuliers que le
bien public, laissent les plus grands crimes impunis, tan-
disque les petits délits, qui ne sont punis que par des peines
pécuniaires ne trouvent jamais de grâce.
10°
Eteindre toute émulation, étouffer les talents, ôter l'é-
nergie, c'est amener une nation a l'opprobre, à l'humilia-
tion, à sa perte; tel est l'effet des distinctions que l'on
n'accorde exclusivement qu'à la naissance. Les* places dans
le militaire» la robe, les grandes dignités dans l'Eglise ne
312 REVUE D'ALSACE
sont accordées qu'à la noblesse, c'est donc inutilement
qu'elle ferait des efforts pour les mériter, puisqu'elles lui
sont assurées: Il serait aussi inutile à un membre du tiers
de cultiver de grands talents, puisqu'il ne peut devenir autre
chose que ce qu'il est. Il est donc nécesaire au bien de la
nation, que toutes ces prééminences soient conférées aux
membres du tiers, comme à ceux de la noblesse sans aucune
autre distinction que celle du mérite, exceptés les Chapi-
tres dont les places sont réservées à la noblesse.
11«
Les pauvres dans les campagnes sont presque sans res-
source. Une partie de la dîme leur était autrefois réservée:
les choses. retournent naturellement à leur premier état; il
est quelques provinces en France, où ils ont la 24® partie
de la dîme. C'est la moindre portion que les décimateurs
d'Alsace puissent leur accorder. .
120
Le droit de chasse occasionne de grands abus. Il est des
Seigneurs qui laissent multiplier le gibier au point de dé-
vaster les campagnes, et si un paysan s'avise de tuer un
lièvre, il en est sévèrement puni- La vie d'un lièvre leur
tient plus à cœur que la vie d'un homme. On a des garde-
chasses étrangers qu'aucun lien ne retient dans la province,
et lorsqu'ils ont commis un meurtre ils en sont quitte povr
changer de domicile. Les lois ne punissent pas celui qui tue
un voleur nocturne, elles nous permettent de tuer l'animal
de notre voisin, sa poule ou son oye, quand il ravage nos
propriétés; pourquoi ne serait-il pas permis de tuer un
lièvre dans le même cas? Qu'il soit libre à tout particulier
de tuer le gibier qu'il trouvera sur son propre terrain lui
causer du dommage.
13«
Les dispositions de l'ordonnance concernant la garde
dans les villages est trop onéreuse au peuple. Le tour re-
vient à chacun tous les quinze jours, la classe indigente, les
artisans, les journaliers y perdent le temps destiné à gagner
par leur travail leur subsistance, le laboureur des momentç
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 313
souvents très précieux à l'agriculture; on demandera qu'elle
I soit modérée, de manière que le cultivateur et l'artisan
pauvre puissent l'observer.
I ' 14«
Les procès sont d'une longueur étonnante; ils entraînent
dans des frais dont peu de citoyens sont capables. La plu-
part aiment mieux sacrifier leurs justes prétentions que de
s'exposer à une contestation dont ils ne peuvent voir la fin
et qui les ruinent. On demande un Code qui abrège les pro-
cédures; on demande surtout que tous les procès, quelque
chargés qu'ils soient soient finis dans l'année.
15"
L'Alsace fourmille de sergents seigneuriaux; ce sont
autant de gens qui vivent aux dépens du public; ils sus-
citent des procès sans nombre: il est incroyable combien il
y a de procès en première instance dans chaque village.
Le bien public demande que tous ces sergents soient sup-
primés, et que, suivant l'usage observé ci-devant, chaque
partie défende elle-même sa propre cause.
16"
Les cabarets sont une source de pauvreté et de mendi-
cité; Us sont recueil des mœurs publiques; tant qu'ils sub-
sisteront sans frein et sans règlement, on ne verra que
misère parmi le peuple. Croirait-on que dans un village
sans foires, sans marchés, sans route, l'on débite jusqu'à
près de 500 mesures de vin qui coûtent près de 500 louis
d'or?
17°
MM' les Curés demandant la suppression du Casuel
qu'ils regardent comme une chose aussi déshonorante pour
leur état qu'affligeante pour leur cœur, contre laquelle ré-
clament la noblesse et la sainteté de leurs fonctions, il est
juste que par les mêmes raisons, ce qui se paye au Secré-
tariat des Ordinaires pour dispenses, etc., soit aussi sup-
primé. Nosseigneurs les Evêques paraissent suffisamment
rentéç.
314 REVUE D'ALSACE
On remarquera facilement le grand air de parenté que
ces Demandes du Tiers Etat ont avec celles du Clergé. Ces
deux Ordres se donnaient ici évidemment la main.
A
M. Gérard avait trois neveux prêtres, dont deux por-
tant le nom de Gérard, et un autre le nom d'Haingray.
L*un des Gérard fut professeur au Grand Séminaire de
St-Dié.
C'est celui-ci qui, dans des lettres à son oncle, nous
donne quelques détails intéressants sur cette époque.
St-Diez, 20 juillet 1789-
« La misère est grande dans ce pays-ci, le froment se
vend trente-huit et trente-neuf livres de Lorraine le résal,
et le seigle vingt-cinq et vingt-six. C'est en partie ce qui
fait que tout le monde s'intéresse singulièrement au travail
des Etats Généraux; toutes les têtes sont montées à un tel
point d'enthousisame que si quelqu'un voulait se déclarer
contre le Tiers Etat, il ne serait pas en sûreté. L'hôtel de
ville de St-Diez est allé hier demander un Te Deum, à l'oc-
casion de la prise de la Bastille par les bourgeois de Paris,
qui ont pris les armes au nombre de deux cent mille com-
battans, sur la nouvelle que M. Necker était renvoyé pour
la troisième fois, et qu'on allait renfermer dans cette prison
d'Etat tous les députés du Tiers Eat à l'Assemblée nationale.
Cette armée formidable qui marchait sous les étendards des
gardes françaises et suisses, a assiégé la Bastille, Ta prise
aprè's quatre heures de combat, a passé au fil de l'épée toute
la garnison qui la défendait, a tranché la tête aux gouver-
neur, lieutenant de Police et au Prévôt des Marchands. On
cherchait encore trois autres têtes, celle du prince de Con-
dé, qu'on disait être la cause du renvoy de M. Necker, celle
du prince Lambèse pour avoir massacré un bourgeois de
Paris et enfin celle du sous-lieutenant de Police. Le Roy
craignant pour lui malgré une armée de cinquante mille
hommes qui étaient aux environs de Paris et de Versailles,
est allé se jeter entre les bras des Etats Généraux, et a fait
retirer cette armée. Mais peut-être savez-vous déjà ces
tristes nouvelles.»
MÉMOIRES DUN CURÉ DE CAMPAGNE 315
Postscriptum,
Nous avons en lorraine un Curé député aux Etats gé-
néraux qui fait honneur à la province: c'est M- Grégoire
curé d'Amberménil diocèse de Nancy; il est nommé secré-
taire pour le Clergé. » (1)
Il lui écrit de nouveau trois semaines plus tard.
C'est la marée montante de la Révolution :
St-Diez, 12 Août, 1789.
« Le soulèvement est presque général dans ce pays-ci.
Chaque jour des Communautés du voisinage viennent faire
des nouvelles demandes au Chapitre et à TEvêque. Celui-ci
a été ol>ligé de rendre à la ville huit mille livres, qu'elle
prétend lui appartenir à raison d'une coupe de bois qui a
été faite. Les paysans deviennent hardis et insolents* on a
été obligé de donner le sel à trois sols de france, le tabac
de contrebande se vend publiquement dans les rues, les
gardes n'osent seulement ouvrir la bouche, il y a milice
bourgeoise dans toutes les villes de lorraine, et le service
militaire s'y fait comme dans les villes de guerre. On a hyer
saisi le Procureur du Roy de Sainte-Marie- aux-Mines, qu'on
a conduit à Epinal pour y être jugé prévotalement, il est
accusé d'avoir écrit plusieurs lettres à différentes Commu-
nautés de Lorraine et d'Alsace, pour les engager à se sou-
lever contre les Seigneurs. Notre Evêque est dans des
transes terribles. Son frère l'intendant d'Alsace est du nom-
bre des proscrits, il s'est sauvé avec sa famille en pays
étranger. M. Galand Curé de Charmes député aux Etats
Généraux ayant eu l'imprudence d'écrire à ses vicaires une
1) Grégoire fut le premier des ecclésiastiques siégeant à
TAssemblée qui prêta le serment à la Constitution civile, le 27
novembre 1790. — A la première séance de la Convention, 21
septembre 1792, Il appuya chaudement la proposition de Collot
d'Herboîs d*abolir la royauté et la fit accepter. Il est toutefois
probable qu'il refusa de voter la mort de Louis XVI. — Evêque
constitutionnel de Loir et Cher, il envoya au pape sa démission
en 1801. Nommé député sous la Restauration en 1819, Il se vit
exclure de la Chambre comme indigne, et vécut depuis dans la
retraite. — Il mourut en 1831, sans avoir voulu rétracter ses
erreurs.
316 REVUE D'ALSACE
lettre par laquelle il les exhorte à prier pour la conversion
du tiers E>at, ne doit plus s'attendre à retourner à Charmes;
cette lettre parvenue à la connaissance de ses paroissiens,
ils ont tout de suite acheté trois cents fagots pour le brûler
lorsqu'il sera de retour, pour avoir trahi leurs intérêts.
Nous avons hyer reçu la nouvelle, dont sans doute
vous êtes déjà instruit, des premiers coups qu'ont porté le
quatre de ce mois les Etats Généraux à la noblesse et au
haut Clergé ; ils sont terribles. »
La misère augmente.
Dans une nouvelle lettre du 26 août, il dit :
« Le grain se vend encore ici trente-neuf et quarante
livres le résal, la moisson n'est pas trop bonne. » (1)
Le Curé de Charmes qui faisait prier ses vicaires pour
la conversion du tiers Etat, et que trois cents fagots atten-
daient à son retour des Etats Généraux, continuait à ne pas
se gêner dans ses appréciations.
L'abbé Gérard écrit encore à son oncle le 1 6 septembre :
<( Rien de nouveau, dit-il, dans ce pays, tout y est bien
tranquil. »
Et il ajoute en Postscriptum :
« Le curé de Charmes député aux Etats généraux vient
d'écrire à M- Raulin, qu'il croit qu'il n'y a plus actuelle-
ment de diables en enfer, parce qu'ils sont tous aux Etats
Généraux. »
La Révolution suivait partout son cours-
M. de Salomon, maître de la Seigneurie de Suarce et du
château sis en la forêt de Normanvillars eut bientôt à souf-
frir du triste état des choses, comme le témoignent ces do-
cuments conservés par M. Gérard:
1) L*hlver précédent avait été très rigoureux et fort nuisible.
Dans une note, le Curé Gérard nous apprend que « le 31 dé-
cembre 1788, le thermomètre était descendu en Alsace jusqu'au
24'' degré au-dessous de zéro: la vigne a été gelée, de même que
les trois quarts et demi des arbres fruitiers, surtout les poiriers
et les pruniers. Les cerisiers ont aussi beaucoup souffert. Il y
avait heureusement une grande quantité de neige, sans elle les
grains d'hyver n'auraient sans doute pas échappé. »
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 317
« M. de Salomon fait appel à la Municipalité de Suarce
contre M. de Saint-Aulaire. (1)
Messieurs
(( Confiant en vous, j'en attends un premier acte de jus-
tice. Père de trois enfants, je vois une déprédation affreuse
des revenus confiés à mon Epouse. Cette femme victime
d'une passion peu pardonnable a abandonné l'administra-
tion de tout ce qui comprend et fait la Seigneurie de Suarce
1) Ce Monsieur de Saint-Aulaire pourrait bien être le Comte
de Sainte-Aulaire, qu'on retrouve préfet de Toulouse sous Na-
poléon en 1815, puis pair de France sous la Restauration, am-
bassadeur et académicien sous Louis-Philippe. — Son aventure
galante au château de Normanvillars rappellerait ce marquis de
Saint-Aulaire, probablement son aïeul, que la duchesse du Maine
avait appelé à sa cour comme bel-esprit, et dont Boileau com-
battit à outrance la candidature à TAcadémie à cause de sa mo-
rale relâchée, mais qui, par la forte brigue de certaines femmes,
fut pourtant élu, malgré Boileau, en 1706.
L'anecdote suivante rapportée par le Comte d'Haussonville
(Ma Jeunesse 1814-1830) montre assez en quelle intimité était
ce Comte de Sainte-Aulaire à la cour impériale :
« L'impératrice (Marie-Louise) en apprenant que l'Empereur
avait reçu en souveraineté l'île d'Elbe voulut savoir ce qu'elle
devait penser de son nouveau séjour; elle fit aussitôt demander
madame de Brignole, qui était Génoise et qui y avait séjourné
quelque temps. II n'est pas de questions qu'elle ne lui fit sur le
climat, sur les habitants, sur les ressources du pays. Elle ne
paraissait pas admettre qu'elle pût avoir un autre éjour que
celui de son époux, ni un autre avenir que le sien. Son langage
n'était pas seulement convenable sur le compte de l'empereur,
il était plutôt exalté. Il se modifia toutefois un peu après qu'elle
eût reçu une lettre de l'empereur d'Autriche, apportée par M. le
comte de Sainte-Aulaire. Mon père est demeuré persuadé qu'elle
était de bonne foi... Cependant, j'ai ouï raconter à M. le comte
de Sainte-Aulaire une anecdote qui prouverait qu'elle n'éprou-
vait guère, même en ce moment, des sentiments qui fussent en
rapport avec sa situation. Annoncé de grand matin, pendant
qu'elle était encore couchée, M. de Sainte-Aulaire fut reçu par
l'impératrice à peine éveillée et assise au bord de son lit, tandis
que ses pieds déchaussés sortaient de dessous les couvertures.
Embarrassé de se trouver en présence d'une si grande infortune,
car la lettre dont il était porteur apprenait à la fois l'acte de dé-
chéance et la tentative d'empoisonnement de l'Empereur à Fon-
tainebleau, il tenait les yeux baissés pour n'avoir pas l'air
d'observer sur sa figure l'efTet de la triste missive : « Ah ! vous
regardez mon pied, lui dit l'impératrice; on m'a toujours dit
qu'il était joli. » Cette préoccupation de coquetterie féminine pa-
rut singulière à M. de Sainte-Aulaire en pareille circonstance. »
318* REVUE D*ALSACE
à un homme que ses mauvaises affaires ont chassé de Paris,
coutre lequel les ministres ont sévi, qu'ils ont fait recher-
cher pour le constituer prisonnier et qui a scu se mettre
à Tabri en errant chez l'étranger. S'étant introduit chez moi
pendant que je demeurais à Montbelliard, ce malheureux
s'est emparé du cœur et de l'esprit de mon épouse, il a scu
prodiguer ses revenus, et j'ose dire compromettre son hon-
neur- Vous scavez et vous voyez avec quel peu de ménage-
ment cet homme se conduit, comme il fait couper ses bois,
son luxe personnel, les domestiques et les chevaux qu'il a
scu introduire dans la maison, les repas et les consomma-
tions que l'on y fait; je suis père et affectionné à mes en-
fantSi je ne puis qu'étouffer mon juste ressentiment qui me
dit de me venger sur la personne de ce malheureux; con-
fiant en vous, n'écoutant que la loy qui fait taire tout autre
sentiment, je ne veux en aucune manière connaître et gérer
les affaires de la Seigneurie, en toucher les revenus, dé-
sirant qu'ils soient perçus par un homme intègre et de votre
choix, je mets ma pleine confiance au pouvoir dont vous
êtes revêtus par le décret de votre constitution. J'espère que
vous ne verrez en moi que le père, le citoyen opprimé, qui
intercède l'autorité des loix, qui veut échapper des mains
d'une malheureuse victime séduite et subjugée par un
étranger la fortune qui doit être le patrimoine de ses en-
fants, laquelle ne serait plus d'ici à peu d'années» si mon
devoir et la tendresse paternelle ne se réveillaient en moy.
Vous rconnaîtrez la pureté de mes intentions par les diffé-
rents actes et oppositions qui seront mises incontinent sur
tous les revenus qui sont administrés avec tant de prodiga-
lité par mon Epouse, et en vertu des pouvoirs que vous avez,
je vous prie de m'accorder ma demande.
r'de faire notifier au si disant St-Aulaire qui a un asile
au château de la forêt de Normanvillars, que le bon ordre,
la décence et la bonne police dont vous êtes les maintiens,
le proscrivent du château, qu'il ait à en déguerpir sous
peine d'en être chassé par la garde nationale et main forte
si le cas exige.
2"" que vues mes intentions de ne toucher une obole des
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 319
revenus de la Seigneurie ou tous autres hors une pension
de quinze cents livres accordée sur iceux, vues les opposi-
tions faites en conséquence, il vous plaise nommer parmi
vous un homme de probité et solvable pour être régisseur
de tout ce qui compose la terre de Suarce, si mieux vous
n'aimez nommer sur ma présentation le sieur Jean Claude
Mattin maire à Chavannatte, le tout provisoirement jusqu'à
ce que la Cour souveraine de la province aît statué sur
cet article, à charge par ce régisseur de veiller à tout ce
qui compose la dite Seigneurie et fermes en dépendantes,
sauf tous mes autres droits et actions sous raisons quel-
conques. Ces actes de justice ressereront notre amitié réci-
proque et augmenteront encore ma confiance.
de Salomon.
La municipalité de Suarce se montra favorable à la de-
mande de M. de Salomon et signifia cet ordre à M. de St-
Aulaire:
« Vu les demandes en original et signées de Salomon,
nous les maire et officiers municipaux de Suarce avons
ordonné que vu le bon ordre, la décence et la bonne police,
le nommé de St-Aulaire aît à déguerpir et abandonner le
château de la forêt de Normanvillars sous peine d'en être
chassé par main forte si le cas l'exige, qu'en conséquence
il sera conduit hors la terre de la Seigneurie de Suarce, et
fait être établi le sieur Jean Claude Mattin maire de Cha-
vannatte pour régisseur de la dite terre et Seigneurie, à
charge par celui-ci ou tous autres en cas de refus de gérer
avec probité le tout provisoirement jusqu'à ce qu'il en soit
autrement ordonné par le juge supérieur, saufs à M. de
Salomon tous ses droits, noms et actions quelconques.
Arrêté et ordonné par la municipalité assemblée ce trois
avril mil sept cent quatre vingt dix. )>
Monier, maire Dinet, le jeune secrétaire.
* En suite de quoi M. de Salomon fait cette décharge à la
municipalité de Suarce:
« Je soussigné m'engage et deviens responsable envers
le corps de la municipalité de Suarce de tous les frais et
dépens qui peuvent être suscités ou occasionnés, ou néces-
320 REVUE D'ALSACE
saires pour Texécution du décret rendu ce jourd'huy par le
susdit corps municipal, m'oblige de salarier les gardes ou
main forte qui peuvent être employées pour l'exécution du
dit décret, comme aussi de faire confirmer par tous juges
ledit décret. Suarce ce trois avril 1790. Signé à la minute
de Salomon-
Les officiers municipaux de Suarce avaient fait preuve
de sagesse. Aussi méritent-ils les félicitations et les remer-
ciments d'un frère de M. de Salomon, qui était alors pré-
sident du Conseil souverain d'Alsace et Maire de Colmar:
A Colmar ce 17 avril 1790.
Messieurs
« Les Juges souverains ont reconnu jusqu'à présent les
principes d'équité qui vous ont fait rendre votre Décret du
3 courant. Ce jugement rendu sur l'exposé qui vous a été
fait par mon frère, confirme les vérités des faits; les juges
par devant lesquels Ton a fait d'inutiles efforts pour le faire
casser, le laissent encore dans toute sa vigueur, et semblent
vous dire de le mettre dans son entière exécution. Vous de-
vez connaître vos pouvoirs, vous sçavez aussi qu'il est fort
inutile de rendre des jugements, si l'on ne peut les faire
exécuter. Pénétrez-vous de ces vrais principes, écoutez tou-
jours ceux qui ont dicté votre décret du 3, je ne pourrai que
vous applaudir, vous admirer, comme déjà je vous remercie
de la bonne justice que vous avez rendu à mon frère. Ses
enfants un jour le reconnaîtront. Je suis avec des senti-
ments d'amitié et d'estime, Messieurs et chers Confrères
Votre très humble, très obéissant serviteur
le président de Salomon, maire.
Sur la fin de cette année 1790, par une loi du 27 no-
vembre, le serment civique fut imposé aux évêques, cy-de-
Archevêques et autres Ecclésiastiques, fonctionnaires pu-
blics.
On ne se pressa pas beaucoup d'y obtempérer, et le 30
janvier 1791, afin d'activer les choses, une nouvelle loi dé-
crétait le remplacement des Ecclésiastiques fonctionnaires
publics qui n'auraient pas prêté le serment dans un bref
délai.
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 321
M. Gérard s'exécuta, mais avec des restrictions qui ne
devaient point être admises:
<( Je soussigné Curé de Suerce, déclare que le dimanche
six février, mil sept cent quatre vingt onze, à l'issue de la
messe paroissiale, et en présence de tous les paroissiens,
dans Téglise dudit lieu, j'ai fait le serment civique en ces
termes: Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la pa-
roisse qui m'est confiée, d'être fidèle à la Nation, à la loi et
au Roi ; et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution
décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le Roi,
autant que me le permet la Religion catholique, apostolique
et Romaine, et en ce qui ne sera pas contraire à cette Reli-
gion sainte dont j'ai l'honneur d'être ministre, et dans la-
quelle je veux vivre et mourir moyennant la grâce de
Dieu. »
Pour mémoire
Gérard, Curé de Suerce
N. B. Le même serment est dans le Registre de la Com-
munauté signé des officiers municipaux. »
Mais les esprits turbulents ne manquaient pas plus à
Suarce qu'ailleurs. Le curé est dénonéé.
Déjà circulent des bruits qu'il sera remplacé.
La population s'émeut et signe en sa faveur la belle
protestation qu'on va lire :
Délibération faite par les Citoyens actifs des Commu-
nautés de Suerce et Chavannatte composant la paroisse du-
dit Suerce.
« Aujourd'hui vingt-cinq dudit mois d'Avril de l'année
mil sept cent quatre vingt onze. Nous, les Maires, officiers
municipaux membres des Conseils Généraux des Com-
munes de Suerce et Chavannatte et autres citoyens actifs
desdites deux Communautés qui composent la paroisse du-
dit Suerce asserriblés, savoir, ceux de la Communauté de
Suerce dans la maison commune dud. lieu, et ceux de Cha-
vannatte au lieu ordinaire des séances de la Municipalité de
ce dernier lieu, pour délibérer sur les objets qui concernent
les intérêts, tant généraux que particuliers de notre dite
paroisse, et nommément sur ceux dont les Procureurs de
322 REVUE D*ALSACE
nos communes respectives viennent de nous donner avis,
lesquels objets sont, qu'ils ont appris tout récemment que
certains quidams, esprits turbulents et irréligieux auraient
eu l'effronterie de porter plaintes, soit à l'Assemblée Na-
tionale, soit au Département du haut Rhin, ou au Direc-
toire du District de Belfort contre le sieur Claude Edmond
Gérard curé de notre dite paroisse; et que ces imposteurs
avaient pris pour motifs de leurs plaintes que notre dit
Sr. Curé nous avait prêché et enseigné une doctrine con-
traire à la foi que nous avons le bonheur de professer, con-
traire aussi à la Constitution civile du Clergé, et opposée
aux Décrets du Corps Législatif; que comme le procédé de
ces esprits perturbateurs de la tranquilité et du repos pu-
blic de notre paroisse est aussi injuste qu'infidèle et qu'il
ne tend qu'à nous enlever le trésor ineffable de la vraie foi
avec notre bon pasteur, puisque celui-ci ne nous a jamais
rien prêché ni enseigné qui puisse porter la moindre at-
teinte aux Loix de nos supérieurs temporels ni à la foi,
mais qu'au contraire il nous a toujours exhortés et pressés
vivement tant par ses paroles que par ses exemples, soit
en public soit en particulier d'être fidèles à la loi et obéis-
sants aux Décrets de la Nation, et de ne jamais rien faire
de contraire aux bonnes mœurs — C'est ce qu'il a lui-même
juré lors du serment solennel qu'il a fait publiquement en
présence de tous ses paroissiens pour satisfaire aux Décrets
nationaux qui l'ordonnaient — Il est donc, dans de pareilles
circonstances d'une nécessité indispensable de faire connaî-
tre à tous nos supérieurs quelconques que bien loin d'adhé-
rer à de semblables plaintes, nous sommes, au contraire,
dans la ferme et sincère résolution de conserver, à quel
prix que ce puisse être, un pasteur que le Ciel nous a donné
dans un temps de clémence pour être notre guide et notre
soutien contre les assauts et les efforts que l'enfer redouble
pour parvenir à l'anéantissement du Christianisme; de leur
faire aussi connaître que moyenant la grâce de Dieu, nous
sommes tous prêts de sacrifier, non seulement nos biens,
mais encore tout ce que nous avons de plus cher et la vie
même s*il le faut pour la conservation de la foi et religion
de nos ayeux.
MÉiMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 323
Ce cher Pasteur, depuis vingt trois ans, nous dirige dans
la voye du salut, il a non seulement sacrifié la fleur de son
âge pour procurer le bien de ses ouaïlles, mais encore tous
les revenus de son bénéfice, au-delà de son nécessaire, pour
procurer à ceux d'entre ses paroissiens pauvres et néces-
siteux les secours et soulagements dont ils ont eu besoin.
Car pendant les années dernières, temps de calamités, et
pendant lequel d'autres revêtus du même caractère ven-
daient leurs grains jusqu'à quarante huit livres le sac, lui
distribuait le sien à ses pauvres, dont quelques uns ont
avoué franchement que sans le secours dud- Sieur Curé ils
seraient morts de faim. Il faut nécessairement avoir l'âme
bien basse» être même plus cruel que les bêtes les plus fé-
roces, et en un mot avoir perdu tout sentiment d'honneur
et de probité pour porter des plaintes aussi injustes et aussi
destituées de fondement surtout contre une personne revê-
tue d'un caractère aussi auguste et innocente à tous égards.
Nous pouvons dire avec certitude que si ces plaintes ont
été portées par quelques uns de nos concitoyens, ceux-ci ne
connaissent nullement la candeur et l'intégrité de notre Pas-
teur, ou que si ils les connaissaient, ils n'ont plus qu'une
faible écorce de religion, et qu'ils payent jie la plus noire
ingratitude et des calomnies les plus atroces les soins, fa-
tiges et sollicitudes que ce cher Pasteur et Père spirituel
s'est toujours données à l'égard de ses paroissiens, lesquels
il a aussi toujours regardés et considérés comme ses en-
fants.
Dans ces circonstances nous déclarons à la face du ciel
et de la terre que nous sommes dans la ferme, sincère et
inviolable résolution de conserver pour notre seul et unique
Pasteur ledit Sr. Claude Edmond Gérard, qui, depuis vingt
trois ans nous conduit et nous dirige avec toute la sollici-
tude et les soins les plus infatiguables dans la voye du salut;
que pour cet effet, nous sacrifierons tous nos biens et ce que
nous avons de plus précieux, s'il est nécessaire pour l'exé-
cution de notre résolution; que nous ne reconnaîtrons ja-
mais d'autre Curé autant et si longtemps qu'il plaiera à
Dieu conserver la vie à celui qu'il lui a plû nous donner.
324 REVUE d'alsacé
très persuadés qu'il ne s'écartera jamais des devoirs aux
quels les fonctions de son ministère l'obligent; que d'ail-
leurs nous considérerons comme nos ennemis jurés tous
ceux qui tenteraient, soit par force ou autrement, de nous
priver d'un aussi bon et aussi charitable guide, qu'avec
l'aide de Dieu nous vivrons et mourrons dans la religion
catholique, apostolique et Romaine qu'il nous a prêchée
avec tant de zèle et de ferveur et dans laquelle nous avons
eu l'avantage de naître. C'est pourquoi nous supplions très
instamment Messieurs les administrateurs du Département
d'aggréer notre présente délibération et de n'y apporter au-
cun obstacle.
Fait et délibéré à l'assemblée générale des citoyens de
la communauté de Suerce, convoquée à cet effet dans la
maison commune dudit lieu» les jour, mois et an susdits-
Ceux d'entre nous ayant l'usage des lettres ont signé et les
illiterés fait leurs marques ordinaires, après qu'il a été ar-
rêté par le Conseil général de la Commune que la présente
délibération sera inscrite sur le Registre de la municipalité,
et une copie collât ionnée envoyée au Directoire du Dépar-
tement du haut Rhin aussitôt que nos concitoyens de la
communauté de Chavannattes également paroissiens comme
nous y auront souscrit.
Signé à la minute.
Suivent 102 signatures, et seulement 9 croix pour les
illiterés, comme ils disent.
Cette délibération, qui fait honneur aux signataires au-
tant qu'au Curé, rappelle, sans doute en faveur de celui-ci,
le serment civique qu'il avait prêté solennellement le 6 fé-
vrier dernier à l'issue de la messe paroissiale.
M. Gérard ne voulut point qu'il y eut de malentendu de
la part de ses paroissiens ni de personne sur la portée de
ce serment.
Le 9 juin 1791, il fait cette déclaration:
« Je soussigné Prêtre curé de Suarce déclare que, lors-
que le six février dernier, en présence de tous mes parois-
siens, j'ai prêté le serment civique, je ne l'ai fait que sous
la réserve expressément prononcée de vivre et de mourir
MÉMOIRES D*UN CURÉ DE CAMPAGNE 325
dans la soumission à l'Eglise, et dans la Religion catholi-
que» apostolique et Romaine; que ces sentimens religieux
sont le plus sûr garant de ma fidélité à la nation, à la loi et
au Roi, et de mon obéissance à la puissance civile: fidélité
et obéissance que j'ai toujours observée, et toujours ensei-
gnée pendant trente un ans de fonctions publiques, et que
j'observerai et enseignerai pendant toute ma vie. Ce qui
sera notifié aux officiers municipaux. A Suerce le neuf juin,
mil sept cent quatre vingt onze.
Il s'était du reste produit un fait grave depuis que M.
Gérard avait prêté le serment sous cette réserve expressé-
ment formulée. Le pape avait parlé. Deux brefs émanés de
lui, l'un du 10 mars, qui était une réponse aux évêques
signataires de l'Exposition des principes, l'autre du 13 avril,
adressé au roi, aux évêques, aux prêtres et au peuple de
France condamnaient tous deux la Constitution civile du
Clergé. Dans le dernier, Pie VI frappait de suspension tout
jureur qui ne se serait pas rétracté dans l'espace de qua-
rante jours. Le curé de Suarce ne fait sans doute cette dé-
claration du 9 juin que pour se mettre plus sûrement à l'abri
de la censure du pape.
Dès le commencement de 1791, M. Gérard s'était ad-
joint comme aides deux prêtres libres, dont l'un, M- Pa-
tingre, originaire de Lepuix, village voisin de Suarce, signe
déjà au mois de janvier des actes de baptême en qualté de
vicaire. A partir du mois d'avril, il ne signe plus comme vi-
caire,^ mais comme prêtre délégué. L'autre était Laurent
Gérard, un des neveux du Curé, et le frère de celui qui
était professeur au Séminaire de St- Diez. Dès la fin de
juin, il signe aussi des Actes de baptême comme prêtre dé-
légué.
Ces deux prêtres paraissent à côté du Curé Gérard jus-
qu'à son départ pour l'exil qui eut lieu le 24 septembre
1792. Ils reparaissent en 1796, sous le nom de prêtres mis-
sionnaires, alors que le curé Gérard était encore en exil,
et presque tous les baptêmes de cette année sont faits par
ce Laurent Gérard, prêtre missionnaire.
Cependant les notables des Municipalités de Suarce et
C26 REVUE d'alsaçe
de Chavannatte avaient eu le courage d'adresser de nou-
velles remontrances aux membres du Directoire, du dépar-
tement du haut Rhin en faveur de leur curé, qu'à tout prix
ils voulaient conserver.
« A Messieurs, Messieurs les Administrateurs du Di-
rectoire du Département du haut Rhin-
Remontrent les Maires, officiers municipaux et mem-
bres des Conseils Généraux des Communes de Suerce et
Chavannatte. composant la paroisse dudit Suerce et disent
Qu'au mois de septembre dernier, le bruit avait couru
que Monsieur Gérard leur curé allait être remplacé; cette
nouvelle avait jettée l'alarme, l'inquiétude et la défiance
dans l'esprit de tous les paroissiens; que cette nouvelle
s'étant trouvée fausse, ils en auraient conçu la plus grande
joye, joye dont ils donnèrent à lors les témoignages les plus
éclatans, comme les moins équivoques.
Considérant lesdites Municipalités et Conseils, que ledit
curé a le gouvernement de cette paroisse depuis près de
24 ans: que pendant tout ce tems, il n'a donné à l'adminis-
tration civile aucun lieu de plainte, soit pour son enseigne-
ment, soit pour sa conduite: que par son désinterressement
et son zèle, il a mérité la confiance de tous ses paroissiens;
car outre la régularité de sa conduite privée, il n'a pas
cessé, depuis qu'il est dans cette paroisse, d'instruire les
vieux et les jeunes, de montrer aux enfans une tendresse
vraiment paternelle, aux pauvres une compassion digne d'un
père en partageant avec eux ses grains, pour les tirer de la
détresse des dernières années; aux malades l'assiduité la
plus suivie jointe aux secours corporels.
Considérant que depuis la révolution, plusieurs Com-
munes étaient livrées aux convulsions, aux secousses et aux
désordres de l'anarchie, celles de Suerce et de Chavanotte
ont toujours joui de la paix et des fruits précieux qui en
sont la suite; que l'administration n'a jamais eu à se plain-
dre de l'obéissance et des services publics, auxquels ces
deux communes sont assujetties.
Considérant que bien loin que ledit curé se soit rendu
coupables des excès, dont l'autorité civile pût se plaindre,
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 327
il n'a jamais cessé de prêcher à ses paroissiens la paix, la
tranquilité, la modération, l'obéissance aux lois, le respect
et la subordination envers ceux qui sont chargés de leur
exécution; exhortations qu'il a réitérées plusieurs fois en
public; mais surtout cette année ci; exhortations qu'il a
soutenues par sa conduite particulière, Ses offres pour la
contribution patriotique surpassent celles du citoyen le plus
aisé dans la paroisse: il a été un des premiers à payer les
impositions. Que, s'il est parvenu contre lui quelques plain-
tes aux administratifs ou ailleurs, elles ne peuvent avoir
pour auteurs que des gens mal intentionnés, gens dont la
perversité détruit suffisamment le témoignage; et que tous
les paroissiens sans exception, désavouent comme des im-
posteurs et des calomniateurs-
Considérant enfin que le^ remplacement de ce Curé ne
pourrait avoir que des effets pernicieux, destructifs du re-
pos et de la tranquilité publique, contraires par conséquent
aux vues de l'administration; que tous les paroissiens, par
une suite du vif attachement qu'ils ont voué à ce curé, ne
se détacheraient pas de lui, et n'auraient aucune confiance
à un nouveau curé; qui par conséquent deviendrait par-
faitement inutile, n'ayant personne à sa suite; que les
mêmes paroissiens usant des droits.de l'homme reconnus et
consacrés par l'Assemblée Nationale, ne manqueraient pas,
dans ce dernier cas» de demander la permission de se réu-
nir et de former des assemblées religieuses différentes de
celles de ce nouveau curé; ce. qui serait, à pur perte une
augmentation de dépenses.
Pour toutes ces considérations, les soussignés Munici-
paux et membres formant les Conseils tant de Suerce que
de Chavannotte, concluent à ce qu'il vous plaise. Messieurs,
ordonner que M. Gérard leur curé actuel soit conservé dans
la place de Curé dudit Suerce. Ils sont d'autant plus fondés
à l'espérer que tout concourt à justifier leur demande.
Laurence Maire, Feusie Maire. J- P. Both. J. C. Mon-
nié le vieu- Jacqe Dadé. Jean Pierre Rot, Jacque
Laboube. Henry Vaicle. Jean Pierre Gregnat.
Nicolas Vagnar. Jacque Mattien. Biaise Grimont.
328 REVUE D'ALSACE
Jeanpierre Verthe- Antoine Prêtât. Monnié pro-
cureur, J. Richard Voelin. Jacque Biaise JGri-
mont. Dadez procureur. Louis Grimont. Jean
Viatte.
Ces Remontrances sont de la fin de 1791 ou du commen-
cement de 1792.
Une lettre du mois de juillet de cette année 1792, écrite
à Mgr. l'Evêque de Lausanne par M. Gérard, nous fournit
quelques renseignements sur l'état du pays à cette époque-
Elle nous apprend en particulier que le Directoire du Dé-
partement multipliait ses arrêtés contre les curés- Quels
étaient alors les administrateurs du Directoire du district de
Belfort? Probablement déjà ceux que nous retrouvons en
1793: MM. Bornèque, Boillat» Boyer, avec leur greffier
Rossé.
»
A Monseigr. l'évêque de Lausanne à Fribourg en Suisse
Mgr
Le clergé catholique du diocèse de Besançon en Haute
Alsace a appris avec joye que vous vous étiez chargé du
gouvernement de ce vaste diocèse vacant par la mort de
M. de Durfort que tous les gens de bien ont respecté pen-
dant sa vie, et dont ils pleurent la perte aujourd'hui. Il reste
encore en place dans cette partie environ 15 curés, qui ne
prennent point de part au schisme, outre plusieurs simples
prêtres, qu'on laisse dans les paroisses des campagnes mal-
gré les arrêtés du département. Je sais que Votre Grandeur
a adhéré au bref du Pape du 19 mars dernier, et qu'elle a
donné une instruction pastorale pour le diocèse de Besan-
çon, mais ces pièces intéressantes ne nous parviennent pas,
et la plupart de mes confrères les ignorent. Nous connais-
sons aussi les pouvoirs plus étendus que le Souverain Pon-
tife a accordés à nos Evêques et aux administrateurs des
diocèses ledit jour 19 mars; mais nous n'avons pas de con-
naissance que Votre Grandeur ait communiqué ces pouvoirs
à quelques prêtres qui soient à notre portée: nous sommes
trop éloignés de Besançon, et les correspondances sont très
difficiles et périlleuses.
MÉMOIRES d'un CURÉ DE CAMPAGNE 329
Nous ne trouvons pas d'ailleurs dans Tinstruction de
M. TEvêque de Langres adoptée par feu M. de Durfort, les
pouvoirs, dont souvent nous aurions besoin. Il ne se fait
par devant nos intrus que des mariages nuls; cependant si
Toccasion s'en présente nous ne pouvons pas les réhabiliter;
parce que d'un côté, nous ne sommes pas les Curés des
contractants et nous n'avons pas de délégation pour cela;
les Curés légitimes étant dispersés on ne sait où; et de l'au-
tre s'il se rencontre des empêchements à ces mariages, nous
ne pouvons pas en dispenser; puisque l'instruction avant
dite N" 18 semble restreindre nos pouvoirs quant au ma-
riagge à nos seuls paroissiens; la même ne nous donne pas
non plus la faculté de dispenser de l'irrégularité- Sur les
représentations que j'avais faites au mois de septembre
. dernier à M. de Durfort, il avait eu la bonté de communi-
quer avec faculté de subdéléguer tous les pouvoirs de ju-
ridiction relativement au mariage et aux irrégularités à M.
Démolis Curé de Danjuttin et Doyen; mais M. Démolis
lui-même a été expulsé et s'est retiré à Besançon. Nous
sommes donc dans la position la plus triste à tous égards,
car outre les grands embarras que nous rencontrons quel-
quefois dans notre ministère, le poids de la persécution
s'aggrave, et s'appesantit sur nous: de sorte que nous pou-
vons dire foris pugnœ, intus timorés.
C'est avec la plus grande simplicité, Mgr que je vous
présente mes réflexions. Comme nous sommes très voisins
des frontières du côté de Porrentruy, je pense que nous
pourrions plus facilement recevoir vos ordres; et si vous
daignez m'honorer d'une réponse, je vous prie de l'adresser
à M. Delacour prêtre curé de Damphreux près de Porren-
truy.
Je suis avec le respect le plus profond
Le 23 juillet 1792.
Les paroissiens de M- Gérard ne pouvaient se résoudre
à perdre leur curé. Lui-même ne se résignait pas davantage
à les abandonner, et de part et d'autre tout avait été tenté
pour s'éviter cette douloureuse séparation. Ce fut inutile.
330 REVUE D'ALSACE
Un décret de l'Assemblée Nationale du 26 août donna
Tordre aux fonctionnaires publics qui n'avaient pas prêté le
serment prescrit par le décret du 26 novembre 1 790 d'avoir
à sortir du Royaume dans la quinzaine.
Les curés étaient compris parmi ces fonctionnaires.
M. Gérard préféra l'exil à l'apostasie.
Voici sa déclaration et le passeport que les municipaux
de Suarce lui délivrent pour son départ en Suisse.
Copie
De la déclaration du curé de Suerce, du dix neuf sep-
tembre mil sept cent quatre vingt douze, et passe port à
lui accordé ledit jour.
« Nous soussignés Maire et officiers municipaux de
Suerce département du haut Rhin, district de Belfort, cer-
tifions que le Sr- Claude Edmond Gérard, curé dudit lieu
depuis plus de vingt quatre ans s'est présenté par devant
nous ce jourd'hui, et nous a djclaré que par un principe de
conscience, de fidélité à son Dieu, à sa religion, à ses pa-
roissiens, il n'avait pu, le six février de l'an dernier, faire
purement et simplement le serment prescrt par le décret
du 26 novembre 1790, mais, qu'en le faisant, il y avait ajou-
té des restrictions dictées par le même principe et qu'il
n'avait fait ce serment qu'autant que la Religion catholique,
apostholique et romaine le lui permettait, et en ce qui ne
lui était pas contraire, comme il en conste par le procès ver-
bal dressé en conséquence par les officiers municipaux en
exercice; a déclaré en outre ledit Sr. Curé qu'en consé-
quence il se regardait comme compris dans l'article pre-
mier du décret de l'Assemblée Nationale du 26 août dernier,
par lequel il est ordonné aux fonctionnaires publics qui
n'ont pas prêté le serment prescrit par ledit décret du 26
novembre, de sortir du Royaume dans la quinzaine: En
conséquence a déclaré ledit Sr. Curé que pour se conformer
à la loi dudit jour, il allait se retirer dans la Suisse; qu'il
ne quittait sa patrie qu'avec le* plus grand regret; que
l'obéissance seule pouvait l'y déterminer; qu'il laissait ses
propriétés so 's Ir. sauvegarde de la loi, et sous la respon-
MÉMOIRES D*UN CURÉ DE CAMPAGNE 331
sabilité de la Municipalité. Cest pourquoi il a requis un
passe port, que nous lui avons accordé comme s'ensuit.
Laissez passer le Sr. Gérard curé de Suerce, français,
domicilié audit lieu, âgé de cinquante six ans, taille de cinq
pieds un pouce, cheveux et sourcils châtains, yeux gris, nez
ordinaire, bouche médiocre, menton un peu affilé, la tête
un peu chauve» et prêtez lui aide et assistance en cas de
besoin.
Délivré à la maison commune dudit Suerce, le dix neuf
septembre mil sept cent quatre vingt douze, par nous, offi-
ciers municipaux, qui avons signé avec le secrétaire gref-
fier et ledit Gérard.
Signé. Laurence, maire. Jaque Dadé, Jean Pierre Rot,
J. p. Rothe, J. C Monnier, le vieux, Monnier procureur,
Gérard Curé, J. H. Corbat, secret, greff. de la Communauté
de Suerce, avec paraphe.
Collationné pour copie conforme à l'original, lequel est
resté entre les mains dudit curé
J. H. Corbat
Sec. greff. de la Communauté
de Suerce.
<)i FIN ^(^
Les Origines
de
rAbbayc d'Ebermansler
par
Anselme LAUGEL
Les plus anciens documents diplomatiques que nous
possédions sur l'abbaye d'Ebersmunster sont, aujourd'hui,
considérés comme apocryphes et comme ayant été confec-
tionnés vers l'onzième siècle; mais ces falsifications qui ne
sont que des rajeunissements de titres disparus, des répli-
ques destinées à consacrer la légitimité de donations précé-
demment faites» constituent, malgré tout, de précieuses
sources de renseignement.
Nous connaissons, au sujet d'Ebersmunster, deux, char-
tes: l'une datée du 6 mai 770 provient du roi Carloman,
frère de Charlemagne, l'autre, plus anciennne, provient du
roi Thierry III et est datée du 9 février 683. Ces deux
pièces ont été publiées par Grandidier, et figurent dans son
Histoire de l'Eglise de Strasbou,rg, au nombre des pièces
justificatives, sous les numéros 60 et 24.
Le roi Carloman, à la prière de l'abbé Isenhardus, con-
firme la donation faite autrefois par le duc Âdalricus et
son épouse Béreswinde à l'abbaye de Novientum qui, dit-il,
aurait été construite, par leurs soins et sur leur domaine,
en l'honneur des saints Apôtres Pierre et Paul et de saint
Maurice (1)
1) La donation comprend des biens dans les villages suivants:
Wishuwilare (Weisweiler) dans le Brisgau supra ripas Rheni
fluminis; à Suiza (Soultz Haute-Alsace; à Bergheim, Lageln-
heim, Grussenheim, Sigolsheim; à Racenhusen (Rathsamhau-
sen); à Oleswilern (Orschweiler), à Scerenwilre (Scherwîller) ;
à Sarmenheim, Huttenheim, Northus (Nordhausen). Actum
Bruocmagad (Brumath) palacio, publico in Dei nomine féliciter.
LES ORIGINES DE L*ABBAYE D'EBERMUNSTER 333
Dans l'autre charte, celle de Thierry III, ce roi s'a-
dresse: Attico duci et Adalherto comiti, alterisque fisci
nostri exactoribus, et leur fait savoir qu'à la requête de
l'abbé Erhard et de son délégué, le moine Radebert, il
a concédé à l'abbaye élevée à Novientum, en l'honneur de
saint Maurice, les revenus de la villa de Hildesheim. Ce
diplôme, dit M. Pfister dans son ouvrage «ur le Duché mé-
rovingien d'Alsace, est authentique encore que l'original
soit perdu.
La charte de Carloman, bien qu'elle soit postérieure à
celle de Thierry, n'en est donc pas la confirmation, et ces
deux pièces n'ont entre elles, aucun rapport: la plus an-
cienne est une lettre adressée au duc Atticus et au comte
Adalbert pour leur enjoindre d'avoir à livrer à l'abbaye de
Novientum, les revenus d'Hildesheim; la seeonde est la
confirmation, par Carloman, de donations que le même Atti-
cus avait faites à ce monastère.
Ces documents nous montrent donc que le duc Atticus
et sa femme Béreswinde dotèrent le monastère de Novien-
tum ou d'Ebersmunster, puis que le roi Thierry III assigna
à cette fondation certains revenus, entre autres ceux de
la villa de Hildesheim, et, enfin que, plus tard, le roi Carlo-
man confirma l'abbaye dans la possession des terres que
lui avaient cédées Atticus et Béreswinde. Nous ne sommes
donc nullement autorisés par ces textes à conclure qu'Atti-
cus fut le fondateur même d'Ebersmunster. La charte de
Carloman, dit bieil que Novientum est un monastère quod
vir illustris Adairicus vel Athicus dux et conjux ejus Be-
reswinda in Christi nomine et in honore sanctorum Apos-
toîorum Pétri et Pauli et sancti Mauritii martyris et socio-
rum ejus a novo in suo proprio contruxcirunt fundo. Mais
le sens de cette expression a novo comtruxerunt si souvent
employée dans les vieux titres, est discutable. Signifie-
t-elle qu'Atticus et son épouse furent les premiers cons-
tructeurs d'une abbaye neuve, ou qu'ils ne firent que re-
mettre à neuf une abbaye déjà existante? Nous ne le sa-
vons pas au juste, et les deux interprétations peuvent se
défendre. Quant à la charte de Thierry III, elle ne regarde
334 REVUE D'ALSACE
le duc Atticus et le comte Adalbert que comme des fonc-
tionnaires à qui fut confiée Téxécution du décret royal.
L'examen de ces chartes ne nous permet donc que deux
conclusions, la première que le duc Atticus fut un des
bienfaiteurs de l'abbaye d'Ebersmunster, et la seconde, que
le roi ThierrylII, lorsqu'il voulut à son tour, témoigner sa
bienveillance au monastère, chargea ce même duc Atticus,
d'exécuter ses volontés.
Nous serions donc obligés de nous arrêter là si nous
n'avions, à notre disposition, d'autres sources de renseigne-
ments qui nous sont fournies par les chroniques d'Ebers-
munster, et de Senones, et par la Vita Deodati.
La Chronique d'Ebersmunster (Chonicon Novientum
ou Ebersheimense) semble avoir été écrite au milieu du
douzième siècle, et elle contient, à côté d'invraisemblances
manifestes, des détails intéressants et qui méritent d'être
retenus, (1)
Il y avait autrefois, dit cette chronique, dans un îlot
formé par la rivière d'Ill, à l'endroit où s'éleva plus tard
notre abbaye, un temple consacré à Teutatès, que Jules
César, lorsqu'il vint en ces pays, fit abattre, pour le rem-
placer par un sanctuaire consacré à Mercure et qu'il appela
Novientum. Le conquérant des Gaules entoura ce sanc-
tuaire d'une ceinture de forts, dont le premier portait le
nom de Brundusium, et était situé sur les bords d'un lac que
l'Ill formait non loin de là; les deux autres étaient placés
près des villages d'Hiltesheim et de Lagenheim et s'appe-
laient» (chose étrange, de noms allemands!) Erdburc et
Altenburc; enfin le quatrième était construit au delà de
rill, sur une montagne et reçut, à cause de sa situation, le
nom singulier d'Apica — c'est sans doute Epfig qui se
trouve, en effet, placé sur une hauteur et qui, dans les
anciens titres est appelé Hepheka. — Jules César, continue
1) Le fond de ce récit nous semble vrai, déclare M. Pfister
op. cit. p. 18 note; ce qui, d'ailleurs paraît contredire ce que ce
même auteur dit à la page 85 de son ouvrage, à savoir: que
l'historien qui ne poursuit que la vérité doit laisser de côté ce
document.
LES ORIGINES DE l'ABBAYE D'EBERMUNSTER 335 •
ensuite le chroniqueur, subjuga les Germains qui habitaient
ce pays, bien plutôt par sa munificence, par sa bonté et par
les honneurs qu'il leur accorda que par la force des armes,
et comme il n'eut jamais qu'à se louer de leur fidélité et
de leur bravoure quand il les entraîna à la conquête du
reste de la Gaule, il nomma les principaux d'entre eux sé-
nateurs et les autres chevaliers.
Dans ce premier passage, le chroniqueur nous a fait,
sans peut-être qu'il s'en soit douté, un rapide abrégé de
l'histoire même de l'occupation romaine en Alsace. Jules
César n'est ici que la personnification de la puissance im-
périale, et nous assistons successivement, dans le récit qui
nous est fait, à la métamorphose des dieux de la Gaule ou
de la Germanie en dieux romains: Teutatès changé en Mer-
cure; puis à la soumission des peuples de la rive gauche
du Rhin et à leur assimilation complète qui permit de faire
entrer les chefs de ces peuples dans les conseils publics et
de leur confier des fonctions officielles: ils furent nommés
sénateurs et chevaliers (1); puis à la construction, le long
du Rhin, de forts chargés d'en défendre les abords quand
une fois les Champs Décumates furent perdus*
Tout cela est sommairement décrit par des images ap-
propriées; et ce début de la chronique de Novientum consti-
tue, à vrai dire, comme un cours d'histoire où, en dix lignes,'
sont rappelés les traits principaux qui ont caractérisé l'oc-
cupation romaine en Alsace.
Et ces premiers renseignements sont d'ailleurs, jusqu'à
un certain point, confirmés par les découvertes archéologi-
ques qui se rapportent à Ebersmunster, car voici ce que
disait déjà Schweighssuser en 1822:
« Il existe entre Ebersmiinster et l'ancienne route ro-
maine, une série de tumuli fort remarquables- Quelques-
uns ont été nivelés depuis peu d'années. On y a trouvé des
1) C'est là, sans doute, un vague souvenir de Tédit de 212
par lequel Caracalla accordait à tous les sujets libres de l'Em-
pire le droit de cité, et de Torganisation romaine qui avait, en
dernier lieu, divisé la Gaule en cités régies par des curies dont
les membres étaient pris parmi les propriétaires fonciers, et se
nommaient curiales, decuriones, senatores.
336 REVUE D'ALSACE
squelettes très décomposés, ayant autour des os des bras et
des cuisses, des anneaux de cuivre. Il y avait, sous chaque
butte, plusieurs squelettes, et même quelquefois deux cou-
ches Tune sur l'autre. Ils n'étaient accompagnés d'aucun
autre objet conservé, et il serait difficile de déterminer, par
leur nature même, s'ils étaient gaulois ou alémaniques;
mais, non loin de là, on a trouvé, sous la souche d'un vieux
chêne, une belle médaille celtique en or. » (1) D'autres
trouvailles qui ont été faites dans ces régions et les pro-
grès de la science préhistorique nous permettent aujour-
d'hui d'entreprendre cette détermination que Schweighœu-
ser n'osait faire en 1822, et de dire que ces tumuli furent
certainement les sépultures de la population celtique qui
habitait l'Alsace avant l'arrivée des Romains. Plus tard, le
nom que portait cet endroit a pu, en effet, être latinisé et
transformé en Novientum, vocable assez fréquent que nous
retrouvons dans Novigentum d'où Nogent, et dans Novian-
dam» d'où Novéant. Nous n'oublierons pas, non plus, que
c'est à une dizaine de kilomètres au nord d'Ebersmunster
que s'élevait la ville gallo-romaine d'Helvetus qui comme
Argentoratum et Brocomagus portait un nom celtique lati-
nisé et qui avait, dans les premiers siècles de l'ère chré-
tienne, une certaine importance puisqu'elle est mentionnée
j3ar les anciens itinéraires, (1) Enfin, l'abbé Georges de
Reichenbach qui gouvernait le monastère d'Ebersmunster
de 1511 à 1540, pendant l'époque troublée de la Guerre des
Paysans, nous dit: ejus iempore et rehellione sub rusticis,
modo combustum est idolum Dianae quod servabatui pxop-
ter antiquitatem. Voici donc un témoignage authentique et
relativement moderne qui nous prouve la véracité de Tan-
tique chroniqueur d'Ebersmunster prétendant qu'à Novien-
tum s'élevait un temple païen, et plaçait une influence ro-
maine et païenne à l'origine de la vénérable abbaye.
En continuant l'analyse de la chronique nous découvrons,
comme nous devions nous y attendre, que si Teutalès a été
1) Annuaire du Bas-Rhin de 1822.
1) V. Naue. Denkmaeler der vorroemischer Metalzeit im
Elsass p. 506.
LES ORIGINES DE L^ABBAYE D'EBERMUNSTER 337
détrôné par Mercure, ce dernier fut, à son tour, obligé de
céder le pas, plus tard, aux saints Apôtres Pierre et Paul
et à saint Maurice dont le martyre se place vers 285 et
dont le culte devint rapidement, et de fort bonne heure,
populaire en Alsace. Nous apprenons, en effet, que saint
Materne — le récit du chroniqueur se rapproche beaucoup
de celui d'Hariger — prêcha à Novientum, où il détruisit
les autels païens, et ea jeta les débris dans la rivière:
templum effringens» aras destruxit, simulacra comminuit
ac in flumen proj'icit, simul cum omnibus vasis sacriflciorum
atque utensilibus templi; ossa etiam mortuorum quae ibi
reperta sunt, in quodam immnndo loco ac palustri ipsîus
. insulae projicit, quae usque hodie a quaejrèntibus inveniun-
tur- Cette phrase nous montre que l'auteur était familiari-
sé avec Ebersmunster et qu'il avait été frappé par le nom-
bre des vestiges de l'antiquité que l'on y découvrait-
Saint Materne, continue le chroniqueur, se rendit ensuite
à Argentoratum, d'où on le chassa honteusement, puis mou-
rut et fut enterré dans un endroit nommé Elegia, en sou-
venir des lamentations qui se firent entendre à l'occasion
de ses obsèques. Nous apprenons ensuite la miraculeuse
résurrection de l'apôtre, la conversion des habitants d'Ar-
gentoratum, la fondation de deux églises consacrées à saint
Pierre, l'une près des portes de la ville, et l'autre au dé-
bouché de la vallée de la Bruche dans la plaine d'Alsace et
qui fut nommé Domus Pétri (1) (Dom peter). Enfin» le chro-
niqueur nous raconte le départ de Materne pour Trêves
où il devint, plus tard évêque.
Cet exposé, tout rapide qu'il est, nous donne, cependant,
une idée probablement très juste de la manière dont se
pratiqua l'évangilisation de nos contrées; c'est encore un
raccourci ingénieux de plusieurs siècles. La destruction
des temples païens remplacés par des sanctuaires chrétiens,
les difficultés qu'éprouvèrent les premiers apôtres qui fu-
rent quelquefois mis à mort, les persécutions, les progrès
de la foi dus souvent à des incidents merveilleux, tels sont,
1) Près du village d*Avolsheiin (canton de Molsheim).
338 REVUE D'ALSACE
en effet, les traits ordinaires que présente la propagation
de l'Evangile, et qui sont .tous exactement reproduits dans
la légende de Saint Materne.
A partir de ce moment, le chroniqueur d'Ebersmunster,
continuant son récit, semble se perdre, et confondre les
époques, car il nous parle, en même temps, des cruautés de
Dioclétien et de Maximilien, du massacre de la Légion thé-
baine, d'Attila, des Onze mille vierges, des Hongrois et
des Huns. Il est évident que, pour lui, s'enchevêtrent dans
les mêmes incertitudes, un certain nombre de grands évé-
nements dont il fait l'œuvre néfaste de quatre suppôts de
l'enfer: ((Quatuor membri diàboli: Diocletiano scilicet et
Maximiano imperatoribus, et Attilae régi Ungarorum, et
Amelungo régi Hunnorum, Tous les troubles occasionnés
par ces événements tragiques s'étant confondus dans la mé-
moire des hommes, notre chroniqueur a de la peine à ré-
tablir les étapes qui ont marqué la succession des malheurs
qu'il rapporte.
Puis la paix revient: Cessante post haec persecutionis
procella, cUm jam sanctae Ecdesiae pax xeddita fuisset,
Novientenses insulari cum cœteris pagensibus Alsatiae de
latibutis Vosagi in quibus delituerant, ad propriae habi
tationis locum reveituntur, ,„^ed fere omnia quae relin-
querant incensa ac diruia reperiuntur. C'est encore un trait
singulièrement juste, car dès les temps les plus reculés, les
populations alsaciennes avaient pris l'habitude, au moment
des invasions germaniques, à chercher un refuge dans les
montagnes; nous avons pu l'observer encore en 1870, alors
qu'à l'approche des troupes allemandes, des gens éperdus
s'enfuyaient vers les forêts des Vosges: in latibutis Vosagi
espérant y trouver la sécurité.
Puis nous arrivons au roi Dagobert, et le chroniqueur
nous raconte l'épisode si curieux de la mort du fils du roi:
les chasseurs royaux venus à Novientum avec le jeune
homme et commençant par voler les provisions du monas-
tère pour nourrir leurs chevaux et se livrant à mille dépré-
dations; l'accident survenu au prince (1) qui est rappelé à
1) Il fut désarçonné, parce que son cheval avait pris peur à
la vue d'un sanglier d*une merveilleuse grosseur.
LES ORIGINES DE L^ABBAYE D'EBERMUNSTER 33Q
la vie par le bienheureux évêque Arbogast, et enfin les
largesses du roi envers TEglise de Strasbourg. Ce sont là
des épisodes singulièrement significatifs où s'est transmis
le souvenir des luttes qu'eurent à soutenir les moines quel-
quefois même contre l'autorité royale — voir la lutte de
saint Léger et d'Ebroin, de saint Colomban et de Brunne-
haut — et des services qu'ils étaient obligés de rendre —
résurrection du fils du roi — avant d'obtenir la faveur de
monarques toujours ballotés entre la violence de leur in-
domptable nature et la crainte du châtiment de leurs
crimes.
Nous voyons aussi, très nettement, percer, dans ce ré-
cit, deux autres idées: celle d'abord que le monastère de
Novientum existait avant le roi Dagobert — c'est-à-dire
avant le roi mérovingien qui l'enrichit plus tard de ses
dons — puisqu'il fut pillé avant que le roi ait eu l'occasion
de s^intéresser à lui ; puis celle du rapport qui unissait, dès
son origine, Novientum au siège épiscopal de Strasbourg,
puisque saint Arlrogast, évêque de cette ville intervint
dans le drame qui se passa aux environs du monastère.
Ce sont là deux idées que nous retiendrons et qui nous
prouvent que,dès l'onzième siècle, on croyait, d'une part,
à l'existence d'un établissement antérieur à celui qui fut
fondé par le duc Atticus, et» d'autre part, aux rapports
qui unissaient à son origine, le monastère de Novientum et
l'Eglise de Strasbourg. Ce n'est qu'après avoir parlé de la
mort et de la résurrection du fils du roi, et de la querelle
d'Ebroin avec saint Léger, que le chroniqueur arrive à
saint Déodat et au duc Atticus dont il fait le neveu par al-
liance de l'évêque d'Autun. Saint Déodat, évêque de Ne-
vers, recherchant la solitude, fut envoyé en Alsace par le
pape lui-même qu'il était allé consulter et arriva à Novien-
tum, où il trouva une nombreuse compagnie de fidèles qui
le reçurent avec les plus aimables expressions de la charité
chrétienne. Grâce à la protection du duc Atticus, le saint
évêque introduisit en Alsace le culte de saint Maurice et
réforma le couvent. Saint Déodat fut ensuite appelé par le
roi Childéric dans les Vosges où il fonda le monastère qui,
340 REVUE d'alsace
plus tard, fut appelé Saint-Dié, mais il revint encore à No-
vientum et dirigea même* jusqu'à sa mort, Tabbaye vos-
gienne et Tabbaye alsacienne où il fut remplacé par Tabbé
Erhard.
Voilà, en peu de mots, ce que nous rapporte sur les ori-
gines dTbersmunster, le Ckronicon Novientense, nous re-
viendrons plus tard sur certains détails de cette curieuse
narration où nous retrouvons sinon une relation exacte des
événements, du moins une image fidèle et expressive de la
manière dont se sont développées les premières institutions
chrétiennes: les temps sont confondus, l'importance rela-
tive des faits est défigurée, les caractères sont maladroite-
ment dessinés; c'est un tableau, pour ainsi dire symboli-
que, nous présentant une succession d'événements dont
avec un peu de bonne volonté, nous pouvons retrouver la
forme sous les retouches que leur a fait subir l'imagi-
nation populaire.
Quant à la Vita Deodati qui forme la seconde de nos
sources d'information, elle nous raconte que saint Déodat.
après avoir quitté son siège épiscopal de Nevers, en com-
pagnie de saint Arbogast et de saint Florent, prit les avis
de Garibaldus, évêque de Toul et se mit en routé vers l'est.
Après quelque temps, il arriva à un endroit nommé /?o-
mont où il fit un miracle en mettant en place, dans une mai-
son qu'était en train de construire un homme du nom d'/ls-
clas, une maltrcsse-poutre que les ouvriers ne pouvaient
ajuster. De Romont, saint Déodat se rendit à Argentllla, et
les habitants de ce lieu l'empcchèrent de s'y établir, parce
qu'ils avaient pci:r qu'il ne s'emparât de leurs terres, et
qu'ils se faisaient de la liberté un voile pour cacher leur mé-
chanceté. Libertatem quasi velamen malitiae suae habentes-
Saint Déodat s'établit cependant entre Ammerschwyr et
Hunschweiler — endroit aujourd'hui disparu — près de
Thr.n ville - à VViller à côté d'une source très pure et four-
rî'^smt une enu excellente - inter Amaleicivillare et Ungi-
slri .CTC apiid Wiîram (erccto sibi habitaculo) consedit, cujus
hodie que ibidem ostendcntur plujimae parientinae, ci fons
pcrspicLius atqu>e saluberrimus. Cette source passa plus tard
LES ORIGINES DE L'ABBAYE D*nBP,RMUNSTER 341
pour miraculeuse et, dit M. Gloeckler, (I) se voit encore
ainsi que les ruines d'un oratoire consacré à saint Dié, à
quatre kilomètres de Ville, derrière le village de Breite-
nau (2) . Le pauvre évêque, cependant fut encore une fois
chassé malgré la bonne volonté que lui témoignèrent les
deux époux Hunnus et Hunna qui demeuraient non loin
de là (3) et dont il baptisa le fils nommé, en son honneur,
Deodatus. Ce n'est qu'après ces vicissitudes que saint Déo-
dat put enfin se fixer dans la vallée de la Meurthe où dit
la VitUy il fonda en l'an 669, un monastère qu'il appela
Galilée et qui s'apela plus tard Saint-Dié.
Et si maintenant nous passons à la Chronique de Seno-
nés, nous trouvons qu'elle aussi fait de Déodat un évêque
de Nevers qui désireux de solitude résolut de se rendre
dans les Vosges. Elle nous raconte également l'histoire de
Romont où saint Déodat aida miraculusement à la cons-
truction d'une maison; puis elle le fait arriver à un mo-
nastère nommé Abresemuste/, qui n'est, évidemment, autre
qu-Fbersmunster, et l'associe à saint Arbogast nouvelle-
ment nommé évêque de Strasbourg, (4) et à saint Florent.
Déodat, toutefois, quitta bientôt ce monastère et se rendit
à Wilre, près d' Amalrici villare, où il construisit une mo-
deste habitation d'où il fut chassé; l'évêque arriva alors chez
Hunnus et Hunna qui l'accueillirent favorablement, puis
il les quitta et se fixa définitivement sur les bords de la
Meurthe après avoir séjourné pendant quelque temps près
d'un oratoire qu'il avait érigé sur le CiimbeTch, (5)» en
l'honneur de saint Martin. Le monastère qu'il établit dans
la vallée vosgienne fut consacré à saint Maurice et à ses^
compagnons — comme Ebersmunster — et il soumit les
moines qui vinrent se mettre sous sa direction à la rè^^le de
saint Benoît.
1) Revue d'Alsace (Mars-Avril 1911 p. 110).
2) A Tendroît où s*élève aujourd'hui Hunawihr.
3) Argentine de novo episcopiis factus, .
4) Le villafrc de V,i!:a semble aussi devoir être cherché près
d*Ammer£Ch\vyr où exir^iait, en effet, un hameau de ce nom.
5) C'est le Cambert, près de Saint-Dié, dont Textrémlté
nord se termine par la montagne de Saint-Martin.
342 REVUE d'alasce
Voilà quels sont, en dehors des chartes, les monuments
qui nous renseignent sur les origines d'Ebersmunster, et
si nous faisons, maintenant, une comparaison entre ces
trois sources d'information, nous voyons que, seule, la
Chronique (VEbeJsmunster nous dit que saint Déodat après
qu'il eût quitté le siège de Nevers, se rendit à Rome et
reçut du pape lui-même, la mission de venir en Alsace;
elle insiste beaucoup aussi sur la manière aimable dont
Tévêque fut reçu à Ebersmunster et sur les bienfaits dont
il fut comblé par le duc Atticus; par contre, elle ne parle ni
des persécutions auxquelles il avait été en butte, ni des
deux évêques Arbogast et Florent.
La Chronique de Senones et la Vita Deodati, au con-
traire, sont d'accord pour mentionner les ennuis faits à saint
Déodat par les habitants de TAlsace qui le chassèrent de
différents endroits où il avait voulu s'établir; elles sont
d'accord aussi, pour signaler l'amitié étroite qui unissait
saint Déodat aux évêques de Strasbourg Arbogast et Flo-
rent, mais tandis que la Vita Deodati prétend qu'Arbogast et
Florent se joignirent à Déodat dès son départ de Nevers, la
Chronique de Senones dit que c'est en Alsace, seulement,
que ces pieux personnages se rencontrèrent-
Deux de nos documents: la Chronique d* Ebersmunster
et la Chronique de Senones nous apprennent que saint
Déodat trouva en Alsace des fondations religieuses depuis
longtemps établies: se religiosis vlris qiiae illic (à Ebers-
munster) congregatos reperit constituere decrevit dit le pre-
mier document; et le second relate que saint Déodat se
rendit dans un monastère nommé Ahresemustre. La Vita
Deodati, ne parle ni d'Atticus, ni d'Ebersmunster; tandis
que la Chronique de Senones parle d'Ebersmunster, mais
ne souffle mot d'Atticus, dont, seule, fait longuement men-
tion la Chronique d'Ebersmunster,
Enfin dans les trois sources d'information, il est ques-
tion de Hunnus et de son épouse Hunna qui se montrèrent
charitables et furent d'un grand secours pour saint Déodat
lors des difficultés qui lui furent faites en Alsace.
Cette absence d'uniformité entre les trois relations que
LES ORIGINES DE L'ABBAYE D'EBERMUNSTER 343
nous avons consultées, est en elle-même assez curieuse,
car les Chroniqueurs d'Ebersmunster et de Senones con-
naissaient certainement la Vita Deodati qui avait été écrite
antérieurement. Et, puisqu'il n'y a pas unanimité dans les
récits, il faut donc admettre que les auteurs avaient des
raisons particulières pour omettre ou pour mentionner cer-
tains détails. Quelles pouvaient être ces raisons? Elles
étaient sans doute simples; et si le chroniqueur d'Ebers-
munster, par exemple, s'étend avec complaisance sur le
rôle joué par le duc Atticus, et par saint Déodat dont il fait
Tami des évêques de Strasbourg, Arbogast et Florent, c'est
uniquement pour rehausser le prestige de son monastère,
et en rendre les origines plus illustres- Puis, ne voulant pas
jeter un jour douteux sur son pays, il ne parle pas des dif-
ficultés qui furent faites à Déodat, et ne s'appesantit que
sur la générosité du seigneur Hunnus. Cela est très hu-
main, et ces vieux chroniqueurs n'étaient nullement con-
vaincus de la nécessité de sacrifier à ce qu'on appelle au-
jourd'hui l'auguste impartialité de l'histoire. L'auteur de
la Vita Deodati, e^t, après lui, le chroniqueur de Senones,
n'ayant pas de raisons spéciales pour ménager l'Alsace, et
pour vanter la noblesse des origines d'Ebersmunster en-
registrèrent, sans hésitation, dans leurs récits tout ce qui
s'était conservé du souvenir des persécutions auxquelles
saint Déodat aurait été soumis, sans chercher à expliquer
les motifs de ces persécutions.
Nous serons, nous, plus curieux que ces anciens chro-
niqueurs, et nous chercherons à savoir pourquoi on a chassé
saint Déodat de la forêt de Haguenau alors que saint Arbo-
gast y avait déjà fondé le monastère de Surbourg; nous
chercherons à savoir aussi pourquoi on Ta chassé des en-
virons de Ville quoique, non loin de là, s'élevât déjà le mo-
nastère de Novientum? Puis nous chercherons également à
. fixer la date du voyage de saint Déodat en Alsace et à ob-
tenir quelques éclaircissements sur cette personnalité dont
les chroniqueurs nous ont tracé un portrait si vague et si
inconsistant.
Mais avant d'aborder l'étude de ces problèmes, j'essaie-
344 REVUE d'alsace
rai de fixer, d'après les chroniques l'itinéraire suivi par le
saint évêque.
La Vita nous apprend qu'après sa visite à Garibald»
évêque de Toul, Déodat, accompagné de Willigod, arriva à
Romont puis à Argentine {rivulo suo sic vocatiir, qaam
tamen nunc rusticum vuîgiis cornwte AreniiUam dicit). Il sé-
journa pendant un certain temps à Wilra, en Alsace, entre
Amalricivillare et UngisivillarCy où il fit la connaissance du
ccîrneur Hunnus, et enfin se rcnd't dans la vallée de la
Meurthe, et y fonda le mena: '\'c do Galilée. La Chwnique
d'Ebersmnnster complète ces renseignements en nous ap-
prenant que saint Déodat, pendant qu'il, était en Alsace
s'arrêta au monastère de Novientum dont il assura le déve-
loppement- Enfin la Chronique de Senones nous parle aussi
d'un essai de séjour dans la foret de Haguenau.
D'après ces textes, il semble bien qu'il ne puisse y
avoir d'erreur. Romont et la petite rivière d'Arentelle se
trouvant tout auprès de Kambervillers, dans les Vosges,
on admet généralement que saint Déodat, en quittant Toul.
se dirigea vers cet endroit. De là, il passa en Alsace par un
des cols qui se trouvent entre le Hantz et Sainte-Marie-aux-
Mines, arriva tout naturellement à Ville, et à Ebersmunster,
poussa peut-être jusqu'à Haguenau et repassa les Vosges
pour se fixer définitivement dans la vallée de la Meurthe.
C'est, en somme, un voyage dont les étapes sont faciles à
établir, mais qui présente tout de même une sinj^^ularité,
c'est qu'il constitue un simple va-et-vient sur la môme ligne :
saint Déodat en quittant Toul pour aller à Rambervillers
et de là à Ville, en Alsace, utilisa presque nécessairement
la vallée de la Meurthe, et passa par, conséquent, à l'en-
droit même où, revenant d'Alsace, il fondera le monastère
de Galilée. Je ne prétends pas, évidemment, que ce voyage
est invraisemblable, mais il est singulier, et je me propose
d'examiner si, en acceptant les données fournies par les
Chroniques, il n'y aurait pas moyen de lui assigner un
autre tracé. Nous nous souviendrons, d'ailleurs, que la Vita
Deodati n'a été écrite, par un moine de Moyenmoutier, que
dans la premicre moitié de l'onzième siècle, et qu'à ce mo-
LES ORroiNEs DE l'abbaye d'ebermunster 345
ment, les noms propres transmis par les anciennes tradi-
tions s'étaient déformés par l'usage et par l'ignorance. Le
biographe de saint Déodat, ayant à fixer les lieux où
s'était arrêté son héros, s'empressa de les chercher dans
des endroits qui lui étaient connus, pourvu qu'ils présen-
tassent quelques vagues analogies de consonnance avec les
noms transmis par la tradition. C'est ainsi que Romont et
Argentine furent cherchés près de Rambervillers.
Or il n'est pas absloument indispensable que pour se
rendre de Toul en Alsace, saint Déodat ait passé par Ram-
bervillers et la vallée de la Meurthe, il est même probable
qu'il a pris un chemin beaucoup plus fréquenté passant par
Lunéville, Réchicourt-Ie-Chaterxu, Lorquin, Dabo et Ober-
steigen. C'est une route presque droite, très suivie et qu'a-
vait déjà prise saint Fridoîin quand il se rendit en Alsace
pour combattre Tarianisme.
Or, cette route, en descendant d'Obersteigen, arrive à
Romansweiller — autrefois Romoltesivilre — qui présente
certainenient une grande analogie avec le Romont de la lé-
gende- Puis à peu de distance à l'est de Romansweiler, se
trouve le vieux village de Willgotheim - autrefois Wille-
goteheim — et la Vita nous apprend que saint Déodat avait
pour compagnon WilligoduSy et l'église paroissiale de Will-
gotheim est, de nos jours encore, consacrée à saint Mau-
rice dont, à Toul, le culte était officiel. Voilà déjà un assez
curieux assemblage de circonstances, que j'interpréterai en
disant que saint Déodat pénétra en Alsace par le col d'O-
bersteigen, qu'il arriva à Romansweiler (Romont) puis à
Willgottheim où il fonda une église en l'honneur de saint
Maurice qui était un des patrons du diocèse ^e Toul- Plus
tard, la légende transforma un nom de lieu en un nom
d'homme et fit de Willigodus un compagnon de Déodat —
Nous trouverons plus tard un autre exmple de pareille mé-
tamorphose.
Mais nous ne sommes pas au bout de notre voyage et
nous n'aurons pas grand peine à trouver aussi en Alsace
V Argentine de la légende^ ainsi appelé à cause de son rui&-
346 ftEVUE D'ALSACE
seau. (1) Il suffit, pour cela de pousser jusqu'à Krauter-
gersheim, village bâti sur les bords de VErgcr^, qui s'appe-
lait autrefois Argenza ou Argizia, dénominations qui, toutes
deux, rappellent Argentilîa. Et, fait bien remarquable aussi,
l'église paroissiale de Krautergersheim est consacrée à saint
Epvre qui fut, le septième évêque de Toul. Ce serait
donc à Krautergersheim que, d'après la Vita Deodati, les
habitants se firent de la liberté un voile de leur méchan-
ceté ( ), et démolirent le monasère que saint Déodat
avait commencé à y élever. Ici, encore, par conséquent
comme à Willgottheim, le souvenir de Toul s'impose de la
façon la plus nette.
Ce souvenir se retrouve aussi dans le val de Ville où la
légende veut que saint Déodat se soit arrêté parce que,
nous avons là, d'abord le village de Saint-Maurice, puis
celui de Breitenau dont l'église est consacrée à saint Dié
lui-même, qui rappellent l'influence exercée dans ces ré-
gions par saint Déodat et pro'jablement son passage.
Quant au séjour que saint Déodat fit à Novientum, il
est assez curieux de constater que la Vita Deodati n'y fait
pas la moindre allusion, bien que les incidents qui s'y pas-
sèrent eussent dû paraître suffisamment importants pour
être mentionnés. Seules, les chroniques d'Ebersmunster et
de Senones nous en entretiennent, et la première de ces
sources d'information nous donne des détails si circonstan-
ciés sur l'activité de saint Déodat et sur les rapports qui,
grâce à lui, s'établirent entre Novientum er Galilée, que je
ne puis croire qu'ils soient inventés de toutes pièces.
Tout près de l'endroit où Déodat avait établi sa cellule
à Novientum, dit la Chronique, s'élevait autrefois un temple
païen sur les ruines duquel le duc d'Alsace Atticus voulut
construire une église dont il fit les frais; et comme la vraie
richesse des églises est constituée par les reliques des mar-
tyrs, le duc envoya une députation au roi des Burgondes et
à l'abbé du monastère d'Agaune, nommé Ambroise, jnod
les prier de lui accorder quelques fragments des ossements
1) A rivulo suo sic vocatur.
2) Ubertatcm quasi velamen malitiae çuçie habentes^
LES ORIGINES DE L'ABBAYE D^EBERMUNSTER 347
de saint Maurice et de ses compagnons. La prière est favo-
rablement entendue, et, plein de joie, le duc veut consa-
crer à saint Maurice l'église qu'il vient de faire construire.
Mais saint Déodat s'oppose à ce dessein en faisant observer
au duc qu'il n'avait pas le droit de déposséder de cette
église saint Pierre à qui l'avait autrefois consacrée Materne.
On prit alors un parti moyen, en dressant dans le sanctuaire
trois autels, le premier consacré à saint Maurice dont on
possédait les reliques, celui de droite à saint Pierre, et celui
de gauche à saint Paul, - saint Maurice, soit dit en pas-
sant, est encore aujourd'hui le patron d'Ebersmunster. —
Le roi Childéric appela ensuite, continue la Vita, Déodat
dans les Vosges afin qu'il y fondât également un monastère :
c'est le monastère de Galilée dans la vallée de la Meurthe.
Lorsque les deux monastères furent debout, des livres, des
vêtements sacerdotaux, des reliques furent transportés de
Novientum au val de Galilée, et une femme très riche,
nommée Hunna, partagea par moitié, entre ces deux cou-
vents, les terres qu'elle possédait à Sigolsheim et à Mittel-
wihr, et elle donna, en outre, à l'abbaye vosgienne tous
les biens qu'elle possédait à Ingersheim. Pendant quelques
années saint Déodat eut le gouvernement des deux mai-
sons. (1)
En général, dit-on, ce sont les domaines que possédaient
les abbayes qui fournissaient aux chroniqueurs l'occasion
d'exercer leur imagination. Pour augmenter l'autorité de
titres qui souvent avaient été falsifiés, les hagiographes
n'hésitaient pas à la renforcer en agrémentant de circons-
tances merveilleuses la manière dont ces domaines avaient
été, acquis. C'est par la terre que se faisait l'histoire.
Telle est l'opinion émise par M. Pfister, et elle a sans
'doute, le grand mérite de la simplicité, mais elle n'explique
pas tout. Ce n'est pas la communauté de quelques biens à
Sigolsheim et à Mittelwihr qui seule, imposa la croyance
que les deux monastères de Novientum et de Galilée eurent
le même fondateur. Des liens plus puissants que ceux cons-
1) Pfister. Légende de saint Dié et de saint Hidulphe. An-
nales de l'Est 1889. p. 573 et sulv.
348 REVUE D'ALSACE
titués par une simple communauté de biens devaient unir
ces deux Eglises- Essayons de les préciser.
Et je poserai, tout d'abord cette question :
Pourquoi, cette abbaye de Novientum fondée primiti-
vement en l'honneur de saint Pierre, fut-elîe du temps du
duc Atticus, consacrée à saint Maurice et a-t-elle changé de
nom, en s'appelant Ebersmanster en latin Aprimonaste-
rium?
On a quelquefois voulu expliquer ce fait en disant que
ce nom fut choisi en souvenir de Taccident de chasse arrivé
au fils du roi Dagobert; (1) dans les forêts voisines du mo-
nastère: le jeune prince fut tué, on le sait, par un sanglier
d'une merveilleuse grosseur (aper: sanglier) et rappelé à la
vie par l'intervention de saint Arbogast. D'autres disent
qu'il faut voir dans Ebersmunster une abréviation de Ebcr-
hardimonasterium soit qu'on fasse allusion au comte Eber-
hard qui fut un des bienfaiteurs de l'abbaye, soit qu'on ait
voulu perpétuer le souvenir de l'abbé Eberhard qui gou-
verna Novientum après Déodat. (2
Moi aussi, je suis disposé à voir dans Aper un nom pro-
pre, et j'accepte la forme Aprimonasterium devenant Ebers-
munster, mais je rejette les formes Eberhardimonasterium
ou Erhardimonasterium qui n'ont jamais été usitées. Je
crois donc qu'il faut chercher un Aper et non pas un Eber-
hard ou un Erhardy et nous en trouvons un très célèbre
dans la personne de saint Aper — aujourd'hui saint Epvre
— évêque de Toul qui mourut à la fin du cinquième siècle
ou au commencement du sixième, et que nous avons déjà
rencontré comme patron de Krautergersheim.
L'auteur de l'ancienne Vita s. Apri nous dit que cet
évêque fut enterré à Toul, dans une église qu'il n'avait pas
eu le temps de terminer et qui lui fut, de suite, consacrée.
Mais les historiens pensent avec raison, d'ailleurs, qu'il y
1) Chronicon Ebersheimense : Novientum, mutato nomine,
^bersheim id est mansionem apri.... vocatur.
3) Post obitiim itaque sancti Deodati fratres Novientenses
de ipso coenobio, electum quemdam nomine Erhardum^ venera-
bilem virum, abbatem constituer uni.
LES ORIGINES DE L'ABBAYE D'EBERMUNSTER 349
a là une erreur: il est impossible, disent-ils, que cette église
inachevée ait été consacrée à Apcr aussitôt qu'il y «eut été
enterré; elle avait primitivement un autre patron, et ne fut
dédiée à saint Aper que lorsque l'éclat des miracles qui
s'y accomplissaient y attira la foule des pèlerins. Dom
Calmet, dans son Histoire de Lorraine dit que cet église fut
d'abord consacrée à saint Maurice, et il appuie son opinion
sur deux diplômes: le premier, de l'empereur Lothaire, dit
que l'église bâtie par saint Aper, était in honore et nomine
S. Mauritii constructa atque dicata; le second, du roi Ar-
nulphe, parle également d'un moutier de saint Maurice et
de saint Aper: monasterium sancti Mauritii et sancti Apri.
Ces deux diplômes se rapportent l'un à l'an 845, et l'autre
à l'an 894, et dom Calmet ajoute que la fête de saint Mau-
rice était encore, de son temps, célébrée à Toul avec une
grande solennité-
II est impossible de ne pas être frappé de cette circons-
tance singulière qui, en Alsace et à Toul, associe d'une ma-
nière si étroite le culte de saint Epvre et de saint Maurice;
et c'est, en suivant la trace de ce culte que nous pouvons
reconstituer l'existence d'une influence exercée en Alsace
par l'Eglise de Toul. Cette influence s'est fait sentir suc-
csssivement dans les environs de Romansweiler, de Will-
gottheim, de Krautergersheim et dans le Val-de-Villé pour
atteindre son point terminus à Novientum où elle semble
avoir joué un rôle important, et elle a donné sans doute
lieu à l'histoire du voyage de saint Déodat. Mais même en
admettant que saint Déodat ait vraiment fait, en Alsace, la
tournée que j'ai indiquée, nous n'avons pas, pour cela, dé-
terminé l'époque où ce voyage eut lieu, nous n'avons pas
davantage deviné les raisons qui l'ont provoqué, et il nous
reste bien des problèmes à résoudre.
Si, en effet, saint Déodat, comme le veut son biogra-
phe (1) a fondé le monastère vosgien de Galilée en l'an
669, il n'a pu se rencontrer en Alsace ni avec saint Ar-
1) Tune miles Christi... tandem vallem nuneupatam Gali-
laeam, anno ab incarnate Verbo sexcentesimo sexagesimo nonOy
inbiit anhelus,..
350 REVUE D'ALSACE
bogast ni avec saint Florent qui, tous deux, vécurent dans
la seconde moitié du sixième siècle. Si, d'autre part, il
s'est entendu, avant d'entreprendre son voyage, avec Ga-
ribaldus, évêque de Toul» il n'a pu fonder le monastère de
Galilée en 669, puisqu'on ne place qu'aux environs de l'an
710, l'épiscopat de Garibaldus.
Ces contradictions, et d'autres encore que nous aurons
à relever au cours de cette étude, sont bien faites pour
nous dérouter; et, afin de mettre un peu de clarté en ces
obscures questions, je chercherai à démêler la raison des
difficultés qui, d'après la Vita Deodati et la Chronique de
Senones, furent faites à saint Déodat en différents endroits
de l'Alsace.
Et d'abord où ces difficultés se sont-elles produites?
Près de Romonum, disent les chroniques» Romonum que
j'ai cherché à identifier avec Romanswiller, dans le canton
de Wasselonne, d'une part, puis d'autre pan, près de Wilra.
Or les recherches que j'ai faites au sujet des origines
des abbayes de Marmoutier, de Neuwiller et de Sainte-
Odile, m'ont amené à l'opinion que l'ancienne Civiias
Mediomatricorum, et par suite le diocèse de Metz, ainsi
que l'ancienne Civitas Leucorum, et par suite le diocèse
de Toul, englobaient la chaîne des Vosges et étendaient
leur limite orientale parallèlement à ces montagnes, sui-
vant une ligne Niderbronn, Neuwiller, Saverne, Wasse-
lonne, Molsheim, Barr, Dambach, Chatenois, Ribeauvillé,
Turckheim. Or, c'est précisément à proximité de cette li-
mite, qui existait entre l'ancien diocèse de Strasbourg et
les anciens diocèses de Metz et de Toul que se produisirent
les persécutions que l'on fit subir à Déodat. Et dès lors ne
pouvons-nous pas admettre que les résistances qu'il ren-
contra furent dues à la jalousie du clergé alsacien suppor-
tant mal qu'un envoyé de l'évêque de Toul vint s'immiscer
dans ses affaires. Comment, en effet, cet envoyé a-t-il pu
espérer pouvoir se fixer en Alsace au nom de l'évêque de
Toul, à un moment où l'évêché de Strasbourg était, depuis
longtemps, régulièrement constitué? Les difficultés qui sem-
blent alors, s'être produites ne peuvent provenir que du
LES ORIGINES DE l'ABBAYE D'EBERMUNSTER 351
fait que les limites qui séparaient les juridictions de Stras-
bourg et de Toul n'étaient pas suffisamment bien marquées,
et que saint Déodat, emporté par son zèle, étendit son ac-
tion sut des territoires qui lui étaient interdits-
Et le fait que Téglise paroissiale et la cour colongère
du village de Hunawihr qui se trouve sur la limite que
j'ai indiquée et où les chroniqueurs placent la résidence
de Hunnus et de Hunna, dépendaient toutes deux de Tab-
baye de Saint-Dié, qui dépendait elle-même, du moins à
l'origine, de l'évêque de Toul, nous montre que si saint
Déodat trouva, en Alsace, des tribulations, il y rencontra
aussi quelques bonnes volontés qui lui permirent d'établir à
l'extrême frontière du diocèse de Toul, des postes avancés
chargés de maintenir les droits de cette Eglise. Et n'est-ce
pas, peut-être pour effacer le souvenir de rivalités qui ne
furent pas toujours édifiantes que la Chronique (TEbers-
munster passe sous silence les ennuis que l'on suscita à
saint Déodat?
Voici donc une première proposition que je soumets au
lecteur: un missionnaire envoyé par un évêque de Toul.
se rendit en Alsace au cours du sixième siècle, trouva le
diocèse de Strasbourg régulièrement organisé, et ne fu;
pas favorablement accueilli.
Et en voici une seconde: un délégué du Saint-Siège se
rendit à Toul, et de là en Alsace, pour introduire dans les
monastères irlandais du pays la règle bénédictine.
Pour justifier cette seconde proposition j'invoquerai,
tout d'abord, l'autorité d'un titre qui pourra, je crois, nous
apporter quelque lumière, c'est la charte que l'archevêque
de Trêves, Numérien, fit écrire en faveur de Déodat, et dans
laquelle il est dit, en parlant du monastère de Galilée:
ubi monachos et peregrinos sut régula b. Benedicti et s.
Columbanis abbatis collocavit (1).
1) Cette pièce a été taxée d'apocryphe par Bréquigny- Par-
dessus; mais reconnue comme authentique, du moins dans ses
parties essentielles, par M. Pfister. Elle n'est point datée. C'est
une lettre adressée par Numérien, archevêque de Trêves, à ses
évêques comprovinciaux : Chidulphe, évêque de Metz, Girloald,
évêque de Verdun et Ebroïn, évêque de Toul, et parmi les si-
352 REVUE D'ALSACE
Ce texte, comme beaucoup d'autres analogues, semble
vouloir mettre en opposition les monachos soumis à la règle
de saint Benoît, et les peregrinos soumis à la règle de saint
Colomban. Ce terme de peregrini que nous voyons revenir
si souvent dans les différentes chartes de ce. temps, me
paraît avoir désigné, plus spécialement, les missionnaires
irlandais ou ceux, du moins, qui avaient accepté la disci-
pline colombanique et qui parcouraient les campagnes en
prêchant et en célébrant les saints offices; tandis que le
terme de monachi me semble s'appliquer, plus spéciale-
ment, aux religieux de Tobédience de saint Benoit qui se
faisaient de la vie monastique une autre idée que les Ir-
landais, et étaient des hommes de recueillement et d'étude
plutôt que des ministres publics du culte.
Ce texte de Numérien nous montre donc que saint Déo-
dat cherchait à introduire dans les établissements qu'il fon-
dait la règle bénédictine, et s'il l'associe encore à la règle
colombanique — comme le firent saint Firmin et d'autres
réformateurs ou abbés — c'est sans doute pour ménager
certaines susceptibilités qui auraient pu prendre ombrage
de voir l'ancien règlement de Luxeuil subitement remplacé
par celui du Mont-Cassin.
Dans les anciens monastères alsaciens, c'est certaine-
ment, grâce à l'influence de Luxeuil, la règle de saint Co-
lomban qui avait été introduite, et quand, sous l'empire de
préoccupations d'ordre politique, la règle bénédictine de-
vint, pour ainsi dire, officielle, et finit par être rendue obli-
gatoire (1), le changement ne se fit pas sans peine et on
semble avoir agi avec une certaine prudence, car pendant
longtemps nous voyons les deux règles associées dans les
mêmes monastères: les monachi de saint Benoit, et les
peregrini de saint Colomban vivaient côte-à-côte, et l'his-
toire nous rapporte bien des incidents dont on peut attribuer
gnataires de Pacte se trouvent Dragobod évêque de Spire et
Rothaire évêque de Strasbourg. En tenant compte de ces par-
ticularités nous pouvons dire que cette lettre fut écrite avant
Tannée 665.
1) Au concile germanique de 742.
LES ORIGINES DE l'ABBAYE D'EBERMUNSTER 353
la cause aux rivalités qui ne manquaient pas d'éclater entre
des hommes qui, trop souvent, croyaient servir les inté-
rêts de la religion, quand ils ne faisaient qu'obéir aux ran-
cunes de leur orgueil et de leur amour-propre.
C'est vers 660 que. la règle bénédictine commença à
être préconisée, et à s'introduire dans les monastères ir-
landais d'Autrasie, et c'est vers ce moment-là aussi —
sans doute en 663 — que se place le voyage de saint Déo-
dat vers le Rhin- Il est donc possible que sa mission con-
sista à introduire dans les monastères la nouvelle discipline.
Saint Déodat fut-il partout bien accueilli?
Il est permis d'en douter- Nous n'oublierons pas, en
effet, que vers l'époque qui nous occupe, l'Austrasie était
en proie aux agitations suscitées par la querelle d'Ebroïn et
de saint Léger, querelle qui eut, en Alsace, un retentisse-
ment profond. Nous n'oublierons pas non plus qu'en 666,
ce même Atticus qui manifesta des sentiments si généreux
en faveur du monastère de Novientum, partit en guerre
contre le monastère de Grandval dans le Jura dont il fit
massacrer l'abbé, saint Germain. (1) Ces motifs qui occa-
sionnèrent cette campagne guerrière contre un couvent ne
sont p3s très clairs. D'après Bobolène, auteur de la Vita
Germant le duc commença à opprimer le peuple de Gran-
val parce qu'il lui reprochait de s'être révoité contre son
prédécesseur. (2) Il est assez singulier de voir Atticus guer-
royer contre le monastère de Grandval et faire massacrer
son abbé, tandis qu'ils comblait de faveurs l'abbaye d'Ebers-
munster, et entretenait les meilleures relations avec Déodat.
Je ne chercherai pas à expliquer ces singulières ano-
malies dont les causes profondes nous échapperont, sans
1) D'après la Vita Germant écrite par le moine Bobolène
quinze ou vingt ans seulement après la mort de saint Germain,
Tabbé de Grandval, était le frère de Numérien archevêque de
Trêves.
2) Chaialricus sive Caticus... coepit opprimera populum illum
vicini monasterii; coepit imputare quod ejus antecessori semper
rebelles fuissent. Illis vero protestantibus, quod nefas erat quod
eis imputabatur, multis modis cor affligere conabatur.,. et ex-
citatus est Caticus contra homines Sornegaudienses (Sorngau
c'est le val de Délémont).
354 REVUE D*ALSACE
doute, toujours; je me contenterai de les mentionner en
ajoutant que du moment que le duc Atticus faisait mettre
à mort l'abbé de Grandval, et que le ministre Ebroïn faisait
crever les yeux à Tévêque d'Autun, nous ne pourrons nous
étonner que, dans quelques parties de TAlsace, le peuple
et peut-être le clergé aient vu de mauvais œil les établisse-
ments que voulait fonder saint Déodat ou les réformes qu'il
voulait entreprendre. (1)
Il n'est donc pas imprudent de voir en saint Déodat un
ardent propagateur de Tidée bénédictine, d'autant plus que
la Chronique cTEbersmunster veut que cet évêque, avant
de se rendre en Alsace, soit allé prendre le mot d'ordre à
Rome, où, comme Ton sait, la règle de saint Benoit était
si fort en faveur que Ton* cherchait, par tous les moyens, à
encourager son introduction dans les monastères.
Cet envoyé du Saint-Siège fut bien accueilli à Ebers-
munster qui, sans doute, accepta, les nouveaux règlements,
mais il fut moins heureux ailleurs, et il est même possible
de penser qu'il fit des tentatives inutiles à Marmoutier et à
Haslach.
Marmoutier, en effet, se trouve tout près de Romans-
willer d'où Déodat fut chassé. Quant à Haslach, nous som-
mes conduit à y penser en lisant dans la Vita Deodati qu'à
son arrivée à Romonum Déodat se rendit chez deux frères
dont le plus jeune se nommait Asclas, et que grâce à lui,
une maîtresse-poutre que les ouvriers ne parvenaient pas
à mettre en place, dans une maison en construction, fut
miraculeusement ajustée- Or ce nom d'Asclas ne rappelle-
t-il pas celui d'Haslach (1)? Et ces deux frères ne pour-
raient-ils pas être Ober- et Nieder-Haslach? Et cette maî-
tresse-poutre dont l'introduction dans le bâtiment était si
dificile, ne fîgure-t-elle pas, peut-être, la règle bénédictine
que Déodat n'arriva qu'à grand peine à faire admettre dans
1) Deodatus,., impensas ad sibi construendam monasteriam
inibi (apud Arentellan) proeparavit, eu jus fundamenta dum. ad
aliquod perdu xisset fastigium, offendi coepit ac laedi parviiate
et injurio accolarum, eidem invide ntium, quasi indices usurpa-
Uiro fundos eorum,
2) Haslach se disait, à Torigine, Haselaha,
■■T'y .%-
LES ORIGINES DE L'ABBAYE D'ERERMUNSTER 355
le couvent? Il arrive bien souvent, dans les légendes, que'
les noms de lieux ont été convertis en noms d'hommes;
nous Tavons vu, déjà pour Willgottheim qui a provoqué la
croyance que Déodat avait un compagnon nommé WilU
godus; il en est de même ici où le nom du monastère de
Hasîach a été changé en Asclas qui est, lui-même, devenu
un homme.
La Chronique d'Ebersmunster dit que saint Déodat fut
soutenu par le duc d'Alsace Atticus, et la Vita Deodati
ainsi que la Chronique de Senones nous apprennent qu'il
fut l'ami des évêques de Strasbourg Arbogast et Florent.
J'ai déjà montré qu'une collaboration de saint Déodat,
d' Atticus» de Florent et Arbogast était absolument impossi-
ble parce que ces personnages ne vivaient pas en même
temps. Mais nous pouvons fort bien associer Déodat et Atti-
cus, parce que la charte de Numérien fait remonter aux
environs de Tannée 667 la fondation de Galilée, et par con-
séquent, aux environs de l'année 665, la réforme de No-
vientum. Or, à cette époque, le duc Atticus venait de pren-
dre le gouvernement de l'Alsace, et. le rôle ambigu joué
par ce seigneur dans l'affaire de Grandval pourrait s'ex-
pliquer en disant qu'Atticus ne craignit pas d'employer les
grands moyens pour introduire dans les monastères la dis-
cipline bénédictine que le gouvernement dirigé par Ebroïn
voulait développer en haine de saint Léger. (1)
Après avoir constaté les efforts faits pour introduire
dans les monastères alsaciens la règle bénédictine — efforts
tentés, d'ailleurs, avec un inégal succès — par une in-
fluence venant de Toul, j'en suis arrivé à découvrir dans
les chroniques une dernière série de faits permettant de
penser qu'il s'était établi de bonne heure entre Novientum
et les monastères vosgiens des relations assez étroites, et
j'en arrive à formuler la troisième proposition que voici:
Au cours du huitième siècle, une action fut entreprise
1) Bien que cette règle ne fut imposée d'office que par le
concile germanique en 742, il est cependant probable que, dès
la fin du septième siècle, des efforts furent faits pour la pro-
pager.
356 REVUE D'ALSACt
pour créer des rapports d'intérêts et de confraternité entre
les monastères vosgiens de Saint-Dié, de Senones et de
Moyenmoutier et le monastère de Novientum, voire même,
en général, avec l'Alsace; et cette action a dû coincider
avec une extension, dans ce pays, du culte de saint Maurice
et de saint Epvre.
La Chronique (TEbersmunster dit, en effet, que le 13
des calendes de Juillet, (1) fut solennellement inaugurée la
nouvelle église construite à Novientum par le duc Atticus,
et qu'à cette occasion furent réunis en grande pompe les
clergés d'Alsace et de Lorraine (2) — et tout en faisant re-
marquer qu'au temps du duc Atticus il n'y avait pas encore
de Lorraine — nous tirerons cependant de ce renseigne-
ment la conclusion que, à un moment donné de leur his-
toire, le monastère d'Ebersmunster et les abbayes vos-
giennes étaient unis par les liens d'une mutuelle et cordiale
entente. Le même document nous apprend aussi que saint
Déodat gouverna pendant quelques années les deux mo-
nastères qu'il avait fondés: celui de Galilée dans la vallée
de la Meurthe, et celui de Novientum en Alsace, (3) que
la pieuse Hunna dont il a déjà souvent été question, par-
tagea également entre les deux monastères de Novientum
et de Galilée, les terres qu'elle possédait à Sigolsheim, à
Mittelwihr et à Ingersheim, et qu'enfin il se faisait entre
les deux abbayes un échange de livres, de reliques et d'or-
nements d'église. (4)
Ces quelques faits démontrent assez clairement qu'il
s'établit, une certr^inc communauté d'intérêts entre ces
1) L'année n'est pas indiquée.
2) Cumque dies dedicandae ecclesiae 13 Kal. Julii appro-
pinquarety diix omni studio sacerdotes non solum illius pagi
sed et de Lotharingia convocari percepit.
3) Sanctus itaque Deodatus utramque locum meliorando et
aucmentando per aliquot annos rexit.
4) Deinde quibusdam casulis constructis, ad Novientum
reversas (Deodatus) fratres quos illic coUocavit et de reliquiûs
sanctorum quitus oratorium edificaret, necnon libros ac vestes
sacerdotales ad minisieria divin a complenda^ quorum omnium
copia inibiam contesta fuerat, secum assumens . . ad prae
dictnm locum denuoremeavit.
LES ORIGINES DE L^ABBAYE D'EBERMUNSTER 357
établissement religieux, qui semblent s'être associés en vue
d'une action commune. Et il. résulte de l'examen des faits
signalés par les différentes chroniques que cette action fut
intimement liée à l'expansion du culte de saint Epvre et
surtout du culte de saint Maurice en Alsace- Je rappellerai
que le changement de Novientiim en Aprimonasterium et
la consécration de Tabbatiale à saint Maurice n'eurent lieu
qu'assez tard: monastère et église ayant été à l'origine,
dédiés aux apôtres saint Pierre et saint Paul. Il y a donc eu
comme une nouvelle consécration de l'abbaye que la Chro-
nique fait remonter à l'époque d*Atticus, mais que, pour
ma part, je serais disposé à placer à une époque postérieure,
bien que la charte donnée en 683, par le roi Thierry, en fa-
veur du monastère, fasse déjà mention de la consécration
de l'église de Novientum à saint Maurice — peculari nostro
patrono — les premiers titres ont été si souvent remaniés,
complétés et modifiés, dans la suite des temps, pour les
faire servir à la défense de droits contestés, que les passa
ges concernant le patronat de saint Maurice ont fort bien
pu être interpolés. J'ajouterai qu'en Alsace il n'existe pas
moins de vingt-six églises paroissiales consacrées à saint
Maurice, dont la mottié dans la Basse Alsace et une di-
zaine aux environs de Mulhouse et de Ferrette. L'origine
de ces dernières pourrait être attribuée à une influence
venue directement du célèbre monastère d'Agaunum érigé
à l'endroit même où avait été massacrée la Légion thébaîne;
tandis que l'origine des premières pourrait être due à une
influence venant de Toul.
Dans une étude subséquente que je consacrerai aux
monastères vosgiens, je montrerai quel fut le sens de cette
action commune qui unissait les monastères vosgiens au
monastère d'Ebersmunster et à l'Alsace et je ferai voir
que cette action ne fut pas exclusivement religieuse.
En résumé.'
Voici les trois propositions que l'étude des documents
diplomatiques, et l'interprétation raisonnée des textes con-
cernant le monastère de Novientum me permettent d'éta-
blir:
358 REVUE D'ALSACE
1° Un évêque de Toul envoya en Alsace, au cours du
sixième siècle un missionnaire qui nV fut pas favorable-
ment accueilli. Cela résulte des données fournies par la
Chronique de Richer et par la Vita Deodati qui, toutes deux,
font de saint Déodat un contemporain des évêques de Stras-
bourg Arbogast et Florent, sans d'ailleurs se rendre compte
que Déodat ne pouvait être, à la Fois, le contemporain de
ces évêques et le contemporain du duc Attîcus comme le
veut la Chronique d'Ebersmiinster.
2^ Un second délégué de Toul se rendit en Alsace entre
660 et 680 pour introduire dans les monastères irlandais du
pays, la règle de saint Benoit. Cela résulte de l'examen de
la Charte de Numérien, des événements racontés par la
Chronique d'Ebersmunster qui fait de saint Déodat un con-
temporain du duc Atticus, et de la Vita Deodati qui place en
l'en GG9 la fondation de l'abbaye de Galilée. Ce second
délégué qui semble avoir été bien accueilli à Novientum,
ne fut pas aussi bien reçu à Marmoutier et à Haslach.
3" Au commencement du huitième siècle, un troisième
délégué envoyé — cette fois, par les monastères vosgiens,
chercha à nouer entre ces monastères et l'Alsace — en
particulier avec l'abbaye d'Ebersmunster — des rapports
devant servir à la défense d'intérêts communs. Le culte de
saint Maurice fut attaché à l'établissement de ces rapports-
Cela résulte surtout de la Chronique d'Ebejsmunster qui
nous raconte que saint Déodat gouverna jusqu'à sa mort les
établissements de Novientum et de Galilée.
Il est évident que ces trois actes successifs n'ont pu
être joués par un seul et même personnage, puisqu'ils se
répartissent sur une période de plus d'un siècle, et il se
passa ici un phénomène curieux, — et nous aurons l'occa-
sion de l'observer plus d'une fois au cours de ces études —
à savoir que dans la figure légendaire de saint Déodat, se
sont confondus plusieurs hommes différents qui ont exercé
leur activité religieuse en Alsace et en particulier à Ebers-
munster, mais à des époques assez éloignées les unes des
autres.
Le souvenir des premiers missionnaires chrétiens, des
LES ORIGINES DE L'ABBAYE D'EBERMUNSTER 35Q
persécutions et du triomphe définitif de la foi s'est con-
servé, et pour ainsi dire incorporé, dans la légende de saint
Materne et de ses compagnons, et le souvenir d'un certain
nombre d'événements subséquents tels que la création de
Tévêché d'Argentoratum, l'établissement des premiers cé-
nobites irlandais, la construction des grands monastères,
les difficultés avec l'autorité royale, puis la prodigalité des
mérovingiens envers les Eglises, et l'introduction dans les
couvents de la règle bénédictine préconisée par Rome, s'est,
à son tour, synthétisé dans les actions que les hagiogra-
phes ont attribuées à certains saints en confondant, arbi-
trairement, les époques: c'est ainsi qu'on a fait de saint
Déodat un évêque de Nevers, un émissaire du pape, un
ami de Garibaldus évêque de Toul en 710; et un compa-
gnon de saint Arbogast évêque de Strasbourg vers 650; un
fondateur de couvents que le duc Atticus combla de ses
bienfaits, mais que les habitants du pays persécutèrent.
Les Bollandistes (1) ont déjà fait remarquer que l'évêque
Garibaldus, n'étant monté sur le siège de Toul qu'au com-
mencement du huitième siècle, c'est-à-dire longtemps après
la mort de saint Déodat placée entre 675 et 685, n'a pu lui
confier de mission en Alsace.
D'autres contradictions pourraient encore se relever
dans tous les récits que nous avons analysés, en sorte qu'une
seule chose est certaine, c'est qu'il règne dans les données
légendaires, la plus grande confusion, et, ici comme ailleurs,
nous constatons que la tradition s'est emparée de deux ou
même de trois personnages ayant vécu à des époques dif-
férentes, mais dont l'activité, poursuivant des buts analo-
gues, s'était exercée dans les mêmes régions, et les a con-
fondus en un seul.
Le fait curieux qui réunit en une seule figure légendaire
plusieurs personnages différents, est, d'ailleurs traduit, lui-
même, d'une façon très ingénieuse dans les récits de nos
chroniqueurs. La tradition nous dit, en effet, que la sainte
femme Hunna qui avait si bien accueilli saint Déodat eut
1) De S. Hildulfo ad diem undecimam Julii, ex isto mense
Tome III.
3(0 REVUE D'ALSACE
un fils que le bienheureux baptisa, et Rayr ajoute (I) que
cet enfant fut nommé, lui aussi, Déodat, qu'il fut voué au
Seigneur et qu'il mourut en odeur de sainteté à Tabbaye
d'Ebersmunster. D'après d'autres auteurs, saint Déodat,
après avoir quitté Novientum, y envoya un de ses disciples
qui y brilla des plus éclatantes vertus, et qui continua son
œuvre.
C'est ainsi que la légende elle-même semble confirmer
l'interprétation que j'ai donnée des légendes, en cherchant
à réaliser, à sa façon, l'idée que la figure symbolique de
saint Déodat a et 3 cré::e par la synthèse de plusieurs per-
sonnages ayant vécu à des époques successives.
Et, pour terminer, cherchons à résoudre une dernière
question et demandons-nous qui était, en réalité, saint
Déodat? ,
La Vita Deodati en fait un évoque de Nevers qui quitta
son siège épiscopal peur se retirer dans la solitude. Mais
quelle confiance pouvons-nous, sur cette question, accorder
à la Vita Deodati qui veut que saint Déodat ait fondé le
monastère de Galilée en 669 après avoir consulté Garibal-
dus, quand nous savons que l'épiscopat de Garibaldus ne
peut se placer qu'au commencement du septième siècle?
D'ailleurs aucun évêque du nom de Déodat ne figure
sur les listes de Nevers, et M- PHster pense que c'est un
copiste inattentif qui a causé cette méprise en écrivant
episcopus nivernensis au lieu de cpiscopus hibernensis qui
se trouvait dans les manuscrts primitifs. Saint Déodat, se-
rait, d'après cela, un évêque irlandais. Mais je ne puis par-
tager cette manière de voir parcequ'au septième siècle
l'action irlandaise s'était déjà considérablement ralentie.
Je me demande donc pourquoi nous ne verrions pas dans
le fondateur de Galilée et le réformateur de Novientum
non pas un évêque de Nevers qui n'aurait laissé aucune
trace dans l'histoire, mais un homme plus connu, qui a
réellement existé, qui se nommait Adéodat, qui fut évêque
de Toul, et dont nous savons qu'il assista au concile que le
pape Agathon convoqua à Rome en 680.
1) Antiquités de la Vosge.
LES ORIGINES DE L'ABBAYE D'EBERMUNSTER 361
En dehors de sa partcîpation au concile de Rome, nous
ne connaissons pas les détails de la vie de cet Âdéodat,
mais cette similitude de nom, d'époque et de dignité nous
permet cependant de croire qu'une confusion volontaire
ou involontaire fut faite. N'est-ce pas en souvenir du con-
cile de Rome que la Chronique d'Ebersmunster fît venir
saint Déodat de la Ville éternelle (1)?
Evidemment, il semble assez difficile d'expliquer pour-
quoi la Vita Deodati fit de Déodat un évêque de Nevers.
au lieu de le prendre pour ce qu'il était: un évêque de
Toul envoyé à Rome par les éyêques de France. Mais nous
nous souviendrons qu'au moment où la VHa Deodati fut
écrite, c'est-à-dire, vers le milieu de l'onzième siècle, les
monastères vosgiens avaient la prétention d'être absolu-
ment indépendants de l'évêché de Toul, et c'est pour cela
peut-être que, dans l'histoire de leurs origines, ils cher-
chèrent à effacer tout souvenir qui, directement ou indi-
rectement, pouvait contribuer à les rattacher au siège épis-
copal de cette ville, et les mettre vis-à-vis de lui en état de
dépendance.
Je résume maintenant cette discussion en disant que
l'abbaye d'Ebersmunster s'est élevée sur l'emplacement
d'un temple païen, et qu'elle abrita des missionnaires chré-
tiens dès le quatrième siècle.
Après les Invasions barbares, au cours du sixième siècle,
des moines irlandais se fixèrent sur les ruines de ce premier
établissement, en même temps qu'à Surbourg et à Haslach,
et les évêques de Strasbourg, Florent et Arbogast, qui sor-
taient eux-mêmes de ces monastères, furent favorables à
leur développement.
Dans la seconde moitié du septième siècle et, sans
doute sous l'inspiration des évêques de Toul, la règle béné-
dictine remplaça, peu à peu, la règle colombanique dans
les anciens monastères irlandais de l'Alsace, et le duc
1) Deodatus, nivernensis epïscopus.., pauper pauperem
Christum sequi desideransy episcopatum et patriam propriam
reliquit, et Romam ad limina Apostolorum pervertit.
362 REVUE D'ALSACE
Atticus encouragea cette réforme dont il se fit le champion
et qu'il sut imposer soit par la force, soit par des bienfaits.
Au cours du huitième siècle, une sorte' de pacte fut
conclu en vue d'une action commune entre les monastères
vosgiens de la vallée de la Meurthe, Ebersmunster et quel-
ques autres établissements alsaciens spécialement fondés
à cet effet. Cette action commune fu4 placée sous le patro-
nage de saint Epvre et de saint Maurice.
Enîin la plupart des grands événements qui s'accom-
plirent à Ebersmunster entre 550 et 780 furent occasion-
nés, d'après la légende, par l'intelligence, le zèle et la
piété de saint Déodat, qui n'était peut-être que l'évêque
dî Toul, Adéodatus, ayant pris part au concile de Rome en
680. Le saint Déodat de la légende semble avoir été formé
par la superposition d'un certain nombre de personnages
qui avant et après l'évêque Adéodat jouèrent un rôle dans
les destinées du monastère.
BIBLIOGRAPHIE
Livres noviveavix
^S8>t^
A. KANNENGIESER. En Alsace après l'annexion. M. l'abbé
J. I. SimoniSj Député au Reichstagy SupérieuT des Sœurs
de Niederbromu — 1 vol. in-8, de Vil, 640 p., ayec por-
trait. Rixheim, Sutter; Paris, Lethielleux, 19 14.
(( L'abbé Simonis a été Tune des personnalités alsa-
« saciennes les plus marquantes de la seconde moitié du
« XIX*' siècle. Comme Supérieur de Congrégation, comme
« député et homme politique il a joué un rôle considérable
« dans son pays. Toute histoire de V Alsace nouvelle, si suc-
« cinte qu'on la suppose, devra parler de lui. »
Ces premières lignes de l'avant-propos résument tout
le beau livre que Mgr. Kannengieser a écrit dans une lan-
gue claire, élégante, un peu familière parfois, mais avec de
jolies envolées.
La vie de l'abbé Simonis se déroule d'abord simple et
calme dans le beau vallon d'Ammerschwihr, puis dans la
studieuse retraite du Séminaire de Strasbourg, enfin à Col-
mar pendant les années de professorat au Collège libre.
Devenu curé de Rixheim, M. Simonis ne se contenta pas
de remplir avec un zèle tout apostolique les devoirs de sa
charge pastorale, il voulut étendre plus loin son influence
et fonda VElsaessische Volksbote, qui fit ses preuves lors
des élections législatives de 1869, en même temps qu'il
publiait dans la Revue catholique d'Alsace une série d'arti-
cles remarqués sur la question scolaire. C'est alors qu'en
qualité de théologien, il accompagna au concile du Vatican
un prélat j alsacien, Mgr. Kolès, vicaire apostolique de Sé-
négambie. Mêlé de très près à tous les travaux du concile*,
il étudia avec un soin minutieux la multitude des livres,
mémoires et pamphlets que la discussion de l'infaillibilité
364 REVUE D'ALSACE
pontificale avait fait surgir tant en Allemagne qu'en France,
et lui-même, quand il fut de retour dans sa paroisse, fit pa-
raître une brochure conciliaire intitulée: Le protestant en
face du Concile du Vatican. Lettres à un pasteur de la Con-
fession d'Augsbourg. C'était au mois de juin 1870; le plé-
biciste avait eu lieu le 8 mai; la guerre fut déclarée le 19
juillet.
Aux tristesses de la défaite et à la douleur de la sépa-
ration vinrent bientôt s'ajouter d'autres angoisses non moins
poignantes. L'abbé Simonis souffrait cruellement de la per-
sécution que le Kulturkampf avait abattue sur toutes les
œuvres catholiques et de la tyrannie que la dictature faisait
lourdement peser sur l'Alsace entière, quand, au mois de
février 1872, il fut nommé supérieur de l'importante Con-
grégation des Filles du Très-Saint Sauveur. L'œuvre, qui
s'était tout d'abord normalement développée, traversait une
crise et subissait un arrêt momentané; l'intelligence et le
zèle du nouveau supérieur allaient trouver là un champ d'ac-
tion digne de lui.
Mais voici qu'une autre cause sacrée fit appel à son in-
lassable dévouement; J'Alsace envoya l'abbé Simonis siéger
au Reichstag et pendant plus de vingt années, malgré les
efforts d'un gouvernement hostile, les attaques perfides de
ses supérieurs ecclésiastiques, il obtint de la confiance de
ses concitoyens le renouvellement d'un mandat qui, n'étant
pas sans péril, n'était pas sans gloire. On peut dire que dès
lors l'histoire de l'abbé Simonis se confond en quelque
sorte avec celle de l'Alsace elle-même, et il faut savoir gré à
Mgr. Kannengieser de l'avoir retracée avec une grande
abondance de détails et un réel souci de la vérité, en insis-
tant tout particulièrement sur la large part que prit M. Si-
monis dans l'organisation politique des catholiques de son
pays. Le fondateur du Volksbote, en avisé tacticien, ne pou-
vait se désintéresser de la presse et de .sa formidabFe puis-
sance. Successivement il créa VOdilienblatt et la Heilige
Familie, il fit revivre la Revue catholique d'Alsace, il con-
tribua à la création de V Union d' Alsace-Lorraine, il soutint
ces feuilles de sa plume et de sa bourse, mais ne put em-
BIBLIOGRAPHIE 365
pêcher les condamnations de pleuvoir littéralement sur elles
et bientôt la suppression brutale d'intervenir.
La politique fut loin d'absorber tout le temps et l'acti-
vité de M. Simonis- Il consacra aux missions africaines,
qui ont été la passion de toute sa vie, et surtout à sa chère
Congrégation, dont il fut pour ainsi dire le second fonda-
teur, une ardeur généreuse et féconde qui ne s'éteignit
qu'avec la vie. Ce n'est pas, certes, la partie la moins atta^
chante du livre de Mgr. Kannengieser, — même pour un
simple laïque, — que celle qui nous montre M. Simonis,
dépensant, sans compter, son influence et sa fortune pour
soutenir les admirables efforts des Pères du Saint-Esprit,
et cela sans oublier jamais sa chère Alsace (création des
stations de N-D. des Trois-Epis de VEquateur et de Saint-
Martin-d'Ammerschivihr-le'Noir). Non moins intéressantes
sont les pages consacrées au gouvernement de sa Congré-
gation, dont l'essor fut merveilleux, et à la direction par-
ticulière qu'il imprima aux diverses communautés, soit
qu'il fallut calmer des inquiétudes ou stimuler un zèle
attiédi.
Durement atteint par des infirmités précoces, M. Simonis
lutta longtmps contre la maladie avec un véritable héroïsme,
puis il tomba, en pleine action, sur le champ de bataille. Ce
fut, dans toute la force du terme, un Prêtre et un Alsacien-
Restons, — sans vouloir relever quelques taches lé-
gères et bien rares, ~ sous le charme de ce captivant récit
et appliquons-lui la réflexion si profondément vraie qu'ins-
pirent à l'auteur les aimables réceptions du colonel Blu-
menstihl et la cordiale hospitalité du Séminaire français,
dont M. Simonis usa largement pendant son séjour à Rome.
« Ces rencontres étaient pour lui d'une douceur infinie,
« tant VAlsacien est heureux de trouver un écho de son
«< pays sur la terre étrangère. »
E. B.
Dr. H. HAUG. Dos Hôtel du Commerce, Gebeaude der
Handelskammer zu Strassburg, I plaquette in-8, de 56 p.
avec pi. Strasbourg, F. Staat, 1913.
M. le Dr. Haug, secrétaire de la Chambre de Commerce,
^66 REVUE D^ALSACE
a fait lors de l'inauguration de nouveaux locaux adminis-
tratifs une très intéressante conférence sur l'histoire de
V Hôtel dw Commerce, qui complète très heureusement nos
connaissances sur cette antique maison (Cf. notamment
PITON Strasbourg illustré I, 192 sq.; SEYBOTH Strasbourg
historique et pittoresque p. 531 sq. et 536 sq.)
Sur l'emplacement de l'église Saint-Martin, démolie en
1529, le magistrat, après de longues tergiversations, fit éle-
ver en 1583 un bâtiment, qui fut relié à la Chancellerie
et de là à Pfalz par un pont, jeté au-dessus de la rue des
Serruriers. Ce bâtiment, qui fut appelé jusqu'au XVIIP
siècle der Neue Baw, abritait au rez-de-chaussée des bou-
tiques, avec une grande salle de fêtes au premier étage et
de nombreux locaux sans destination.
Quel fut l'architecte de ce beau monument de l'art de la
Renaissance, si curieusement illustré par les fresques du
maître Wendel Dietterlin? Avec Schoepflin, la plupart des
historiographes de la Ville en font honneur à Tingénieur
strasbourgeois Daniel Specklin. Mais d'autres noms sont
mis en avant par les érudits: Hans Schoch, l'auteur du
Friedrichsbau de Heidelberg; Paul Maurer de Zurich; Joerg
Schmidt de Schaffouse; enfin Wendel Dietterlin lui-même
Bien que spécieuses, ces hypothèses ne paraissent pas pré-
valoir contre la tradition.
Le nouveau bâtiment reçut en mai 1588 les envoyés de
Zurich et de Berne, venus pour renouveler les traités d'al-
liance entre Strasbourg et les Suisses. Puis, jusque vers le
XVIU* siècle, on n'en entend plus guère parler. Après l'in-
cendie qui ravagea la chancellerie en 1686, la Chambre des
XIII y transporta ses séances. En 1745, quand le Pfennig- '
thurm de la place des Cordeliers, aujourd'hui place Kléber,
disparut, les archives de la Ville y furent transférées. Enfin,
en 1781, la vieille Pfalz fut à son tour démolie et le Ma-
gistrat vint s'installer dans le Neue Bau, qui s'appela dé-
sormais die Neue Pfalz-
Après le sac du 21 juillet 1789, qui est bien l'un des plus
lamentables épisodes de l'histoire de Strasbourg, le Ma-
gistrat alla chercher un abri à l'Aubette; mais il dut bientôt
BIBLIOGRAPHIE 367
céder la place à la. nouvelle municipalité, et le baron de
Wurmser, dernier Stëtmeister régent, transmit ses pouvoirs
à Frédéric de Dietrich, premier maire élu, dans la neue
Pfalz, devenue la Maison commune. Au commencement de
1793 la Municipalité s'établit au Palais épiscopal et loua
les caves de la Maison commune au citoyen Rivage, moyen-
nant un loyer annuel de 2000 livres. Trois pièces furent ré-
servées au Tribunal de commerce, nouvellement créé, pour
y tenir ses audiences. Enfin le 9 fructidor an III (27 août
1795), l'Hôtel de Ville fut adjugé au pris de 4-200.000 livres
assignats, valant environ 105.000 frs en numéraire à une
société de capitalistes.
Avant la Révolution la corporation des marchands Stras-
bourgeois se réunissait au Poêle du Miroir, qui fut lui aussi
vendu comme bien national. La Chambre de Commerce,
érigée en 1803, le Tribunal consulaire, la Bourse n'avaient
pas de locaux attitrés et tenaient leurs séances tantôt à la
Préfecture, tantôt à la Mairie. Après avoir un moment pro-
jeté de construire un hôtel sur l'emplacement de l'ancienne
chancellerie, la Chambre de commerce décida en 1808
d'acheter l'ancien Hôtel de Ville, pour y installer ses ser-
vices.
11 fallut procéder à des transformations et à un nouvel
aménagement intérieur. Les locaux, non utilisés par la
Chambre, furent loués à des particuliers et au « Cercle du
Commerce», qui subsiste encore aujourd'hui; enfin on fit
l'acquisition de la maison du fameux général Mainoni, sise
dans la rue des Tonneliers sur le prolongement de l'Hôtel.
Puis vinrent des années peu favorables au commerce et,
en 1823, on envisagea un troc entre l'Académie, installée
à VHôtel de la Prévôté, rue de la Nuée-bleue et la Cham-
bre. Il ne fut pas donné suite à ce projet.
Plus tard, quand la suppression de la Bourse et le trans-
fert des entrepôts en douane eut donné toute aisance à la
Chambre, on décida d'y créer un important Bureau de poste.
Les travaux, entrepris dès 1868, étendirent la façade de
l'Hôtel dans la rue des Tonneliers et le 1er avril 1870 l'ad-
ministration des postes prit possession de sa nouvelle ins-
tallation.
r
I
I
368 REVUE D^ALSACE
Pendant le bombardement de Strasbourg, THôtel du
Commerce redevint pour quelques semaines douloureuses
l'Hôtel de Ville. Puis, la Poste le quitta en mars 1872, et
vint occuper les bâtiments de l'ancienne Ecole de Santé
Militaire sur la place de la Cathédrale; le Tribunal de Com-
merce disparut en 1879; et l'Hôtel est redevenu exclusive-
ment le centre et le foyer du commerce strasbourgeois.
On doit savoir gré à M. le Dr. Haug, qui déjà avait re-
tracé l'histoire séculaire de la Chambre de Commerce, 1803-
1903i d'avoir complété son exposé par l'histoire détaillée
de la maison vénérable, où elle abrite ses destinées.
E. B.
HENRI WELSCHINGER. — La protestation de f Alsace-
Lorraine les 17 février et 1er mars 1871 à Bordeaux. -
Paris et Nancy, Berger-Levrault, 1914, in-8, 68 p. -
1 franc.
Depuis quelques années l'attention du public a été rap-
pelée plusieurs fois sur les émouvantes déclarations des
députés alsaciens-lorrains à l'asemblée de Bordeaux- M.
Georges Delahache, dans La carte au liseré vert, avait ra-
conté déjà les journées historiques des 17 février et 1er
mars et publié le texte de la Protestation, que la vaillante
Revue Les Marches de F Est a depuis édité une affiche. M.
Henri Welschinger, membre de l'Institut, qui fut témoin des
événements en sa qualité d'archiviste de l'Assemblée Na-
tionale, a voulu à son tour contribuer à répandre des do-
cuments que nul en France, ni ailleurs, ne doit ignorer. Un
bref récit des séances de l'Assemblée accompagne ces tex-
tes, dont M. Welschinger donne les facsimilés- Il y joint
une carte indiquant les prétentions successives de la Prusse
au cours de la guerre et des négociations, et une série de
documents fort intéressants: rapports parlementaires sur
les élections à l'Assemblée Nationale dans les départements
de l'Est, ainsi que sur la mort et les obsèques de Kiiss;
lettres de divers députés des départements mutilés donnant,
puis retirant leur démission en mars 1871; rapport sur Té-
lection d'Emile Keller dans le nouveau Haut-Rhin en juil-
let; note sur l'état de la France en février. — C'est un bon
livre et une bonne action. J. J.
BIBLIOGRAPHIE 369
■
FERDINAND SCHEURER et ANATOLE LABLOTIER. -
Fouilles du cimetière barbare de Bourogne exécutées
par MM. Lablotier et Scheurer de 1907 à 1909. - Pré-
face de M. Maurice Prou- -~ Paris et Nancy, Berger-
Levrault, 1914. — 1 vol. in-4, XVlII-122 p., avec 60
planches en couleurs, 8 planches en noir et 46 figurs
dans le texte.
A mi-chmin entre Belfort et Délie, auprès du village de
Bourogne si riche en vestiges et en souvenirs de toutes les
époques, un coteau éventré de carrières allonge ses pentes
arides de l'ancien château à la forêt, et semble au premier
abord ne présenter d'intéressant qu'un panorama s'étendant
au loin sur les vallées convergentes de la Bourbeuse et de
l'Allaine. A plusieurs reprises pourtant des tombes barbares
y avaient été découvertes jadis, et divers objets curieux
avaient pris le chemin soit de musées, soit de collections
particulières, lorsqu'en 1906, sur les instances de M. Anatole
Lablotien la Société belfortaine d'émulation décida d'y faire
faire des fouilles- Confiées dès 1907 à M. Lablotier lui-
même, auquel bientôt s'adjoignit M. Ferdinand Scheurer,
elles révélèrent l'existence sur « la Côte » d'un cimetière
fort étendu et dont le mobilier funéraire était particulière-
ment riche. En trois campagnes la station fut explorée et
étudiée méthodiquement, avec une science et une cons-
cience dont il me sera permis de témoigner ici, puisque j'ai
eu maintes fois le plaisir d'assister au minutieux travail des
recherches, de participer aux joies des trouvailles, et. même
de prendre part aux discussions que provoquèrent certaines
d'entre elles. 291 sépultures ont été relevées ainsi, restes
d'un millier, peut-être, qui auraient existé avant l'ouverture
des carrières, et dont l'âge semble varier du VIeme au
IXeme siècle.
Ce qu'elles renfermaient, on s*en rendra compte en vi-
sitant au musée de la Société belfortaine d'émulation la
salle spéciale où sont exposés les objets trouvés, et sur-
tout en lisant le luxueux ouvrage où les auteurs viennent de
nous livrer le résultat de leurs travaux. Histoire des fouilles,
description des sépultures d'hommes et de femmes, étude
l
370 REVUE D'ALSACE
méthodique des objets exhumés, armes, bijoux, vases, po-
teries, monnaies, ornements dont quelques uns sont iden-
tifiés pour la première fois, tout cela est fait avec une irré-
prochable précision scientifique, et avec une clarté qui le
rend accessible même aux plus profanes. Une carte des
stations barbares de la région, si intéressante à étudier
comme point de contact des Francs, des Burgondes et des
Alamans» et un plan détaillé de la nécropole précédent un
tableau où sont notées la profondeur et la direction de cha-
que sépulture, en même temps que le mobilier en est in-
ventorié, et que l'on nous signale toutes les particularités
relevées au cours des fouilles. Le tour s'éclaire de nom-
breuses illustrations photographiques, de dessins, et sur-
tout d'une série remarquable de 60 planches en couleurs,
d'après les aquarelles de M. Ferdinand Scheurer, qui cons-
tituent à elles seules un véritable musée. Aussi ne s'étonne-
t-on pas que M. Maurice Prou, l'éminent membre de l'Ins-
titut dont les travaux sur la Gaule mérovingienne sont de-
puis longtemps classiques, ait, dans une magistrale préface,
apporté à ce beau livre la haute consécration de ses éloges-
C'est, dit-il, l'inventaire « le plus circonstancié et le plus
détaillé qu'on ait jamais imprimé en France d'une nécro-
pole barbare », et il ajoute: « Nous tenons le compte-rendu
des fouilles de Bourogne de MM. Lablotier et Scheurer
pour le modèle qu'il conviendra de proposer à tous ceux qui
désormais entreprendront l'exploration d'un ancien cime-
tière. » Et quand nous le voyons signaler « l'esprit scien-
tifique...., le talent, le zèle et le désintéressement de ces
archéologues», nous ne pouvons que nous associer aux
louanges d'un juge si compétent, et constater avec joie
qu'elles vont à deux savants de notre coin d'Alsace.
J. J.
HENRY GANIER. — Les Alsaciens dans la Garde impé-
riale et dans les corps d^ élite- — Avec 50 planches hors
texte en couleurs (28X36) et de nombreuses illustra-
tions par TANCONVILLE et MAURICE TOUSSAINT.
Strasbourg» Imprimerie alsacienne, 1914- - 20 M.
BIBLIOGRAPHIE 371
VImprimerie alsacienne qui sous le titre Les garnisons
<r Alsace au XIXeme siècle, avait publié déjà en 1911 un
superbe recueil de costumes militaires, donne aujourd'hui
à cette œuvre un pendant et un complément. L'idée de
faire revivre les uniformes particulièrement éclatants et
pittoresques des divers corps de la Garde sous Napoléon I*'^
et Napoléon III devait d'ailleurs tenter des illustrateurs
dont le premier est bien connu déjà du public alsacien, et
dont le second fut un. des élèves les meilleurs du maître
Détaille. En dehors de leur valeur artistique, leurs dessins
charmeront l'historien par leur valeur documentaire de
premier ordre, car je ne pense pas que le critique le plus
méticuleux puisse les trouver en faute sur le moindre détail
d'équipement ou de harnachement. Mais surtout, dans notre
Alsace où les beaux soldats étaient si nombreux, où tant de
familles ont compté au moins un des leurs aux cent-gardes,
cuirassiersi guides, lanciers, chasseurs, grenadiers, volti-
geurs, zouaves, carabiniers, artilleurs ou sapeurs de la Gar-
de, on aura plaisir à feuilleter cet album, à voir les brillants
uniformes que portèrent avec tant d'éclat nos anciens, tan-
disque les survivants évoqueront en les retrouvant le bon
temps trop tôt disparu.
Le texte que M. Henry Ganier a joint à ces planches
n'est pas une description technique d'uniformes, qui serait
bien vite devenue fastidieuse. Il a préféré, avec raison*
évoquer les hauts faits des compatriotes qui dans l'armée
d'Egypte aux côtés de Kléber ou dans celle de Condé, dans
la garde consulaire, la jeune ou la vieille garde du premier
empire, comme dans la garde impériale de Napoléon III,
contribuèrent à donner à la France plus de gloire, et à ren-
dre l'Alsace plus fi ère de ses enfants.
j. j.
J. JOACHIM. — Contribution à la flore mycologique du
Territoire de Belfort ou Catalogue raisonné des cham-
pignons qui y croissent. — Paris, Lhomme, juin 1914.
in-8, 88 pages avec planches et carte; prix f. 8.
Cet ouvrage que l'auteur, ancien pharmacien à Valdoie,
372 Revue d^alsacè
près Bel fort, actuellement à Auxerre (Yonne) — Ne pas le
confondre avec M. J. Joachim, notre éminent collaborateur,
professeur d'histoire au lycée de Nancy — cet ouvrage com-
blera d'aise tous les mycologues et ils sont de plus en plus
nombreux ceux qui, dans notre Territoire* s'adonnent à
Tétude des champignons.
Après avoir jeté un coup d'œil sur les travaux déjà ac-
complis, flores, atlas, revues et expositions, dans le but de
vulgariser la connaissance de ces cryptogames, M. J. Joa-
chim trace un tableau succint du Territoire de Belfort en-
châssé, dit-il, entre les Vosges et le Jura, sentinelle avancée
du pays de France, alliant la sévérité des vallées vosgiennes
aux charmes et à la fécondité des plaines des versants du
Rhône et du Rhin, offrant, grâce à ses divers terrains, un
champ de recherches tout tracé pour le mycologue.
Ce court résumé de géographie botanique est suivi de
la division de son travail pour lequel M- Joachim a par-
couru, pendant quinze ans et en tous sens, de la plaine à la
montagne, le lambeau français de notre vieille Alsace.
La première partie comprend un aperçu historique et
bibliographique sur l'évolution des études mycologîques en
général.
MJoachim passe en revue tous les écrivains ou bota-
nistes qui, depuis les Grecs et les Romains, ont parlé des
champignons ou les ont classés et décrits suivant des règles
dont s'inspirent aujourd'hui tous les mycologues. Parmi les
noms les plus connus, il faut citer Horace, l'Ecole de Sa-
lerne, puis après un intervalle d'environ quatorze siècles,
Gaspard Bauhin (1560-1624), de Candolle, Linné (1707-
1778), de Jussieu, Brongniart (1825), Roques (1832), Ma-
gnus (1794-1878), Gillet (1874-1908), Quelet, etc., etc.
La seconde partie est consacrée spécialement au Terri-
toire de Belfort. Si l'étude des plantes phanérogames y a
toujours rencontré de fervents adeptes, il n'en est pas de
même de celle des cryptogames. Rares sont les botanistes
qui, anciennement, se sont essayés à les analyser et encore
ceux qui jusqu'en 1901, en ont décrit quelques-uns, étaient-
ils étrangers à notre région. Ce sont Jean Bauhin, Frédéric
BIBLIOGRAPHIE 373
Wetzel et le docteur Quélet, déjà nommé, fondateur de la
Société mycologique de France, A- Mougeot et R. Ferry.
C'est à la date ci-dessus seulement que commence à se
dessinen en faveur de la mycologie belfortaine, et avec M-
Cordier, aide-Major au SS** régiment d'infanterie, un mou-
vement bien déterminé; 92 espèces sont reconnues par lui.
Viennent ensuite diverses expositions de champignons or-
ganisées en 1908 et 1909 par la Section des Sciences de la
Société belfortaine d'émulation, nomenclature en 1911, par
M. J. Joachim de 139 espèces et en 1912, nouvelle expo-
sition.
Dans un autre aperçu géologique, l'auteur traite ensuite
de l'influence du sol du Territoire sur la dispersion des
champignons. Ce sol est classé en zone vosgienne, au nord
de Belfort, zone calcaire des terrains jurassiques qui avoi-
sinent Belfort et se soudent aux grès vosgiens, aux grès
permiens et au dévonien par la grande fouille de Chalon-
villars-Salbert ; le plateau jurassique de Beaucourt-Delle-
Réchésy; et la zone d'alluvions argileuses à l'Est jusqu'au
pays annexé; ces diverses zones ont chacune leurs espèces
de champignons bien déterminées.
Viennent alors les causes qui influent sur la végétation
des champignons.
Il y a d'abord le climat qui partage le territoire en deux
régions: climat vosgien au Nord, très froid en hiver, aux
écarts brusques d'extrême température et le climat rhoda-
nien, au Sud, aux environs de Délie et de Beaucourt. Le
froid affecte tous les champignons; ils dépérissent vite,
quand l'automne arrive avec ses gelées blanches de la nuit-
Les causes botaniques et géologiques agissent ensemble
sur la fréquence de certaines espèces de champignons. Les
sols siliceux, de nature diabasique ou argileux produisent
chacun leurs variétés.
Enfin M. Joachim établit le catalogue des champignons
qui croissent dans le Territoire. Il a adopté dans ce cata-
logue la classification de Fries pour les Hyménomycètes, de
Quélet pour les gastéromycètes, et de Boudier pour les
Discomycètes ; son énumération comprend 566 espèces co-
374 REVUE D*ALSACE
mestibles» nuisibles, mortelles ou indifférentes avec leurs
habitats.
Le tout est suivi de six planches très bien dessinées, aux
couleurs parfaitement caractérisées avec une carte indi-
quant la délimitation des zones botaniques.
L'ouvrage de M. Joachim est appelé nonobstant son
prix un peu élevé, à avoir une vogue considérable — il lui
a valu le bonnet de docteur de l'université de Paris - il
est d'ailleurs le corollaire précieux de la flore des phanéro-
games de Parisot et Pourchot. En notre qualité de vice-pré-
sident de la Section des Sciences de la Société belfortaine
d'émulation, nous adressons nos bien sincères remerciements
et tous nos éloges, à notre distingué collègue-
L. H.
Le Complot militaire de Belfort (1822), par le capitaine
LOUIS BLAISON. Un volume in- 12, avec 3 gravures.
— Berger-Levrault, éditeurs, 5-7, rue des Beaux-Arts.
Paris. — Prix: 2 fr.
La vie intérieure d'une armée de métier comme celle
que se constitua la Restauration au cours des années de paix
qui avaient suivi les grandes conflagrations impériales, offre
aujourd'hui, à nos yeux contemporains, un intérêt singuliè-
rement captivant. Cet intérêt s'accroît de tous les rappro-
chements qui s'imposent entre nos mœurs militaires ac-
tuelles et celles d'une époque qui, sous ce rapport du moins,
semble déjà se perdre et s'effacer, quoique bien proche de
nous* dans le plus lointain des reculs.
Le volume que vient de faire paraître M. le capitaine
BLAISON: Une Ville de garnison sous la Restauration Le
Complot militaire de Belfort (1822), nous retrace, à l'aide
dQs témoignages mêmes du temps, les nombreux épisodes,
pour la plupart inédits, d'un événement historique demeuré
trop peu connu. Mais, au cours des faits, c'est surtout la
petite ville militaire d'Alsace où ils se déroulèrent (toute
petite ville en effet, à l'époque) qui revit tout entière à nos
yeux: choses et gens, officiers» soldats et bourgeois, avec
mille détails, aussi savoureux qu'amusants et colorés. Au
BIBLIOGRAPHIE 375
reste, par plusieurs publications sur Belfort, dont la der-
nière: Un défenseur alsacien en 1814, vient d'être couron-
née par TAcadémie Française, l'auteur a montré qu'il était
de ceux qui connaissent leur sujet et qui - ce qui vaut
mieux — savent le vivifier. De jolies gravures hors texte,
reproduction d'estampes de l'époque, illustrent le volume.
J J
Sô^
Rcvac des Périodiques de Tannée 1913
IV. - Moyen-âge et temps modernes Jusqu'en 1648
On signale des trouvailles d'armes et de poteries brisées
d'origine franque dans plusieurs tombes ouvertes à ///-
kirch'Graffenstadeny et dans une sablière exploitée non
loin de Herbsheim {A E A, ^. 375 et 399.)
M. A. LABLOTIER mentionne la présence de Silex néo-
lithiques dans les tombes mérovingiennes qu'il a fouillées
et si bien étudiées à Bourogne. Ils ont servi soit comme
pierres à feu, soit sans doute comme amulettes {Bulletin
de la Société préhistorique française, p. 43.)
C. OBERREINER. Cernay-Sennheim au point de vue
étymologique- (R A, p. 288).
M. le Dr. FORRER avait déjà indiqué Texistence près
de Brumath de plusieurs tombeaux de l'époque carolin-
gienne formés de dalles plates. Deux nouvelles tombes
appartenant au même groupe ont été ouvertes en octobre
1912; elles renfermaient quelques ossements, mais, pas
plus que les précédentes, aucun objet fabriqué (A E A,
page 377.
376 REVUE D*ALSACE
Dom G. de DARTEIN: Vie latine de Ste-OdUe par le
p. Peltre (suite) (/? /l, p. 87 et 241).
Le premier représentant de la double culture, d'après
M. PAUL- ALBERT HELMER, doit être le moine Otfrid de
Wissembourg qui au IXème siècle entreprit de traduire les
Evangiles à l'usage des Souabes, et d'imiter les auteurs
latins -dans sa langue maternelle, si barbare et si Fruste
qu'elle lui semblât. {A E J. p. 161).
M. FERDINAND GUETERBOCK: Ein echtes und ein
unechtes Privileg Friednchs I fiir Kloster Neuburg {im
Elsass), étudie deux documents longtemps regardés comme
authentiques et sur lesquels des doutes ont été émis ré-
cemment. Le premier, privilège de Frédéric L de 1174, aux
archives départementales de Strasbourg, doit être tenu pour
authentique, malgré l'avis opposé de Haller. Le second,
aux archives de Darmstadt, est un faux, comme le pen-
saient Bloch et Haller, mais écrit sur un ancien acte dont
le texte a été effacé et le sceau original conservé. (Neues
Archiv der Gesellschaft fiir aelte^re deutsche Geschichts-
Jcunde. t XXXVIII p. 559.)
M. HERRMANN .BLOCH qui a édité dans les Scrip-
tores rerum germanicarum les Annales Marbacenses avait
dans son ouvrage Die elsaessischen Annalen der Staufer-
zeit (Innsbruck 1908) étudié l'origine de cette compilation
qui, malgré son nom, n'aurait rien de commun avec l'ab-
baye de Marbach. Ces conclusions ayant été contestées dans
un travail de M. /. Haller, Die Marbacher Annalen (Berlin
1912), M. Bloch s'attache à les défendre et à fournir des
justifications nouvelles de son opinion dans un article in-
titulé Ueber die sogenannten « Marbacher » Annalen, (Ibid.
page 297.)
Le même recueil est, d'autre part, étudié par M- OTTO
OPPERMANN; Zur Entstehung der sogenannten Marba-
BIBLIOGRAPHIE 377
che^r Annalen, qui n'adopte toutes les conclusions ni de l'un
ni de Tautre de ses devanciers. Les Annales seraient l'œu-
vre du chapelain Frédéric, prévôt de St. Thomas; écrites
à Strasbourg en 1214 elles auraient été continuées jus-
qu'en 1238 par Arnold de Btirglen, custode et plus tard pré-
vôt du chapitre de Strasbourg. Nous possédons une copie du
tout, faite en 1240 par un moine cistercien de Neubpurg
résidant à Strasbourg. {Mitteilungen des Instituts fur Oes-
terreichische Geschichtsforschung, t. XXXIV, p. 561).
M. ALFRED HESSEL: Urkunden des 13. Jahrhundejrts
aus dem Strassburger Dominikanerarchiv, énumère divers
actes conservés aux archives de la ville de Strasbourg, in-
téressants pour l'histoire générale de l'Eglise, mais non
spécialement pour celle d'Alsace (Ibid. p. 653.)
Dr. HANS KAISER: Eine neue Ueberlieferung des
Liber possessionum Edelins von Weissemburg. Un frag-
ment du Liber possessionum a été reconnu sur la couver-
ture d'un registre de comptes datant du XVII. siècle et dé-
posé aux archives départementales de Strasbourg. Ce re-
gistre provient des Prémontrés de Haguenau, ou plutôt des
Dominicains, comme le démontre M. Kaiser, qui n'a pu
trouver de quelle façon le manuscrit du Liber possessionum
avait passé de l'abbaye de Wissembourg entre leurs mains.
(Z G O R, p. 479.)
* Dom WILMART: Le cornes de Murbach- {Revue béné-
dictine, Janvier.)
C. OBERREINER: Les origines de Belfort, {R A, p. 81.)
Le travail du Frère EDOUARD SITZMANN, Une page
d'histoire d'Alsace et de Lorraine: Le comte Thierry de
Werde, comte de Réchicourt, n'intéresse l'Alsace que par
l'origine du personnage étudié, frère du landgrave Henri
de Werde, qui reçut des domaines situés en Lorraine, et
378 REVUE D'ALSACE
en particulier le comté de Réchicourt. Il est cité entre 1220
et 1257. (R C A.p, 385.)
M. EMILE WAGNER, qui a si bien décrit les Ruines
des Vosges, raconte agréablement ce que purent être au
moyen-âge Les châtelains et les châtelaines d'Alsace (B S
S B A p, 66.)
Les corporations à Strasbourg ont joué, on le sait, un
rôle essentiel dans la vie de la cité. M- E. C. Tévoque briè-
vement. {A E J, p. 153.)
M. HEINRICH MAURER était particulièrement qua-
lifié pour étudier Die Freiherren von Uesenberg und ihre
Kirchenlehen, ayant publié dans la Zeitschrift fiir die Ge-
schichte von Freiburg l B. un cartulaire relatif à la famille
de ces barons. Les d'Uesenberg, originaires du Kaiserstuhl,
apparaissent dès le milieu du XI. siècle; ils possèdent de
vastes terres et détiennent de nombreux fiefs concédés par
les évêchés et abbayes du voisinage, ou par l'empire. Leur
postérité s*éteint vers le milieu du XIV- siècle. L'auteur
décrit les bénéfices et les domaines qu'ils avaient obtenus
à titre de fiefs du Grand Chapitre de BâIe, de l'abbaye
d'Andlau en Alsace (dont il avait parlé déjà dans un article
de la Z G 0 /?, 1882, intitulé Die Stift-And-auischen Fron-
hoefe im Breisgau), de l'abbaye d'Einsiedeln, de l'évêché
de Strasbourg, enfin des abbayes d'Alpirsbach en Wurtem-
berg et de Murbach en Alsace {Z G 0 R, p. 370.)
E. HERR: Gesammelte Bruchstiïcke elsaessischer Weis-
tiimer aus dem 11-14 Jahrhundert, L'auteur cherche à ré-
tablir, au moyen de divers diplômes, quelques vieilles cons-
titutions rurales: Serfs de l'abbaye de Wissembourg; droit
colonger de Bischofsheim et de Rouffach; droit de l'ab-
baye de Masevaux et du monastère de Liepvre; droit des
possessions d'Ebersmunster; pâturages et forêts de Sainte
Foi de Sélestat; droit de l'abbaye de Neuwiller; droit fo-
restal de l'abbaye de Neubourg; droit de l'abbaye d'Andlau
àSteinbourg; droit de la ville et de la vallée d'Andlau, etc.,
etc* (£ Af^ p. 62 à 450 passim.)
BIBLIOGRAPHIE 379
L'histoire des commanderies de Tordre teutonique en
Alsace au XV. siècle est fort mal connue; leur histoire fi-
nancière tout à fait ignorée. Un registre de comptes entré
en 1912 aux archives de Ludwigsburg a permis à M- KARL
OTTO MULLER de combler cette lacune: Dos Finanz-
wesen der Deutschordensballei Elsass-Schwaben-Burgund
im Jahre 1414. Ein Beitrag zur Ordens- und Wirtschafts-
geschichte. On y trouvera les renseignements les plus pré-
cis sur la situation des maisons d'Alsace (Mulhouse, Gueb-
willer, Sundheim près Rouffach, Kaysersberg, Andlau,
Strasbourg), le nombre de leurs iiabitants, partout très fai-
ble, leurs revenus de toute nature. Et à ce propos l'auteur
étudie les monnaies, poids et mesures, le prix des denrées,
etc. Un tableau des revenus des mêmes maisons en 1577
permet des comparaisons suggestives. Sauf à Strasbourg,
tous les budgets sont à cette date en déficit, et à Guebwiller
les dépenses sont doubles des recettes. Une note sur le tré-
sor d'argenterie de chaque commanderie complète cette
étude, précieuse pour l'histoire économique autant que pour
l'histoire religieuse d*A\ssLce(Histonsches Jahrbuch, XXXIV
page 781.)
Nous ne reviendrons sur le remarquable travail de
M. LOUIS STOUFF: Catherine de Bourgogne et la féo-
dalité de VAlsace autrichienne, déjà signalé aux lecteurs
de la Revue d'Alsace (1913, p. 354) que pour en dire une
fois de plus tout l'intérêt, et la haute valeur scientifique.
{Revue bourguignonne. Nos 2, 3 et 4. Et à part: Paris.
Larose et Ténin. 1913.)
WILHELM BEEMELMANS : Ein Urfehdebrief von
1452.Michel Spengler, sujet autrichien, établi à Saverne
comme sellier, vola une tonne de harengs qu'il enterra dans
sa cave, puis fabriqua de la fausse monnaie. Pour cela il
fut condamné à mort. Mais l'évêque Robert de Bavière
commua la peine en bannissement perpétuel, et Spengler
dut souscrire un engagement solennel de se retirer au delà
des montagnes de la Lombardie et de renoncer à toute
380 REVUE D'ALSACE
velléité ou tentative de vengeance contre ses juges Cette
procédure assez bizarre était alors fréquente, et les ar-
chives de la ville de Saverne, comme bien d'autres, ren-
ferment de nombreux Urfehdebriefen de cette sorte.(/ G
E L p. 87.)
•
KARL STENZEL: Der Francksche Handel, Ein Bei-
trag zu den Beziehungen zwischen Stadt and Bistum Strass-
burg in 15. Jahrhundert. C'est l'histoire très agitée d'un
aventurier nommé Oswald Franck von Biberen qui, après
avoir été en 1480 au sofvice d'Otto Sturm à Strasbourg,
parcourt l'Italie et revient en Alsace en 1491. Ses intri-
gues provoquent entre Tévêque Albert de Bavière et le
Magistrat de Strasbourg un conflit apaisé seulement en 1495
après des péripéties de toute sorte. (Z G 0 R, p. 430.)
Mulhouse fut au premier rang des villes impériales
qui au XV. siècle eurent à résister à la puissance autri-
chienne. Perdue dans les domaines alsaciens des Habs-
bourg « comme une petite île au milieu d'un vaste océan n,
elle ne vit de salut, après une lutte d'environ 70 ans, que
dans une alliance avec Bâle. M. ALBERT MATZINGER
dans une étude très documentée: Der Bund Mûthau^ens
mit Basel, nous montre comment se produisit peu à peu
ce rapprochement, et comment il aboutit en 1506 à l'al-
liance, qui devait elle-même conduire bientôt Mulhouse à
s'unir aux treize Cantons. (Basler Zeitschrifi, p. 329.)
Jean Baer, ou Ursi, professeur de droit canon à TUni-
versité de Bâle de 1475 à 1496, avait conservé la liste des
candidats admis par lui aux différents grades. M. AU-
OUST BERNOULLI publie ses notes d'après le manuscrit
de la bibliothèque de l'Université de Wiirzbourg: Ans dem
Baslef Universitaetsleben des XV. Jahrhunderts, On y trou-
vera les noms des clercs alsaciens étudiant à Bâle et le
texte du discours prononcé par Ursi lors de la réception de
l'un d'eux au doctorat {Basler Zeitschrifty p. 53.)
Dr. LUZIAN PFLEGER: Ueber dos elsaessische Pre-
digtwesen im Mittelalter, Cette conférence, faite à Hague-
BIBLIOGRAPHIE 381
nau à la première assemblée générale des Sociétés his-
toriques et archéologiques d'Alsace-Lorraine, n'est qu'une
esquisse d'un travail plus étendu que prépare l'auteur sur
ce sujet, rarement étudié jusqu'à présent En dehors de
Tauler et de Geiler de Kaysersberg, les prédicateurs alsa-
ciens du moyen-âge sont peu connus. {E M, p. 529.)
AUGUST SCHERLEN: Beziehungen der Familie Gei-
ler zui Kaysersberg und Umgebung, vornemlich des Pre-
dige,rs Geilers zum Bruderhause des Rohrtales, sowie Ge-
schichte des letzeren. Intéressante conférence faite à Am-
merschwihr, pour laquelle l'auteur a mis à profit quantité
de renseignements inédits. {E M, p. 257.)
* C. BAEUMKER: Der Anteil des Elsass an den gels-
tigen Bewegungen des Mittelalters. {Allgemeines Liteiatur-
blatt, 30 juin.)
♦ H. F. SECKER : Die friiheren Bauformen der Gotik
in Schwaben, insbesondere ihr Zusammenhang mit Détails
ans der Strassburger Miinsteibauhiitte, {ibid, 15 juin.)
AUG. EUG. KUHLMANN: Ce que les Allemands firent
de Part de Saint Louis- Essai de critique esthétique. {R A,
page 5.)
Dr. P. WENTZCKE et Dr. HANS KUNZE: Von Meister
Erwin in Strassburg (1284-1318.) Après avoir rappelé que
la légende qui fait d'Erwin de Steinbach l'auteur de la fa-
çade de la cathédrale de Strasbourg a été dissipée depuis
quelques années par divers critiques, M. Wentzcke étudie
les documents qui nous restent sur Erwin: 1. l'inscription
du grand portail qui place en 1277 le début de l'œuvre et
qui ne présente aucun caractère d'authenticité ; 2. une charte
de 1284 où Erwin est appelé wercmeister; 3. une autre de
1293 qui le qualifie de meister; 4. les débris de la chapelle
de la Vierge où il est dit magister; 5. enfin l'inscription fu-
néraire d'Erwin, Gubernatoris fabrice, 1318. Ces documents
ne permettent pas d'attribuer à Erwin la qualité de créateur
382 REVUE D'ALSACE
et d'architecte de la cathédrale. Faut-il pour cela rejeter
absolument la tradition que M. Knauth admet? M. Kunze
croit que le titre de magister operis indique bien un archi-
tecte et se demande si, par analogie avec ce qui s'est passé
à la cathédrale de Reims, il n'y a pas eu pour diriger la
construction de la façade de Strasbourg successivement plu-
sieurs architectes, trois pour le moins. Erwin serait le
dernier en date et aurait éclipsé le souvenir des autres.
{Z G 0 Ry p. 213.)
On sait que depuis quelques années des fissures inquié-
tantes s'étaient produites dans le pilier de la grande nef de
la cathédrale le plus voisin de la tour. De patientes études
montrèrent que ces accidents étaient provoqués par le poids
même de cette tour et l'insuffisance de ses supports, et Ton
résolut de prendre immédiatement les mesures nécessaires
pour éviter l'aggravation du mal. M. GEORGES DELA-
HACHE : Les récents travaux de réparation à la cathédrale
de Strasbourg, explique, d'après le Strassburger Munster-
blatt (VI, 1912), comment M. Knauth, architecte de l'édi-
fice, et ses collaborateurs de l'Œuvre Notre-Dame, ont en-
trepris très hardiment de remplacer, sous le pilier de la
tour, les anciennes fondations par de nouvelles, plus pro-
fondes et plus solides. Il résume également quelques autres
articles de la même publication sur divers travaux moins
importants exécutés à la Cathédrale, ou sur l'histoire même
du monument. (R A I, p. 49)
M. l'abbé J. CLAUSS, dans une note Zur Frage des
Fronaltars im Strassburger Munster, précise la différence
qu'il faut faire entre Fronaltar, maître-autel situé dans le
chœur, et Frùh-altar, placé au pied du jubé, sub ambone,
où se disaient les premières messes du matin. {A E A,
page 431.)
M. EUG. MULLER étudie brièvement deux madones,
l'une en bois peint, l'autre en grès, qui paraissent dater de
la fin du XVe siècle et présentent un certain intérêt artis-
tique {A E A, p. 400 et 432.)
BIBLIOGRAPHIE 3Ô3
M. Vabbé GILLES SIFFERLEN, dont les lecteurs de
la Revue d'Alsace n'ont pas oublié les études sur la Vallée
de Saint Amarin, possède dans son église paroissiale de
Luemschwiller un rétable de la Renaissance signalé déjà
par Goutzwiller dans la Revue Alsacienne de 1886. M. Sif-
ferlen décrit de nouveau, avec plus de précision, Le rétable
ae Liïmschweiller, avec les huit scènes de la vie de la
Vierge peintes sur la face extérieure des volets, et les trois
sculptures intérieures représentant la Vierge, Ste-Barbe et
Ste-Catherine. Puis il étudie l'histoire de ce monument,
sans doute œuvre de l'école de Baldung, apporté de Bâle,
dit la tradition, au moment de la Réforme, longtemps né-
gligé, mais récemment restauré et qu'on a eu l'intelligence
de garder dans l'église où il se trouvait depuis quatre siè-
cles, malgré les offres des musées. {Express, dé Mulhouse,
29 septembre à 21 octobre.)
Un fort joli pendentif en argent ciselé, probablement des
dernières années du XVIe siècle, a été trouvé dans un
champ de Kilstett, près de la Wangenau. Il représente des
sujets bibliques: d'une part Loth fuyant avec ses filles So-
dome en flammes, de l'autre David et Bethsabée. A E A,
page 378.)
Sous le titre de Zwei unedieitte elsaessische Inkunabel-
Holzschnitte, M. l'abbé CLAUSS décrit deux images pieu-
ses. L'une représente la Vierge douloureuse de Marienthal,
avec saint Guillaume et le pauvre voyageur miraculeuse-
ment tiré des mains des brigands qui l'avaient attaché à un
arbre et bâillonné; l'autre rappelle le pèlerinage de Baum-
garten près d'Andlau, dont elle porte les armoiries. Saint-
Fiacre, entre saint Sébastien et sainte Catherine, représente
les quatorze saints libérateurs, die vierzehn Nothelfer, si
souvent invoqués en Alsace. Ces pièces intéressantes ne se
trouvent qu'à Berlin et à Paris. {A E A, p. 401 et 435.)
M. FRIEDRICH BACK: Kunstiverke aus dem Elsass
in Darmstaedtej- Sammlungen, décrit les œuvres d'art d'o-
384 REVUE D*ALSACE
rigine alsacienne que le hasard des achats ou la fortune
des héritages a fait entrer dans diverses collections de
Darmstadt. Ce sont d'abord de superbes pièces d'orfèvre-
rie: coupes précieuses du XVIe siècle, épée de parade du
prince-évêque Egon de Fiirstenberg, horloge d'argent, vais-
selle plate du XVIIIe siècle. Puis viennent de remarqua-
bles vitraux des corporations strasbourgeoises au XVIe siè-
cle, quelques tableaux, dont un de Hans Baldung Grien, et
une très belle armoire de la Renaissance, {R A I, page
59 et 94.)
C. OBERREINER: Nicolas de BollwilUr et ses troupes
mercenaires {R A, p- 212.)
MAURICE HIGELIN: Wagner-Ordnung aus dem 16.
Jahrhundert. En 1598 l'empereur Rodolphe II confirme l'as-
sociation des voituriers d'Alsacei de Brisgau et de Sundgau-
(E Af, p. 19.)
Dr. FRIEDRICH HECKER; Eine vollstaendig erhalten
Dorfordnung aus dem Jahre 1544. Règlement tiré des ar-
chives de Mittelbergheim, dont l'évêque et la ville de Stras-
bourg se partageaient la seigneurie, où l'abbesse et la fa-
mille d'Andlau possédaient des droits. (E M, p. 301)
Dr ANDREAS HUND: Die Reichenrveirer Neuburger
in der Zeit von 1506 bis 1549. Riquewihr fut entouré de
murailles en 1291 par les seigneurs de Horbourg et reçut le
titre de ville vers 1320, peu avant que la seigneurie d'Hor-
bourg passât aux comtes de Wurtemberg qui y installèrent
le siège du gouvernement de leurs possessions en Alsace,
mais ne lui accordèrent qu'assez tard des libertés munici-
pales. Elles datent du règne du fameux comte Henri et de
ses deux chartes constitutives de 1484 et 1489. La vie inté-
rieure de la petite cité devint dès lors plus active, et de
cette époque de prospérité .date un Burgerbuch tenu par le
greffier municipal, où de 1506 à 1549 sont enregistrés les
noms des bourgeois nouvellement reçus* M. A. Hund le
publie avec une introduction et des notes. (IGOR,
page. 567.)
BIBLIOGRAPHIE 385
Dans l'étude de M. A. RENAUDET sur Erasme, sa vie
et son œuvre jusqu'en 1517, on trouvera de nombreux dé-
tails sur les relations d'Erasme avec les humanistes alsa-
ciens, ses voyages dans notre province et l'influence qu'il
y exerça {Revue historique^ 1912, t CXI, p. 225 et 1913, t.
CXII, p. 241.)
LUTZ : Les réformateurs de Mulhouse, Nicolas Prugner-
(quatrième partie.) Etudie les séjours de Prugner à Co-
blence, Strasbourg et Tubingue (1536-1557), ses publica-
tions, sa correspondance (B M H M, t. XXXVI, p. 31.)
THEOBALD WALTER: Die Regierungsantritt des
Bischofes E/asmus von Limburg in Rufach, Rouifach et le
Mundat regrettèrent vivement l'évêque Guillaume de Hon-
stein, que son gouvernement paternel et ses fréquents sé-
jours au château d'Isenbourg avaient rendu populaire. Son
successeur, Erasme de Limbourg, fut néanmoins reçu avec
joie quand il vint, accompagné d'une suite nombreuse,
prendre possession de son domaine. Le greffier de la ville,
qui raconte cette entrée magnifique, énumère les cadeaux
qui furent échangés- Bientôt l'évêque dut rétablir la paix
troublée dans la petite cité par l'arbitraire injurieux du
bailli et du prévôt; ces fonctionnaires furent remplacés et le
calme régna désormais à Rouffach. (J G E L, p. 72)
M. A. POSTINA: Zum sittlichen Verhalten des Strass-
burger Weihbischofs Johann Delfius, s'attache, avec l'au-
torité que lui donnent ses travaux antérieurs sur la ques-
tion, à défendre l'évêque suffragant de Strasbourg Jean
Delfius contre l'accusation de mauvaise vie formulée dans
un article de M. Karl Hahn. Il pense que cet auteur tire
des conclusions injustifiées d'une lettre écrite le 18 février
1581 par le comte Eberhardt de Manderscheid à l'évêque
Jean de Manderscheid. {Hlstorisches Jahrbuch, t. XXXIV,
page 557.)
JOSEPH MECHLER: Notes tirées des registres parois-
siaux d'Eschentzwiller (R A, p. 49.)
386 REVUE D^ALSACE
FERDINAND MENTZ: Ein GeselUchaftsspiel am Rap-
polsteinischen Hof des 16. Jahrhunderts, Le document trans-
crit et commenté par M.- Mentz a paru déjà dans les Cu-
Hosités d* Alsace de Bartholdi (II, p. 418.) Ce n'est pas
comme le croyait Bartholdi, le programme d'une représen-
tation théâtrale, mais plutôt celui d'un jeu de société or-
ganisé à l'occasion de la fête des Rois ou du carnaval, et
dans lequel chacun des invités fait le personnage d'un offi-
cier de la cour. Cette fête fut probablement donnée en
1573 au château de Molkenbourg à Guémar par Egenolf
de Ribeaupierre qui en envoyait le programme à son ami
le bailli Philippe Kretschner d'Oberbergheim. (} G E L,
page 78.)
A. UHLHORN: Diemeringen, eine Wild- und Rhein-
graefliche Miinzstaetie. Il s'agit d'une possession des comtes
sauvages du Rhin et de Salm, barons de Fénétrange. In-
téressant pour rhistoire numismatique de l'Alsace (E M,
page 115.)
C. OBERREINER: La période palatine de la guerre de
trente ans et l'Alsace {R A, p. 346.)
C. O. Charles IV de Lorraine au combat de Cernay
(R A, p. 149.)
A propos de Vhistoire de la guerre de trente ans en
Alsace de M. Ellerbach, dont le premier volume a paru en
1912, M. C OBERREINER a eu la curiosité d'extraire des
rapports d'ambassadeurs vénitiens publiés dans la collection
anglaise des State papers de nombreux renseignements re-
latifs aux événements d'Allemagne et particulièrement d'Al-
sace à cette époque. {R C A, p. 592, 742; à suivre.)
BLUM: Herzog Bernhard von Weimar und Strassburg,
Correspondance, d'après un manuscrit de la bibliothèque
de Gotha. Il y est naturellement question surtout d'affaires
militaires. (E M, p. 337.)
BIBUOÛRAPHIE 387
M. le général ZURLINDEN dans une note sur Bri-
sach et r Alsace, rappelle quel fut le rôle de cette place dans
Thistoire de notre province, et comment elle fut acquise au
XVII* siècle par la France. (A L P, S juin).
* ALBERT MALET: L'acquisition de V Alsace, {Revue
du Foyer, 15 juin)
V. - De la paix de Westphalie à 1789
■ ^K
♦ PAUL ACKER: La politique royale en Alsace (Re-
vue critique des idées et des livres, 25 août.)
Un travail posthume de M. DUBAIL-ROY sur Belforl
aux XVI I^ etXVId^ siècles d'après les comptes communaux,
nous apprend une foule de détails relatifs à l'histoire de
cette ville: fortifications, écoles» couvents, hôtel de ville,
fêtes, etc. (B. 5. B. E-, p. 235.)
Dr. EMIL WENDLING: Liselotte im Elsass- Il s'agit de
la princesse palatine Elisabeth-Charlotte, qui épousa Phi-
lippe d'Orléans après la mort d'Henriette d'Angleterre, et
fut la mère du Régent. Sa correspondance fait connaître
une mentalité bizarre d'allemande égarée au milieu de la
cour de Versailles. Elle traversa l'Alsace au moment de son
mariage et y accompagna le roi en 1681, après la capitula-
tion de Strasbourg. (£. L. K,)
Samuel Lévy, rabbin et financier, dont M. M. GINSBUR-
GER raconte les aventures, était né à Metz en 1678» avait
étudié à Metz et en Pologne avant d'être au prix de mille
difficultés qui durèrent de 1700 à 1703, nommé rabbin des
Juifs de Haute et Basse Alsace. Il rencontra des obstacles
plus graves encore quand il voulut imposer les observations
de la loi judaïque, dut quitter Ribeauvillé pour Colmar, et
finalement démissionner en 1709 pour se rendre en Lor-
38Ô REVUE d'alsacé
raine. Récît très vivant, et accompagné de nombreuses piè-
ces justificatives- {Revue des études juives, t. XLV, p. 274
et XLVI, p. 263.)
E. WACKER: Des Pfarrherm Georgio Zinseler ge-
schîchtliche Notizen im Kiràfienbuehe der Gemeinde
Eschentzweiler (Kreis Miilhausen). 1665-1679. Notes con-
cernant les saisons, Tétat des récoltes, le prix des denrées,
les fléaux, les guerres, etc. (E. M., p. 310).
Les renseignements des registres paroissiaux relatifs
aux offrandes reçues ou aux aumônes distribuées sont sou-
vent fort curieux. Les extraits que publie M. HERRMANN
CLAUSS: Exulanten aus den Rheinlanden in Almosenrech-
nungen von Rothenburg, de deux registres déposés aux ar-
chives de la ville de Rothenburg nous montrent une foule
de plus de 3000 fugitifs chassés par les guerres ou les per-
sécutions religieuses, qui traversent la petite cité souabe
dans la seconde moitié du XVI P siècle et y demandent as-
sistance. Nombre de ces fugitifs arrivaient d'Alsace, et
même de France après la révocation de VEdit de Nantes
(Z. G. O. R, p. 113).
FRITZ AMOS: Die Verhandlungen zwischen der Stadt
Strassburg und dem General-Leutnant Reinhold von Rosen,
Herrn von Bolweiler, wegen des Verkaufes der Herrschaft
Herrenstein in den Jahren 1651-52. Note rédigée d'après
les archives municipales sur cette vente faite par la ville de
Strasbourg» qui avait profité en 1537 de la détresse où la
guerre des paysans avait plongé le chapitre de Neuwiller
pour acquérir moyennant 12.000 fiorins cette seigneurie.
Elle la céda pour 35.000 florins à Reinhold de Rosen en
1651 afin de payer ses dettes contractées pendant la guerre
de trente ans. (E. Af ., p. 506.)
C. O. La maréchal de Rosen en Irlande. {R, A., p. 125.)
MM. HENRI DEMOLIER et EDOUARD ROUS-
SEAUX: Un libérateur de V Alsace, résument l'histoire de la
fameuse campagne de Turenne pendant l'hiver de 1674-75.
(i4. E. ;., p. 209.)
BIBLIOGRAPHIE 389
K. ENGEL : Dos Offizier-Kotps des elsaessischen Régi-
ments zu Fuss im Oesterreichischen Erbfolgekrieg . Le ré-
giment d'Alsace-infanterie, en garnison à Landau fut mis
en 1741 sur pied de guerre et porté à 3 bataillons de 8 com-
pagnies à 80 hommes et 3 officiers- Il fit les campagnes de
Bohèjne en 1742, de Bavière en 1743, d*Alsace en 1744, de
Bavière et du Rhin en 1745, de Flandre en 1746» le siège de
Maestricht en 1748. L'ordonnance du 26 décembre 1748 le
replaça sur pied de paix, après le licenciement d'un certain
nombre d'officiers. M. Engel donne la liste complète et pré-
cise des officiers qui se succédèrent au Régiment d'Alsace
pendant cette guerre; la lecture en est particulièrement in-
téressante et suggestive. (E. Af. p. 416, 455, 511.)
M. C. OBERREINER décrit la Marche-route du régiment
de Waldner durant une partie de la guerre de Sept ans,
d'après le carnet d'un soldat, Jean Mechler, de Wuenheim,
qui nota ses étapes de 1757 à 1760. (Af. A. L., p. 331.)
HANIEL raconte le bref séjour que fit incognito Frédé-
ric II à Strasbourg en 1 740, connu surtout par les Souvenirs
du marquis de Valfons dont un extrait a été publié par Aug.
Stoeber dans ses Curiosités de Voyages en Alsace, {A- E. /.,
p. 165.)
MARTIN KOHLER: Der Graf von Saint Germain^ Note
sur le séjour à Lutterbach du futur ministre de Louis XVI
{E. M., p. 587.)
A. I. INGOLD: Conditions d'admission à la bourgeoisie
de Cernay et de Steinbacli- (R. A., p. 161)
La Congrégation des filles de la Charité de Strasbourg,
dont M. J. HOFF raconte l'histoire, fut cré6: en 1734 par le
cardinal Armand-Gaston de Rohan-Soubise. Les premières
religieuses furent formées par les sœurs de Saint Paul de
Chartres dont elles adoptèrent en partie le costume. Elles
s'établirent d'abord à Saverne, puis en 1748 à Strasbourg
390 REVUE D*ALSACE
aux Enfants trouvés, en 1777 à Stephansfeld, puis à Ha-
guenau, Molsheim, Sélestat, etc. Réfugiées à Ettenheim pen-
dant la Révolution» elles revinrent à Saverne en 1804 et se
répandirent de nouveau en Alsace et dans l'Allemagne du
Sud. Leur maison-mère fut transférée en 1813 à Sainte
Barbe, et plus tard à l'établissement si connu de la Tous>
saint. (/?. C. /!., p. 216, 287.)
Dr. GASS: Die Ursuîinen Kloester im Elsass- Les Ur-
sulines n'eurent aucun établissement dans cette province,
si riche naguère en couvents de toutes sortes. Elles pro-
jetèrent cependant des fondations à Sélestat (1699), à Col-
mar (1713) et à Vieux-Brisach (1729), qui d'ailleurs ne se
réalisèrent pas. (S. D, B., p. 394.)
C. OBERREINER: Les Pères Krust- (/?. A., p. 38.)
A. UHLHORN : Die ehemalige Furstengruft in der evan-
gelichen Kirche zii Bischweiler, Reproduit un rapport
adressé en 1784 à la cour de Deux-Ponts sur l'état de ce
dépôt funéraire, en même temps que cinq inscriptions da-
tant de 1644 à 1683. {E. Af., p. 1,)
Rien n'est d'ailleurs intéressant comme une épitaphe,
fût-elle d'un simple bourgeois, quand elle est .ingénieuse-
ment commentée. C'est le cas de celle d'Anne-Marie Ca-
nelle, épouse de Joseph Degeorges marchand et bourgeois
de Strasbourg, décédée en 1735, et que M- E. GEROCK a
relevée dans l'église Saint Pierre le Jeune (A, E. A,, p. 379.)
M. WALTER L. MUELLER: Aus dem Kunstgewerbemv-
seum der Stadt Strassburg, nous présente quelques pièces
remarquables d'art industriel, telles que l'horloge du stras-
bourgeois Abraham Hobrecht, et des spécimens intéres-
sants de l'orfèvrerie» de l'art du meuble ou de la céramique
alsacienne, surtout au XVIII' siècle. (/?. A- I-, p. 21.)
HANS HAUG: Le « Vieux Strasbourg^}, Notes sur la
famille Hannong. Montre par l'exemple des manufactures
BIBLIOGRAPHIE 391
de faïences et de porcelaines créées au XVIII^ siècle par les
Hannong à Strasbourg et à Haguenau comment Thistoire de
la céramique révèle, elle aussi, le rôle médiateur qu'a joué
TAlsace entre la France et TAllemagne. Les modèles des
Hannong viennent de Rouen et de Nevers comme d'Ans-
bach et de Meissen. Strasbourg fond les éléments empruntés
aux deux pays, crée un style propre qu'il répand des deux
côtés du Rhin en installant des manufactures nouvelles
aussi bien à Frankenthal qu'à Vincennes et à Paris. (Af. A.
L, p. 104.)
M. S. ROCHEBLAVE consacre à Pigalle, sculpteur
officiel, ses grands travaux entre 1750 et 1765, une étude
où il examine» d'après les documents des Archives nationa-
les et des dépôts strasbourgeois, les conditions dans les-
quelles fut exécuté le tombeau du Maréchal de Saxe. Ra-
mené de Chambord à Strasbourg le 7 février 1 75 1 , le corps
fut déposé provisoirement au Temple Neuf, et deux ans
après seulement Pigalle fut désigné, de préférence à Cous-
tou, pour l'exécution du tombeau à élever à St- Thomas. Il
travailla très vite au début; on accepta son projet en 1753,
on discuta et on admit son devis, et dès 1756 il put montrer
terminé dans son atelier son modèle en grand. Au début de
1757 il abandonne le travail entrepris pour se consacrer
tout entier à la statue de Louis XV commandée par la ville
de Reims. En 1762 seulement il revient au tombeau, au-
quel il travaille jusqu'en 1770 où tout est terminé. Mais ses
amis rêvent alors de garder le chef-d'œuvre à Paris, d'où de
nouveaux retards» si bien que le début de 1776 seulement
verra expédier les premiers marbres à Strasbourg, et l'inau-
guration n*aura lieu que le 20 août 1777. Le Maréchal at-
tendait depuis 26 ans. {Revue dw XVIII* siècle, p. 74.)
On connaît à peine les noms des architectes du palais
des Rohan à Strasbourg, Robert de Cotte et Massol, et l'on
ne sait rien de leurs plans, des essais, des esquisses prépa-
ratoires. M. POLACZEK vient cependant de découvrir sur
le mur que cachent les belles armoires de la bibliothèque,
392 REVUE D'ALSACE
dessinés au fusain, des projets d'ornementation dont les
motifs se trouvent exécutés sur bois dans la chambre à cou-
cher du Cardinal. Etaient-ils destinés à la décoration de la
bibliothèque? (.4. E. A,, p. 404.)
M. LOUIS HERBELÏN publie le procès-verbal de la
Bénédiction de la première pierre de V ancienne église du
Valdoie, près de Belfort, construite en 1779, et que Ton
remplace par un édifice nouveau- (B. S- B. E., p. 273.)
M. ANDRE LÏCHTENBERGER, dans une conférence
sur Le Pasteur Oberlin et l'Alsace d'il y a cent ans, décrit
la situation du Ban de la Roche au XVIII' siècle, puis il
caractérise l'œuvre religieuse, l'œuvre scolaire, l'activité or-
ganisatrice du célèbre pasteur \A,L.P,, 27 avl à 11 Mai.)
M. ROBERT JUNG publie la relation inédite d'un voya-
ge qu'Oberlin entreprit en 1778 dans le pays de Bade en
traversant l'Alsace: Ein bisher unhekannter Manuskript /.
Fr. Oberlins aus dem Jahre 1778. (C. A-, p. 266.)
M. F. B: i4 propos de Ramond de Carbonnières, donne
deux lettres du strasbourgeois Ramond, extraites des Ge-
sammelte Schriften de Lenz récemment publiés. L'une, de
1776, montre Ramond, avocat au Conseil souverain d'Al-
sace, enviant le sort de Lenz qui vient de rejoindre à Wei-
mar son ami Gœthe. Il s'y exprime sans aménité sur les
Colmariens: « Aux talents il faut un théâtre, et je suis dans
un désert au milieu de mes chers concitoyens. » — La se-
conde, de 1777, accompagnait son drame Les dernières
aventures du jeune Alban. Les Marches de l'Est, avril 1913,
p. 1124.)
M. J. REBOUL de son côté publie Les Carnets de Ra-
mondy notes très brèves inscrites sur des pages d'almanachs-
mais oli l'on trouvera des renseignements fort curieux sur
la vie de la petite cour de Saverne en 1781, 83 et 84, au
temps de la faveur de Cagliostro. (Ibidem, p. 1 127.)
BIBLIOGRAPHIE ' 393
Dr. A. HERTZOG: Ein Ausftug auf den Odilienberg und
in dos Steintal im Jahr 1779. — Ein Besuch bel Pfeffel in
Colmar, Friihjahr 1 779. Ces deux notes sont tirées du jour-
nal de Voyage d'un philanthrope, probablement Jean-Chris-
tian Schmohl, d'Anhalt-Zerbst. (E. M., p. 373 et 379.)
Dr. PAUL LEVY: Kulturgeschichtliches ans dem vor-
revolutionaeren Ehass nach einem zeitgenoessischem Reise-
bericht. Le bon pédagogue Campe (1746-1818)» qui adapta
Robinson à l'usage des jeunes allemands, fit en 1785 un
voyage de Hambourg jusqu'en Suisse, en passant par l'Al-
sace. Il franchit le pont de Kehl, le cœur plein de préven-
tions et d'angoisses patriotiques. (Il les oubliera plus tard
dans ses Lettres de Paris du temps de la Révolution,) A sa
grande surprise l'Alsace lui apparut prospère, bien admi-
nistrée et très peuplée. La province jouissait d'un régime
plus doux que celui qui pesait sur le reste de la France,
payait moins d'impôts, gardait une certaine autonomie, pro-
fitait d'une large liberté commerciale et industrielle, (étant
comme d'ailleurs la Lorraine et les Trois Evêchés, pro-
vince d'étranger effectif, restait enfin le dernier refuge de
la tolérance religieuse et de la liberté des cultes. Le fran-
çais et l'allemand y étaient deux langues sœurs, et dans les
villes on distinguait difficilement quelle était la langue na-
tionale. Ces constatations ont naturellement amené M. Lévy
à fairei entre le passé et le présent, des rapprochements,
un peu trop laconiques. On comparera le récit de Campe à
celui des allemands Storch et Ehrman qui virent TAlsacs
avec la même surprise en 1780, et que M. H. Gillot a publié
dans la R.A. L de 1907. — (/. G. £. L., p. 139.)
(A suivre) E. BÉCOURT et j. JOACHÏM
*
Inauguration du Monument
du
GÉNÉRAL SCHÉRER
A DKLLE
le 5 Juillet 1Q14
r?<©*5 —
La fête que nous annoncions dans notre 1er fascicule à
l'occasion de l'inauguration du monument élevé à la mé-
moire du général Barthélémy Louis Joseph Schérer, né à
Délie, le 18 décembre 1747, cette fête patriotique,, bien que
menacée par un ciel nuageux, a eu un succès grandiose,
sans précédent dans les annales delloises. Il faut reconnaî-
tre toutefois que ce succès est dû, pour une bonne part au
festival de la Fédération des Sociétés musicales de la
Franche-Comté et du Territoire de Belfort qui réunissait,
le même jour, dimanche, 5 juillet, 5 harmonies, 14 fanfares,
3 chorales, des fanfares de trompettes et de trompes, voire
même des estudiantinas. Tous les journaux de Belfort, ceux
des régions voisines, les grandes feuilles de Paris elles-
mêmes ont rapporté la magnificence de cette journée qui
était enfin venue réparer solennellement le regrettable oubli
dans lequel avait dormi jusque-là l'un des plus illustres
soldats de la Révolution, mais nous devons aux abonnés et
aux lecteurs de la Revue d'Alsace, presque tous alsaciens,
comme notre héros, de leur en faire un fidèle récit.
Dès samedi soir. Délie, la riante cité frontière, s'était
revêtue de ses plus brillants atours. Ce n'était partout, dans
les rues et sur les places, que guirlandes, verdure, fleurs
et arcs de triomphe aux inscriptions élogieuses ou amicales
à l'adresse, soit du général Schérer, soit des sociétés et des
nombreux hôtes attendus; toute le$ maiçonç étaient splen-
i
*
MONUMENT SCHÉRER 395
didement pavoisées et illuminées.- Devant la gare mille
lampes électriques projetaient leurs clartés étincelantes et
variées. Une retraite aux flambeaux parcourut les voies
principales au son retentissant des salves d'artillerie pen-
dant que rUnion delloise jouait ses morceaux les plus vi-
goureux et les plus entraînants.
Le lendemain, dès la première heure, réveil en fanfare
et nouvelles salves de canon. Bientôt arrivent de tous côtés,
à pied, en voiture ou par les trains les sociétés musicales
avec une foule immense venue de toutes les localités du
canton, de Belfort et d'Alsace. Sans exagérer et en se ba-
sant sur les stastistiques de la gare cette foule peut être
évaluée à huit mille personnes- A neuf heures moins un
quart a lieu, au débarqué du train, la réception des auto-
rités militaires et civiles à la tête desquelles le général
Thévenet, gouverneur de Belfort, délégué du ministre de
la guerre; gendarmes et pompiers rendent les honneurs
pendant que la Marseillaise éclate vibrante et majestueuse.
Puis le cortège se met en marche vers l'hôtel de ville où
un vin d'honneur offert par la municipalité aux personnages
officiels est gracieusement servi par des jeunes filles en cos-
tvme alsfcieoi tandis que le maire, M. Louis Lex, dans
une allocation simple et de bon goût, souhaite la bienvenue
au représentant du Gouvernement.
A 9 heures V^z & lieu l'inauguration du Monument Sché-
rer, édifié sur la place Schérer, sous le tilleul qui fut, en
1848, l'arbre de la Liberté. Une tribune est construite vis-
à-vis, contre la maison qui abrita la jeunesse du vainqueur
de Loano. Les autorités y prennent place. On remarque au
premier rang Mlle E. Schérer, professeur à Belfort, des-
cendante du général et M. Armand Bloch, l'auteur du
monument.
Les tambours et clairons des pompiers ouvrent le ban.
Après l'exécution de là Marseillaise* le voile tombe qui re-
couvrait le buste du général Schérer, tandisque la voix du
canon retentit de nouveau.
M. Arsène Zeller, directeur des écoles, prend le pre-
mier la parole et, au nom du Comité Schérer, dont il a <t4
396 REVUE D'ALSACE
Tinfatigable président, remet le monument à la ville, en la
personne du maire qui, après avoir rappelé brièvement la
vie du général Schérer et remercié le Comité, cède la pa-
role au député de la deuxième circonscription électorale
du Haut-Rhin.
M. Louis Viellard, à son tour, célèbre les vertus civi-
ques et militaires du général dont la vie pleine d'honneur
et de probité est un exemple et un enseignement pour tous-
Après lui se lève M. le Gouverneur de Belfort. Son
discours mérite d'être rapporté en entier; c'est la glorifi-
cation de toute la carrière militaire du grand ancêtre dont
s'honore à juste titre la petite ville qui Ta vu naître.
La Cérémonie qui nous réunit aujourd'hui, autour de ce mo-
nument, dit le généralThévenet, est une fête du Souvenir.
En me confiant l'honneur de Vy représenter, le ministre de
la Guerre a tenu à montrer que le Gouvernement de, la Répu-
blique ne se désintéresse d'aucune de nos Gloires Nationales.
* Il a tenu à montrer aussi que partout et toujours, Tarmée se
fait un pieux devoir de commémorer les grands devanciers qui
furent les artisans de notre Patrimoine dlionneur et de gloire.
Le Général Schérer fut de ceux-là.
Né en 1747 d'une vieille famille de Guebwiller transplantée
à Délie et justement honorée, il eût put devenir médecin comme
son père, juriste comme son frère aîné. Mais l'atavisme des
vieilles races guerrières parlait bien haut en lui; son jeune sang
beulllonnait d'impatientes ardeurs et, au calme de la vie fami-
liale, Joseph Schérer préféra le métier des armes.
Ses études étaient achevées, bien achevées, et il arrivait à
l'âge de 20 ans, quand sa vocation se révéla.
La carrière militaire était alors en France, vous le savez, à
peu près fermée aux enfants de la bourgeoisie et du peuple. A
de rares exceptions près, et quels que fussent leurs mérites, ils
étaient exposés à rester sergents comme Hoche, le pacificateur
de la Vendée; adjudants comme Masséna, le héros de RivoIL
Voulant être soldat et ayant la légitime ambition d'arriver,
Schérer fit comme Kléber, et comme tant d'hommes de son
temps, il partit pour l'étrangegr et s'engagea au service de l'Au-
triche.
Là, il eut un avancement relativement rapide, il parvint à
l'épaulette et il avait le grade d'aide-major quand, en 1775, il
revint en France où il échangea son titre d'officier étranger con-
tre le titre d'officier français et devint capitaine au régiment
provincial de Strasbourg.
La France traversait alors une période de paix. Le jeune
capitaine se lassa vite d'être inactif, et en 1785 il partit pour la
Hollande comme Major dans la Légion française recrutée par
le comte (le Maillebois,
MONUMENT SCHÉRER 397
Schérer était alors en Hollande quand 1* Europe fut secouée
comme par un coup de tonnerre; en France, la Révolution écla-
tait, et contre elle toutes les puissances stupéfiées, se coalisaient
pour récraser.
Situation tragique entre toutes, dont des miracles d*ardent
patriotisme et de mâle énergie purent seuls nous sauver!
La Patrie fut proclamée en danger. A son appel les volon-
taires accoururent en foule, pleins d'enthousiasme, prêts à mou-
rir, mais — nous l'avons vu, nous aussi en 1870 — mal pré-
parés à vaincre, parce que, quel que soit l'élan patriotique, une
armée ne s'improvise pas. A ces volontaires, il fallait des chefs.
Heureusement, la vieille armée était là, armée peu nom-
breuse, mais instruite, solide, disciplinée. L'émigration lui avait
enlevé la presque totalité de ses cadres sui>érieurs, mais elle
comptait encore dans ses rangs des cadres inférieurs, Officiers
et Sous-Officiers rompus au service. C'est dans ces cadres in-
férieurs que les volontaires trouvèrent des instructeurs et des
chefs de file. C'est de ces cadres que sortirent les Bonaparte,
les Hoche, les Marceau, les Kellermann, les Desaix, les Masséna
et tant d'autres. C'est de la fusion des volontaires et des vieux
soldats que sortirent ces héroïques demi-brigades qui sauvèrent
la République.
Du fond des Provinces Unies, Schérer était accouru dès
qu'il avait entendu gronder l'orage et il avait à 45 ans, repris sa
place dans le rang sous les Etendards de sa Patrie.
Dès lors, il est partout où l'on se bat, partout il fait appré-
cier son courage, son expérience, sa calme énergie, et les grades
viennent d'eux-mêmes, moins pour récompenser ses services
que pour utiliser ses capacités.
Le 20 septembre 1792, il est capitaine à Valmy; au commen-
cement de 1793, il est chef de bataillon à Landau; à la fin de
cette même année, devenu Général de Brigade, il est tout près
d'ici, à Huningue sur le Rhin, dont il organise la défense.
Un succès remporté sur les Autrichiens qui cherchaient à
passer le fleuve vaut à Schérer son grade de Général de Divi-
sion, et il est envoyé à l'armée de Sambre et Meuse tout juste
à temps pour prendre part à cette admirable campagne de 1794
qui est, selon le mot de Fox, sans exemple dans les annales du
monde.
Au commencement de 1794, 150.000 Anglais et Autrichiens
étaient en Belgique, entre la mer et la Sambre, Clerfayt était
en Flandre, le duc d'York était à Valenciennes, Kaussitz entre
Maut>euge et Charleroi.
En face de ces forces, une armée française très inférieure
en nombre et encore inconsciente de sa valeur.
La situation semblait critique quand, sous l'énergique impul-
sion du Grand Camot, l'armée française passe à l'ofTensive. La
bataille de Tourcoing marque sa première victoire, puis, dans
l'immortelle journée de Fleurus, Jourdan fait brèche dans les
forces de la coalition. Les succès se poursuivent sans intervalle.
Les quatre places françaises encore occupées par renncmt,
398 REVUE D'ALSACE
Landrecies, le Quesnoy, Valenciennes et Condé- sont investies
et reprises. Les Anglais sont refoulés sur la Hollande, les Au-
trichiens sur le Rhin. La Belgique est conquise au pas de
charge.
Dans cette glorieuse épopée, digne des anciens âges, Tar-
mée de Sambre et Meuse fut héroïque entre toutes et THistoire
a conservé pieusement les noms des Jourdan, des Kléber, des
Marceau, des Championnet, des Ney, des Schérer qui, tambour
battant la conduisirent à la victoire.
Au milieu de tous ces héros, Schérer eut sa large part de
gloire. A lui était échue la mission d'arracher aux Autrichiens
les quatre places qu'ils occupaient. Grâce. à son énergie, grâce
à la sage direction quMl avait su donner aux opérations de siège,
il rendit à la France en 45 jours, ces places que Louis XIV et
Vauban mettaient des mois à conquérir. La Convention accueillit
avec enthousiasme un triomphe dont les conséquences étaient
particulièrement précieuses, elle décréta que Schérer et ses
troupes avaient bien mérité de la Patrie.
Si glorieux qu*eut été le rôle de votre compatriote à Tarmée
de Sambre et Meuse, ce n'avait été qu'un rôle de second plan,
mais ce rôle même l'avait mis en lumière et bientôt il allait
avoir l'occasion de montrer sa valeur sur un plus vaste chaièp
d'action.
Pendant qu'au Nord des armées victorieuses poursuivaient
leur succès et occupaient la rive gauche du Rhin, depuis Bâle
jusqu'à la mer, Schérer, en récompense de ses services, rece-
vait le commandement de l'armée des Pyrénées, laissé vacant
par la mort de Dugommler. En Espagne, il continua l'œuvre de
son glorieux devancier, et lorsque vers le milieu de 179$ furent
signés les traités de paix de Bâle et de la Haye, la ligne de la
Bidassoa était reprise, le Guipucoa conquis, la Biscaye envahie.
Il serait trop long, Messieurs, de vous redire ce que furent
ces traités qui marquèrent la fin de l'existence de la Convention.
Qu'il me suffise de vous rappeler que la France était pacifiée
à l'intérieur, qu'après trois ans d'une guerre formidable contre
l'Europe coalisée elle avait reconquis jusqu'au Rhin les fron-
tières de la vieille Gaule. Et quand la Convention se retira pour
faire place au Directoire, l'Angleterre et l'Autriche restaient
seules en armes prêtes à livrer de nouveaux combats.
Il fallait continuer la guerre pour les forcer à la paix. C'est
ainsi que l'armée des Pyrénées fut transportée sur les Alpes
pour opérer contre les Austro-Sardes et qu'en septembre 1795,
son Chef, le Général Schérer reçut le commandement de l'ar-
mée d'Italie.
L'armée d'Italie partagée en trois groupes que commandait
Augereau, Masséna et Serrurier, était établie face à l'Est, entre
les crêtes de l'Apennin et la mer. En face de sa gauche, l'armée
piémontoise gardait les portes du Piémont tandis que l'armée
autrichienne appuyant sa gauche à la petite place de Loano
était fortement établie sur le versunt maritime et tentait la route
4e Gênes,
MONUMENT SCHÉRER 300
Contre 45.000 Austro-Sardes, il y avait 35.000 Français,
braves, aguerris, mais mal nourris, mal vêtus, souffrant déjà
des rigueurs d'un hiver précoce, héros si misérables que pour
engager la lutte, Schérer dut attendre l'arrivée d'un brick qui,
trompant la vigilance des croisières anglaises, lui apporta
100.000 rations de biscuit et 24.000 paires de souliers.
Dans de telles conditions, il fallait pour réussir, agir vite et
agir avec vigueur. Schérer sut le comprendre; il se résolut à
une action décisive, arrêta ses plans, donna ses instructions à
ses lieutenants et dans la matinée du 2 Frimaire (23 Novembre
1795) le canon français tonnait, donnant aux Autrichiens sur-
pris le signal de la bataille de Loano.
La bataille dura 3 jours. Contenus par Serrurier, percés par
Murât, bousculés par Augereau, au milieu d'une affreuse tem-
pête de neige et de grêle, les Austro-Sardes furent refoulés en
désordre au Nord des Appennins, laissant sur le terrain 4.000
morts, 6.000 prisonniers et presque toute leur artillerie. L'armée
française était maîtresse des approvisionnements rassemblés par
ses adversaires à Finale, à Vado, à Loano, à Savone. Schérer
avait rétabli les communications avec le littoral génois et ouvert
les portes de l'Italie. Le Piémont trembla et le Directoire re-
connaissant salua avec enthousiasme le Général victorieux dont
les succès affermissaient son autorité encore incertaine.
La victoire de Loano avait été une grande victoire. On a re-
proché à Schérer de n'en avoir pas tiré parti en poussant à
fond jusqu'au cœur du pays ennemi. Un Bonaparte l'eut fait;
mais. Schérer n'avait ni l'âge ni le tempérament de Bonaparte.
C'était un chef énergique, mais un chef calme, juste et bon,
qu'avaient apitoyé les souffrances inouïes allègrement suppor-
tées par ses héroïques soldats. A ses souffrances il ne crut pas
devoir en ajouter de nouvelles en s'élançant à travers les mon-
tagnes déjà couvertes de neige. Les magasins conquis lui per-
mettaient de se refaire; il en profita et il prit sur place des
quartiers d'hiver en s'attachant à maintenir une stricte discipline
et à proscrire le retour de scènes de pillage, conséquences iné-
vitables des excès de privation, sa santé était du reste ébranlée;
quelques mois après il dut demander son rappel, et en mars
1796, Bonaparte lui succédait dans son commandement. Les
triomphes de Montenotte, de Millesimo, de Mondovi allaient
couronner la victoire de Loano :
Quinze mois après, sur la proposition de Camot, le Conseil
des Cinq Cents allait chercher Schérer dans sa retraite et lui
confiait le portefeuille de la guerre qu'il garda pendant 18 mois.
La tâche qui incombait au nouveau Ministre était ardue pour
qui voudrait s'y donner à fond; fidèle à ses principes de droi-
ture Schérer le voulut.
Ministre consciencieux, il chercha à rétablir les finances et à
remettre de l'ordre dans une administration où par suite de l'ab-
sence de contrôle le désordre régnait en maître.
Honnête homme, il s'attacha à réprimer des abus qu'il avait
trop souvent constatés. Son ministère ne fut qu'une longue
400 REVUE D*ALSACË
suite de luttes contre les hommes et les choses. Pour réagir,
il lui fallut sévir, et bientôt sa sévérité devint importune. 13ê-
crié, calomnié, il se sentit mal secondé, entouré d'ennemis; il
fut aussi un peu découragé peut-être par des difficultés supé-
rieures à celles qu'il avait escomptées, et en février 1799 11 se
laissait nommer au commandement de l'armée d'Italie.
Son départ du Ministère de la Guerre, marqua vraiment pour
le Générai Schérer la fin de sa carrière militaire. Il en sortait
usé par l'âge et les infirmités, l'esprit libre, le cœur chaud, mais
le corps trop fatigué pour pouvoir exercer un commandement
actif. Autant qu'il le put il s'en défendit avec énergie, alléguant
son âge, son état de santé, voir même l'impopularité que lui
avait valu son passage au Ministère; on insista tant qu'il fut
obligé d'accepter.
Malheureusement la suite des événements montra qu'il avait
raison contre tous; le poids de la tâche qui lui était imposée dé-
passa ses forces, il en fut écrasé et deux mois après il deman-
dait â être relevé du commandement qu'on lui avait imposé. Et
dès lors pendant quatre ans, sa vie est un martyre. La haine
s'acharne sur lui, la calomnie l'enserre; on l'accuse d'être un
incapable parce qu'il a été malheureux, on l'accuse d'être un
concussionnaire parce qu'il a froissé trop d'intérêts particuliers.
En vain il se débat, comme le centurion antique il rappelle ses
actions d'éclat, ses victoires, les blessures reçues au service de
la Patrie. Vains efforts dans lesquels ses forces achèvent de
s'épuiser jusqu'au jour où le vainqueur de Loano achève de
mourir dans un petit village de l'Aisne en 1804, l'année où son
successeur â l'armée d'Italie posait sur sa propre tête la cou-
ronne de Charlemagne.
Je ne connais rien de plus douloureux que cette lamentable
agonie physique et morale d'un homme, fort de sa conscience,
fier des services rendus et se débattant en vain contre le destin.
Certes d'autres serviteurs de leur pays ont été dans tous les
temps en butte aux basses attaques des calomniateurs et des
envieux. Chez nous, sans remonter bien loin, la calomnie s'est
attaquée aux grandes figures de Denfert, de Jules Ferry et Gam-
betta, Gambetta lui-même n'a pas été épargné. Mais pour ceux-
ci le serpent se rompit les dents avant d'avoir entamé la lime;
justice leur fut rendue de leur vivant même et la douleur de
tout un peuple fit cortège à leurs funérailles. Pour Schérer»
au contraire l'injustice persiste, la destinée le poursuit jus-
qu'au bout et, lorsqu'il s'éteint dans son petit village de Com-
menchon, il meurt seul, comme a dit Pascal et il meurt sans
même laisser un fils qui puisse prendre en main la cause pa-
ternelle.
Heureusement, Messieurs, l'histoire est, suivant la forte
expression de Michelet, un tribunal de cassation, pour les ju-
gements aveugles et passionnés des contemporains. Elle ac-
cueille et renouvelle les gloires déshéritées'; elle donne nouvelle
vie à ses morts et les ressuscite.
Devant le tribunal de l'histoire, la cause de Schérer est ga-
MONUMENT SCHÉRER 40l
gnée et dès longtemps sur la liste de ses plus glorieux enfants,
la France a inscrit le nom du Général qui, à l'armée, de Sambre
et Meuse, reprit les quatre places du Nord; du Général qui,
à Tarmée d'Italie, fut le vainqueur de Loano.
Comme la gloire de tant d'hommes éminents des derniers
temps de la Révolution, que Bonaparte a obscurcis, cachés, fait
oublier, la gloire de Schérer a pu être voilée un instant; mais
un rayon de soleil a dispersé les nuages, et le nom du grand
Dellois resplendit depuis 30 ans comme un symbole sur ce fort
de Servance, qui perché au sommet des Vosges, stirplombe Bus-
sang, commande Vesserling, voit le ballon de Guebwiller et do-
mine cette trouée de Belfort dont tout au loin Délie est une des
sentinelles avancées.
Si Proliant que soit cet hommage officiel rendu par ailleurs
à la mémoire de Schérer il était juste. Messieurs, il était t>on
qu'un monument rappelât le souvenir de votre illustre compa-
triote dans la ville même où il est né, où il s'est formé, où il
a subi cette première empreinte qui influe sur toute une vie.
Devant ce monument il nous faut, Messieurs, remercier
M. Arsène Zeller, le très distingué biographe du Général Schérer,
le dévoué promoteur de l'œuvre de justice. Il nous faut remer-
cier aussi ses collaborateurs, les membres du Comité, grâce à
l'active sollicitude desquels l'image du Général se dresse au-
jourd'hui sur le sol natal.
Devant ce monument, il nous faut aussi nous incliner bien
bas en rendant un solennel hommage, non pas seulement au
Général, dont il rappelle l'énergique figure, mais à tous ses
compagnons d'armes, à tous ces soldats de la Révolution, qui
sont nés d'elle et qui l'ont magnifiquement défendue; à tous ces
hommes admirables ; héros de la guerre, héros de la paix qui
avaient le culte de la France et qui ont tant fait pour sa gran-
deur!
M. Stolz, président du Comité du festival célèbre enfin
le mariage de l'éloquence avec l'harmonie. Après avoir aussi
célébré celui qui fut parmi les plus illustres enfants de
Délie, «nous fêtons, s*écrie-t-il, la Musique sœur fidèle
de la Poésie; nous adressons notre plus cordial merci
et salut de bienvenue à toutes les sociétés musicales venues
de notre fidèle Comté, du pays ami, la Suisse, et même de
notre chère et loyale Alsace. "»
La série des discours était terminée et une magnifique
couronne ayant été déposée par M. Claret, capitaine de ter-
ritoriale, au pied du monument, commence le défilé de toutes
les Sociétés participant au festival. De longues acclama-
fions retentissent quand passent devant la tribune officielle
% — -
40i REVUE D'ALSACE
la Musique des pompiers de Dannemarie, la fanfare de De-
lémont et celle de Boncourt.
A midi, en la salle des fêtes, est servi aux autorités un
grand banquet auquel assistaient des délégations d'anciens
militaires, la presse et de nombreux autres convives, ban-
quet suivi, au Champagne, de plusieurs nouveaux discours-
L'après-midi fut consacré, au coteau Berdolet, à l'art
musical. Le festival, réussi en tous points, fut suivi dHin
concert d'ensemble exécuté par 1-200 musiciens sous l'ha-
bile direction de M. Poignie, chef de la musiquç du 35* d'in-
fanterie.
Nous ne parlerons que pour mémoire de la distribution
des récompenses aux vieux musiciens, du concert de gala,
de la fête champêtre, et du feu d'artifice qui termina la
journée.
Dès la première heure, des jeunes filles avaient parcouru
la fouie en offrant le programme de la fête que le Comité du
monument avait fait éditer luxueusement par Pimprimerie
André Herbelin, à Belfort. A noter, dans ce programme, une
notice sur le Général Schérer et le vieux Délie, résumé histori-
que de la ville et de ses curiosités .
Pour finir, rendons un légitime hommage à M. Arsène
2^1]er, qui fut le promoteur du monument Schérer et dont
l'habileté et la ténacité ont conduit à bien cette imposante
manifestation ; au comité qui l'ass'sta ficètement oep. is 191 h
à la municipalité qui l'encouragea, à son chef, le maire,
M. Louis Lex, aux organisateurs du festival et principale-
ment à son dévoué président, M. Stoitz. Ils ont bien mérité
tous» non seulement de Délie, mais de la. Franche Comté, de
l'Alsace, du Territoire et de la France entière,
L. H.
;/iux abonnés et lecteurs
de la Revue d'Alsace!
X^ guerre déchaînée, au commencement d'août 1914,
par Guillaume II, le fourbe, d'accord avec toute l'Allemagne
avide de conquêtes nouvelles' et d'indemnités formidables,
l'horrible guerre nous a pris, pour ainsi dire, au dépourvu;
on la savait bien toujours menaçante,, mais on ne pensait
cependant pas la voir si vite arriver.
En effet, deux mois auparavant, le 7 juin, nous assis-
tions paisiblement à ia réunion de Domach à Mulhouse :
l'horizon politique paraissait sans nuages; le 5 juillet, à
l'inauguration du monument du général Schérer, à Délie :
même situation ; le 20 du même mois, au Congrès des So-
ciétés savantes de Franche-Comté et du Territoire de Bel-
fort, à Dôl2 : toujours rien de suspect, mais nous n'avions
pas plus tôt rejoint nos pénates que surgissait l'attentat
de Sarajevo, la déclaration de guerre de l'Autriche à la
Serbie — à ce moment le Président de la- République
était en Russie — et enfin, le 31, la mobilisation gé-
nérale que cinq coups de canon nous annonçaient, dé-
crétée et mise aussitôt en vigueur.
Le régime militaire, avec l'état de guerre, succéda dès
lors au régime civil. Ce fut en outre et instantanément, à
Belfort, comme partout ailleurs et surtout dans l'Est de
la France, sur la frontière, l'arrêt subit de la vie intel-
lectuelle, commerciale et industrielle. L'imprimerie, en
404 REVUE d'alsace
train de composer la . Revue, vit, séance tenante, ses
ouvriers déposer leurs outils et abandonner leurs machines,
quitter Tatelier et courir soit à la caserne, soit à la gare,
pour rejoindre leurs corps d'affectation; l'imprimeur lui-
même s'empressa, d'entrer dans ]e service automobile, mais
bientôt n'y trouvant pas à exercer sa pétulance et son
besoin d'activité, il finissait par se faire enrôler dans l'aéro-
nautique où il devait se distinguer et devenir l'un des
As de la cinquième arme. Quant à nous, dégagé de toute
obligation militaire, que faire ? Nous allâmes offrir nos
services dans l'un des hôpitaux de la Société de Secours
aux Blessés militaires où nous vîmes bientôt affluer les
premiers blessés^ de la randofinée du septième corps dans
la Haute- Alsace, où nous reçûmes le général Pau venant
visiter les siens et où nous restâmes plus de deux ans
à tenir la comptabilité et la statistique des entrées et des
sorties.
Et c'est ainsi que la publication de la Revue se trouva
suspendue ! La guerre sera courte; c'était l'opinion géné-
rale, mais l'homme propose et Dieu dispose. Quatre ans
et plus se sont écoulés, remplis d'alternatives de revers et
de succès, de luttes épiques et sanglantes. La victoire enfin
venue, nous avons songé aussitôt à nous remettre au tra-
vail, à terminer l'année 1914. Les fascicules de Mai -Juin
et Juillet - Août étant prêts,^ il ne nous restait plus que ceux
de Septembre - Octobre et Novembre - Décembre. Nous les
réunissons en un seul, persuadé qu'il nous sera tenu
compte des circonstances particulieres.au milieu desquelles
nous avons eu à nous débattre. D'ailleurs on n'y perdra
rien : la Revue sera néanmoins aussi complète en pagi-
nation que les années précédentes. C'est pourquoi, enfin,
on trouvera sur la couverture de ce dernier numéro, au-
dessous des mois « Septembre à Décembre », ces mots
caractéristiques : imprimé en 1919.
Ceci expliqué, disons que nous nous occupons dès main-
tenant de la continuation de la Revue. C'est tout d'abord
en regroupant nos [fidèles abonnés, et même en en augmen-
tant le nombre : chacun sait qu'une publication de ce
AUX ABONNÉS ET LECTEURS 405
genre ne peut vivre qu'à condition d'être soutenue et ils
sont légion ceux qu'intéresse, maintenant surtout, l'his-
toire générale et particulière de l'Alsace. Nous devons
également songer à retrouver nos collaborateurs. D'ores
et déjà nous n'avons à ce sujet aucune inquiétude; de
divers côtés on nous annonce des articles variés et in-
téressants, quelques-uns même d'une actualité indiscutable.
Nous-même avons tenu, au jour le jour, dès le 31 juil-
let 1914, un journal complet des événements qui se sont
déroulés à Belfort, des répercussions de ceux du dehors
et sans doute en ferons-nous profiter la Revue, La biblio-
graphie y trouvera encore la place à laquelle lui donnent
droit les si nombreux ouvrages, les publications si variées
que la guerre a fait éclore de toutes parts et en tous
genres.
En attendant nous répétons ce cri unanime : « Vive
l'Alsace, rendue pour toujours à la France », et surtout
« Vive l'Alsace intégrale », l'Alsace avec les pays qui
lui furent enlevés en 1815.
La Direction,
Les forteresses, lignes de défense et
conrs d'eau de l'Alsace an XVnP siècle
(suite et fin)
RÉFLEXIONS
sur le cours du Rhin et sur ses passages, soit en offensive
soit en déffensive
Le Rhin sépare l'Alsace de l'Empire, c'est-à-dire que
le milieu du bras de ce fleuve est la limite et en même
temps une barrière entre l'Allemagne et la France;
On passe ce fleuve et on franchit cette barrière avec
des batteaux, soit pour faire sur le bord ennemy une
simple jncursion, brûler un village, un hameau ou un
moulin et forcer le pays à contribution, soit pour prendre
poste s^r le bord ennemy et y établir un pont de batteaux;
Pour faire une jncursion, un détachement plus ou
moins fort passe le Rhin sur quelques vedelins sur les-
quels il repasse le fleuve après son exécution;
Pour prendre poste sur le bord ennemy et faire un
pont derrière soy, il faut de grands batteaux propres à
cet effet et cette opération se peut faire de deux façons :
1" En descendant les batteaux à flot avec leurs agrets
jusqu'au lieu de passage et pour cet effet il faut avoir
des places d'armes sur le fleuve;
2" On passe aussy ce fleuve avec des batteaux voitures
au lieu du passage avec leurs agrets, sur des baquets;
d'où l'on voit qu'il est très facile de passer le Rhin sur
des vedelins pour faire une simple jncursion sur le bord
ennemy;
3" Que pour passer et prendre poste sur le bord en-
LES FORTERESSES ET COURS D'EAU 40"/
nelny et faire un pont de batteaux en navigeant cette
flotte chargée de troupes et d'agrets, il faut avoir des
places sur le Rhirî, telles que Strasbourg, Huningue ou
le fort Louïs, et y avoir des batteaux en dépôt;
4° Que pour charoyer un pont de batteaux avec tous
ses agrets, chevalets, longerons, madriers, ancres et cor-
dages, il faut une grande quantité de baquets, chariots et
chevaux pour trainer un tel équipage;
5** Qu'il est aisé de surprendre un passage, soit pour
une simple jucursion faite avec des vedelins, soit pour
prendre poste sur le bord ennemy avec des batteaux navi-
gues et descendus d'une place d'armes sur le Rhin telle
que Strasbourg, Huningue ou le fort Louis;
6" Qu'il n'est pas aisé à beaucoup près de surprendre
une passage et de prendre poste sur le bord ennemy avec
une flotte de batteaux voitures sur haquets, car outre
que le secret ne peut accompagner une telle opération, il
faut encore observer que tous les bords du Rhin n'y sont
pas propres de part et d'autre, soit du coste d'Empire,
soit du costé d'Alsace pour l'embarquement et le débar-
quement; c'est-à-dire qu'il faut nécessairement que l'une
et l'autre rive soient plattées, spacieuses et débarrassées
de bois et de marais et que les jles entre deux ne
soyent pas trop basses; qu'au contraire un bord trop élevé
de part et d'autre n'y est pas propre parce que les
haquets n'y peuvent descendre pour lancer leurs batteaux
à l'eau; qu'une rive trop serrée n'y est pas propre parce
que les haquets ne peuvent s'y ranger en front de ban-
dière pour porter en même temps les troupes sur le bord
ennemy; qu'un bord ou rive embarrassé de- bois ou de
marais n'est pas propre à cette opération, parce que les
haquets et les chariots d'agrets à la suitte peuvent y
arriver pour l'embarquement et que pour le débarque-
ment ce seroit en vain qu'on prendroit poste dans un
endroit d'où il serait difficile de déboucher;
Cependant il faut observer qu'un bord de part et d'au-
tre avec touttes les circonstances cy-dessus, impropre à
l'établissement d'un pont de batteaux, qu'un tel bord dis-je
408 REVUE D^ALSACE
y seroit cependant très avantageux pour rembarquement
lorsqu'il se trouve à portée de ce bord un vieux lit ou bras
mort du Rhin dans lequel on peut mettre à flot la flotte
destinée au passage de la navigation chargée de troupes
pour le débarquement;
Touttes ces circonstances déterminent les précautions
qui sont nécessaires à prendre, soit en deffensive, soit en
offensive, pour les passages d'un Rhin d'Empire en Alsace
et d'Alsace en Empire, soit contre une simple jncursion,
soit pour l'établissement d'un pont et d'un poste retranché
en avant;
On voit, dis-je : P qu'il est indispensable de connoitre
parfaitement les deux bords du Rhin, soit du costé d'Em-
pire, soit du coste d'Alsace, et surtout le bord du costé
d'Empire, parce que le bord d'Alsace est continuellement
sous nos yeux; c'est-à-dire qu'il faut nécessairement un
plan exact pour connoitre précisément les endroits du bord
d Empire propres à l'embarquement d'Empire en Alsace
ou débarquement d'Alsace en Empire pour faire et ré-
duire son attention à ces points connus, soit pour l'offen-
sive, soit pour la deffensive;
2° Il est de même également nécessaire pour l'offen-
sive et pour la deffensive, d'avoir une communication libre,
connue et aisée, tout le long du bord d'Alsace pour y pou-
voir porter les troupes avec promptitude, surtout en def-
fensive; cette communication avait été établie en 1735
depuis Huningue jusqu'à Rhinau; je ne scais si elle a
étée conservée, ny faite ailleurs;
3° Il faut des bivacs de paysans sur les bords du grand
Rhin, Alsace, disposés de façon à se voir pendant le jour
et à s'entendre pendant la nuit, par de^ coups de fusil, ou
à se voir par des feux; cette disposition a étée établie
sur tous les bords du Rhin en Alsace et subsiste encore;
Quant aux redoutes qui ont étées établies sur les bords
du Rhin en Alsace pendant la guerre de 1700 pour def-
fendre le passage du Rhin, la plus grande partie de ces
redoutes subsiste encore, mais elhs sont plus préjudi-
cables qu'avantageuses, à cet effet, et pour cette raison
/
/
LES FORTERESSES ET COURS d'EAU 409
on ne les a presque pas occupé pendant la guerre de
1733 avec l'Empire; les biwacs sont plus effectifs parce
qu'après avoir fait leur décharge, ils s'ehfuyent et vont
avertir, mais au contraire, une redoute n'empêche point
un débarquement quelconque dans l'espace d'une redoute
à l'autre, il se fait souvent à son jnsçu ou par sta né-
gligence et si la garde de la redoute reconnoit le dé-
barquement, elle se renferme dans son poste ou n'est
point avertie, et qui pis est l'ennemy supérieur s'emparera
f>robablement de la redoute, y prendra poste et inter-
rompra la communication en ce point;
Ainsy, et comme il a été dît cy-dessus, on voit que
soit en offensive pour prendre poste avec sûreté en Em-
pire, soit en deffensive pour bien deffendre les passages
de touttes espèces sur le Rhin, d'Empire en Alsace, ejt
préserver cette province de contribution, tout se rédu^'t :
1" à conoitre les points de passages possibles et ceux qui
ne le sont pas, c'est-à-dire avoir un plan très exact des
bords d'Empire avec un mémoire relatif de la qualité et
des circonstances de ces bords et des jles entre deux;
2"" Avoir une communication libre et aisée le long du
bord du Rhin ei\ Alsace avec des Biwacs disposés ainsy
qu'il a été fait et dit cy-dessus;
On observe quant au premier point qu'on a des plans
gravés très e2:acts des bords du Rhin en Empire depuis
Guermersheim jusqu'à Mayence qui ont étés levés par
ordre de M. Le Mâal de Seckendorf ; il ne s'agiroit que de
parcourir les bords à la vtie et les jles entre deux pour
en dresser un mémoire relatif de la qualité et du relief
du terrain et être assuré des points passables, soit en offen-
sive, soit en deffensive; mais depuis Guermersheim en
remontant le Rhin jusqu'à Huningue, je ne sçache pas,
ou je ne crois pas qu'il ait été levé aucun plan, ny ap-
prochant de l'être, ny par conséquent qu'il ait été fait
aucun mémoire relatif à ce sujet;
Quant au second point, il a été observé, et on observe
encore que la communication sur les bords du Rhin en
Alsace n'a été faits qu'jmparfaitement, et qu'il n'est
410 REVUE D^ALSACE
pas certain que la partie qu* a été faite soit en bon état,
mais que la disposition et construction des biwacs le long
des bords d'Alsace a été bien faite et subsiste en bon
état;
Ainsy tout se réduit actuellement à pourvoir à ces deux
points, sçavoir comme il a été dit, une communication libre
et aisée sur les bords du Rhin en Alsace; 2" dresser un
plan exact et mémoire relatif des bords du Rhin en Em-
pire et opposés à ceux d'Alsace, car dans un tel plan
et mémoire relatif, on ne connoit que par tradition les
points de passages connus, parce que l'ennemy y a passé
ou tenté d'y passer, les autres sont méconnus ou incertains
sur la qualité de leurs bords et des jles entre deux; ainsy,
soit en offensive, soit en deffensive, on est embarrassé,
çt surtout en deffensive pour laquelle on fait des dis-
positions aveugles, et on employé quatre fois plus de trou-
pes qu'il n'en faudroit si on avait les communications né-
cessaires du bord ennemy et des jles entre deux.
-^
OBSERVATIONS-
sur les canaux de ifavjgation qui existent en Alsace, et sur
ceux qui y sérail possibles a faire, pour l'avantage du service
du Roy, du commerce et besoins publics.
Les canaux de navigation qui existent en Alsace sont :
1" Le canal du Neuf-Brisack,
2° Le canal de la Brutsche, ou de Strasbourg à la
gorge de Sultz(l) et celle de Mutzig dans les Voges,
3" Le canal de Wantzenau à Seltz, (2)
4" Le canal de Landau à Alberswiller dans les Voges;
Ces quatre canaux ont été construits par Louïs 14.
';î^ Sonltz-Jcs-Bains ou Soultz Bacl fRasse-Alsace).
(2) Scltz f ancienne Salctio des Homaips), petite ville de la
Basse-Alsace.
LES FORTERESSES ET COURS D'EAU 41 1
Celui du Neuf-Brisack a été fait à l'occasion de la
construction de cette place et pour y transporter de Rouf-
fac les matériaux nécessaires à cet effet; la navigation
de ce canal favorisoit par la même raison la construction
des maisons bourgeoises à bâtir dans cette nouvelle place
où d'ailleurs il descendoit des bois de la montagne et au-
tre denrée de la province pour cette nouvelle colline; ce
canal avoit été imaginé par feu M. de Regemorte, père
de ceux d'aujourd'huy, et contre l'avis du directeur des
fortifications M. de Tarrade, qui le disoit jmpossible à faire,
cependant il fut exécuté avec succès et aux dépens des
entrepreneurs du Neuf-Brisack, dont il a navigué tous les
matériaux, (l) ainsy que pour le bâtiments militaires et
bourgois, après quoy il a été abandonné faute d'entretien ;
il est resté sans autre service que celuy de conduire dans
les fossés du Neuf-Brisack les eaux d'un ancien bras de
la rivière d'Ill dérivé de cette rivière à Miilhausen, et est
nommé Mûlbach et Quatelbach; la partie de ce canal
qui communiquoit à Rouffac, ou du moins à ses carrières,
et passoit par-dessus la rivière d'Ill, a été abandonné et
même n'existe plus; la maçonnerie de ses écluses et le
terrein même de cette partie du canal ont étés donnés
par le Roy à feu M. le prêteur Klinglin;
Les eaux de la partie de ce canal qui subsiste, tombent,
comme il a été dit, dans les fossés du Neuf-Brisack sans
entrer dans l'Intérieur de cette ville; il seroit très avan-
tageux, très aisé, et à peu de frais, d'y faire entrer et
d'en faire sortir ces eaux, par un aqueduc de charpente
pour y rafraîchir l'air brûlant de cette place, et pour
la commodité de ses habitans;
Le Canal de Strasbourg à Sultz
Ce canal a été construit par le Roy Louïs 14; il com-
munique à Sultz, à Molsheim et à la vallée de Mutzig,
il traverse le pays le plus fertile de l'Alsace,* il a navigué
(1) Il nianquo un mot sur Toriginal.
412 REVUE d'alsace
tous les matériaux nécessaires aux ouvrages et aux bâti-
ments que le Roy a fait faire à la ville et à la cita-
delle de Strasbourg, fort de Kell et des jles du Rhin;
il a continué- depuis ce service, et le continue à présent
pour le Roy et le public; de même ce canal flotte et
navigue tous les bois de chauffage de la vallée et gorge
de Mutzig et celle de Schirmeck, pour le service de la
ville de Strasbourg;
Plus ce canal fait une bonne ligne de deffense, depuis
Strasbourg et le Rhin jusqu'à la montagne et gorge de
Sultz; la continuation de cette ligne est telle quelle est
aussy avantageuse à défendre faible contre fort ennemy
qui viendroit de Haute-Alsace que contre c^luy qui auroit
pénétré par la Basse; ce canal produisit le service et
cet avantage en 1744 lorsque le prince .Charles de Lor-
raine occupa tout le pays au-delà, entre Strasbourg et
Waselonne;. M. le Mâal de Coigny plus faible de moitrée
se campa depuis Strasbourg jusqu'à Dorlesheim et Mols-
heim ayant devant luy la rivière de Brutsche et ce canal
que le prince Charles n'osa jamais tenter de passer, et
fit bien.
Le Canal de la Wantzeaau à Seltz
%
Ce canal a été construit de même par Louïs 14 pen-
dant la gherre de 1700 entre l'Empire et la France, pour
pouvoir communiquer au fort Louïs et a portée des lignes
de la Loutre; sans le service du Rhin dont l'ennemy oc-
cupoit les bords d'Empire et rendoit la navigation jm-
possible, ce canal avoit encore d'autres usages très avan-
tageux ; sçavoir de remonter à Strasbourg les bois de la
foret d'Haguenau qui appartient au Roy, ainsy que les bois
flottés des gorges des Voges sur la , la Motfer, la
Fur, l'Ebrebach et la Seltz; cette traitte de bois éstoit
très avantageuse au public, et il estoit plus avantageux
encore au service du Roy de naviguer au fort Louïs et
à portée des lignes de la Loutre, les fourrages, l'artillerie
et munitions de guerre et de bouche nécessaires aux ar-
LES FORTERESSES ET COURS D'EAU 4l3
mées du Bas-Rhin; ce canal a subsisté pendant toutte la
guerre de 1700 contre TEmpire; toutte l'artillerie pour le
siège de Landau en 1713 a étée naviguée sur le canal
jusqu-à Seltz; ce canal avoit été imaginé comme celuy
du Neuf-Brisack par feu M. de Regemorte, père de ceux
d'aujourd'huy et exécuté par luy et en très peu de tems,
avec fort peu d'argent, et sans l'avis du "directeur des for-
tifications Tarade; les écluses étoient de charpente et il
a été abandonné comme celuy du Neuf-Brisack^ faute
d'entretien; cependant le cours de ce canal subsiste en-
core, mais sans écluses et est comblé en partie. Ce
canal étoit si parfaitement oublié en 1744 que la partie
de ce canal qui occupe la chaussée du fort Louïs et com-
muniquoit à cette place sauva l'armée du prince Charles
de Lorraine au moyen de 33 compagnies de grenadiers
que le prince avoit placé derrière le vieux canal, aban-
données pour soutenir la retraite; ce canal et son pont
sur la chaussée étant inconnus à M. Le Mâal de Noailles.
L'échauffourré de la nuit du 24 août sauva M'armée du
prince Charles qui repassa le Rhin cette nuit, entre Ben-
heim et le fort Louis;
Depuis ce tems, il a été proposé de renouveller ce
canal et de diriger son cours plus avantageusement, en
le conduisant de Strasbourg à Lauterbourg, et par la suitte
de Lauterbourg à Hert(l) par Joknom et Rhinzabern; le
village de Hert et la droite des lignes de la Queiche est
la partie la plus indispensable de ces lignes;
Les avantages de ce canal, soit pour le service du Roy,
soit pour le commerce de Strasbourg, soit pour les be-
soins publiques, sont très considérables; il en a été dressé
des plans, fait les nivellemens, estimations et desssins par
M. du Vignau, jngénieur ordinaire du Roy en résidence à
Strasbourg, lesquels ont étés préentés à M. le Comte d'Ar-
genson, par M. de Lucé, jntendant d'Alsace, et il y a ap-
parence que son exécution aura lieu;
Il faut remarquer au sujet de ce canal et relativement
(1^ lîœrdt, village de l'anoion canton de Brumath (Bas-Rîiin).
414 REVUE D*ALSACE
aux besoins publiques de Strasbourg qui tire principale-
ment tous les bois de chauffage de la vallée de Mutzig
dont les bois s'épuisent et augmentent en chereté tous
les jours, or si ce canal proposé estoit exécuté,* tous
les bois de la forest d'Haguenau et des gorges des Voges
remonteroient à Strasbourg par ce canal, seroient utiles
aux propriétaires de ces bois et au public qui lès ache-
teroit à bon marché; au contraire, tous ces bois, faute
de transports possibles et d'acheteurs périssent sur pieds,
sont inutiles au public et aux propriétaires; mais cette
circonstance, quoique très considérable, est le moindre des
avantages du canal proposé.
Le Canal de Landau à Alberschxveiller
Ce canal a été de même que les autres construit par
Louis 14; il a navigué tous les matériaux nécessaires a
la construction de cette place, et continue encore ce ser-
vice aujourd'huy ;
Mais aujourd'huy son plus grand avantage et son prin-
cipal service est de faire une excellente ligne de deffense
et de fermer la province depuis Landau jusqu'au goulet
d'Alberschweiller et montagnes des Voges tandis que de-
puis Landau jusqu'au Rhin à Hert, le reste de la province
est barré par les lignes et les jnnondations de la Queich
dont il a été parlé à l'article des lignes
Les canaux possibles à faire en Alsace et avantageux
au Roy et au public sont :
1" Le canal depuis le dépôt de la rivière d'Ill près
Colmar jusqu'à Miilhausen en Haute-Alsace dans le Sund-
gau;
2° Un canal de communication de la rivière d'Ill prise
à Miilhausen avec le Doux(l) lequel ainsy communiqueroit
avec la Saonne (2), le Rhône et la Méditerranée ;
■;P l.f* Donlis.
'2^ La SîiMiii'. L'i(l(*e do l'anl»Mir du nianiisn'il a pn'oéck' d<»
ppii la conslniclidri du canal du RIkHkî au Rhin .178i-1833 qui
va d«' Saint-Syijjphnrien HliOne à Strasbourg .
LES FORTERESSES ET COURS D*EAU 4 15
3"^ Un canal du port de Co!mar à Huningue et Basle ;
Le canal depuis le pont de la rivière d'Ill près Colmai
jusqu'à Mûlhausen en Haute-Alsace dans le Sundgau na-
vigueroit tous les fourrages, munitions de guerre et de
bouche, les fers coulés pour l'artillerie venants de la
Comté (1) pour les places d'Alsace et les armées du Bas-
Rhin, sans y employer par corvée, comme il a été fait
dans toutes les guerres, avec la maison d'Autriche, tous
les chevaux de la province dont elle a été accablée chaque
fois; or, cet avantage ne se peut aprécier, soit pour le
service du Roy, soit pour le bien public;
De même touttes les marchandises remonteroient et
descenderoient de Francfort à Mûlhausen, et de MUlhausen
à Francfort parcourrant ainsy toutte l'Alsace par Strasbourg
et Colmar;
Tous les bois des gorges de Massevaux, de Thannes et
de Guebwiller seroient flottés dans ce canal, ainsy que
touttes les denrées d'un lieu à l'autre, comme grains, vins,
fourrages ;
Le canal de communication de la rivière d'Ill prise
à Miilhausen avec le Doux, lequel ainsy communique** jit .
avec la Saonne', le Rhône et la Méditerranée;
Ce canal, à la première inspection du terrein qu'il doit
parcourir dans le Sundgau, paroitroit impossible, mais il
est très possible en effet, car il y a des étangs entre les
villages d'Attenheim (2) et de Chavanne (3), desquels étangs
les eaux pendantes, descendent d'une part dans l'Ill et de
l'autre part dans le Doux par la rivière d'Allan (4) et
celle d2 la Savoureuse au-dessous de Belfortlf)); on voit
que ce canal communiqueroit le Rhin et toutte l'Alsace
(1; \Ai Fr.'inchr.-Coinlé.
't, Alt<'rn»rli. >
'3 (]hii\ aniics-siii'-rKlatig.
Cl) I/A.'lan ou Allaiîio qui se jette clans le Doubs à Vnuje.au-
courl.
(5) La Savourruse traverse Helforl et va se jeter dans l'Ai-
laine à Montbéliai'd. L'auteur vise ici la Itj^jne (!•» séparation des
eaux.
/
416 REVUE d'alsace
jusqu'en Hollande avec le Doux, la Saonne et le Rhône,
les provinces que ces rivières parcourent et enfin la Mé-
diterranée.
Le Canal du port de Colmar à Huningue
Le canal remonteroit et descenderoit en parcourrant
cette partie de TAlsace touttes les marchandises en den-
rées de Francfort à Basle et la Suisse et de Baslé à
Francfort ;
Les Suisses tirent presque tous leurs vins de Haute-
Alsace (1), ce qui fak le plus grand commerce de cette
partie de la province, mais ils sont obligés de les trans-
porter par chariots, et les navigueroient à flots depuis
StrasbojLirg et Colmar jusqu'à Basle, et par conséquent
les Suisses entreroient encore beaucoup pliis de vin, parce
que le transport leur couteroit infiniment moins.
•*
f
Note de la Rédaction : Landau et u Quiech.
En plaçant Landau parmi les forteresses et la Quiech,
au nombre des cours d'eau de l'Alsace, l'auteur du manus-
critnous reporte au-delà du 18^ siècle, au règne de Louis xiv
et au traîté de Mimster ou de Westphalie (1648) dont
l'article XI, $ 73, avait reconnu la susdite localité comme
faisant partie des territoires de la rive gauche du Rhin
que l'Autriche cédait à la France et la rivière comme for-
mant, par sa rive droite, la limite septentrionale de notre
ancienne province.
(I) d'iUail i«piit-('lro iitir vrrité à Tépoquo. mais aujourd'hui
li's M>rn»'s îlfs ciUJlDMs dv Xcufcliàtel et du Valais produîsjeut
LES FORTERESSES ET COURS D*EAU 417
C'est, en vertu du traité de Paris (20 novembre 1815)
que Landau, autrefois l'une des dix villes libres et impé-
riales de l'Alsace, (1) l'un des chefs-d'œuvre de Vauban et
l'un des boulevards de la France, fut occupé par les Au-
trichiens,'puis remis (T"* mai 1816) au royaume de Bavière.
Ainsi en avait décidé la Saiaite Alliance et le roi
Lou's XVIII bien trop heureux de monter sur le
trône de France pour songer à rint?égrité de .l'Alsace.
Av3C Landau, la Bavière recevait tout le pays compris
entre la Quiech et la Lauter .qui devenait désormais
du côté du Palatinat ,1a limite de la France.
Dans son histoire de Landau, L. Levrault témoigne, dès
le début, sa profonde douleur, reflet tardif de celle des
populations sacrifiées au ressentiment des puissances coali-
sées. i< Landau, dit-il; quel Alsacien ne prononce ce nom
avec un patriotique regret ! Landau, noble fleuron arraché
à la couronne de France ! Trop belle fille de l'Alsace qui
languit, dérobée à l'Alsace ! Landau, témoignage toujours
vivant de nos revers de 1815, triste et continuel écho des
humiliations du lendemain de Waterloo.
Les événements ont march|§ à pas de géant depuis
qu'en 1858 L. Levrault clamait ainsi en ces vibrantes apos-
trophes ses sentiments d'Als'acien qui n'oublie pas. . La
désastreuse guerre de 1870-1871 est survenue apportant à
la France une humiliation beaucoup plus terrible, un dé-
membrement autrement plus sensible et douloureux. L'Al-
sace, B'elfort excepté, suivait avec une partie de la Lor-
raine, le sort de Landau, mais la nationalité ne saurait
se prescrire, ni par un siècle, ni par quelques années;
l'histoire est la gardienne vigilante du passé d'une nation;
(1 Viilf's lihrrs hniMM'ial«'s de l'AIsac»* : l^ainlaii \Hriiie
iVÀlsncc, \^:>^. p. iî) :
Procfectorumqur i)ro\incial(Mn «IfMM'in rivifalntn iinpiTijUiiin in
Alsalia sitaruin scilicpt : irugin^iiau, CoJiuar, Sclpstatl. Wois-
si'm!)ouriî, Landau. Ohoronlioini Olx-rnai . Huslirini, Miinslcr in
\i\\W sancli «îrciçori. KaisrrsiMM-fj:, TurinurlK-ini Turcklieinr on),
nosqne pajços et alia (juae cuniqiir jura quap a dicta praofoctura
dépendant...
418 REVUE d'Alsace
le droit finit toujours, quand Theure de la Providence a
sonné, par supplanter la force.
En tout cas et pour résumer, de toute cette belle ligne
de défense du Rhin, organisée avec tant de soin par
Louis XIV et Vauban, il ne restait plus vis-à-vis de la
Prusse et des autres états allemands, lors de l'année de
sinistre mémoire, que Belfort, Neuf-Brisach, Selestat,
Lauterbourg et Strasbourg; les autres places fortes Hu-
ningue, Lanscroon, Saverne, la petite-Pierre, Lichtenberg.
Fort-Louis, Drusenheim, Haguenau et les lignes de la Lau-
ter, si minutieusement décrites, n'étaient déjà plus que
de glorieux et lointains souvenirs.
LOUIS HERBELIN.
^sm
(suite)
-H**-
8.
(A son père)
Paris, le 26 Frimaire 6.
(11 décembre 1797.)
J'ai reçu, mon cher papa, votre lettre, mon violon et
l'argent que vous avez bien voulu m'envoyer. A Theure
qu'il est vous avez reçu aussi ma dernière. Je répète ce
que je vous y dis ^u voyage de Charles à Rastadt : cela
vaut mieux que tout le reste; il trouvera là une école
excellente, et avec son assiduité et son intelligence il se
fera distinguer et avancer dans la suite. Il n'est que trop
certain qu'on n'avance pas ici, même avec les meilleurs
am's, sans s'être antérieurement rendu utils et fait remar-
quer. J'éprouve tout cela.
Je quitterai peut-être Paris pour 2 ou 3 mois dans
quelques jours. Pflieger et Dubois ayant été consultés par
Dumonceau, beau-frère du Directeur Merlin sur le choix
d'un jeune homme dont il put faire une espèce de secré-
taire et qui sut rédiger en français et suctout en allemand,
vu qu'il est nommé commissaire pour les Eaux et Forêts
en deçà du Rhin, ces deux représentants me proposèrent,
et selon toute apparence j'irai parce que le C. Dumonceau
est très aise de la proposition. Cela ne me vaudra presque
rien; mais le voyage, comme de raison, ne me coûtera
rien et c'est un travail infiniment instructif pour moi qui
me suis voué à cette partie (1). Nous passerons par Lille,
(1) Louis de Béer allfiit suivre comme l'on sait une toute autre
voie. Mais, on le verra plus bas, un flls de sa sœur et de son
beau-frère. Parade devait s'illustrer dans la carrière forestière.
2
420 REVUE d'alsace
Bruxelles, Gand, etc.. Nous resterons quelque temps à
Cologne et de là nous parcourerons tous les ^ays nouvelle-
ment réunis. Peut-être que je pourrai happer une place,
soit tout de suite, soit pour Tavenir. Tout au moins je
me fais connaître, et je pourrai parler de moi après avoir
acquis ce droit par des services. Il se peut que cela se
fonde encore en château aérien (1), mais il y a deux à
parier contre un que j*irai. J'espère que vous m'approu-
verez, mon cher papa.
Ne soyez pas en peine des lettres qui peut-être ne
me trouveront plus. Tous mes arrangements sont si bien
pris que tout ce que je recevrai me parviendra, que mes
affaires se feront comme j'y étais. Je vous indiquerai
l'endroit où vous m'adresserez vos lettres, dans lesquelles
vous voudrez bien me donner les commissions sans res-
triction comme si j'étais à Paris; tout sera fait et bien
fait. Je ne prends pas toutes mes bardes avec moi, le
reste demeure ici.
Les pièces pour la liquidation vous parviendront. Je
n'aurai que dimanche les 3 mots de renvoi de M. de
Normandie à qui encore il faut les surprendre. Je joindrai
cela aux pièces, vous le remettrez à Metzger qui §e char-
gera bien de pousser cela. La besogne faite, vous m'en
instruirez à l'adresse que je vous donnerai également. Vous
ne devez être inquiet en rien. Cela se fera sans
faute; d'ailleurs, pour ce temps-là je serai probablement
de retour, et tout marchera rondement.
Il me faudrait quelque vin de paille. On en voudrait
goûter. On n'en donnera que de petites fioles, mais je
voudrais pouvoir donner une boutelle à ma vieille hôtesse
qui me le fait vendre. Vous le mettrez dans une petite
cassette. Deux onces paient comme 10 livres, ainsi vous
verrez en pesant combien vous pourrez mettre sans causer
trop de frais. Vous le mettrez à la diligence d'Ortlieb-
Vetter à mon adresse. Dix livres pesant coûtent 3; de ce
(1) Un château en Espagne, comme on dit plus conimunément.
En fait ce fut cela.
LETTRES DE LOUIS DE BEER 421
poids on compte par livres pour régler le port. Je le
paierai ici, car je ne cro^'s pas que vous le puissiez affrati-
chir. On trouve 6 livres bien cher, j'ai dit que c'était le prix
de tous les temps; cependant je crois qu'il ne faudra pas
regarder à 12 livres de plus ou de moins par mesure (1).
Les personnes qui soignent cela sont s'û^es; il n'y a rien
à craindre.
Adieu, mon cher papa. L'amour et la reconnaissance de
vos enfants devance, n'en doutez pas, l'ombrage du platane;
et en tous temps, dans quelque lieu qu'ils se trouvent, ils
vous portent dans leur cœur qui est plein de la plus tendre
gratitude. Embrassez bien ma bonne maman. On dit que
les arbres attirent à eux les principes malfaisants de l'atmos^
phère; puisse le platane voisin exercer dans vos alentours
cette influence bienfaisante et vous conserver bien portants.
Louis.
9.
(A son frère)
Paris, le 30 Frimaire 6.
(20 décembre 1797.)
Tu me donnes, mon cher Charles, des éloges qui me
rendraient confus s'ils venaient d'un autre que toi; mais
de si bonne part, ils me flattent et m'encouragent.
Je ne suis on ne peut pas plus aise si le projet de
Rastadt réussit. C'est bien là ce qu'U te faut, cela t'avan-
cera et te placera un jour solidement. Tu te formeras mieux
et plus vite étant seul,
Et veniunt hederœ specte sua melius,
et enfin la partie est bien la plus belle que je connaisse.
Applique-toi bien sérieusement à l'histoire et n'oublie pas
la géographie statistique qui est une partie essentielle de
la diplomatie. Quoique cette science, qui est proprement
celle des rapports et des intérêts extérieurs et purement
(1) En Alsace l'onie ou mesure contient 50 litres.
422 REVUE d'alsace
politique des Etats entre eux, soit essentiellement diffé-
rente de Téconomie politique qui est la science adminis-
trative, la connaissance des rapports du bonheur des in-
dividus avec la forme du gouvernement et les institutions
civiles, ne néglige pourtant pas d'en prendre une idée en
lisant . l'article Economie politique de V Encyclopédie, et
en effleurant les autres articles qu'il indique. Une grande
partie de Bielfeld(l) n'est qu'un traité d'Economie politique
aseez bon quoiqu'il faille beaucoup modifier ses idées pour
les mettre au niveau de nos principes actuels. La géo-
graphie te donnera de la marine et de son influence sur
les forces des Etats des connaissances suffisantes, et le
principal est à présent de te mettre au fait dé ce qui
regarde le^ Etats intéressés 'au Congrès de Rastadt : il
faut étudier Pfeffel.(2). Voila justement ce qui me fait pren-
dre quelquefois pour bien plus instruit que je ne suis : je
me mets avec ardeur pendant quelque temps à la partie
que je sais devoir m'occuper dans peu. Tu sauras sans
doute que je partirai probablement avec le commissaire
pour les Eaux et Forêts des pays conquis. Eh bien ! un
cahier intitulé Reisegefàhrten (5) contient une foule d'ex-
traits faits depuis quelques jours seulement pendant les
4 heures que je passe à la Bibliothèque, et un système
complet de questions sur l'état de l'économie forestale
dans le pays, puisque c'est là le principal objet de la
mission. Je suis bien certain d'en savoir plus en théorie
que le commissaire.
Greuze(4) vit encore; il est bien frisé, bien vêtu quoi-
que vieux; il dit de jolies choses aux femmes au théâtre;
(1) Le baron de Bielfeld, un hambourgeois, 1717-1810, au-
teur & institutions politiques souvent réimprimées au 18* siècle.
C'était un fanatique protestant.
(2) Le frère du célèbre fabuliste colm arien, dont V Abrogé
de l'Histoire et du Droit public d'Allemagne, Paris, 1777, a été
trop vanté.
(3) •' Compagnons de voyage ».
(4) Oreuze et David, les célèbres peintres, et le musicien Gré-
try sont trop connus pour que nous ayons à insister.
LETTRES DE LOUIS. DE BEER 423
et il est avec tout cela si pauvre qu'il n'a presque pas une
chemise à mettre et qu'il fait des portraits à 6 livres pièce.
Je ne 'sais de quel jeune peintre tu me parles; il faut
me le rappeler. Mais j'ai vu chez David avec le bouvier,
les Horaceç, Brutus, Bélisaire et les Sabines qui séparent
les Romains et les Sabins combatt^ts; il travaille à ce
dernier tableau :' ce sera encore un chef-d'œuvre.
Les Harmonies de la Nature n'ont pas encore paru.(l) Gin
guerté partira probablement pour l'Italie. Je n'ai pas le
cœur d'aller chez Grétry malgré la bonne occasion; peut-
être que j'oserai un jour...
Mon cher Charles, si le farniente qui pour moi est un
délassement après un excès de travail que je prolonge fré-
quemment jusqu'à minuit, une heure, ne te convient pas,
il faut le fuir et te mettre décidément à un travail réglé :
il n'y a que cela qui prévienne les nuages et les distrac-
tions, et j'en suis une preuve; on peut éclairc^r sa tête
^comme une forêt. Ce farniente t'a pourtant inspiré un bout
de phrase que sa correction et le choix d'expressions m'ont
d'abord fait prendre pour une citation. A quelque chose
malheur est bon. .
A propos, sais-tu que l'ouvrage de Gauzargues, annoncé
chez Désenne par la Décade, n'existe pas ? Cela arrive
fréquemment, et c'est bien, depuis que je suis à Paris,
le troisième ouvrage en nuée de Junon. J'ai été Ixion
cette fois, car je te voulais faire un cadeau.
Ma pauvre reine (ce qui me rappelle la prétendue de
M. Cartolo) doit avoir un nom bien singtilier : Parade l'ap-
pelle Lambarinî et toi Mme Lambert. Elle se nomme
Lambarine. Si les femmes pouvaient loin de moi exercer
un grand pouvoir sur mon imagination, ce serait bien
celle-là qui me rendrait un Pétrarque. Mais quoique je
m'en souvienne toujours avec plaisir, elle a passé comme
tant d'autres. Tu recevras pourtant au premier jour quel-
ques couplets qui se seront encore chauffés au foyer de
l'amour. La rose a passé seulement dans les lieux où je
(1) De Bernardin de Saint-Pierre.
424 REVUE d'alsace
me trouvais, mais elle a laissé après elle une vapeur bal-
samique qui ne se perd pas tout d'un coup. Nunc sot est
de amore.
9 Nivôse (29 décembre).
Je ne pars pas...
Il ne tient qu'à moi d'hêtre présenté chez Madam>& Pi-
pelet : on me l'offre tous les jours. Je vais presque tous
les 8 jours chez Pleyel(l) qui est très bon enfant. Je
fais avec Thevenin des progrès sur le volon. O mio Carolo,
si j'étais un peu moins gauche, je ferais bien mon chemin
ici en tout ce qui s'appelle considération, estime, eau
bénite. Mais du reste l'intqgue et l'infamie sont riches
ici, et le talent meurt de faim. Je suis plus vieux de
10 ans, depuis que je suis à Paris, en expérience; on
voit des choses qui font frémir et dont on n'avait pas
d'idée auparavant. Mais tout le monde ne les voit pas, et
voilà pourquoi Paris plaît à tant de monde, tandis qu'il
devrait être un objet d'exécration. ..(2)
Vole et me semper ama, care dilecte frater,
Louis.
10. .
(A son père)
Paris, le 9 Nivôse 6.
(29 décembre 1797.)
Je profite, mon cher papa, du retour de Bouvier pour
vous envoyer nos pièces d'tme manière sûre et non coû-
teuse, car le chargement serait revenu à près de 18 livres.
Je dois vous observer que le cit. Normandie n'étant en au-
cune façon préposé à la liquidation des créances d'Emigrés,
le renvoi que je lui demandais diaprés le conseil de
Rapinat ne peut être qu'une faveur, qui par dessus cela,
ne serait d'aucune utilité, si les employés du bureau des
(1) Le célèbre fabricant de pianos strasbourgeois.
(2) Suit un sonnet en vers allemands.
LETTRES DE LOUIS DE BEER 425
Emigrés connaissaient les lois. Voilà quatre semaines que
j'ai deux pétitions à la Liquidation sans que j'obtienne rien.
Un M. Musy, qui est chef de bureau, m'a promis de les
mêler avec d'autres pièces dont le renvoi est signé de
confiance. J'attends et le moment favorable n'est pas en-
core arrivé. Cependant il serait bon que cela se fît chez
nous le plus tôt possible; je vous fais donc passer les
pièces; portez-les à Metzger, priez-le d'en pousser la liqui-
dation. Quand j'aurai mon renvoi, vous l'aurez aussitôt et
je vous dirai alors comment le produire. Ce renvoi que je
n'obtiendrai peut-être pas, m'a coûté plus de courses qu'il
ne m'en faudrait pour retourner à Ribeauvillé. Les affaires
se font avec une lenteur désolante.
J'ai revu Rapinat ; il sortait et je l'accompagnai un
bout de chemin. 11 m'assura encore que Schérer lui avait
tout promis, que cela ne manquerait pas. J'avais écrit à
G. (Olbéry) parce que les pièces, très souvent, se perdent
dans les bureaux et qu'il est bon d'avoir un subalterne
dans la manche. Metzgçr lui avait déjà écrit à ce sujet.
Rapinat vous salue beaucoup; il est charmant dDmme tou-
jours, mais il a perdu ses odeurs, ce qui n'est pas un
malheur. Je retournerai chez lui demain.
Veuillez donner l'incluse au pauvre Gochnat et lui payer
28 livres que j'ai retirés des 2250 livres en bons qu'il
m'a dit de retirer de chez son agent. On lit bien dans
les feulles 7 1. 5 s. pour cent, mais c'est le prix auquel
les infâmes agioteurs les vendent et non pas celui auquel
ils les achètent. Tout cela n'est plus commerce ; tous se
sont donnés le mot; il faut y passer.
J'ai été trois fois déjà au cours de chimie du citoyen
^ Vauquelin à l'Ecole des Mines. Il est très bon, je m'y
applique autant que possible. Mais ce n'est que dosimasie,
expérience; le cours de chimie végétale ne commencera
qu'en germinal, Fourcroy professeur. Celui de Vauquelin
me sert d'introduction. J*ai été au Conseil des Mines pour
avoir un certificat que je fréquente les cours; je l'ai ob-
tenu et avec cela j'aurai au bureau central une carte de
sûreté qui me dispensera de faire viser mon passeport
426 REVUE d'alsaçe
tous les 20 jours. Je m'informerai en même temps de* la
demeure de Monnet; il demeure au Plessis- Piquet, à une
campagne sur la route de Fontainebleau, à 8 lieues de
Paris. J'irai le voir au prntemps. 11 ne vient que rarement
au Conseil à cause de son âge; il n'est pas bien avec les
autres, puisqu'il soutient avec aigreur les erreurs de la
vieille chimie contre ce qu'il y a de plus distingué dans
cette science, peut-être en Eiu'ope. Ils se sont plusieurs
fois presque pris aux cheveux.
Je m'informerai de la demeure du cit. Dubofs et ferai
notre affaire.
Voulez-vous que je garde aussi l'argent du G. Ortlieb ?
Prenez bien garde, mon cher papa, que je ne vous le
propose pas. Je suis navré de vous voir avec toute ma
famille, vous restreindre pour moi seul, et surtout à la
fois, cette somme vous gênerait doublement. Plût au Ciel
qu'après vous avoir coûté tant de sacrifices, j'obtinsse une
petite place qui me fixât un jour auprès de vous pour
soigner vos vieux jours comme vous avez soigné ma jeu-
nesse ! J'épargnerais de plus à mon frère tous les soins
qui pourraient le distraire de son avancement en prenant
soin de vos biens et faisant le Hofschaffner{ï) de la fa-
mille. O rus quando te aspiciam I
J'ai parlé à Pflieger au sujet de Saint-Morand. 11 m'a
dit qu'après avoir rendu ses comptes, il avait remis les
vieux parchemins au prieur de Saint-Morand, qui les avait
donnés en mourant à un autre, et qu'à présent, s'ils
n'étaient égarés, ils devaient se trouver entre les mains
de l'ex-prieur Lazowski qui demeure à Lunéville. Je lui
ai écrit, et aussitôt que j'aurai reçu sa réponse, je vous
en instruirai. \
Il me sera difficile d'apprendre quelque chose sur le
compte de l'adj. G. Gudin : c'est une épingle à chercher'
dans un grenier à foin. Cependant je ferai mon possible.
On m'a déjà demandé si je n'avais pas encore reçu
d'échantillons de vin de paille.
(1) Le gérant des biens de la famille.
LETTRES DE LOUIS DE BEER 427
Parade vous aura d't quelques détails que je lui ai
donnés sur Bonaparte. Il ne tardera pas à partir pour Ras-
tadt. Les fêtes ont pris fin. Celle des Représentants était
magnifique.
Vous êtes bien boti si vous recommencez un procès
avec le meunier du Zimmerplatz : faites jeter son sable
à l'eau sans mot dire. C'est le plus sage. Faites couper
les saules de bonne heure : ce sera encore une difficulté
ds moins.
Je ne doute pas un instant que Charles ne réussisse
dans la carrière qu'il se propose de .parcourir; les circons-
tances forment les hommes dont elles ont besoin. Et on
ne refusera pas à Charles l'aptitude au développement.
Vous êtes peut-être étonné de me savoir encore à Paris;
mais je suis trop honnête, trop peu intrigant (si je ne
parlais de moi je dirais encore quelque chose), je n'ai
pas été préféré. Le ministre de la justice Lambrechts a
donné au commissaire un jeune homme. Voilà deux per-
sonnages qui n'entendent ni la langue du pays où ils vont,
ni la partie dont ils doivent s'occuper ! !
Je n'ai point reçu de réponse des députés à qui j'ai
écrit. Il me semble que, quant aux familles des pré-
tendus, vous en savez assez du peu que j'ai pu me pro-
curer. Dieu veuille que Schérer ne se fasse pas tirer
l'oreille pendant longtemps; j'ai le plus grand espoir. Je
suis si heureux du bonheur des miens que chaque retard
me fait languir plus qu'eux, plus que vous-même, mon
cher papa, car je ne vous fais l'injure de douter de votre
impatience de consommer le bonheur de votre fille, qui
mérite certainement d'être aimée.
Je vous embrasse tous de tout mon coeur. Tachez de
vous conserver bien portant pendant cette mauvaise saison.
Louis.
Pour Charles :
En général observe beaucoup ce que font les gens
bien élevés, et distingue les circonstances et la qualité
où ils se trouvent en le faisant. Aie un peu les yeux
428 REVUE d'alsace
partout. Sois, quand tu le pourras, dans les sociétés des
femmes bien élevées, elles donnent la meilleure éducation
aux jeunes gens en fait de manières, je voudrais que
tu en prisses plus et d'un autre genre plus décent que
moi. Car tandis que je vivrai dans les sapins et le gou-
dron, tu seras, en bas de soie, un jour dans les fêtes de
représentation. Observe les petites finesses de ton métier
futur, elles font paraître plus savant qu'on n'est. Ne sois
pas trop de bonne foi. Evite un certain genre de femmes :
elles causent des dépenses et donnent un mauvais ton.
Mais ne répugne pas à une petite dépense bien placée
quand il s'agira d'être complaisant. Je n'ai pas besoin de
te dire que des marques d'atachement, d'intelligence et
de zèle actif auprès de Rosenstiel te feront faire du chemin.
— Adieu, mon cher et bon Carole carpio. Beaucoup, beau-
coup de bonheur et de réussite. Je suis in secula secu-
lorum
te vieux Coton le stoîque.
(A Suivre)
r^w^.
2""' étude
pour servir à l'histoire de Délie,
Le cliâ-teau. et les murs
par
LOUIS HERBEUN.
I
(suite ot fin)
L'histoire de Délie est, à cette époque, très complexe.
Les bourgeois sont dans un état d'incertitude perpétuel,
rhorizpn politique est si sombre qu'ils ne savent pas ce
que demain leur réserve; ils sont à la merci du moindre
incident d'une guerre qui menace de s'éterniser. L'année
1635 ne devait pas s'achever sans les plonger dans les
alarmes les plus vives, dans la consternation la plus ac-
cablante.
•Le Comte de Colloredo, membre du Grand Conseil dé
Guerre, chef lieutenant de la Chambre des Feîd-Maréchaux
d'Autriche, comm'andait les troupes impériades en Alsace.
Ayant reçu l'ordre de jeter les Français hors de la prin-
cipauté de Montbéliard, il quitta Belfort(l) au commence
ment de Décembre. Au bout de quelques jours et pour
s'assurer, en cas de besoin, ime bonne ligne de retraite,
sur le Rhin, il résolut de reprendre Délie. Le Comte de
Colloredo connaissait, par ses espions, le faible nombre
des diéfenseurs die cette petite place et surtout leur man-
Belfort avait Une garnison de 500 hommes.
430 REVUE D'ALSACE
que de vigilance. S'étant approché sournoisement, ("ans
la nuit du 13 au 14 décembre, le détachement désigné à
cet effet, sous les ordres du marquis de Grana, s'em-
para du château à Timproviste et fit prisonnière la garni-
son endormie.
Au matin, les bourgeois apprirent avec la plus profonde
stupéfaction que leur château était rempli d'Impériaux dont
un certain nombre se répandaient déjà en ville pour y
réquisitionner. Terrible réveil ! Qu'allait-il résulter de cette
situation nouvelle et inattendue ? Les Dellois avaient, quel-
ques mois auparava'nt, si bien montré leurs préférences et,
suivant l'expression du bailli de Hertzberg, « vers quel
côté ils inclinaient » (1), qu'ils pouvaient craindre de ter-
ribles représailles. Que faire ? Il fallait aviser au plus tôt.
C'est dans ces sentiments que, sur l'invitation du Maître-
Bourgeois, le Conseil et les principaux habitants se réuni-
rent d'urgence à l'hôtel de ville où, séance tenante, fut
rédigée, à l'adresse du représentant de la Seigneurie autri-
chienne, la lettre suivante :
« A généreux Noble et Valleureux Seingneur Melchior
(( Antoine de Cuermont(2), chastelain et gouverneur
a de Délie et Seingneurie d'Illec.
« Remonstrant très humblement à V. S. les Maistres
« bourgeois. Conseil et bourgeois de la ville de Dalle et
« font savoir à nos Seingneurs que hier passée e«nviron
(( deux heures après minuict la ville dud. Dells ast este
{( reprinse par les Soldats de sa Maiestee Impériale en-
« semble du chasteaux et les françois qu'estoint de dans
« sont détenus prisonnier par les d. soldats, et comme la
« plus part des ma^'str^ bourgeois ne sont en la Ville pour
<( satisfaire au devoir de Ville (3) et pour prévoir a plus
(1) Voir plus haut.
(2) Gœuniiont : traduction littérale de Hertzberg.
(3) Un certain nombre de bourgeois avaient dû, comme cha-
que année, se rendre dans l'une des foires de la région pour y
acheter des bestiaux.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 431
« grandes incommoditôe que pouroit suruenir, maime né
« estant remplassee la plasse de preuot . uacante par la
« mort du feu preuot dernièrement très passée :(1) et com-
(( me. nous sommes tousiours estée bon amis et obeisant su-
ce biect et seruiteurs et desirans encour continuer au temps
« aduenir, prions à V. S. très humblement de nous vouloir
« impartir et donner quelque bon conseil et aduis comme
« nous nous deuons comporter aveque la garnison qui est
(i à présent à Délie, que sont enuiron soixante, là où que
a nous trouons que cest beaucoup à celle fin de parftuen-
« ture euîter plaintif fs et querelle à rencontre d'iceulx
« et de nous. Sil est possible ce faisant priont Dieu le
« souuerain _ créateur du cfel pour la bonne prosperitee
« longue et heureuse uie de nos Seingneurs et de toute
« nostre noble maison de nos seing.
« Les très humbles et très obéissant seruiteurs
« Les Maistre Bourgeois
« Conseil et Bourgeoisie de la ville de Délie. » (2)
Cette supplique reflète l'état d'affolement dans lequel
se ^ trouvait la bourgeoisie de Délie. Après avoir jeté de
l'encens sur le bailli de Cœurmont en le qualifiant lui,
chef de cuisine, de généreux, noble et valeureux seigneur;
après lui avoir annoncé la rentrée des Autrichiens à Délie,
les bourgeois présents cherchent aussitôt, avec le Magis-
trat, à atténuer ila mauvaise impression que leurs propos
çt leur conduite afntérieurs avaient dû faire dans l'esprit
du représentant de la maison d'Autriche. Ils ont toujours
été bons amis, avec lui, obéissants sujets de la Seigneurie;
leur intention est de persévérer danis ces sentiments, mais
la garnison actuelle les démoralise. Soixante hommes à
entretenir, à héberger, c'est beaucoup. Ils le feront néan-
moins (forcément), mais les soldats étant d'habitude exi-
geants et brutaux, pourront-ils, avec la meilleure volonté
(1) Le nom du prévôt défunt est à rechercher.
(2) Les termes et l'orthographe de cette lettre extraite d(fs
archives de Coliiiar ont été scrupuleusement reproduits.
432. REVUE d'alsace
(oh ! les bonnes gens) éviter les plaintes réciproques, les
querelles niême ? Ils prient alors le bailli (le généreux)
dont, naguère, ils écoutaietit à peine les doléances, à pro-
pos des grains seigneuriaux, ils le supplient de leur venir
en aide par ses conseils, ils lui demandent sa protection.
Comment expliquer cet aplatissement de la bour-
geoisie de Délie devant ce bailli qui n'avait certes pas
oublié cette réponse dédaigneuse : a Nous appartenons au
roi de France ! » Bien simplement.
La maison d'Autriche avait, sans doute, été bonne,
maternelle même au XII P siècle, pour les Dellois qui
en avaient reçu ces fameuses chartes de franchises qui
faisaient d'eux les égaux des bourgeois de Colmar et de
Porrentruy, mais, depuis, qu'était-il arrivé ? L'Autriche les
avait livrés à des engagistes avides, elles les avait vendus
à Charles le Téméraire d'où la ruine avec E. de Hagenbach
et c'était encore l'Autriche qui par son omnipotence om-
brageuse valait, aux bourgeois du XVII' siècle, ces mouve-
ments continuels de troupes suédoises, lorraines, françaises
et impériales, ces surprises, ces garnisons qui menaçaient
de les réduire à la misère. Croyant enfin se trouver sous
la tuteille du royaume de France, ils retom4>ent sous Is
joug de leurs anciens maîtres : Les gens de basse condi-
tion, les manouvriers avaient sûrement plus à gagner qu'à
perdre, à tous ces changements successifs de régimes aux-
quels ils assistaient indifférents, mais il en était tout autre-
ment des bourgeois : c'était sur eux seuils que retombait
touite la charge de l'occupation militaire de la cité. Obli-
gés qu'ils sont de faire contre mauvaise fortune bon cœur,
n'y a-t-il pas là de quoi les excuser d'adorer le lendemain
ce qu'ils brûlaient la veille, de se dire les bons amis du
bailli autrichien quand au fond ils ne demandent que
son éloignement définitif !
Et les bourgeois attendirent le seigneur de Hertzberg.
C'était mal le connaître que d'avoir confiance dans sa
générosité, dans sa noblesse et dans son courage. Avant
de songer aux intérêts des sujets, avant même de repren-
dre ses fonctions, il lui fallaitl'assurance d'être lui-même
>
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 433
à Tabri des vexations des soldats; il entendait que sa
propre personne fut respectée avant tout. C'est dans ces
intentions qu'il écrivit aussitôt à la Régence :
« J'ai pensé que mon devoir était de vous faire con-
« naître par la présente, ainsi que le bourgmestre, le
« conseil et la boiu*geoisie me l'ont fait savoir hier soir (1),
« ce qu'il est advenu de la ville et du château de Delle,
« qui ont été de nouveau occupée, jeudi dernier, avant
« le jour et, où, en ce moment, tiennent garnison au
« moins 60 hommes, appartenant à M. le marquis de
« Grana et commandés par un lieutenant. Je ne doute
« pas que ce commandant ne mette la main sur les
<( quelques denrées encore existantes et dont Claude Por-
<i tier(2) qui s'était approché de Montbéliard, deux jours
« auparavant, n'a pu faire d'argent, pas plus qu'il n'a
« réussi à emmener avec lui les cens du moulin. A cela
« il faut ajouter que le Magistrat et les bourgeois intri-
« gants et bien conseillés, cherchent comme précédem-
« ment, à préserver leurs biens et que la soldatesque
« voudra vivre aux dépens et sur les revenus de la Seî-
« gneune. Je me préoccupe aussi de ne pas laisser vider
<( et ruiiner 'les étangs par cette grosse garnison. Cepen-
« dant je n'ai pas voulu me rendrs à Délie à moins
« que ma personne ne soit protégée contre ces soldats
« et leur commandant que les bourgeois exploitent tou-
(( jours et ne calment qu'avec de la boisson. Loin alors
« d'être satisfaits, ces hommes tournent leur exigences
<( contre les employés de vos seigneuries et de son excel-
« lence le général d'artillerie, ainsi que vous en jugerez
« d'ailleurs. Je vous prie humblement de faire savoir ici
<( que vous vous intéressez à l'administratiom de l'Archi-
« duché et à tout ce qui s'y rattache en ordonnant qu'on
(1) Melchior de Hertzberg s'était retiré à Méziré après Tarri-
vée des- Français.
(2) Claude Portier était sans doute le flls de Pierre Portier,
maître-bourgeois au début du XVII* Siècle, qui a laissé dans un
registre une chroniqueassez curieuse.
434 REVUE d'alsace
« ne mette aucune entrave à l'exercice de mes fonctions,
<( mais au contraire, que Ton m'accorde aide et protection.
« Que si une aussi forte garnison devait séjourner
« longtemps à Délie où elle sera du reste nécessaire à
(( cause de Montbéliard, et comme la plupart des villages
« du baillage entièrement ruinés, n'ont rien semé, par
, (( conséquent rien récolté à cause des pluies, que ceux
« de Grosne, Joncherey, Faverois, Seppois le haut, Ré-
(( chésy et d'autres sont trop pauvres et incapables de
(( supporter seuls une pareille charge, vos Seigneuries
« pourraient, dans ce cas, mais sans réduction, leur ad-
i( joindre également et proportionnellement Grandvillars,
« Morvillars, Froidefonfaîne, Florimont et les autres vil-
i( lages qu'elles jugeraient à propos. (1)
(( J'attends donc, avec soumission, par retour du cour-
« rier, ce que Vos Seigneuries auront décidé et résolu
(( sur ce point, les assurant que je mettrai toute mon
<( activité et mo,n zèle à leur obéir dans la mesure du
t< possible et à les renseigner ensuite exactement sur la
« façon dont les choses se passeront, me recommandant
<( humblement à Vos Altesses.
« Donné à Méziré, ce 15 décembre 1635.
« De Vos Altesses le très humble serviteur
« Melchior Antoine de Hertzberg. (2).
« Aux très-illustres, très-nobles, très-savants et très-
ce sages- Seigneurs N. et N., tuteurs des héritiers de feu
« Son Altesse, prince Léopold d'Autriche, gouverneurs
« régents et conseillers de la Chambre des pays autri-
« chiens, mes Excellents Seigneurs à Brisach. »
Le Conseil de Régence s'empressa de donner satis-
faction au bailli de Hertzberg en demandant pour lui
(1) Le bailli de Hertzberg entendait ici que la ville de Délie
ne devait pas Otre seule, en cas de séjour prolongé, à entretenir
la garnison.
(2) Traduit sur copie tirée de l'original en allemand : Arch.
de Colmar. G. 532.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 430
AU Comte de Colloredo une commission ou sauf-conduit.
Cette demande est ains<' conçue :
« Au très-noble Monsieur le Comte, son dévoué
(( et fidèle serviteur.
« Nous rappelons à Monsieur le Comte ce qu'il a fait
« pour parvenir à mieux bloquer la ville de Montbéliard,
« les postes qu'jl a établis à cette fin sous la direction
« dé M le général d'artillerie, notamment dans les ville
« et château de Délie qui ont été, d'après ce que nous
« apprenons, heureusement repris par M. le Comte, en-
« suite et avant tout, notre excellent ami Melchior Antoine
« de Hertzberg, nommé là-bas bailli par Nos Seigneurs
(( d'Autriche et que les Français avaient expulsé lors de
« leur occupation. Nous lui avons commandé de réinté-
« grer son poste tant pour le bien de la garnison que
<( pour éviter tous inconvénients. 11 se déclare prêt à
« obéir, mais cependant il craint d'être, sans commission
« ou sauf-conduit en butte aux attaques de l'un ou de J'autre
«« C'est pourquoi il s'est adressé à nous pour obtenir
« cette pièce.
(( Nous venons donc demander à Monsieur le Comte
« de vouloir bien faire délivrer au susdit de Hertzberg,
« un sauf-couduit lui donnant la sécurité dans sa charge
« avec les moyens de vaquer sans troubles à ses devoirs
« et de façon que les soldats ne lui suscitent aucune
<( entrave et ne l'inquiètent ni ne le molestent.
(( Le sauf-conduit demandé devant être utile et agréable
« à Notre Seignetune autrichienne non moins que pro-
ie fitable' à la garnison dont elle permettra d'assurer l'en-
« tretien et le service; nous ne doutons pas que M. le
<( Comte ne soit favorable à notre demande et ne fasse
« établir cette pièce pour la personne dont il s'agit, M.
<' de Hertzberg.
(( Donné à Brisach, le 22 décembre 1635. »(1)
Aussitôt muni de cette pièce, le bailli rentra à Délie
et monta au château.
(l) Traduit d'une copie aux archives du Haut-Rhin, C. 532.
3
436 REVUE d'alsace
Il avait du recevoir de la i^égence, en même temps
que la commission précitée, Tordre de ne pas rechercher
les bourgeois à propos des sentiments anti-autrichiens qu'ils
avaient pu manifester, pendant l'occupation française. Il
ne devait cependant plus rester longtemps à Délie ; malgré
tous ses efforts, k maison d'Autriche allait bientôt être'
dépossédée définitivement de son antique domaine de Délie.
On sait que Louis XIII avait nommé, en 1634, Louis
de Champagne gouverneur de Montbéliard. Deux ans
après (1636), nonobstant l'échec du duc de. Rohan, le
Comte de la Suze pensa le moment venu de s'emparer
de Belfort. Battant sans cesse la . campagine entre Mont-
béliard et cette dernière pJace, Délie étant en leur
pouvoir, les Impériaux estimaient n'avoir à craindre, dans
cette partie de la Haute-Alsace, aucune attaque de la part
des Français. Le comte de la Suze avait de l'artillerie,
mais les armes et les vivres lui manquaient. Il en obtint
en laissant croire au Comte de Montbéliard que c'était
pour son compte et pour le dédommager de sa créance
sur la maison d'Autriche qu'il allait faire le siège de
Belfort. Après quatre assauts, on fit sauter une porte
et on mit en batterie quatre pièces de canons contre
le château. La place capitula le 25 juin et la Suze y
entra le lendemain, à la tête de ses troupes. (1)
Après avoir approvisionné Belfort et confié la place
à 4 compagnies, la Suze se mit en route dans la soirée
du 29 pour aller attaquer le« château de Grandvillars dont
il savait la garnison absente; il n'y restait en effet que
10 hommes avec un sergent. Après quelques mousquetades,
ils se rendirent. La Suze laissa dans ce château, comme
dans celui de Roppe, déjà pris le même jour, au matin,
un lieutenant avec 40 hommes. (2)
(1) Henri Bardy : Etude historique sur Belfort : Bull, de la
Soc. belf. d'ém. 1899, T. 18. p. 73.
(2) La guerre de 30 ans dans la région de Belfort par
L. Klipffel : Bull, de la Soc. belf. d'ém. : 1907. T. 26, p. 50.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 437
Il restait encore Délie à enlever. Comme cette place
ne pouvait, seule, gêner les mouveîmenits du Comte de
la Suze, ce n*est que le 15 juillet suivant qu'il se présenta
devant ses portes et la somma de se rendre. La chro-
nique rapporte que la petite garnison du château songeait
à la résistance, mais pressé d'en finir Louis XllI se pré-
parant à envahir la Franche-Comté et Louis de Champagne
ayant fait des conditions honorables, tant au château qu'à
la ville, la capitulation fut acceptée et le Comte de la
Suze fit son entrée à Délie par la porte de France tandis
que la garnison, avec armes et bagages, sortait par celle
d'Allemagne pour aller rejoindre les lignes autrichiennes.
Ni les archives du Haut-Rhin, ni celles de Délie ne di-
sent quelles furent les conditions de la capitulation traitée
avec les bourgeois. Il est à croire cependant qu'elles
furent calquées sur celles accordées aux bourgeois de
Belfort : protection des gens d'église, des officiers de la
Seigneurie et de la ville ainsi que de tous les habitants
sans exception avec leurs biens; religion respectée; la
garnison ne devant être composée que de Français natu-
rels et entretenus aux dépens du roi ; restitution des meu-
bles et bestiaux pris pendant l'investissement (i). Le Comte
de la Suze, après avoir établi l'autorité royale à Délie,
sortit de la ville en laissant dans le château une garnison
suffisante. .
Dans l'intervalle, l'armée française ayant abandonné
la Basse-Alsace pour se diriger stu* la Franche-Comté, les
Impériaux, sous les ordres de Gallas, franchirent le Rhin
et firent leur jonction, à la fin d'août, avec le duc de
Lorraiii/e,dans les environs de Montbéliard. Ils essayèrent
bien en passant, de reprendre le château de Grandvillars,
mais la garnison s'y étant retirée après la prise du bourg,
obligea l'ennemi à renoncer à son projet (2). S'appro-
(1) Etude historique sur Belfort par Henri Bardy : môme bul-
leUn, 1899, T. 18, p. 73.
(2) La guerre de 30 ans dans le pays de Belfort par
L. KlipflTel : bulletin précité, p. 51.
438 REVUE d'alsace
chèrent-ils de Délie ? C'est peu probable, sachant les sol-
dats du comte de la Suze prêts à les recevoir.
Louis de Champagne avait été grandement secondé par
son f'is Gaspard qui, à la tête du régiment de son nom,
s'était fait remarquer par sa conduite pleine d'entrain et
de bravoure.
Le roi Louis XIII voulant reconnaître les services ren-
dus par le père et récompenser le courage déployé par
le fils, nomma Gaspard de Champagne gouverneur des
ville et château de Belfort et, par lettres patentes, lui
donna en fief les seigneuries de Belfort et de Délie.
Louis de ila Suze ne survécut pas longtemps à ses
succès, déjà malade depuis quelque temps, il mourut à
Montbélnard, le 25 septdmfbre de la même année, 1636 t1).
Investi donc par le roi des Seigneuries de Belfort
et de Délie, Gaspaixl de Champagne, Comte de la Suze
et marquis de Normanville, chercha à se fortifier à Bel-
fort contre tous les événements, mais il n'en fut pas
de même à DeUe. Le château, auquel nulle réparation
importante n'ava»t été faite depuis cinq ans, (2) était
en si mauvais état que, suivant Liblin, ne croyant pas
qu'il valut la peine d'être réparé, le nouveau Seigneur
de Délie l'aurait fait démanteler et abandonner. Qu'y
Vt-i)l de vrai d^ns cette affirmation ? On va le voir.
L'ancien bailili de Délie pour l'Autriche, Melchior An-
toine de Hertzberg, s'était de nouveau retiré à Méziré
après la prise de la ville par le comte de la Suze. Il
v'vait là tranquillement, mais s'inquiétant néanmoins de
ce qui se passait à Délie et espérant, sans doute, pouvoir
y rentrer bientôt. Or, six mois après, il apprit que les
Français avaient dessein d'abandonner la ville en met-
tant le feu au château. Il tailla aussitôt sa plume et
la lettre suivante fut expédiée à la Régence, à Brisach :
(1) Epliémc'Tldes du Comté do Montbélfaré par Duvernoy,
p. 3G8.
(2) Les dernières importantes réparations avaient été faites
par le bailli de Hertzberg.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 439
« A très-nobles, sévères, très^savants et fermes, gra-
<( cieux et bienveillants Seigneurs, à vos grâces et faveurs
« mes obéissants services sont prêts en tous temps.
(( Par un fidèle paysan et sujet de la Seigneurie de
« De!iîe — jusqu'à présent je n'avais rien pu apprendra
« d'aucun bourgeais, officier de la ville ou paysan — je
« suis informé et assuré que la g-arntson française de
« Délie remplit le château de beaucoup de pailde, qu'elle
« en garnit également les portes et les murailles et
« qu'elle se propose, à toute extrémité, de l'allumer et de
(( se retirer ensuite sur Belfort, tout comme il a été fait,
a dans ce triste temps, avec le château de Grandvillars,
« que les Français ont incendié et abandonné. Je crains
« aussi que nombre de bourgeois n'empêchent mollement
« cette résolution surtout qu'on leur auraiit dit, depuis des
(( années, que si le ^château était démante;!é ou brûlé,
« ils n'auraient plus de garnison à entretenir.
« Ayant, sans me flatter, préservé deux fois ce château
« d'une ruine imminente par incendîe tout comme d'au-
« très maisons du baiMage, et mon devoir me poussant
(( à vous Informer de suite de cette «menace, je viens
« vous prier humblement d'empêcher cet incendre par
« les moyens que V. S. S. jugeront bons, sans que je
« les leur indique, mais toutefois par une lettre à M. le
« Commandant impérial des troupes chargées de repren-
<( dre sur l'ennemi les grosses localités du pays et qui
« par de fortes menaces empêcherait cette mauvaise
« action; ^vos Grâces pourraient écrire aussi à la bouf-
fe geoisie de Délie en lui signifiant que si cela arrivait,
a elle serat obligée de tout rétablir à ses frais et dépens,
« le tout, sans aucune indication de quantité. (1)
« Me recommandant humblement, par la présente, à
« vos grâces et faveurs.
Donné, à la hâte, à Méziré, le 27 Janvier 1637.
« De vos grâces et faveurs, votre hunrble
« 'Melchior Antoine de Hertzberg. »
(1) Voir note p. 440.
•440 REVUE d'alsace
La Régence n'écrvit pas au commandant de l'armée
impériale dont Tintervention n'aurait eu oertamement pour
résultat que d't^ctiver la catastrophe tant redoutée par
le bailli, malis, le 14 février suivant, elle informait ce der-
nier que .la lettre ci-dessous avait été adressée, de Brîsach,
au bourgmestre et au conseil dî la ville de Délie. (1)
(( Au Bourgmestre et Conseil de Délie,
« Etant 'nformés, du dehors, que les Français auraient
i( rintention de quitter le château -de Délie et d'y mettre
(( le feu et que certains bourgeois seraient non seule-
<( mient d'avis de n'y pas mettre opposition, mais, au con-
(( traire, qu'ils le verraient sans déplaisir, nous vous
« ordonnons très»-sévèrement, par la présente, au nom de
(( notre grac^'euse Seigneurie, d'employer tout votre zèle
« et votre dévouement pour éviter cette catastrophe. Si,
« au contraire, par n-égligence et par incitation du conseil
<( et de la bourgeoisie, le château venait à être incendié,
(( ia ville serait tenue de le reconstruire, à ses propres
« frais, non compris une amende arbitraire.
(( Donné à Brisach, le 4 février 1637.
St. R. V. C. » (2)
A ce moment les bourgeois de Délié n'étaient pas
encore trop rassurés sur leur sort. Le comte de la Suze
resterait-il longtemps leur maître ? Les troupes impériales
manœuvraort de façon à repremdre .Ha Haute - Alsace,
n'avaient-ils pas à craindre de retomber sous la domina-
tion autrichienne, et ailors quelles seraient les conséquen-
ces de leur défection et de l'incendie du château ? Le
rebâtir, mais ce serait pour eux la ruine complète, éter-
nelle ! Cette considération ne fut pas sans inquiéter
beaucoup les bourgeois et sans les décider à prendre le
parti conseillé par la Régence. Le Magistrat intercéda
donc auprès du comte de la Suze. Dans quels termes ?
(1 et 2) Traductions sur copies prises aux archives de Colmar.
G. 643. — La Régence avait toujours des relations avec les an-
ciennes possessions autrichiennes.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 441
Il nV a pas lieu de le rechercher; en tout cas le château
ne fut pas incendié, mais ayiant pris la résolution de
Tabandonner, le nouveau Seigneur fit coimme le d't aussi
Liblin : il ordonna son démentèlement, c'est à dire la des-
truction de sa première l'gne de murs éi de son pont.
Privé de ce qui en faisait la principale force, ce château
n'était plus qu'un édifice ordinaire, incapable d'opposer
une séiileuse résistance, mais cependant utile en cas de
besoin. Ainsi s'évanouit l'espoir intéressé d«s bourgeois.
Ce n'était toutefois que partie remise. Trente et quelques
années plus tard, un autre général français accomplira
Tœuvre de destruction inachevée du comte de la Suze.
En attendant je notaire Flostat pourra en faire la descrip-
tion que Von connaît.
Pendant seize ans (1636-1652) la Seigneurie de Dsdle,
tout comme celle de Belfort, jou't d'un calme profond,
sous la sage administration de Gaspard de Champagne.
Tout en cherchant à tirer le meilleur parti, autrement dit
tous les revenus possibles, des domaines que la munifi-
cence royale lui avait octroyés, (1) jouissant, comme les
Archiducs d'Autriche de droits régaliens, il ne négVigait
aucun moyen d'entretenir la paix avec ses voisins. C'est
ainsi que, le 11 julillet 1644, il concluait avec le comte
de Montbél'ard, les Seigneuries d'Héricourt, de Blamont,
de Franquemont et de Granges, l'abbé de Lure et le comte
de Bourgogne un traité de neutralité dans ;îequel Délie
se trouvait compris avec Belfort et Saint-Ursanne. Ce
traité, valable jusqu'au V"^ janvier 1645, fut prolongé
d'une année. (2)
(1) Melchior de Herizberg, bailli autrichien, avait sauvé avr=»
lui, en 1636, l'urbaire dit Livre rouge de la Seigneurerie. En 1652,
étant à Milandre, il demanda à la Régence, à Brisach, sMl devait
le remettre au Comte de la Suze. qui le réclamait, mais la
Chambre (camerath) lui répondit de le lui envoyer en disant
qu'elle le cherchait depuis longtemps. (Archives du Haut-Rhin,
C. 958).
(2) Henri Bardy : Etude historique sur Belfort.
442 REVUE D'ALSACE
Les bienfaits de Tadministration de Gaspard de Cham-
pagne se firent sentir davantage encore quand '1 eut
épousé Henriette de Colign^, si connue sous le titre de
Comtesse de la Suze. Un belfortain qui a laissé sur cette
charmante personne une étud« complète, rapporte qu'elle
donnait des fêtes dans les petites villes du voisinage et
organisait des promenades et des déjeuners champêtres
auxquels elle conviait les bourgeois et les bourgeoises de
Délie et de Montbéliard'. (2) Le château de Délie vit plus
d'une fête de ce genre.
La situation était trop belle. Gaspard de Champagne
devait la compromettre lui-même. Mécontent de ce que
le traité de Munster (1648) avait donné au -roi Lou's XIV
la 'faculté d'aoheter trois millions de livres tournois les
droits seigneuriaux de la maison* d'Autriche sur cette por-
tion de l'Alsace dont dépendaient ses terres et cela, sans
qu'il fut question d'indemnité en sa faveur, il enfïbrassa
le parti de la Fronde dont le prince de Condé était le chef.
Déclaré en état de rébellion, ce ne fut cependant qu'au
mois de février 1652 que le pays vit recommencer la
guerre avec le siège de Belfort qui n'eut aucun résultat.
Le 19 septembre de la même année, à l'aube, Délie fut
surpris par Ja garnison de Brisach qui pilla les maisons
et emporta tout ce qu'elle put.(3) Les soldats du Roi
qui s'étaient dissimulés la veille, au soir, avaient profité
de l'ouverture matinale de ia porte d'Allemagne pour
s'élancer dans la ville. Leur coup fait, ils s'étaient retirés.
La Suze ayant refusé de venir à récipîscence, se vit.
de nouveau assiégé dans Belfort, le 25 décembre 1653
par Henri, marquis de Senneterre, dit marédial de la
Ferté ou le Pacha de Lorraine. Après un blocus de plus
d'un mois et demi, Gaspard de Champagne désespérant
(1) La Comtesse de la Suze par le même : Bull, de la Soc.
belf. d'ém. 1903, N<> 22. p. 73. Suivant cet historien la Comtes«^c
de la Suze avait, par sa bonté d'àme et sa charité inépuisable,
contribué à attacher à son mari la population de la Seigneurerie
de Belfort et des pays voisins.
(2) Henri Bardy : Etude fùstorique sur Belfort.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 443
d'obtenir un secours du prince de Condé, offrit de se
/endre à condition de conserver le doma?ne direct des Sei-
gneuries de Belfort et de Délie, mais le maréchal de la
Ferté refusa au nom du Roi. Le 9 février 1654, fut signé
entre les deux parties belligérantes, une convention qui ac-
cordait au révolté quinze jours pour Tendre les châteaux
de Belfort et de Délie. Ce délai expira, c'est à dire le 23,
à huit heures du matin, n'ayant pas été secouru, le comte
d la Suze quitta Belfort avec sa petite troupe, tandis
que la garnison qui avait été mise, au début des hostilités,
dans le château de Délie, en sortait pour se diriger sur
le Luxembourg. Le lendemain, 24, le maréchal de la Ferté
se rendit d'ans cette dernière ville pour y prendre posses-
sion du château et donner ses ordre^. II avait été entendu
dans la convention que les bourgeois, habitants et sujets
des terres et seigneuries de Belfort. et de Délie seraient
maintenus dans leurs anciens droits, privilèges et cou-
tumes sans qu'ils pussent être recherchés pour leurs actes
antérieurs. (1) Enfin le Comte de la Suze devait recevoir
tout ce qui lui était dû au jour de la reddition dans les
places de Belfort et de Délie ainsi que dans l'étendue des
deux Seigneuries.
En confirmant à la France la possession des pays de
l'Autriche antérieure, le traité de Westphalie (1648) n'avait
pu amener la pacification générale. Sans nous occuper
des campagnes consécutives de cette partie du règns de
Louis XIV, nous airivons à l'an 1674. En décem'bre, le
marécAial de Turenne, qui était dans les Vosges, en des-
cendit pour aller combattre, en Alsace, les Impériaux, qui
cherchaient à reprendre cette province. Son passage a été
signalé à Valdoie (27 - 28 décembre) où existait encore,
il y a quelques anées, la maison qui l'abnta pendant une
nuit et à Fontaine (29-30 décembre) (5) dont le tilleul
sous lequel il se reposa dresse toujours, devant l'église,
(1) Dubail Roy : Le Sit'^ge de Belfort en 1653-54 d'après l;i
Gazette de France (Bull, de la Soc. belf. d*érn., N» 21. p. 19).
(2) Général Legrand-Girarde : Turenne en Alsace, campa-
gne de 1674-1675.
444 REVUE d'alsace
son énorme tronc et ses rameaux gigantesques. Est-ce
avant d'arriver dans la région ou pendant la traversée qu il
donna Tordre de détruire les anciens châteaux qui y
subsistaient à ce moment ? On ne sait, mais Schœpflin
rapporte que celui de Délie fut détruit par Turenne, c'est
à dire par un détachement de son arm-ée. (.1) Avait-il reçu
des ordres à cet effet ou, en général qui ne veut rien
abandonner à Timprévu, agissait-il de son propre mouve-
ment ? En tout cas, Lîblin ne peut croire à semblable
rigueur de l'illustre maréchal. « Cette allégation <de
Schœpflin), dit-il est erronée et il est bon d'en décharger
la mémoire du grand homme de guerre. » C'est alors
que revenant en arrière, il attribue encore une fois au
comte de la Suze le. démantèlement de ce château avec
son a'bandon et qu'il termine par ces mots : « Ce n'est
donc pas Turenne qui l'a fait détruire trente et quelques
années après 1636, c'est-à-dire en 1674. » (2)
On sait à quoi s'en tenir à ce sujet. Les ouvrages
de défense extérieurs avaient bien été détruits, en 1637,
mais avec ses quatre tours, son enceinte et la maison
sefgneuriale, il avait continué à dominer majestueusement
la ville ; quoique démantelé, il pouvait encore servir de
refuge à une troupe forcée de battre en retraite. Le
maréchal de la Force en jugeant ainsi, son premier soin
après la capitulation du rebelle comte de la Suze, avait
été d'y laisser une petite garnison, et en 1661, bien
qu'il fût devenu la propriété de la famille du Cardinal
Mazarin, auq>uel Louis XIV avait fait donation de la Sei-
gneurie de Délie (1659), le château était encore occupé. )o)
Cette situation se trouve lumineusement confirmée
par l'ordre suivant que le duc de Mazarin, successeur
du Cardinal et gouverneur d'Alsace, signait le l**" février
1661, à B'Hsach, son quartier général et que son secré-
(1) Alsatia diploinatica.
(2) Archives de Délie.
(3) Voir à ce sujet : Origines et dénominations de Délie, par
l'auteur, Revue d'Alsace, 1911, p. 91.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 445
taire particulier Lourodaire faisait parvenir aussitôt à
destination.)!)
« II est ordonné à Tofficier et soldats qui tiennent
présentement garnison dans le château de Délie d'en sor-
tir aussitôt l€ présent ordre reçu et de remettre les clefs
entre les mains des admodiateurs de la ville et seigneurie
de Dell« leur deffendant d'exiger à Tavenir aucune chose
des habitants du dit lieu; ordonnons pareillement au dit
commandant de remettre les clefs de la dite ville entre les
mains des maître-bourgeois prévôt et conseil de ville sans
y rapporter aucune difficulté n' retardement. »
En conservant pour la Couronne les droits de Majesté
des Archiducs d'Autriche; Louis XIV s'était réservé
implicitement celui de tenir garnison dans, ce château.
L'ordre du duc de Mazarin suggère encore deux ré-
flexions. (2) C'est d'abord que les revenus généraux des
«
ville et seigneurie de Délie étaient affermés à des entre-
preneurs seuls responsalbles vis^à-vis de la famille de
Mazarin; en second lieu que, pendant l'occupation du châ«
teau par les troupes royales^ la garde des portes de la
ville |i'était pas exercée par les bourgeois. D'ailleurs on ne
trouve rien dans les archives indiquant le contraire.
Cinq ans après, le notaire Flostat, sur la demanie
du duc de Mazarin, rédigeait la notice historique dont il
a été question plus haut et dans laquelle on relève cette
phrase suggestive déjà rapportée : « Les dits Seigneurs
(Albert et Jeanne) firent bastir les tours et le bastiment
de pierre qu'est sur la dite Roche. » Cette notice qu? porte
la date du P'' avril 1666 était suivie, un an plus tard de la
description du château développée dans un chapitre pré-
cédent, description prouvant surabondamment que le tabel-
lion Flostat l'avait sous les yeux et tel que le comte de
(1) Armand do la Porte, marquis de la Meilieraye, était d»^.
venu par son mariage avec Hortense Mancini, i" nièce du Cardi- ,
nal, son neveu et duc de Mazarin. L'ancienne famille de la Porte
encore établie à Belfort. au XVIIl* siècle, le comptait parmi ses
ancêtres.
(2) Archives de Delle.
446 REVUE d'alsÀce
la Suze l'avait laissé, en i637, c'est-à-dire simplement
démantelé.
Malgré son occupation par les troupes royales, la fa-
mille de Mazarin s'était conservé, au château, les anciens
appartements des Archiducs. On ne trouve cependant pas
qu'elle soit venue y séjoucner souvent. Une seule pièce
relate une visite du duc de Mazarn. Combien de jours
dura-t-elle ? On ne sait, mais avant son départ il avait
fait rédiger cette note intitulée : « Instructions aux offî-
ciers de ma Seigneure de Délie. » Datée à Délie, du
2Z août 1672, elle est signée du duc lui-même. Sous
l'art, 50, on y lit ce qui suit : « Ils feront oster tous les
grains qui sont dans mes appartemens n'en souffrant que
dans les chambres basses à cause des dégradations et
mauvaise odeur que cela y cause. (1)
Les mstructions du duc de Mazarin vienn^ent à po*nt
pour infirmer encore l'opinion de Liblin relative à l'épo-
que de la destruction du château, mais elles ne donnent '
pas l'explication de cette question de grains soulevée par
l'art. 50 sus relaté. Pour la connaître il faut se reporter à
l'administration autrichienne.
On a remarqué, sans doute, que dans les lettres de
Melchior de Hertzberg, il est plusieurs fois question de
grams montés au château ou descendus en ville. Il s'agit
de ceux provenant du battage des gerbes rédimées sur
les sujets de la Seigneurie et enmagasinées dans la grange
seigneuriale. Comme il n'y avait pas, dans la vflle, de ma-
gasin spécial pour ces grains, on les transportait au châ-
teau où on les versait à même dans diverses chambres
de la maison seigneuriale et notamment dans celles ré-
servées pour les Archiducs. En 1621, il y avait sur la
Roche une si grande quantité de grains qu'à la suite
des ravages qu'y causèrent les souris et les rats, on mar-
cyait dedans jusqu'aux genoux. (?) Non seulement les
rongeurs dévoraient grains, murs et planchers, mais les
grains mal soignés fermentaient et répandaient dans tout
(1 et 2) Archives do Délie.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 447
le château une odeur nausébande dont le duc de Mazarin
fit lui-même Texpérienoe en voulant pénétrer dans ses
appartements. De là son ordre dont il n'eut pas le loisir
de constater l'exécution. Deux ans après, le château était
détruit et c'est bien la mémoire du nwiréchal de Tursnne
qui doit en porter la responsabilité.
Considérée aujourd'hui, à tort ou à raison, comme inop-
portune, cette distraction ava^'t comblé de joie les bour-
geois de Délie. C'était enfin la réalisation du rêve caressé
depuis si longtemps et que le bailli de Hertzberg signalait,
en 1637, à la régence autrichienne. C'en était fini des^
garnisons, des réquisitions militaires et de la zone de pro-
tection du ohâteau dont avait pâti, cent ans auparavant,
un ancien curé de la ville.
Comment fut ruiné le château d'Albert d'Autriche et
ds Jeanne de Ferrette ? Ni les chroniques, ni la tradition,
pas même Les archives ne le disent, mais comme certains
vestiges découverts, il y a quelques années et dont il sera
question plus loin, le laissent supposer, le principal agent
destructeur du château fut le feu; puis la pioche et le
pic entrèrent dans ees murs pour fournir aux bourgeois
les matériaux nécessai^res à l'édification de nombreuses
maisons et notamment de celles qui, de nos jours, cachent
presque partout la Roche sous laquelle s'était établi le
premier seigneur de Délie.
Le château du duc Albe'rt d'Autriche et de la Com-
tesse Jeanne de Ferrette, son épouse, avait vécu exacte-
ment 350 ans (1324 - 1674).
Les murs de la ville, sans le château, ne constituaient
aucun danger pour les opérations de Turenne, en Alsace;
c'est pourquoi l'illustre maréchal les avait laissés subsister.
Ils restèrent debout jusqu'en 1714, toujours soumis, com-
me il a été dit plus haut, aux ré^ements des anciens
iyiagistrats concernant l'ouverture et la fermeture des por-
tes, les autorisations d'y adosser dss maisons et leur entre-
tien. Ils seront déjà, en partie renversées, que ces mêmes
règlements, on l'a vu aussi, continueront à être stricte-
ment appliqués.
448 REVUE D'ALSACE
Or donc, en ila susdite annés, de sinistre on d'heureuse
mém'Oire, suivant le point de vue auquel on se place au-
jourd'hui, comme pour le château, le 6 septembre, uns
formidable et terrifiante inondation occasionnée par une
pluie diluvienne qui tomba de quatre heures de l'après-
midi à huit heures du soir, gonfla subitement et à tel
point les eaux réunies des rivières l'Allaine et la Batte
qu'elles montèrent bientôt jusqu'à trois mètres et plus
au-dessus du grand potnt dont les arches trop basses
n'avaient pas tardé à être obstruées.
Ces eaux, que le Magistrat de l'époque a comparées,
dans une relation du sinistre, (1) à une espèce de flux
et de reflux de la mer, ayant, pénétré en ville par la
porte de France ou d'en haut, les murs d'enceinte,^ battus
des deux côtés, furent bientôt, malgré leur épaisseur de
six pieds, renversés sur une longueur de cinq toises (2) non
loin de la totr carrée de minuit (3) ou de midi et sur
quinze toises de long (4) du côté de Thiancourt. Ce ren-
versement des murs, sur d'aussi grands espaces, fut con-
sidéré par de Magistrat, interprète de la population de!-
loise, comme un prodige qui avait garanti la ville d^un
naufrage inévitable.
En effet, que serait-il arrivé si les eaux qui s'accu-
mulaient de minute en minute, dans les rues et remplis-
saient déjà les maisons,, n'avaient pas trouvé, par ces énor-
mes brèches, un écoulement rapide et naturej ? Tout le
bétarl enfermé dans les nombreuses écuries aurait été
noyé, les mobiliers et les provisions détériorés,, les habi-
tants eux-mêmes en grand danger !
Quand les eaux se furent retirées, on constata, avec
(1) Voir aux pièces justificatives cette dation conservée dans
l'un des anciens registres de l'Hôtel de Ville.
(2) La toise valanl six pieds et le pied 0 m. 380, c'était
11 m. i/2 de long.
(3) Derrière l'hospice Viellard et le long du canal des mou-
Uns.
(4) Soit Z^ m., depuis la poterne des Boyats Jusque vers l'ex-
trémité du chemin des BreUlloux qui longeait le mur d'enceinte.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 449
Stupeur, qu'en outre des murs de la ville, la violence des
eaux avait renversé une tannerie, sur les bords de la Batte,
ainsi que tous les murs et palissades , des jardins de la
porte 4*En Haut et depuis le grand pont jusqu'à la cha-
pelîe Saint-Nicolas, sans compter les tuyaux des fontaines
de la ville emportés, les murs de l'église complètement
dégradés et Jes clôtures en maçonnerie de deux maisons
voisines mises à terre. Tous les jardins et chenevières,
d'En Hauf comme d'En Bas de la ville n'étaient plus que
des terrains ravinés, empierrés et sans limites dont la re-
mise en état et le bornage durent demander un temps assez
long; il va sans dire que de toutes les récoltes encore
sur pj'cd, il ne restait absolument rien. Les pertes furent
estim^ées à soixante mille livres toumoises.
11 fut question, l'année suivante, de remonter les murs
écroulés ainsi d'ailleurs qu'il ressort d'une annotation du
registre des délibérations du Magistrat, en date du 16
avril 1715,(1) mais cet ordre ne fut pas exécuté, car
quatre jours après, le 20 avril, le maître-bourgeois passa
un marché avec un maçon alsacien pour réduire d'environ
deux mètres la hauteur du mur qui s'étendait depuis la
partie détruite, à l'est, jusqu'à l'ancienne maison de Mont-
guyon, au nord, et pour recouvrir les autres m^rs, restés
debout, de puis la porte d'Allemagne jusqu'à la porte de
France, le long du canal des moulins et de la Batte. (i2)
(1) Archives B. B. 2. Le sieur Jean-Georges Deronce (valet
de ville) informe le Magistrat quMl a communiqué à Estienne
Jeannotet, Joseph Péquignot Jean-François Monnier et Jean-
Joseph Arnoux l'ordre de voiturer les bois et le sable nécessaire
au rétablissement des murailles.
(2) B. B. 2. Entre Christ Stolz, maçon, demeurant dans la
Haute-Alsace et les sieurs du Magistrat de Délie. Le dit Stolz
s'engage à démolir les murailles de la ville sur une hauteur de
5 à 6 pieds depuis la maison des héritiers Maury, berger, Jusqu'à
la maison de Montguion, de les recouvrir de lattes et de tuiles.
. S'oblige de plus le sieur Stolz de recouvrir les murailles aux
endroits nécessaires depuis la porte dessous venant contre la cour
Bobais (la gendarmerie, sans doute) Jusqu'à la porte dessus, com-
me aussi de crépir de mortier toutes les fentes qui se trouveraient
450 REVUE d'alsace
La muraille diminuée de hauteur longeait la partie
nord de la rue Derrière; c'est celle dont on a vu plus
avant certains bourgeois demander la jouissance pour y
appuyer leurs maisons. Quant aux parties est, sud et
ouest encore debout, elles furent, sauf là où elles ser-
vaient de pignons, démolies, définitivement beaucoup plus
tard, à un époque incertaine, les archives de la mairie
étant, \ ce sujet, absolument muettes. On peut cependant
d'après une tradition, faire coïncider leur disparition avec
celle des portes ellesrmêmes.
D'après cette ti^dition le feu s'était déclaré vers la
fin du XVI IP siècle dans le moulin de la ville. Ayant
gagné la porte d' Allemagne ou d'En Bas, le feu destruc-
teur menaçait de s'étendre à la rue Derrière. Pour le con-
jurer et éviter un plus grand désastre, on abattit les deux
étages de la porte, puis, bientôt après, le rez-de-chaussée,
c'est-à-dire la porte. La démolition de la porte de France
ou d'En Haut aurait été <lia conséquence de la destruc-
tion de l'autre.
Les fossés avaient été désaffectés bien avant l'inon-
dation de 1714. Celui de la porte de France particulière-
ment était déjà, en 1686 et jusqu'à la Batte, converti en
jardin. La désaffectation des ponts-levis a dû être con-
committante; toutefois si les chaînes en avaient été enle-
vées, les tabliers étaient restés. L'autorisation donnée, le
13 septembre 1700, à François Tourteliar « de pratiquer
une ouverture près de la plate-fonme de l'ancien pont-
levis de la porte d'En Haut » en est la preuve. (1). Bien
en la maison et grange de la ville, le Magistrat s'engageant de
fournir Jes lattes et de les rendre sur place moyennant la somme
de 250 lives monnaie tournoise payable au fur et à mesure de
Tavancement des travaux et à dire d'experts. Le Magistrat s'en-
gage à fournir deux ou trois hommes.
Le Stolz remettra les coupures (copeaux de bois minces se
plaçant sous les joints des anciennes petites tuiles pour empO-
cher la pénétration de la pluie) et les tuiles qui seront néces-
saires (provenant de la tuilerie de la ville) depuis le pont jusqu'à
la tour de Boron (sans doute celle derrière l'hospice Viellard).
(1) Voir plus haut.
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 451
plus, dans un inventaire du mobilier de Thôtel de ville,
dressé le 1€ janvier 1720, on trouve au nombre des ob-
jets décrits : « deux chaînes de fer tenant cy-devant aux
ponts-levis ».(l)
Les fossés furent comblés prssque partout et les ta-
bliers des anciens ponts enlevés en même temps que les
portes tombaient sous les coups des ouvriers démolisseurs.
C'est ains<' qu'après avoir été enserrée dans son en-
ceinte pendant près ds cinq cent cinquante ans la petite
ville de Délie redevint ville ouverte et qu'elle put, dé-
bordant ses anciennes limites, s'étendre dans toutes Iss
directions.
Ce qui reste dn château et des mars de la ville.
Le touriste qui voyage en Alsace remarque, et et là,
sur le flanc des montagnes des Vosges, des tours déman-
telées, des manoirs en partie détruits dont les ruines en-
core imposantes lui rappellent des temps déjà lointains,
mais toujours rayonnants de souvenirs historiques. Si,
tournant ses pas vers l'est, il descend en Suisse, le même
touriste découvrira en diverses localités, non plus des
ruines, mais des vieux châteaux intacts, ées murailles re-
vêtues comme autrefois de leurs chaffauds rustiques. Dans
le territoire de Beîfort, ni donjons comme en Alsace, ni
manoirs comme ceux de l'Helvétie. (2) Les guerres du
XVI 1* siècle avec celles des siècles précédents ont anéanti
les châteaux de Banvillars, Bavilliers, Bourogne, Essert;
Florimont, Montreux, Roppe, Rougemont, Recouvrance et
particulièrement celu^ de Délie, objet de cette étude. Les
populations ayant elles-mcmes achevé leur destruction pour
en utiliser les matériaux, il y en a, hélas! dont on peut
à peine aujourd'hui déterminer les emplacements.
\, Uiveiitairi; aux pièces justilicatives.
M La tour néfoiisr du i'li:\h'au ih» Purn'iilriiy; l«'s murs ot
les échafauUs do Payerno, dt' Murât et de Rouiont, au caiiluu d<r
Fribourg.
i
-b^
452 REVUE D'ALSACt
Peu s'en faut qu'il n'sn soit ainsi à Délie. On dirait
que les bourgeois de la fin du XVU" siècle se sont achar-
nés à ne rien laisser subsister de ce qui pouvaû leur
rappeler la maison d'Autriche à laquelle leurs ancêtres
portaient cependant un si grand attachement.
N'ayant jiamais habité Délie, n'y ayant même jamais
songé, la famille de Mazarin n'avait, après 1674, aucun
mtérêt à reconstruire le château sur son ancien pied, ni
même sous une autre forme quelconque* D'ailleurs av3C
l'achat par Louis XIV des droits seigneuriaux des archi-
ducs, il y avait, entre eux et leurs prédécesseurs, une
différence capitale. Les de Mazrain n'étant plus que des
feudataires de la France, des seigneurs privés de toute
suprématie territoriale, peu leur importait un château fort
dans lequel le roi aurait été libre de mettre des troupes,
à quoi bon de hautes tours et d'épaisses murailles dont
les moyens de défense ne répondaient plus au système de
défense inauguré par Vauban.
En 1714, à part la roche taillée, le puits comblé,
quelques tronçons de remparts et de tou<rs il -ne restait
déjà presque plus rien du château, tant et si bien qui
Paul Jules de Mazarin jugeant inutile d'en conserver l'em-
placement, le céda par bail emphytéotique, à son bailli,
le chevalier Boug. Celui-ci, à son tour, le revendit après
1742, avec la maison au-dessous, (i2) à un juif d'Alsace
qui lui-même, en 1771, rétrocéda son acquisition à Nicolas
Vauthrin, bourgeois de Délie.
A partir de cette dernière époque le plateau de la
roche fut presque négligé; les brousaUles y foisonnèrent
bientôt, les enfants en firent leur champ de jeu favori.
Son nouveau propriétaire et ses successeurs y firent néan-
moins quelques recherches. C'est ainsi que l'une d'elles
amena la découverte des armes antiques et des médailles
I O bail onipliilinliqur llguro k l'urhairr do 17il/*2 an
n(Mii (W .liilirn H«»ug.
2, AnritMim* inais<ni «le .Monlf^uyon pnrtaiil au-dessus «run»'
pjH'li' lu (lato «!♦• 1081 avt'c oclti» inschplion : « SoquiUu* furtuna
LE CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 453
romaines signalées par l'abbé Descharrières. Vers Tan 1865
Madame veuve Vauthrin petite fille par alliance de Ni-
colas Vauthrin, se décida aussi à y faire quelques tra-
vaux. Elle commença par le puits. •
Tous les Dello's de Tépoque ont encore présent à la
mémoire le terrible accident qui survint dans ce puits
pendant le curage dont il était l'objet et auquel étaient
employés deux frères, puisatiers de profession. Pendant
que l'un d'eux travaillait au fond, l'autre, au-dessus, s'oc-
cupait à descendre, au moyen d'un treuil placé en tra-
vers de l'orifice, un seau vide pour ensuite le remon-
ter, rempli de déblais. A un moment donné, le curage
étant déjk très avancé, l'ouvrier du dehors, distrait sans
doute, accrocha mal le seau qu'il s'apprêtait à renvoyer
à son frère. On s'imagine facilement ce qui arriva. Aban-
donné à lui-même, ce seau très gros et très lourd, s'en
alla tomber avec une rapidité vertigineuse sur la tête
du piocheur et le tua net. (I)
Cette catastrophe fit interrompre le curage ; il n'a
été repris que bien des années après, par le docteur Gro-
mier, petit-fils de Madame veuve Vauthrin qui lui décou-
vrit la forme citée plus haut et en retira une clef, pro-
bablement celle de la baraque de protection du puits,
trois seaux avec des chaînes, ("2) des fragments d'auge
en bois, une écuelle en bois et des poutrages carbonisés.(.j)
Madame Vauthrin avait également reconnu les fon-
dations de la tour sud-est. A son tour, le docteur Gromier
a mis à jour celles de la tour sud-est avec l'arquebuse
à croc déjà mentionnée et portant les armes de la maison
d'Autriche accompagnées à gauche d'un 5 (i).
1 L'Hutf'ur a assisU!' ;i la iviuoiïlép du cadavrr du iiiaJiieu-
reiix puisatier.
.2 l)«'s cliaînps avaient remplucô les Cf)rdes de jadis.
3 Ces reiiseigueiuents pruvieiinent du docteur (iruinier lul-
Miênie. Ce puits, qu'il considère connue ayant «Mé une citerne, a
élé approfondi de onze mètres ; il fournit acluellcuient de l'oau
en abondance.
(4) Cet cousson figure dt^jà plus haut; on le trouve encore
454
REVUE D ALSACE
En dehors du pu?ts il ne reste plus, à Test et à Touest,
que deux murs ayant dû servir de soubassement à la seconde
enceinte du château. Les terrains qui sont au-dessous en
nature de Vergers ^ de jardins étaient autrefois le fossé
de cette enceinte. Inutile de revenir sur la roche taillée
à pic. La pioche n'ayant rien trouvé à démolir et à en-
lever dans ses parois est et sud que des maisons dissi-
mulent presque partout, elle n'a changé que son sommet
couvert de parterres et de bosquets.
Les vestiges de l'enceinte de la ville sont plus impor-
tants. Il y a d'abord trois des tours carrées déjà réduites
ou abaissées; on avait jugé, sans doute, inutile de les
abattre. L'une, immédiatement au-dessous de la roche et
près de l'ancieone maison de Montguyon (Gromier) à la-
quelle elle sert de dépendance; la deuxième, derrière l'an-
cien hôpital et au bord de la Batte; et la dernière, dans
les terrains attenant à l'hospice Viellard et près de la même
rivière. (1)
Les autres vestiges, il faut les chercher presqne uni-
quement dans les maisons dont les anciens Magistrats,
avaient autorisé la construction contre les paro.'s inté-
tlpiix fols, mais sans la lettre S sur la grange Minarie. autrcffns
magasin des dîmes de la Seigneurie. L'ancien puni de 1551, rem-
placé par celui plus large d'aujuurd'luii. le port-ait aussi accolé
aux armes d»* la ville dans un «Vusson (pii a été conservé et qu#»
l'on voit contre l'une des piles, coté aval.
1, Il en a déjà été question plus haut.
LE' CHATEAU ET LES MURS DE DELLE 456
rieures des murs. Les maisons à distinguer sont particu-
'lièrement : la tour Malakoff qui porte encore 'dans son
pignon ouest une de ces meurtrières dont il a été ques-
tion dans la description de l'enceinte; à la suite, vers is
sud, viennent les maisons que sépare la Grande Rus, jus-
qu'à veis la Batte, puis celles de l'ancien hôpital, Bélet-
Choquard, celle-ci très curieuse à visiter, Lex-Belin et
gendarmerie; à t'est, la base du moulin de la ville, la
pilTKilNE IMIIA Ml nos ( riicri KALAKft^).
poterne des Boyats et vers l'extrémité du chemin du même
nom, une maison dont l'angle nord-est, en pente douce,
se trouve tout simplement être celui de l'ancien mur ie
la ville. Sur cet angle, à environ trois mètres du sol,
est gravé le millésime : 1655. Jusqu'à présent on n'a
encore pu en trouver la signification, mais il est permis
de croire qu'il a été placé là pour perpétuer le souvenir
de l'entrée de la ville dans la grande famille française.
Il y a enfin, au nord le mur reliant la maison Gromier
à la tour (dépendance actuelle) et celui allant de U jus-
qu'à la roche.
Les anciens fossés ont-ils laissé quelques traces de
leur existence ? Oui, mais à part les fossés naturels, la
Batte et l'Allaine, elles sont bien petites. On ne les trouve
456 REVUE d'alsace
que dans le haut de la ville, derrière la maison Duprez
et en contre-bas de la place. C'est actuellement la cour
de cette maison.
Voilà décrites, aussi exactement que l'ont permis chro-
niques, archives et traditions, les ancennss fortifications
de Délie; rappelés aussi les malheurs que le rôle de
place forte de cette petite cité attirèrent sur ses hàbi-
tants pend^ant les nombreuses guerres du XIII* au XVII'
siècle; reconnus enfin les quelques vestiges échappés au
feu et à la pioche, aux eaux dévastatnces et aux besoins
de la population. Si cet historique parvient à fortifier chez
les générations delloises, actuelles et futures, le culte de
leurs ancêtres, l'auteur se trouvera amplement récompensé
de ses recherches et de ses veilles.
k9 tJ
PIÈCES JUSTIFICATIVES
DU MERCRDY AVANT LA MAGDELEINE DE L'AN 1442
CONCERNANT L'UNGELT ET LA VENTE
Original sur parchemin as-
sez bien conservé. Le
sceau pendant sur queue
de parchemin manque. —
Archives de Délie,
Wir Friderich von gotes
gnaden Romischer Kunig zu
allen zeiten Merer des Reichs
Herzog ze Osterreich, ze Steir
und ze Krain, Graue ze Tirol
etc. ; Bekennen ^Is unsern
getrewn lieben unsern Bur-
gern und der gemaind zu
Tattnried, der ungelt daselbs,
von unsern vordem loblicher
gedechtnuss, zugesagt und ge-
geben ist, also dasz sie die
mawrn und greben unsern
Stat daselbs, damit pessren
solten und aber dieselb Stat,
in kurtzen Jaren zu zwain-
maln verbrann-en, auch kriegs-
halb in ménager weg swerlich
beschedigt dadurch die lewt,
von dannen gezogen sind,
und sollich ungelt abgangen
ist, das wir als Hertzog ze
Osterreich, Graf zu Pfirt,
Traduction du notaire Flos-
tat du r»- avril 1666. —
Mêmes archives.
Nous Frider?ch par la grâ-
ce dfe Dieu, Roy des Romains,
Tousiours Auguste, duc d'Aus-
triche, de Kœrnten et de
Crain, comte de Tirol etc. :
Confessons que l'ungal de
Délie seroit esté donné et
concédé par noz antecesseurs
de laudable mémoire à nos
féaux et bien aymés bour-
geois et commune du dit
Délie affin de réparer leurs
murailles et fossez; et com-
me depuis peu d'années la
ville seroit esté bruslé par
deux fois et grandement in-
commodée par plusieurs vo-
yes et manières de guerres,
en sorte que le monde l'aurait
abandonnée et les Ungaulx
venus en décadence, et, Nous
comme duc d'Aultrische, com-
te de Ferrette et du' pays
458
REVUE D'ALSACE
und Landgraf im Elsaz gne-
diklich angesehen und be-
dacht, und den egenanten un-
sern Burgern und der gemaind
dasselben Tattn-r'ed, dadurch
und von . sundern gnaden,
auch durch Ihrer fleissigen
bete willen, die gnad getan
haben und . . . auch wissent-
lich mit dem brief, dasz sie
nie fiirbasser, den Zoll in der
benanten unsrer Stat Tattn-
ried zu dem vorgemelten un-
gelt, n-emen, nutzen, niezzen
und haben sullen. Aiso dasz
si jetz angendn, des Kauf-
haus^ das man nennet die
Hall, und metzkg daselbs, pa-
wen und die hinfur ewiklich
in eren halten auch die maw-
ren, une greben, jerlich da-
mit pessern, und nach not-
durfft zurichten sullen, all-
deweil wir, oder unser erben,
inden egenanten Zoll, und
den ungelt, nicht widerrufft
haben, mit urkund des briefs.
Geben zu Frankhfortt an
Mittwochen vor Sannd Ma-
rien Magdalenen tag, Nach
Kristi gepurde tausend vier-
hundert und dernach in dem
zwaiundvî'erzigsten Jare, un-
sers Reichs im dritten Jare.
d'Alsace (1) ayans bénigne-
ment esgard et considération
a Iceulx susdits nos bourgeois
et commune du dit Délie.
Aussy de grâce particulière
sur leurs assidues et diligen-
tes prières leur avons fais la
grâce et faisons par les pré-
sentes lettres que pour l'ad-
venir ils auront, prendront,
posséderont et jouyront de la
vente dans notre dite ville de
Dellti avec le dit Ujigal, à tel
qu'ils seront tenuz dès main-
tenant de bastir et de cons-
truire une Maison de ville
wuîgairement dite les hasles,
avec la boucherie et l'entre-
tiennent à l'advenir à perpé-
tuité en dehuzestat, reparent
et restorent les muf ailles, et
fossez annuellement en ce
que serai de nécessité, du-
rant le temps et terme que
tal don ne serat par nous ou
nos hoirs révocquez en con-
formité des présentes lettres.
Donnez à Francfourt le mer-
credy avant le jour de Sainc-
te Marie Magdeleine après la
Nativité de notre Seigneur,
l'an mil quattre cents quaran-
te deux et de notre Royaume
(règne) le- troisziesme.
Copie extraie d'une lettre originale en langue aile-
(1) Landgrave d'Alsace.
PIECES JUSTIFICATIVES 459
mande sur parchemin, de laquelle les cardes st sceaux
sont tombez et perdus à raison de vieillesse; sur le replis
d'jecelle est ecript : Commissio Dominy régis, et d'une
copie authentique et vidimé par la chancellerie de la court
d'Ensisheim, transféré d'jecelle langue allemande en la
française et, trouvé consonnante par la vidimation, attesté
le notaire soubscript.
J. Flotat.
ROLE DU GUET EN 152fl
S'ensuyvent les compaingnons et bourgeois de dele quil
sont ordonnez pour estre sur les tort et murailles et chaf-
fault de la ville du dit dele pour tirer les bâtons a feuz
en lan rail V cent XXIX.
Sur la porte dessus deux hecqueboux(l)
Jehan Farramer, maitre de l'artillerie
Bourq^in Regnalx
Heinry Malet
Seur la tort proat deux hecqueboux (2)
Jehan Jolipiez
Pierre le barbier de Champagnez (3)
En la maison de Nicolas pirbouter une hacquebux (4)
Nicolas pyrbouter
Laurens Serhuiteur (serviteur) de Messr, de Verchamps
4 Hecqueboux ou haoquobux mois patois signiflant arque-
buse h croc 'df liaken, eroe cl burlispftrquebuse'.
*2 Sur la tour pr^s : celle de (Ummm»mv l'ancien hripital.
"^} Les noms de famille nVtaïit pas encore dénnitivement en
usage, on distingiuiit les individus par leur profession, par un
sobriquet ou par le lieu d'origine.
(4) Sur la batte, côté sud.
460 REVUE d'alsace
Suer le chaffauls de la recepueresse une hacquebux(l)
Huguenin Menegart
Nycolas le badaires
Seur le chaffauls de loye une hacquebuchss(2)
Legindre Jacques, méntaingnat
Ponsât gindre Richard le pottier
Seur le chauffaulx du mollin deux hecquebuchss ( 3 )
Jehan Peltier
Quittas boset(4)
Richard CoiUaz
Seur le echauffaulz de près du pont une hacquebux (5),
Jehan Viennat de Lebetain
Hans pierrat le macenat ((i)
Suer le chauffaulz de Vendellincort deux hecquebux (7)
Bourquin vainer (8)
Quittas le maitre
Bourquin de Gronne
La maison de sir Velte deux hecquebuchss(9)
Loudevic Soder (10)
Petit Jehan de la porte
Symon filz de Nicolas le badaires (11).
il Mem n»copnon»ss«> pour roc»?vn^sse «m iv(w<'ns<'.
■
*i A l'aiiph» su<!-t»>l <lii niiir. (l;uis la dirvcUon du Moulin
des Prés.
'S ï^nr h' CBiial. près tlu pont et à prauohf en entrant en ville.
i' Boset : rrnltin «l'où valel d'éoin'ii*.
.') Aussi près du ponl, mais de l'autre rôle.
r» Maeeiiat : maeon.
'i Vers l'anple nord-osl du mur. l'ne faniille de Vendelin-
niurl liahilail Délie tout comme relie de Vercliamps ei.dessus
nonuiHM».
S' Vainer : vannier.
l» Vers le bout de l'enceinte, au nord, et près de son raccor-
dement au nuu* du diâteau.
i\{\\ Soder : habitant de Sod ou Lepui.v Délie;.
(Il) Badaire de Bader, barbier ou chirurgien. Ce nom est de-
venu celui d'une famille qui existe encore à Délie.
a
PIECES JUSTIFICATIVES
461
CAPITULATION DE DELLE AUX SUEDOIS
Archives du Haut-Rhin à Colmar C.
Compositions Articul.
Zwûschen dem Hochwolge-
borrien Herren, Herren Otto
Ludwtg Wildt unndt Rhein-
graif, Graff zue Salm, Her-
ren zue Wûstingen, des Cron
unndt Reichs Schwldt Generall
Obrister zue Ross und fuess,
so dann Frantz Hennemand,
Burgermeister unndt Melchior
Matissen alss Verordneten der
Statt unndt Herrschafft Tat-
tenriedt ist tractiert worden
wie volgt.
Erstens das die Inwohner
Edell unndt Unedsll geistliche
unndt weltliche Cqt Herr-
schafft TattenrieHt bey 'hren
Rechten unndt Gerechligk-
heitten Kelchen Kirschzierden
ornaten unndt tîxercitio wie
von Alten haero verpleiben
sollen.
Zuem andem sollen die be-
ambte bey ihren diensten
unndt pflichten verbleiben,
verblc'ben, unndt ohne erheb-
liche Ursachen nicht degra-
diert oder abgesetzt werden.
Zeum dritten solle ihnen
ailes dass abgenommen Vieh
unndt pferdt daes erkhant
ohne ainiche endtgeldt wider
restituiert werden.
Articles de Capitulation
Entre Monseigneur Otto
Louis Wildt et Rheingrave,
comte de Sainn, Seigneur de
Wuestingen» colonel général
à cheval et à pied de la cou-
ronne et du royaume de Suè-
de et François Hennemand,
maître-bouTgeois et Melchior
Mattissen, comme délégués
des ville et Seigneurie le
Delle, il a été traité ce qui
su^'t.
Premièrement les habitants
tant nobles que non nobles,
ecclésiastiques et laïcs de la
Seigneurie de Delle conserve-
ront leurs droits et juridic-
tions, calices, ornements d'é-
glise et sacerdotaux avec li-
bre exercice, comme par le
passé.
Deuxièmement, les .officiers
resteront dans leurs services
et postes; ils ne seront ni de-
gradés ni destitués sans motifs
graves.
Troisièmement, lorsque tout
le béta'l et les chevaux enle-
vés auront été reconnus, ils
leur seront restitués sans au-
cyujte indemnité.
462
REVUE . D'ALSACE
t
Sie soUen zuem vierten der
Garnison ©nthebt se^n.
Aile geflehnte sachen wiier
einzuftihfren einem jeden be-
vorstehen, was darinnen ge-
flehnt. deme es gehœrig wi-
der volgen unndt khein Ran-
tion dauon zuegseben schul-
dig sein soll.
Zuem sechsten vor pliinde-
rung, brandt unndt anderen
gewaldtthaten ohne molestie-
ren gântzlich verpleiben las-
sen soll.
So soUe e'nem Jeden Be-
vorstehen sich anderswerts
zu€ begàben, unndt hier zue
sicheren glaidt haben.
Beschehen zue Beffort uss
worth, handt unndt treuw
hochermelter Ihrer Excellen-
ze des Herren Rheingraffen
den 29 deçembris anno 1632
(8 january arnio 1633.
D. L/W. Rheingraff.
D. h. W. lUK'iiigralT.
Quatrièmement ils seront
dispensés de garnison.
Chacun pourra rentrer en
possession de tous les objets
réquisitionnés. On devra les
rendre à celui à qui ils ap-
partiennent sans qu'il soit te-
nu de donner aucune rançon.
Sixièmement on devra
s'abstenir totalement de tout
pillage, moendie et autres
violences et molestations.
Chacun sera libre de se
rendre autre part et devra
avoir, à cette fin, un sauf-
conduit.
Fait à Belfort sur la parole
la main et la foi de Son Ex-
cellence le Se-gneur Rhingra-
ve susnommé le 29 décembre
an 1632 (8 janvier an 1633).
D. L. W. Rhingrave.
EXTRAIT D'UN REGISTRE
dans lequel sont inscrits les comptes de recettes
et dépenses du bourgmestre
Dépenses : Année 1630
Item fourni à M. Estienne Bourgoin pour marché fait avec
lui pour dresser ung troisième volty (1) en la broche (2)
(1) Pièce de bois.
(?) Barrière.
r
PIÈCES JUSTIFICATIVES 463
de lavie du Maingny ( 1 ) et racmodé les pertuys (2) des
murailles de la ville sur le Bye(:]) du mo-
lin par 16 L.
Item fourni à Pierrenot Péchin pour
charroyé du sable et de la chaux tant pour
les murailles de la ville que pour le volty
de la vie du Maingny ; 3 L. 1 b. 8 d.
Item fourni à Guillaume .... pour avoir
posé des barros sur les ponts et la porte
du centier des Boillats (4) 5 L. 10 b.
Années 1634- 1635
Nombreuses contributions pour la garni-
son, notamment payé pour quatre quartes
d'avoine et furditi')) donné pour les che-
vaux du Colonnelle Wildteys 2 L.
Le 29 Février 1635 fourni pour payer au
Colonel Wildteis pour ce quon luy debuoit
pour accord pour sa table, pour ung ....
qui fut absent à luy payé 14 L.
DEFENSES PUBLIQUES
publiées devant l'église de Délie par l'ordonnance de
Messieurs Prévost, maitre-bourgeois et Conseil de Ville,
du dit nom comme s'ensuit :
1665 'à 1670 — Renouvelées en 1729
Registre 1,* p. 490, Archives de la Mairie de Deîle
Premièrement que personnes de la ville naye et ac-
cepte personnes quel quil soyent quil ne soit bourgeois
de la dite ville.
( i ) Li<*u dit.
(^) >f*Mir trières. (
M Bief.
''■\, PoliM'He lu'ôs «lu grand pont.
(3; Fuin.
41)4 REVUE d'alsace
oultre passé une nuit sans licence -de MM. Prévost et
M. B. et conseil a peine de 20 !^. applicables au prouffit
Item. — Quil ny aye hosts en la ville quil ay a
donner vin a personne passé neuf heures frappés du soir
sy ny a cas de nécessité de maladie ou aultrement a
peine de vingt sols applicables comme devant.
Item. — Que nulles personnes quel quil soit quil ayc
r noise (t) ny débat tant de nuit que du jour
a paisnes de vingt sols er estât mis en prison de la
ville jusques le bon vouloir et plaisir de M. M. selon
le fait.
Item. — Que personne naye a demeurer par les rues
ny sur les ponts des pourtes ptendant que Ion célébrera
messes et que Ion chanterai vespres a ifiiinnes de deux
libures de cire, l'une aplicable pour lad.' église et lautre
pour la ville; ny que personne quel quil soyent ayent
.... en manière que ce soit les jours de feste comman-
dées sous les painnes prédictées.
Item. — Que personne quel qu'il soyent que ayant a
pourter vestemens de soye (2) en la dite ville a painnes
de vingt sols.
PIÈCE* JUSTIFICATIVES 465
Item. — Quand les vergers curtils(l) champs de poix
faîves rouières(2) vines(3) soie veus(4) rompant palis (5)
barres (6) un chacun bourg*" fils de bourg" et habitans ou
rendant de la ville enverront pardevant Messieurs Pré-
vost, M. B. et C. et tous ceux et celles qui seront trouvé
en commettant des actes et faits cy dessus en seront
chastiés par Messieurs selon, les chastois sans aucune
mercy a 25 sols a savoir par la ville de 20 et l'accuseur
5 s.
Item. — Que personnes n'ayent a pourter chandelles
allumées de nuict en la ville sans lanterne a peine de
chastois par M. B,
Item. — Quil ny aye hostes de lad. ville qui ayent
a vendre vin sans taux ny mètre fourneaux en leurs caves
que les caffennes(7) ne soyent présens. sous peine d'être
chastié par Mess. B.
Item. — Quand avons bois le fahy la reppe Ion per-
met a nos Bourgeois de coupeur gueudres(8) et espines
et y faire le vieux tromcpt qui demeureront passe ni en
es dis bois selon les statuts et non aultres bois a peine
de 60 sols aplicables comme cy devant.
Item. ' — Quant a la raigie datroile(9) les vernes des-
soubs le chesnoirs et autre aygee(lO) Ion deffend a toutes
personnes de nen copper bois des quatre fourets en la
dite Raggie et dessoubs les chesnois faute vingt sols apli-
cables pour le prouffit de lad. ville et cinq sols pour l'ac-
cuseur.
M. Jardins.
("2; Bettes roiigps : en patois raunes ou rânes,
,3; Vignes : Coteau dit i a vigne.
"i, Soient vus.
'5) PdliKsades.
tV, Barrières.
i7; Les Ciavisles.
S Coudriers ou noisetiers.
(D) KorOl de lie très. .
(10) L)c ralleniand hays : petit bois, futaie.
466 REVUE D'ALSACE
Item. — Que personnes nayent a venir devant les pour-
tes de la ville de nuict por ouvrier estant fermées attendu
quon ne les rovrera pour qui qeu ce soit
Item. — Que personne naye a tirer coup darquebuse
en lad. ville sur painnes de vingt sols aplicable au prouf-
fit de "la dite ville.
Item. — Lon deffend a chacun bourgeois quels quil
soyent que aye a rompre palli hoye(l) de verger ni de
curtil pour y mettre chevaux ni aultre bestiaux, en quel-
que temp que ce soye dhiver ou de printemps a peine
de vingt sols aplicable au prouffit de lad. ville sans
aulcune mercy.
Item. — Que unq chascun bourgeois ayant verger ou
curtil quil les ayent a boucher suivant les ordonnances
de Mess. M. B. seront visités et dès quil sera establi par
iceux un chacun quant en seront défaillants quils nauront
acomplis les prescrit ci-dessus ils seront chastiés de cha"-
9
cun cinq sols aplicable au prouffit de lad. ville.
Item. — Que personne bourgeois ou habitant de la
ville ayent a garder unq chacun plus de huit porcs et
huit brebis selon les statuts et ordon. par Mess. Prévost
et M. B .et C. a peine de vingt sols aplicable comme
devant.
Item. -- Que personne quel quil soye naye a pescher
en la batte sy nest bourgeois ou habitant de lad. ville
sous peine^de vingt sols aplic. au prouffit...
Item. - Que personnes quels quil soit qu> nayent
a pourter aytels(2) ny esclays(3) en la ville a peine de
dix sols aplicable comme devant.
Item. — Lon ordonne a tout collonger de recepvoir
chacun aux coUonges ou aultrement casi(4) ne sera point
en tenue de lui payer la graine.
( I) Clnlurc (!•» v<»rgoi\
:2-3 Erlivli; (j«î bois tuiiibOs suus; la hache du bûcheron.
i'ij Quand inèiiio.
PFECES JUSTIFICATIVES
467
Item. — Lon ordonne a unq chasctm de mettre tout
menu bestaii a midi et nuitamment es estables a peine
de cinq sols app. au prouffit de lad. ville.
Item. — Lon défend a Bourg* de lad. ville qui nayent
a coupper chair le Dimanche a peines de vingt sols app.
au prouffit de lad. ville.
Item . — Que personne nayt a danser avec instruments
publiquement en la ville sans permission de Mess. ^.
M. B. et C. a peine d'encourir le chastois de Messieurs.
Immuablement voulons et ordonnons que suivant les oi-
donnances de Notre Souverain Seigneur et Prince aucun
chefs d'hostel de chascun mesnage sayent a trouver et
assister le vendredi à la procession ordonnée comme aussi
de ne sortir de Téglise durant et pendant l'office des jours
dominicals et festes solennelles a peine de cinq sols la
première foy et la seconde foy de deux libures de cyre
mitié aplicable au prouffit de lad. église et lautre mytié
de la. ville de quoy lon ordonne aux banvards y xnnr
bon égard.
Il est statué et ord. en voyant les grands méfaits que
lon fait es .prés que celui ou celle qui sera trouvé cop-
pant herbe ou gressant(l) et pieds dautruy que sera as-
mendable de vingt cinq sols balais a scavoir 20 s. pour
la ville et l'accuseur 5 sols.
Il est statué que le cas- advenant cy quelqun des bour-
geois défaillit (2) a sonner les cloches par temps de ton-
nerre sera amendable la première fois a 3 sols, la deu-
xième le double, la troisième 20 sols.
Lon défend a tous^et aulcune qualité quil sôit que naye
a laver chose minime dans Ijes fontaines a peine de
5 sols d'amende.
(1) De rallemand gras, lierbe.
(2) Oublié ou manque de...
r>
468 REVUE D'ALSACE
EXTRAIT DU RAPPORT
fait par l'ancien notaire Flostat au duc de Mazarin sur la
ville de Délie et son château (1" avril 1666) Archives A A,
Soit à tous notaire et manifeste, que sur une admo-
nition faite aux souscripts en nom et de la part de son
E. Monseigneur le duc de Marariny comme Seigneur...
riere de la ville et Seigneurie de Délie afin d'en
faire un estât général et spécial sur que du temps
que la ville et chasteau du dit Délie sont estez bastys
et en quelle année qui les a faits bastir et par quelle
rencontre. Les dits souscripts y aiiroient pourtez toutes
diligences et exactes recherches et en fin, faulte docu-
ments quy sont estez ravies perdues et égarrées non seul-
lement pendant ses guerres, (1) mais par d'autres pré-
cédentes. L'on n'en peut rien scauoir fondamentallement
sinon par des praesumptiones veri, semblable comme les
very semblables s'en treuvertt encore du jourdhuy par
des très anciens titres qui sont encour présentement ob-
servez. Que les héritances propriétaires et fondamentaires
de la dites Seigneurie estoient dehues à une Roche de
Délie.
A quoy l'on faict reflexions qu'il n'y avait ny chasteau
ny bastiment, et pour la dite ville bastie soubz la dite
Roche, laquelle se voit encour présentement, estoit une
courtine expressément bastie et réseruée pour le Seigneur
d'alors ses officiers et gens seruant à sa court et domaine.
Laquelle courtine du depuis petit à petit s'acrut au regard
du seruice du dit Seigneur jusques à ce qu'estant devenue
fort grande fut appelé la ville sur le jonc comme en
apparoit encour par ses armes qu'est le jon et encour en
langue allemande se nomme Dattenriet qu'est a dire ville
du jonc. Laquelle par un incendie de feu deuenante en
(1) Prise (jte Délie par les Suédois, les Impériaux, le Comte
de la Suze, la garnison de Brisach et le maréchal de la Ferlé
Senetère, etc..
PIÈCES JUSTIFICATIVES 469
une ruine totale que certaine bonne Dame par compas-
sion se conHante totallement à la miséricorde de Dieu
pour assoupir telle incendie la vouât et remit à la pro-
tection du glorieux Mgr St. Delle C/uquelle telle in-
cendie estante cessé l'arestant comme il est présentement
à tousiours esté dict et appelé wulgairement Delle. Et en
langue allemande Dattenriedt qu'est à dire ville du Jon.
Par conséquent, la ville qui en après et anciennement
s'appeloit la courtine de la Roche de Delle a esté bastie
plus tôt que le chasteau, et se trouve que la dite ville
et seigneurie de Delle despendoient immédiatement du
Comté de Ferrette, ce qui est confirmé par d'aultres con-
séquences. Que le Seigneur Comte Ulrich de Ferrette
*
estant mort à Basle Tan de grâce 1324, ayant laissez deux
filles, Tune nommé Jeanne qui fut marié à Albert duc
d'Austriche, Et l'autre fille sa sœur nommé Ursule ledit
SeigneurAlbert luy donna pour sa portion héréditaire huict
milles marcqs d'argent, Dans .les quelles héritances des-
pendantes du dit Comté de Ferrette estoit comprins Delle
ou Dattenriedt avec d'aultres y spécifiécz. Qu'est le mo-
yen par lequel en premier lieu la dite ville et seigneu-
rie de Delle sont tombez dans les mains de la maison.
d'Austriche et du depuis la dite d'Austriche l'en a tou-
siours possédé héréditairement et par succession.
Vray est que par cest intervalle de temps, la dite
ville et seigneurie de Delle ayant esté mise en bail-
lage a esté par la dite Maison d'Austriche hypothèques
et engagez a des Seigneurs estrangers par des diverses
et réitérées fois. Desquelles Gagierres les bourgeois se
sont rachetez d'eux-mêmes par la singulière et particu-
ilère affection amour et amitié qu'ils portoient à la dite
maison d'Austriche leur Seigneur j)our lors. A réciproque
de quoy les- dits princes et le seigneur de la dite maison
d'Austriche tenant aussy pour lors l'Empire, ne voulant
estre ingrats de telles affections amour et amitié, de leur
bénigne grâce et pure volonté, d'un commung consente-
ment leur auroyent librement concédez et oultroyez des
470 REVUE D'ALSACE
franchises particulières dsqueUes par réitères confirmanzes
ils auroyent jouys jusques au commencement des Guerres,
par lesquelles ils furent interrompus et présentement sont
encor continuez soubs les terres et Juridiction d'Empire
et d'Austriche ainsin que Ton ferat parroistre par
les copies authentiques desd. franchise et privilège cy
jointes, Littaras H. H .ou par les originaulx ^ besoing
faict.
Toutes les excédantes choses ainsin faictes et la dite
ville et Seigneurie es mains de la maison d'Aus-
triche. Les dits Seigneurs firent bastir les Tours et le bâ-
timent de pierres qu*est sur la dite Roche, que fut quel-
ques temps après la mort dudit Seigneur Comte Ulrich,
Par ainsin fault conclure que la dite ville a esté bas-
tie devant le chasteau et que n'estant qu'un bourg au
Courtine despendant de la Roche par succession et inter-
valles de temps estant devenue grande et tousiours de-
meuré sous la subjection de la dite Roche et des Seigneurs
possesseurs qui la possèdent encore présentement.
è
LE CHASTEAU DE DELLE
décrit par le notaire Flostal (Urbaire de Délie de 1667)
Le chasteau ou Roche de Délie est basti en quadrangle,
et' à chascun quadrangle il y a une tour ronde, entre
lesquelles quatre tours il y en a une beaucoup plus émi-
nente que les trois autres, entre lesquelles trois, les cham-
bres à demeurances y sont basties en haut sous la ramure
et couverture des greniers et* en bas, couppées en la
roche, des caves.
Entre les dites demeurances il y a bastie une petite
chapelle dédiée à l'honneur de Jésus Marie et Josepn et
entre les dites quatre tours et demeurances il y a une
petite cour, et, à l'entrée un pont le vis pour entrer eî
sortir du costé du mussart. En entrant dans la dite cour,
du levant, il y a bastie une petite écurie pour y loger
(.■it^\pfi itriCiiÇ
--^_',\^,^, ■
Y
PIÈCES JUSTIFICATIVES 471
vingt cinq à trente chevaux. Proche de la dite écurie il
y a un puits, duquel on tire Teau avec une roue; à Ten-
tour duquel édifice ou chasteau il y a en dehors du côté
de la grande tour et pont levis double fossé sans eau
et couppés en la dite Roche desquels on se sert pré-
sentement de verger à porter des arbres fruitiers et four-
rages, vulgairment appelé le Roingart qui peut contenir
environ une faulcie. Et tout proche, entre le chemin que
Ton descend en ville, il y a un jardin et curtil de la
contenance aussi d'environ une faulsie, entre le commu-
nal deminuit d'une part et un journal de champ provenant
du gaigement fait à raison des censés échus de la Sei-
gneurie de Granvillars cy après déconfronté dans le minuit
d'autre part aboutissant sur ^le dît communal et du cou-
chant sur des particuliers.
En descendant du dit chasteau du côté du levant, joi-
gnant à Tune des tours, il y a une petite porte qui des-
cend en la ville. Au dessous et à Tentour sont des petits
jardins le tout dépendant du domaine.
Au dessous duquel chasteau, joignant la dite Roche,
est située et bastie la dite ville de Délie.
INONDATION DU 4 SEPTEMBRE 1714
« L'inondation extraordinaire dont il a plu au Seigneur
« d'affliger cette ville, le sixième au sept du mois de sep-
« tembre dernier, a causé des domages et pertes con-
te sidérables à cette ville qu'on pourrait, à juste titre, la
« certifie!* irréparable, chose d'autant plus surprenante que
<v jamais, de mémoire d'hommes, on avait vu enfler le
« ruisseau de la Batte à une hauteur aussy surprenante
« puisque par la force et rapidité, il renuerçat les murail-
« les de plusieurs jardins proche le petit pont qui tra-
it verse le dit ruisseaux la Batte, une maison de than-
472 REVUE D'ALSACE
(( neur(l) et environ six toises au dessous, elle renuerçeat
(( pareillement les murailles de la ville, à trois toises de
(( la tour carrée du costé de minuict (2) quoyque de Vepes-
(( seur de six pieds, de la longueur de cinq tpises{S), en-
<( leva les tuiaux des fontaines et quantité de pierre d'une
« grosseur prodigieuse, quelle transporta de la distance de
(( vingt toises, les murailles des cours joignantes les mai-
ce sons de deffunt le sieur Taiclet(4) et celle du sieur
« Flostat, cure (5). EMe monta à une hauteur si prodi-
« gieuse, que pour servir de monument à notre postérité,
<( nous Bailly et maire Royalle accompagné des magistrats
(( de lad. ville nous avans trouvé à propos d'en faire po-
<( ser une pierre à la hauteur de dix pied de Roy a la-
a quelle estaient montée les eaux, et sur ycelle avons fait
« gravé les mots cy après (marque de Tinnondation du
« sixième septembre mil sept cent quatorze). Après une
« recherche exacte pour reconnoitre la cause de cette in-
(( nondation ou plutost déluge, on a pu Tatribuer qu'à
« l'abondance extraordinaire d'eaux tombée de plusieurs
(( nuées, du tonnerre qui commenceat le dit sixième jour
(( de septembre à quatre heures après midy jusqua huit
(( heures du soir, à laquelle heure le torrent des Qaux fut
(( tellement violent qu'après avoir renuercé les murailles
(( comme on lia remarqué cy dessus, l'^au entra en grande
(( abondance par la porte de la ville d'en haut et se
« gonfla à un tel rué, que ne pouvant avoir un assé
<( grand espace pour découller elle renuerceait encore les
(( murailles de la ville de Vepesseur de six pieds du
(( costé de Thiancourt de longueur de quinze toises, chose
« quon a regardé comme un prodige et qui a garanty une
(1) Ancienne tannerie Marion près de la passerelle de la Batte.
(2) Celle existant encore dans les dépendances dé l'hospice
Viellard.
(3) La toise, mesure de six pieds ou environ deux mètres 'le
long.
CO Gendarmerie actuelle.
(5) Ancienne maison Flotat, rue de TEglise.
J
PiECES JUSTIFICATIVES 473
partie de cette ville dun noffrage inévitable. L'église
paroissiale de ce lieu ne fut pas garantie de la violence
inouy de ce torrant que Ion pouvait en quelque ma-
nière mettre en parallèle avec une espesse de dus
et de reflus de la mer, et mesme plus grand qu'iceux
: a proportion de la grandeur du ruissaux d'où la dite
inondation est prouenue; en comparaison de la mer,
on aurait encore atribuer une partie de ce désastre a
: la petite largeur du ruissaux de la Batte, qui n'ayant
: pas esté suffisant pour faire écouler la grande quan-
: tité d'eau, elle m^na les murailles de la ville renuersé
: comme on le rapporte cy devant, les jardins et les ver-
1 gers de la partie d'en bas, depuis l'extraimité du pont
474 REVUE d'alsace
« jusqu*à la chapelle de Saint-Nicolas (1) ou Teau monta
« de deux pieds furent entièrement inondé, les murail-
« les et palissade enmené par les eaux, tellement qui!
« ne restoit pour ainsy dire aucun vestige ny marque
« de Testât où était auparaunt les dits vergers et jardin.
i< On doit encore ajouter que le grand pillier de
(( pierre de Raetz de la fontaine d'en bas (2) de la hau-
<< teur d'enuiront onze pied de Roid bien simenter et cram-
<( ponné, en quatre diférent endroit fut pareillement ren-
« uercé par la force des eaux. La perte souffert en cette
i( ville et sur le ban d'icelle fut estimée par des experts
« estrangers et assermenté, à soixante mille livres tour-
« noises. (3) H y ut quantité de bestiaux péris dans les
« escuries par cette innondation. »
L'année précédente la paix fut conclue entre très haut
très puissant et invincible monarque Louys quatorze, nostre
bon sire et Roy en la ville d'Utréc le onze Avril et très
puissantes princesses Anne Stuart, reine de la Grande Bre-
atgne, Charles François Joseph (4) n'ayant point voulu si-
gner la paix aux conditions qui lui furent proposée, nos
trouppes firent les sièges des châteaux et forteresse de
Landaux et Briscaux, quy furent prisent la mesme année,
ce qui obligea l'empereur de concltu*e la paix avec noetre
monarque, qui fut signée au chasteaux de Rastat et avec
les princes particulier de l'empire dans la ville de Bade
en Suisse.
Pour faire la juste description de toutes les calamités
dont il a plus au Seigneur de nous affliger, nous luy
offrons nos veux pour le supplier de nous faire jouis
dune longue et paisible paix.
Fait a l'hôtel de viUe de Delle ce vîngt deuz octobre
mil sept cent quatorze, par nous Henry Bou^, biailly
(1) A Tangle des faubourgs Sainl-Nicolas et de Belfort,
(2) F(nitaino de l'ancienne rue Derrière, actuellement Schérer.
(3^) C'est-à-dire soixante mille francs. La livre tournois valait
vingt sous.
(i) Charles VI, empereur d'Allemagne.
PIECES JUSTIFICATIVES
475
et maire royalle de la dite ville, Pierre Deronce maistre
bourgeois, Jean Pierre Betry, Jacque Berger, conseiller de
la dite viMe.
Signé Boug, Pierre Desronce, Betry, J. Berger, Pouget
fiscal et Lestondal greffier.
MARQUE DE
L'INONDATION
DV 6 7»'rc 1714
INVENTAIRE
des meubles qui sont sur. rHôtel-de-Ville
(Rég. I., p. 450 du 16 janvier 1720)
Il y a un drapeau sur lequel les armes de la ville
sont. Il y a un pot d'étain servant à régler les mesures
de la ville, plus une pinte avec une chopine et une
demi-chopine d'étain servant pour même fait. Il y a une
salière et un moutardier aussi d'étain plus deux chan-
deliers d'étain avec une mouchette de fer. Il y a un fer
de gauffres avec une pioche de fer. il y a une mesure
de cuivre tenant une quartate une andie de fonte cassé
en deux pièces et une crémaille, il y a six sièges tout
neufs avec un fauteuil qui est assez vieil et cinq chaises
vieilles, Deux tables dans le poël de la justice et une
ronde qui na point de pieds, il y a deux tapis un vert
tout neuf couleur verte, et un vieille qui ne vaut pas
grand chose, il y a deux marques de la ville à marquer
les cochons, il y a aussi un pot de cuivre qui a été
fait pour régler les pots de cabaretiers, il y a une grande
image de saint Joseph et les armes de Mgr de Mazarin
476 REVUE D'ALSACE
dans le grand poël, il y a six mesures de bois dont deux
sont ferrées, il y a 9 seilles en cuir bouilli, il y a trois
doubles hocs et 2 petits mortiers le tout de fonte, il y a
un crochet de fer qui peut servir en cas d'incendie sans
perche, il y a la croix qui était sur la tour de Téglise,
ily a un perçoir pour les tuyaux de fontaine, il y a deux
chaînes de fer tenant cy devant aux ponts levis, il y a
une grosse corde pour les cloches, un cercle de fer pour
la fontaine, une hallebarde, une pièce de fer de 4 livres,
2 brouettes, une écritoire de terre, les vitres sont en bon
état, il y a un aivier.
\\
Supplément à la deuxième étude
pour servir à Fhistoire de Délie
Traditur dies die
Novneque perguut interire luiiae.
(Horace, liv. II, od. XVIII.»
LE MAGISTRAT
Ce titre semble n'avoir aucun rapport avec celui in-
titulé « Le Château et les Murs », et cependant il lui est
intimement lié; on Ta vu notamment à propos de l'entre-
tien de l'enceinte de la viUe et même à l'occasion de l'ar-
rivée des Suédois devant la place. C'est ce qui nous a
incité à rappeler ici l'origine et la composition du Ma-
gistrat ou Conseil communal de Délie, ses attributions
et quelques unes de ses ordonnances parmi lesquelles
certaines sont aussi curieuses que les défenses rapportées
dans les pièces justificatives de notre deuxième étude.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 477
L'institution des magistrats ou conseils de communes
remonte à l*époque où les villes et bourgades, en très
grand nombre, reçurent leur autonomie, c'est-à-dire vers
la fin du IP et dans le cours du 12'' siècle.
Cette autonomie fut, à l'origine, entourée de tout un
arsenal de restrictions ou réserves plus ou moins rigou-
reuses, mais, peu à peu, les communes, parvinrent, soit
par persuasion, soit à la suite de certains événements,
à faire augmenter leurs libertés. C'est ainsi qu'on voit des
villes obtenir, dès les 13* et 14" siècles, des franchises
grâce auxquelles elles peuvent dès lors et dans une très
large mesure, se gouverner elles-mêmes et gérer leurs
budjets.
Délie fut du nombre. Les franchises et privilèges que
cette très petite ville obtint le 24 avril 1354, du duc
Rodolphe d'Autriche, avec le consentement de Charles,
roi des Romains, n'offraient, dit Schœpflin, quant aux
fonds, aucune différence essentielle avec ceux accordés
à la ville de Colmar, le 15 février 1293, privilèges ren-
dus communs à la ville de Porrentruy, en 1383.(1)
Pour obtenir de l'empereur son adhésion aux faveurs
qu'il accordait aux bourgeois de Délie, le duc Rodolphe
l'informait que ceux-ci en jouissaient déjà depuis long-
temps, par tollérance et usage; il sollicitait en même temps
la faculté de les modifier suivant le besoin et les cir-
constances.
La charte du duc Rodolphe est relatée en entier dans
une notice de Léon Viellard à laquelle il n'y a qu'à se
reporter. (2)
C'est au magistrat qu'il appartenait de veiller à la
stricte exécution des franchises et privilèges obtenus, sous
la surveillance et le contrôle des officiers de la Seigneu-
(1) Trouillat : Monuments, vol. IV, p. 693 tiré de l'Asalia
diploniatica de Schœpflin T. Il, p. 219.
(2) Bulletin de la Société Belfortaine d'Emulation, 1874.
478 REVUE D'ALSACE
rie; sous le même contrôle, il édictait des règlements
tant pour le service de la ville que celui de l'église.
Le magistrat ou conseil communal de Délie était com-
posé de cinq membres dont trois permanents ou perpé-
tuels et deux soumis chaque année à l'élection. Ces con-
seillers étaient choisis parmi les bourgeois et nommés
par eux. Le président du conseil était dénommé maître-
bourgeois. Le droit de bourgeoisie s'obtenait après un
temps de séjour déterminé dans la ville et moyennant
des redevances de diverses natures. (1) Le sollicitant
devait être réputé de bonnes vie et mœurs. A titre d'émo-
luments, le maître-bourgeois était exonéré de toutes
charges et impositions envers la ville. En 1701, on le
voit recevant, en sa qualité, vingt livres tandis que chaque
conseiller émarge à dix livres. Le conseil communal était
assisté d'un secrétaire de ville, d'un valet de ville, d'un
crieur de nuit et du fermier des revenus de la ville. Le
valet était logé dans la maison de commune. En 1748,
il avait une livrée : habit vert à parements jaunes. Son
traitement était de 16 1. 33 b. 3 d.; il avait en plus
13 1. 13 b. 4 d. pour avoir soin des fontaines. En 1754
le crieur avait 50 livres d'émoluments. Les banvards ou
gardes-champêtres étaient non seulement chargés de la sur-
veillance du finage mais encore des patrouilles noctures.
On lira avec intérêt quelques-uns des arrêtés ou or-
donnances du Magistrat, du i^^ au IS"" siècle.
Touchant la cave de la ville :
« Ce jourd'hui dernier jour du mois de Mars 1543.
« Pour le grand bien et utilité de tout, par les Pre-
« vost, maitre-bourgeois et conseillers de ladite ville de
« Délie, a été admis et regardé que pour la grande con-
« sommation de vin de la présente année et au^es
(( raisons et considérations justes et raisonnables avec
« les ont dit vouloir et par le consentement de
(I) On trouvera plus loin rénuniération des redevances ordon-
nées en 17 i8, par le Magistrat, pour l'admission à la bourgeoisie.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 479
•
<( noblesse Melchîor de Reynach, seigneur du pays de Flo-
ii rimont, tuteur et curateur et en ce nom de haut et puis-
« sant Seigneur Henri baron de Moriniont et Seigneur
« du dit Délie (1) et pays, statuer et ordonner qu'il n'y
i< ait hôtes ou autres au dit Délie qui vendent ou dis-
« tribuent du vin à la roche de ladite ville de Délie
c< à peine de la défense *qui sera faite et introduite jus-
ce ques et devant les Prevot, maître-bourgeois et conseil-
le 1ers pour le mieux autrement admis; »
Ordonance concernant la franchise d'un clavier : (2)
(< L'an 1549, le 1**" jour du mois de Février ,les dits
« Prevot, maître-bourgeois et conseillers de la ville de
c( Délie ont ordonné et constitué que dorénavant le cla-
(( vier de l'église dudit Délie sera franc et exempts de
« toutes corvées en la dite ville de Délie moyennant que
« le dit clavier sera tenu de veiller au temps, de prendre
(( la grande cloche et la sonner pour avertir ceux qui au-
(( Tont. le tour de sonner. Signé : Girardin. » '
Ordonnance touchant le poids de la ville :
(( Ce jourd'hui, vingt-sixième jour du mois de Mars
(( 1550, par les Prevot, maître-bourgeois et conseillers de
<( la ville de Délie a été fait nouvelle ordonnance et or-
ée donné et constitué que qui voudra peser marchandises
<( ou denrées quelconques étant au dessus de quinze livres
ee ceux-là seront tenus de venir au poids de la ville pour
ee peser ces marchandises. Et seront tenus chacun être don-
ce ner et payer à icelui qui tiendra le poids par amodia-
ee tion de la ville ou autrement un denier et par jour de
ee foire, le double. »
Arrêté concernant les abus que l'on voyait le jour
des Rogations :
ee Ce jourd'hui, le huitième jour du mois d'Avril mil
ee cinq cent nonante deux.
«
(1) Le baron de Moriniont n'était qu'engagiste de la Seigneu-
rie.
(2) Marguillier.
480 REVUE D'ALSACE
(( Etant congrégés en asseipblée au poêle de la mai-
<( son de ville de Délie les Prevot, maître-bourgeois et
a conseillers de la dite ville ayant égard que es jour Jes
<c Rogations un chacun en usance et coutume était que
« Ton prenait les trois jours des dites rogations chacun
« jour un arbre au fahys ou en la Respes de Délie pour
« les dépens qui se faisaient les dits jours tant par Mes-
« sieurs que par la Compagnie qui icelle étaient con-
« grégés et assemblés, considérant que ce resdoudait à
« grands dépens et frais dont les dits S" Prevot Maître-
« bourgeois et 3 conseillers qu'ils ont quasseis et ain-
« guillers icelles usances et coutumes, et pour ce fait
« considérant le profit de la dite ivlle de Délie ont statué
u et ordonné que dorénavant Ton ne prendra aulcunq
(( arbre es dits jours sinon ^trois libures baloises pour
« les dits jours soit vingt sols pour chacun des dits jours,
<( les Messieurs de la Compagnie que icelles es dits jours
i( seront congrégés et assemblés.
<( Fait et passé au dit lieu sous le seing du notaire
<( soubscript si mieux en signe de vérité a request^ ae
« Messieurs les jour mois et au que devant. — Signé :
« Pronguez. »
Arrêté du 18 mai 1727 concernant les processions :
Furent désignés pour cette année :
1° Le sieur Arnoux Henri François, sergent royal, pour
porter le gonfanion rouge;
2*» Jean P. Terrier, procureur postulant, le blanc;
3° Jh.Graff, la croix;
4° Le né Hays (Heitz) a été choisi pour sonner.
Arrêtés divers :
1745. Chaque marchand ou cabaretier est tenu de dé-
clarer la quantité de mesures, poids et balances qui ser-
vent à son commerce.
Jh. Couchepin est chargé de Tentretien de Thorloge
moyennant 28 1. annuellement.
PIÈCES JUSTIFICATIVES 481
Le Magistrat assisté du Prevot décide que le corps
des ébomeurs sera composé de 9 bourgeois.
Du 10 avril 1745. Il est réglé que la rivière de la
Batte aura une perche de large, tout le long, jqsqu'au
dessus des chenevières.
Du 27 avril 1745. H est fait un traité avec Jacques
Jobin pour le nettoyage des cheminées ,deux fois par an,
moyennant 36 1.
Du 10 septembre 1745. On décide de faire la visite
des bois pour la glandée et les faines. Chaque bourgeois
pourra chasser deux porcs au penage.
Du 11 mai 1746. Chaque bourgeois est autorisé à
vendre vin.
1747. Le façonnage des gaubes est adjugé aux Loupic
pour 7 b. la corde et 30 b. le cent de fagots. Deux bour-
geois sont désignés pour accompagner les magistrats pour
la marque du bois.
1748. Concession au sieur Scherrer Nicolas, maître-
bourgeois, d'un emplacement pour bâtir, près du pont. (1)
1748. Reconnaissance du pouvoir donné au sieur Gi-
rardin par le sieur Jacques Molière, adjudicataire des
poudres du royaume de vendre la poudre à giboyer à
raison de 30 b. la livre.
21 décembre 1748. Règlement de police, femmes ei
divers.
11 août 1751. Concession de terrain au sieur Des
Ronces (nr.aison Munier, grand'rue); contestation pour \t
passage.
1753. AiTêté ordonnant l'expulsion de la ville de Jeux
familles.
1754. Atrôté nommant deux bourg=îo.3 pour taxer les
vins des cabaretiers et deux autres pour taxer les viani^^s
(1) Père du g<5néral Scherrer.
482 REVUE d'alsace
de la boucherie moyennant oultre aux cabaretiers de tenir
un registre exact de tous les vins en cave et aux bouchers
la quantité de bétail tué. Pareillement il est statué que
les maître-bourgeois et deux magistrats feront, chaque quin-
zaine, la visite des pains des boulangers et cabaretiers.
14 janvier 1755. Arrêté concernant le marguillier de
l'église :
Il est nommé un marguillier chargé de sonner les an-
gélus et les offices, servir Messieurs le Curé et familiers,
avoir soin de Téglise et des ornements, de mettre les
cloches en branle pendant les temps d'orage, fournir le
sel pour Teau bénite chaque dimanche et avoir la faculté
de faire porter l'eau bénite chaque Dimanche dans les
maisons moyennant rétribution au temps pascal, d'allumer .
et présenter les cierges au Prevot, magi3trats et officiers
tant à la Chandeleur fête Dieu qu'aux bénédictions; sera
tenu de fournir les rameaux pendant l'octave de la fête
Dieu, d'assister' le Curé et les familiers dans l'adminis-
tration des Sacrements, de veiller à la couverture de
l'église et remonter l'horloge, de fournir les hosties. Son
gage annuel sera de 30 livres comme marguillier; 12 livres
pour blanchissage; 12 1. pour fourniture d'hosties; 12 1.
pour fourniture de cordes, 20 s. 8 d. pour le sel et 20 L
pour l'horloge, en toiit 86 1. 10 s. 8 d. qui seront payes
66 1. 10 s. 8 d. par la fabrique et 20 1. par la ville;
jouira de l'exemption de corvées royales et de ville et
des grains donnés par la Cure.
1755. Nul ne pourra pendre enseigne sans l'autorisa-
tion du Magistrat. Le droit sera de 4 1. 10 s.
1765. Taxe de la viande : 4 s. le bœuf, 3 s. 6 d. le
veau et le mouton.
1789. Même texe : 5 s. 3 d. le bœuf et le veau; 4 s.
le mouton.
1748. Personne ne pourra se faire recevoir bourgeois,
s'il n'a cinq ans de régidende dans la ville et de bons
PIÈCES JUSTIFICATIVES 483
9
certificats. Il paiera 50 1. pour son droit d'habitation et
200 1. lorsqu'il sera reçu bourgeois outre les droits ordi-
naires aux Magistrats, le vin et le pain à la bourgeoisie
et aux fermiers les droits ordinaires.
1790. Salaires payés à cette époque pour une journée
de travail ou par quantité :
Au maçon, 1 1. 5 s.; charpentier, 1 1. 5 s.; labou-
reur, 5 1. par journal; tailleur, 8 s.; journalier en grange,
6 s.; menuisier, 1 1. 5 s.; femme, 4 s.; couturière
en linge, 2 s.; fileuse, 2 s.; journalier ordinaire, 8 s.;
faucheur, 1 1. par fauchie ou 12 s. au journal; mois-
sonneur, 3 1.; bûcheron, 12 s. la toise; peigneur de
chanvre, 1 s. la livre.
Usage ancien : Il était d'usage de distribuer au nouvel
an (V Janvier) un pain d'un sol quatre deniers et un
pot de vin à tout bourgeois et la moitié à chaque veuve
de bourgeois. Cette distribution se faisait, à l'issue des
vêpres, à l'hôtel de ville, en présence du Magistrat.
Louis HERBELIN.
TABLE DES MATIÈRES
-^-.
TEXTE {Le château et les murs)
Page».
Avant-propos % 45
Preuves de l'emplacement du camp romain.
Comment l^emplacement du camp est de-
venu celui de l'ancien château M)
Le château. Sa description- (55
Les murs 144
Moyens de défense du château et des murs;
leur entretien 1 50
Evénements auxquels ont été mêlés le château
et les murs. Leur destruction 24tS
Ce qui reste du château et des murs 451
PIECES JUSTIFICATIVES
Charte de 1442 (ungeld et vente) 457
V Rôle du guet en 1529 450
Capitulation de Délie aux Suédois 4GI
Défenses publiques (1665-1729) 41)2
Extrait d'un registre dans lequel sont inscrits
les comptes de recettes et dépenses du
bourgmestre 4 iVA
Rapport (extrait du) du notaire Flostat au duc
Mazarin (1666) 4(i8
Description du château par le notaire Flostat
(urbaire de 1667) ' 470
Innondation du 6 septembre 1714 471
Inventaire des meubles de l'hôtel-de-ville ( 1 720) 4 7 5
TABLE DES MATIÈRES 485
SUPPLEMENT
Pages
Le Magistrat de Délie (Conseil communal) .... 476
Ordonnancés 478
Table des matières 484
DESSINS
Pont sur; l'Allaine et Grand'Rue 45
Voies romaines de la Haute-Alsace 46
Plan de Thabitation seigneuriale 58
Vue d'ensemble du château 140
Vue générale de Délie 144
Façade Est du château '. ^. . . . . 144
Armes de la maison d'Autriche 145
Armes de la maison d'Autriche et de Délie . . . 454
Le vieux pont ....." 455
La poterne intra muros (Coinot) 473
L'Eglise 473
Le presbytère 475
Marque de l'inondation de 1714 475
E RU ATA
Page 54, 2^ alinéa, ligne 6 : au lieu de codent
lire eodem.
Page 55, ligne 16 : au lieu de piere lire pierre.
Page 56, à la fin de la 19* ligne : lire délégués au
lieu de délégué.
Page 64, 5'' ligne : aii lieu de au-dessus du château
lire au-dessus de la ville.
Page 64, ^ note à rectifier comme suit : Extrait d'une
lettre du bailli de Hertzberg à la Régence d'Ensisheim
alors (1635) réfugiée à Brisach. V avancée dont il s'agit
était convertie en jardin. On trouvera plus loin la lettre
du bailli.
Page 151, en note : lire Masevaux au lieu de Masse-
vaux,
Page 153 et 154, en note : lire Isenheim au lieu de
Issenheim.
(^
Le Sceau el les Armoiries de Cerna^
ss I
LE SCEAU
Le sceau de la ville de-Cernay, datant de 1448. repro-
duit dans l'ouvragé de Joseph Depierre (Cernay, son Passé,
son Présent, p. 32 et fig. 4) est endommagé au point
qu'on a hésité entre deux devises : « Sigillum universi-
iatis de Sennen » et « Sigillum civitatis de Sennen ».
Dans l'un et l'autre cas, la présence de de devant Sen-
nen a paru anormale.
C'est au contraire la présence de de qui permet de
choisir entre les lectures universitatis et civitatis. Il y a
lieu, en effet, de sous-entendre hominum devant de et
la devise complète, primitive, devait être : « Sigillum
uuivcrsitatis hominum de Sennen et Steinbach >», car
Steinbach faisait partie de Cemay jusqu'en plein XIX*
siècle. Le sceau était celui de la communauté des gens
de Cernay et de ceux de Steinbach. Loin de nous pour-
tant la pensée d'enlever aux gens de Steinbach la moin-
dre prérogative (1) en ne préférant pas le mot civitatis —
ils étaient citoyens de Cernay au même titre que ies
Cernéens; — mais universitatis explique mieux la com-
munauté et s'accorde mieux avec la présence de de dans
le sceau.
■1. Par W fait, Ws ^eiis (hi liainoan disparu Birliiigren. enlro
Cerniniy vl Slcinbacii, faisaient aussi partie ih; la conununauté ;
fi'autres ciicure pcut-Olrt*.
LE SCEAU ET LES ARMOIRIES DE CERNAY 1S7
D'ailleurs, voici, à Tappui de notre opinion, ce qu'on
peut lire sur le vieux sceau de Stantz, en Suisse : « Si-
f(illum universitatis hominum de Stannes vallis superioris
et inferioris ». 11 s'agit ici des deux vallées Ob dem Wala
et Underwald, au-dessus et au-dessous du Bois. C'est
précisément en lisant par hasard cette devise dans les
Délices de la Suisse que nous avons songé à notre ville
natale.
Il existe aussi des chartes adressées en 1240 par l'Em-
pereur Frédéric « universis hominibus vallis in Swites »,
à tous les hommes unis de Schwytz. En 1275, on trouve
universitas, communauté de Schwytz.
îl convient de s'en tenir à l'interprétation usuelle de
universitas, que l'on trouve dans le Glossaire de Du
Cange, pour qui universitas est une abréviation de in-
colarum urbis vel oppidi universitas; on trouve le terme
université dans le sens de commune à Toulouse, etc.
En 1448, .il n'y avait plus lieu sans doute de faire
une distinction entre les habitants de ïoppidum et ceux
du vicus de Cernay, comme on en fait une en 1304 entre
les habitants de Voppidum de Thann et ceux de la ville
de Thann. (1)
Voilà pourquoi, à cause de la présence de de, nous
inclinons plutôt en faveur de « Sigillum universiatis (homi-
num ou incolarum sous entendu) de Sennen et Steinbach »
qu'en faveur de « Sigillum universitatis de (oppido et
vico sous entendu) Sennen »).(2)
(1) Cfr. SclKTppflin, Alsatia lUphn), II, 81 : Vïmcm opm Thun-
ne, h. rillirus vU(p Thaune... (ic unirp/slfas iam op'vU quum vïUc
Thanuf*. — VUtirux était h' p»iiv(*rn<Mir, h* i(ls}trHsatoi\ \o ijubc-
malur, plus lard h' prn'positus, iiiaior. iiinipp. <:fr. Du (^nngp, <*i
Fusti'l {\o Cuiilangj's, imsahn.
't, Au sujof (II' riritas, on pourrait prpott>r. Au tiMUps do Louis
le Déhonnairi», déj». cintus ♦'lait uin» villo «''piscopalp, par oj>pn_
sillon ît rastrum. cliAteau *•! apitulitm. Op»Midant toutf's los rliL
tute» des Notices dfs provino«'s ih's (îaulos nVlai»»nl pas épis<'o-
pal»^s. rivïtas a (Mé pou :i pou «Mondu o( est devenu « non mod(»
urbein capnt gentis, aut ununi ex capillbus. sed etiam totuni
urbis agruni pagunive •>. Cfr. Du Cange.
488 REVUE D'ALSACE
SS H
LES ARMOIRIES
L'étude des armoiries de Cernay est aussi intéressante
que celle du sceau de cette ville.
« De gueuîes à un puits couvert d'argent accosté de
deux barbeaux, adossés de même » telles sont les ar-
moiries, conformes à Tédit de renouvellement de 1698.
Il est plus facile de déterminer l'origine des barbeaux
que celle du puits couvert. Les barbeaux proviennent
sans aucun doute des de Ferrette, par ceux-ci des de
Montbéliard et par ces derniers des Comtes de Bar.
Ces armoiries, on les trouve du reste, mais sans le
puits couvert, parmi les Armoiries de la Salle des Croi-
sades au Palais de Versailles. C'est Richard, comte de
Montbéliard, et son frère Gauthier, qui portaient « de
gueules à deux bras d'or adossés à l'écu semé de croix
recroisettées au pied fiché d'or. Les armoiries, les mêmes
que celles de Bar, mais d'écussons différents, rappel-
lent la commune origine de ces deux familles v.(l)
Comme on sait, le bar (Barsch, perche) est, en tant
que figure héraldique, un poisson mis en pal, figuré
de profil et courbé (2). Le Bar des armes de Bar-le-Duc
vient-il de l'Orient, ainsi qu'on l'a supposé ? Peut-être.
Le puits était sans doute un puits commun. Peut-être
un symbole de puits caché dans le désert de rOchsen-
feld ? PQut-être un puits de circonvallation ? (3) Ou plu-
tôt un puits révéré, un puits sacré ? Quoi qu'il en soit,
puits des armoiries et suffixe ay du nom de Cemay sem-
blent bien indiquer l'importance de l'élément aquatique
dans Cemay.
C. OBERREINER.
M) Art de véhfïn' les dates, XI j). 179.
'2' Mimnio parle <Jo barbus «lans la Mnsell»'. II pouvait y en
avoir dans la Monse.
3; i:(''sar vn avait fait un di^vant Alcsia, pour défendre seà
lignes.
Ses Origines de Ul}ann
PAU
C. OBERREINER
I. — Parmi les peuplades germaines commandées par
Arioviste et battues par Jules César, il y avait, d'après
les « Comentaires sur la Guerre des Gaules )> (1,51), les
Sedusii. On ne trouve cette nation mentionnée nulle
part ailleurs et l'on ne peut en conséquence savoir . où
elle était fixée au temps de César.
Parce que les Triboques. également battus, du reste,
par César, avaient peut-être déîà chassé les Médiomatri-
ques des environs de Strasbourg, peut-on supposer que
parmi les nations germaines faisant partie de l'armée
d'Arioviste (Harudes, Marcomans. Vangions, Nemetes, Se-
dusiens) il y en avait comme à demeure, avec les Suèves,
dans le tiers de la Séquanie occupée par Arioviste ? Si
cette occupation temporaire par l'une ou l'autre de ces
tribus a eu lieu^ a-t-elle duré assez longtemps pour qu'il
en reste trace dans la toponymie ?
Peut-on par exemple, comme Ta fait Dallechamp, d'u-
ne similitude de nom, fort problématique d'ailleurs, in-
férer que les Sedusii étaient les Thannenses, les Than-
nois, que Thann était, au temps de la lutte de César con-
tre Arioviste, occupée par les Sedusii ?
Vorburg, dans son Historia Romana - Germanica pri-
mi/. (1), traite cette conjecture d'invraisemblable. (2)
fi) Ufr. Vorburg, Histona Homnno-Germaniva piïmït., Franc-
fort, 1695,- 1, p. 222 : » Nam in Sadiisiis. qui ciun Ariovisto m
Gallia fuerunt, quomodo se torquent, et nunc ex eadern noniinis
490 REVUE d'alsacb
A supposer par ailleurs que les Sedusii soient les
mômes que \es Edusones de Tacite (Germanie 40) ou les
Phundusi de Ptolémée (II, 11, 512) -- ce qui n'est rien
moins que certain (3) — Thann n*a pas davantage d'ana-
logie de nom avec ces peuplades.
Laissons donc plutôt les Sedusii dans le Palatinat,
où on les place ordinairement, ou plaçons les dans les
environs de Wisszembourg, jadis Sebusium(4), dont le
nom offre plus de ressemblance avec Sedusii.
Si nous proposons cette dernière identification, c'est
en ne tenant pas compte de ce qui a pu se passer
après la défaite d'Arîoviste. Il est possible, en effet,
que les .Sedusiens, sans doute peuplade assez peu im-
portante, ont été laissés par César en Haute- Alsace après
le désastre subi par Arioviste. En effet, d'une part il n'est
nullement certain que le tiers de la Séquanie occupé par
celui-ci a été rendu aux Séquanes après la victoire de
César, et d'autre part ce dernier a laissé sur la rive gau-
che du Rhin des Germains comme les Triboques, les Né-
mètes et les Vangions. Pourquoi n'y aurait-il pas égale-
ment laissé les Sedusiens ? César avait même proposé à
Arioviste de le laisser avec ses Suèves dans le tiers de
la Séquanie qu'il occupait, à condition de ne plus faire
passer le Rhin à d'autres Germains. César du reste, après
le refus d'Arioviste, devait plutôt en vouloir à celui-ci
et aux Suèves qu'aux autres peuplades, moins impor-
similitudirip f^pfhtnonses Miirlianns , ncnr ^^rdanetises ail Mosain
vel ThantiPtisOft ox Alsntia facinnl D.illoohaïnpius , née frateri
volnnt (N^ his S«»dusiis. praMor Cn'sarpiii, inli»r (ii'rmancis nil>iî
ai 11 pli us repiM'iri. »>
'2; On a aussi siuij^ô à .<rltz. 11 osi posftiblo quo les Sodusii y
aioni habita'. NFais ÎT'Ivinolo^i»» d»» S^'Ilz n^ le pnnivf» nnllPiuoni.
Ijos S»*llî5 of los Sfiiiltz (li»iv«Mit pliitnl \o\\r iioru h iWa sources ïj1h.>
ou MKiins sal^r»s.
3) On oroil (pio oos Kndosfa sont los Yontonts, oti ponpies du
.lutland. Ctr. Pinkorton. RpoluTohes sur Tori^inc des Seylhes. —
Les Plumdusi lUaienl près des Charudes, d'après Plolemëe.
(.i) Gfr. le Dict. de Henry Estienne, 1590.
LES ORIGINES DE THANN 491
tantes d'ailleurs; celles-ci ont peut-être trouvé grâce de-
vant leur vainqueur.
L'hypothèse de Sédusiens établis à l'entrée de la val-
lée de Saint-Amarin par César est donc soutenable. Mais
dans ce cas, à ne s'en tenir qu'à la toponymie, c'est plu-
tôt h la variante Edures(\) qu'il faudrait songer, et les
Sedusii avaient été les riverains de la Thur.
Mais outre la Thur est un nom d'origine celtique, et
non germanique, il nous semble que ce sont plutôt les
Tulingiens qui eurent permission de réintégrer la vallée
de la Thur quittée par eux pour la Suisse. (2) Il n'y
avait plus pléthore chez ces peuplades, mais au con-
traire ayant obtenu de nouvelles concessions de terres,
celles-ci devaient en être reconnaissantes à César et mieux
protéger la Gaule contre les Suèves.
Pour la Haute-Alsace, par le fait César devait avoir
davantage confiance dans les Rauraques, les Latobriges et
les Tulmges que dans les Sédusiens germains. Tandis
que Labiénus prenait ses quartiers d'hiver (58-57) à Be-
sançon sans doute, le tiers de la Séquanie auparavant
occupé par Arioviste ne dût pas rester sans défense con-
tre les Suèves. La garde du Rhin d'Alsace fut montée
plus probablement par les Helvètes et leur compagnons
que par les Séquanes diminués ou par les anciens alliés
d'Arioviste.
C'est plutôt en Basse-Alsace que, moyennant certaines
conditions, les Sédusiens purent rester, à moins qu'ils
n'aient été refoulés dans le Palatinat.
Quoiqu'il en soit, si après la Conquête des Gaules par
César, les Sedusii ont été tolérés à Thann ou dans la
vallée de la Thur, comme les Triboques l'ont été dans
\gs environs de Strasbourg, ils ont été si bien absorbés
par les Gaulois qu'on n'en trouve nulle trace. Il vaut
mieux abandonner l'hypothèse de Dallechamp.
ij) Cfr. /*. [ioHH rommentarï Hennn denna nie arum llbiities,
Amslerdani, 1632. p. 11.
(2) Cfr. Bulletin de /^ Société Belfortaine d'Emulation.
492 REVUE D'ALSACE
On pourrait encore soutenir que Tibère transplanta
des Seâusii dans la région de Thann, Mais du fait que
cet Empereur a transplanté 40.000 Germains qui s'étaient
rendus à discrétion dans la Gaule, leur assignant des de-
meures le long du Rhin, « juxta ripam Rheni )>, comme
le dit Suétone, dans la Vie de Tibère (chap. 9). on ne
peut rien inférer de positif.
II. — Il est une autre hypothèse concernant les Ori-
gines de Thann, hypothèse plus soutenable, émise par
des historiens suisses. Selon Tschudi et Guilliman, l'an-
cienne ville des Séquaniens citée par Ptolémée (liv. II,
chap. IX) sous le nom de Didattium serait Thann. (1)
Rien ne justifie cependant cette opinion. A ne s*en
■
tenir qu'aux éléments communs entre Didattium et les
noms des localités considérées comme étant l'ancienne
cité des Séquanes, on remarque davantage de ressem-
blance entre Didattium et Daiiray Dadila, Délie ou Datten-
ried. (2) Même si l'on admet la lecture Diatannum^ Thann
ne l'emporte pas sur Délie, car on recontre aussi pour
Délie Tannenriet (en 1284).
Puisqu'il n'y a dans Ptolémée, le seul auteur qui cite
Didattium, aucune indication complémentaire, on en est
réduit qux conjectures.
III. — A s'en tenir à l'étymologie, Thann a. été con-
sidérée comme une Chesnaye celtique. M. Ant. Schwae-
{ Cfr. SHiœpflin, Ah. Ul. I. ÎK) - Slt.fTrl. />lr/. topo(j. du
Uaiit-IUihi.
'2 On a aussi jxmis»' que I)i<Ial(imn était IVilt», et «laiis «v cas
J»^s traiisfnniialions sorait'iit 1rs im^'iurs i\{w |)«mr l)olli\ D'Anviil»?
a songé à Cité, pivs de Passavant . Knlln on a émis l'idée qm*
ViiMix Senrre, pr<^s de SmnTe. pouvait élre Didattiuni ; Uïaiîs il
n'y a pas plus d'anainjrie enlre Seurre et Didattium ([u'il n'y en a
»*n|pe notre Cernay v{ Didattium.
Hemarquons que \nn\r Ptolémée, Argenluaria ïlorburg ou nue
aulri' loralité élail chez les Rauriques ; il semble ipie Thann s*y
trouvait plutôt qui* ehez les Séquanes. Délie est déjà davantai^(*
au sud.
LES ORIGINES DE THANN 493
derlé(l) a proposé le celtique iann, chêne. Tann est
bien considéré comme gaulois par d'autres étymologistes.
Ainsi M. Chesnel (2) estime que Tanis, le Tann sont des
lieux plantés de chênes, ainsi que Arthenay (ar - Tarticle)
la Chesnaie.
Selon Holder, l'auteur du <« Altkeltischer Wôrter-
schatz », c'est plutôt derva qui signifiait chêne chez les
Gaulois.
11 s'agit en somme de savoir si le sapin qui figure dans
les armoiries de Thann est bien représentatif de l'essence
sapin (car de l'essence chêne il ne saurait l'être), ou
de la forêt, tan, sens que Uhland a fait revivre dans son
« Roland Schildtràger ».(3)
Qu'il y ait eu, dans la forêt recouvrant jadis l'emplace-
ment où s'élèvent Thann ef Vieux-Thann surtout des sa-
pins, c'est très probable, et dès lors il est difficile de
déterminer si l'on a pris la partie pour le tout ou non (4).
Si Ton s'en tient à la légende de saint Thiébaud, si
populaire, il n'y a pas lieu d'abandonner l'idée Sapinière,
Sapin.
Mais quel est le fondement de la légende de saint
Thiébaud ? Le sapin en question n'a-t-il pas fait place
au sapin d'une autre légende, d'une légende païenne ?
La mort d'Athis, fils de Cybèle, sous un sapin, après
sa mutilation; (5) le sapin fatal emporté par sa mère; le
petit doigt qui remue, de par la permission de Zeus; les
processions des Cannophores, du pin sacré, dont il est
question dans Arnobe, Diodore de Sicile, Ovide, tout ce
culte d'Athis n'a-t-il pu être remplacé à Thann par la
légende de saint Thiébaud ?
i. Cfr. à Ci* sujet Messaffor (VAIs^rc^LOrrninf*, 2 déoenibiv
iî)Il.
^*2, Cfr. Chosni'I, Le Colenilu et VAvrancMn, Coutanres i!K)S,
p. 60.
'3; MoiiU' sur W coursier i\c son |m*tp. Roland chevaucha
" dniTh dt^n Tann ». Fins loin, k* Coin!!* Hiohard parle do «• wil-
dcn Tann »».
i; Iten, en anglo-saxon est une vailée très boisée.
(5) D'Athis a pu venir Didattiuni.
494^ REVUE D'ALSACE
Les amateurs de tauroboles et autres énergumènes
avaient besoin d'être guéris moralement; le culte de saint
Thiébaud a pu guérir de- celui d'Athis. (1) Enfin, pour
jeter comme un voile sur ce que l'histoire d'Athis et de
ses sectateurs présentait de choquant, l'on a, au Moyen-
Age, honoré le sapin en tant que sapin, et les proces-
sions antiques de mars ont fait place à la fête automnale
du sapin, — tout ceci afin que la trace d'Athis disparût.
C. OBERREINER.
H) S<*lon Ooorge Reinhold Hurickon, Der Stad Dantsick msto-
)ische Beschre\hung, Amslerdaiii, 1«)87. p. 393, />««, en ' vieux
ludesqiH», est Dieu, et- vient par aph<?rt^se de Codan, Oodan,
Wodan. Dans ce cas, Wodan aurait remplacé Athis à Thann.
BIBLIOGRAPHIE
VI . — Révolution et Empilée.
L'étude de M. M. Liber sur Les Juifs et la convoca-
tion des Etats Généraux est fort instructive. L*auteur
examine d'abord quels furent en 1789 les sentiments des
populations à l'égard des Juifs, et montre comment en
Alsace, pour nous borner à notre province, les Cahiers
révèlent une hostilité unanime contre eux : partout on
réclame des mesures contre leur pullulement et contre
leur usure. Cette unanimité serait due à une agitation
systématique et à des manœuvres de pression caractérisée
dont l'auteur principal, d'après M. Liber, aurait été Hell,
bailli de Landser. Lors des opérations électorales, tandis
que les Juifs portugais du Midi participent au vote, les
Juifs allemands d'Alsace, des Evêchés et de Lorraine en
sont exclus par une décision de Necker. Cerfberr, un des
syndics de ceux d'Alsace, demande alors des députés spé-
ciaux pour la nation juive : on l'autorise seulement à
faire rédiger le cahier de ses doléances qui sera pré-
senté au roi. La rédaction faite dans les diverses com-
munautés, Allemands et Portugais réunis à Paris, éla-
borent un cahier commun, perdu depuis, mais connu par
Grégoire. Puis ils se brouillent, et leurs divisions con-
tribuent à retarder les décisions de l'Assemblée qui dé-
crète le 14 octobre seulement que l'affaire sera traitée
dans la présente session. (Revue des Etudes juiveSy 1912,
t. LXm, p. 185 et LXIV p. 89 et 244; 1913, t. LXV,
p. 89 et LXVI, p. 161.)
1
496 REVUE D'ALSACE
Carl Gruber : Der Kônigsleutnant im alten Elsass,
Après avoir cherché à définir les pouvoirs des Lieute-
nants du Roi, M. Gruber raconte quelques épisodes de
la vie du baron Louis de Klinglin qui exerçait cette fonc-
tion à Strasbourg au début de la Révolution, et dont le
rôle dans les événements de 1789 est bien connu.
M£/, p. 92.)
D"^ Grupe : Die bàuerlichen Unruhen in der Graf-
schaft HanaU'Lichtenberg im Sommer 1789. Reproduc-
tion très augmentée de la première partie d'un travail
inséré en tête du Programme du Gymnase de Bouxwiller
en 1897. L'auteur remarque non sans raison, et avec une
certaine mélancolie, que nombre de mémoires érudits sont
en quelque sorte ensevelis dans les Programmes annuels
des établissements scolaires et restent trop souvent igno-
rés du public. (EM, p. 289.)
D*^ CiCSAR : Belohnung und Unterstiitzung Ersteiner
Biirger in der Revolutionszeit, Publie deux délibérations
relatives à une distribution de pain et de vin faite aux
électeurs par la municipalité d'Erstein en 1790, et à la
vente de pain à prix réduit consentie par elle aux indi-
gents à la même époque. L'auteur s'étonne du premier
fait : mais n'était-ce pas un vieil usage dans beaucoup
de villes d'Alsace que de procéder à des distributions
de ce genre, voire d'offrir un banquet aux bourgeois le
jour du renouvellement du Magistrat ? D'autre part il
n'est pas légitime d'attribuer à la Révolution seule, com-
me le fait M. Cœsar, la cherté de la vie en 1790. La
disette datait de loin et avait sévi particulièrement dans
l'hiver de 1788; tout le monde sait que la misère fut
une des grandes causes des Troubles de l'année sui-
vante. Quant à parler, au 9 mai 1790, de la dépréciation
des assignats pour expliquer la hausse du prix des den-
rées, c'est commettre une grave erreur. Créés en dé-
cembre 1789, les assignats ne reçurent cours de mon-
naie que le 17 avril 1790 et n'étaient nullement dépré-
BIBLIOGRAPHIE 497
ciés au bout de trois semaines. Pourquoi d'ailleurs l'au-
teur, comparant le prix du pain à cette date et aujour-
d'hui, ne tient-il aucun compte de cette dépréciation qu'il
cfoit si considérable ? (£ Af, p. 506.)
La fête de la Confédération du Rhin avait été célé-
brée à Strasbourg du 12 au 16 juin 1790 avec un succès
brillant. M, Rod. Reuss, après nous l'avoir rappelé, suit
La Garde nationale de Strasbourg à la Fête de la Fédé-
ration parisienne (14 juillet 1790). II publie des lettres
très intéressantes adressées au maire de la ville, Frédé-
ric de Dietrich, par son fils Fritz et le précepteur de
celui-ci, Alexis Gloutier, qui s'étaient joints aux fédérés.
On y trouvera un récit curieux du voyage des Alsaciens,
surpris du « froid de glace » des Lorrains, décidément
« inélectrisables »>, et parfois, comme à Nancy, «_entière-
ment inconstitutionnés », puis un tableau pittoresque des
fêtes de Paris, magnifiques, mais où régnait « plus de
gaîté que* d'ordre et de pompe », de la revue passée par
le roi, dont « nos strasbourgeois ont trouvé qu'il avait
l'air d'une rude bête », du voyage de retour jusqu'à la
rentrée à Strasbourg, un mois après le départ. (R A I,
page 33.)
M. Albert Mathiez. publie sur Les Francs-Maçons et
la propagande révolutionnaire après Varennes une cu-
rieuse lettre envoyée de Kehl en août 1791 par un ancien
capitaine, nommé Le Maire, à un général inconnu. Il a
fait traduire en allemand un imprimé de la loge S. Jean
d'Ecosse du Contrat Social à Paris, et y a ajouté un pe-
tit discours pour les Frères des pays étrangers. Le maire
de Strasbourg a fait imprimer le tout à 2.000 exem-
plaires qui ont été passés en sûreté sur la rive droite
du Rhin; on va les envoyer aux vénérables des loges
de villes allemandes ou belges où cet écrit « fera des
merveilles », ainsi que dans les armées. On ne nous
avait pas montré encore ce Dietrich franc-maçon se ser-
vant des loges d'Allemagne pour y favoriser la propa-
gande girondine. (Annales révolutionnaires, p. 101.)
498 REVUE D'ALSACE
Dans un mémoire qu*écrivit Chabot pendant sa déten-
tion et qu'édite également M. A. Mathiez : François
Chabot, représentant du peuple, à ses concitoyens qui sont
les juges de sa vie politique, on relèvera les passages où
cherchant à défendre les frères Frey, réfugiés jadis à
Strasbourg, l'auteur parle de « l'infâme Dietrich », La-
vaux, de « la presque universalité des Strasbourgeois
fanatiques, feuillants ou autrichiens )>, des espérances des
royalistes après le 20 juin et notamment de ceux de
Strasbourg qui « étaient plus insolents que partout ail-
leurs )>, etc. (Annales révolutionnaires, p. 533.)
Le Commissaire Sicard, strasbourgeois, dont M. Ar-
thur Chuquet nous conte les mésaventures, faillit payer
cher la protection de Dietrich et de Victor de Broglie.
Nommé commissaire des guerres sur leur recommanda-
tion en mai 1792, il fut dénoncé après le 10 août, ac-
cusé de feuillantisme, de complicité avec le- /< scélérat
Dietrich » et Lafayette. Malgré ses protestations et celles
de sa famille, il fut suspendu en février 1793, exilé à
20 lieues des frontières, puis arrêté à Toulouse, empri-
sonné à Rayonne et libéré seulement à la fin de 179Î.
Réintégré en 1795, il mourut en 1842. {la Revue, t. CV,
p. 19.)
Paul-Albert Helmer : Un procès sur la féodalité
d*une redevance (R A, p. 19).
M LÉON-G. Pélissier : Autour des négociations de
Bâle {Juillet-Septembre 1795), publie les lettres d'un
émigré qui signe de Pomiel, adressées de Bâle à l'Inqui-
sition d'Etat de Venise, et où l'on trouvera des indica-
tions sur la situation de l'Alsace, les mouvements des
Troupes, les projets d'invasion des impériaux, avec de
fréquentes allusions aux intelligences (qu'on se flatte d'a-
voir dans la province. (Revue historique de la Révolution
françase, p. 206.)
Dans les articles que M. Eugène Welvert consacre
BIBLIOGRAPHIE 4^9
à La Mission de Lakanal sur le Rhin, on recontre d'utiles
renseignements sur Rtidler qui, après le traité de Campo
Formio, avait été chargé d'organiser les territoires nou-
veaux de la rive gauche du Rhin, mission confiée peu
après à Lakanal, ainsi que sur d'autres Alsaciens tels que
Reubell ou Daigrefeuille. (Feuilles d* Histoire, t. IX. p. 413.)
M. Jos. LÉvY nous apporte cette année trois nouvelles
contributions à l'histoire religieuse de la Révolution en
Alsace : L'aliénation et le dépouillement des églises ainsi
que la profanation des cimetières pendant la grande dévo-
lution {1790- \S04). — La confiscation des presbytères
dans la Haute-Alsace pendant la Révolution (1790- 1802).
— Le sort des orgues dans la Haute-Alsace pendant la Ré-
volution (1793- 1801. Dans ces trois articles il donne des
textes de lois, de décrets ou d'arrêtés qu'on sera heureux
de trouver réunis. Il n'a pu malheureusement montrer dans
quelle mesure les ordres des autorités ont été exécutés.
Pour les églises, il donne seulement un état des édifices
religieux des cantons de Neuf-Brisach et de Soultz en
1796; pour les orgues il semble n'avoir trouvé aucun
renseignement. Quant aux presbytères, il publie par can-
tons la liste de tous les presbytères du Haut-Rhin envoyée
au ministre de l'intérieur en l'an V. Or, il n'y est fait
mention d'aucune des communes du Territoire de Bel fort
actuel. Nous ne cesserons de protester contre la tendance,
si fréquente en Alsace, qui "consiste à prendre comme
cadre pour des études de l'époque révolutionnaire le Dé-
partement de Haute-Alsace créé après 1871, et non l'an-
cien Haut-Rhin. II y a là un véritable anachronisme.
(/? A C, p. 273, 406 et 736.)
M. le D*^ Gass continue, dans une série d'études, l'his-
toire du Séminaire de Strasibourg pendant la Révolution
comnfcencée en 1911 et 1912. Dans la première Bas konsti-
tuiionelle Priesterseminar, il montre comment cet établisse-
ment fut organisé par l'évèque Brendel avec l'aide d'ecclé-
siastiques venus du dehors, comme Euloge Schneider, et
7
500 REVUE D'ALSACE
Dereser, jusqu'à ce qu'il sombrât au début de 1793. {S D B
page 21.)
Sous le titre : Dos Priesterseminar im ExU, il racon'^e
comment les jeunes clercs alsaciens qui .suivirent le car-
dinal de Rohan, leur évêque, sur la rive droite du Rhin,
furent formés à la vie religieuse à Ettenheimmûnster, à
Allertieiligen, etc. (S D B, p. 69.)
Il décrit aussi dans un article intitulé Dos Priester-
seminar als Priestergefàngnis, la v:e des ecclésiastiques
incarcérés au séminaire, surtout d'après Iss souvenirs du
jésuite Dominique Roos de Sélestat qu'il a publiés récem-
ment. {Erlebnisse eines elsassischen Jesuiten wàhrend der
Révolution. Slnasfoourg, Le Roux, ]913.)(5 D B. p. 171.)
Il commence enfin l'histoire de la maison en tant que
pri^n pcrfitique : Dos ï\riesterseminar als politisches Zenr
tralgefàngnis, en énumérant les malheureux suspects, de
toutes les classes de la sociéié, qui y furent entasbés et
réduits à un-s vie misérable. (5 D B, p. 558.)
Le même auteur reproduit une lettre adressée par l'ad-
ministration d>épartementale du Bas-Rhin au bibliothécaire
de l'Ecole Centrale pour lui prescrire, au nom du Ministre
de rinlérieur, de faire parven*r à la Bibliothèque nationale
tous l>es diplômes concernant les établissements ecclésias-
tiques qui seraient en sa possession,, du 22 décembre 1799 :
Die Révolution und die kirchlichen Urkunden, (S D B,
paçe 443.)
H nous doi^ne encore le début d'une biographie de Fran-
çois Ignace Anstett, originaire de Molsheim, qui devint curé
const'tu'.ionnel de Schnersheim, membre du Directoire du
Bas-Rhin et lieutenant d'Euloge Schneider, dont il partagea
la disgrâce. Il échappa cependant à la n[K>rt, fut un mo-
ment agent national du canton de Brumajh sous le Direc-
toire et finit obscurément. {A E A, p. 437.)
J. P. HoTT : Vieilles silhouettes. M, Vahhé Joseph-Louis.
Colmar, mort évêque de Mayence (1760-1818.) Courte no-
tice sur les débuts de ce prélai alsacien, qui n'ajoute guère
à la biographie publiée en 1906 par Joseph Wirth. Signalons
BIBLIOGRAPHIE 501
•en passant sur Vôpiacopat de Mgr Colmar le livre de Franz
Usinger : Dos Bistum Mainz unter franzôsischer Herr-
schaft, 1798 bis 1814, Mayence, \9\2. R C A, p. 492.)
KiEFFER : Derniers moments de Mgr Saurine, Lettre
adressée à Mgr V Archevêque de Besançon par M. le Se-
crétaire de VEvéché, Mgr Saurine, ancien évêque consti-
tutionnel des Landes nommé à l'évêohé de Strasbouig
après le Concordat, mourut en tournée de confirmation
à Soultz (Haut-Rhin) en mai 1813. (S D B, p. 185.)
M. Paul Acker publie une conférence faHe à Paris
sur ce grand Soldat d'Alsace : Kléber. (A L P, 2 ^à 28 fév.)
Une plaque de pierre, jadis apposée sur la maison où
Ton croyait qu'il était né, une pipe qui lui appartint, un
obélisque élevé en son honneur au Polygone, de nombreux
portra'ts gravés, un tableau représentant ses funérailles,
tels sont, d'après M. Hans Haug, les Souvenirs de Kléber
à Strasbourg, en dehors du monument célèbre où reposent
les restes du héros. {A E J, p. 190.)
M. Fr. Normand raconte en un article de bonne vul-
garisation la carrière du Général Rapp, aide de camp de
Napoléon, pçikr de France (1771-1821). {Les Contempo-
rains, 1 Décembre.)
M. le commiariidant Henri Demiau, dans un fragment
d'un Livre dOr des Bataillons volontaires des Départe-
ments perdus, qu'un jour, nous l'espérons, il publira en
entier, donne une courte biographie et les états de ser-
vices de trois officiers du l'^ bataillon du Bas- Rhin formé
à Strasbourg le 1" octobre 1791 : Jean Philippe Faits et
Jean-Reinhard Emmerich de Strasbourg, et Louis Buder
de Sél'estat. {A L P, 23 mars.)
Parmi les biographies consacrées à des Soldats alsa-
ciens par M. le général J. Dennery, citons celles du Ca-
pitaine Nicklis, de Winkel, qui de Valmy à Wagram ne
cessa de combattre en brave, et celle du Major Josgèr, de
502 REVUE d'alsace
Reichsboffien» tué h Majaïsk le 8 septembre 1812, après
trente ans de services. (A L P, 22 juin et 21 décembre.)
M. Lucien Nicot, à qui nen n'est étranger de ce qui
touohe les Soldats (f Alsace et de Lorraine, continus à leur
consacrer une série de notices brèves, mais précises. Re-
levons celles qui concernent les généraux alsaciens Offen-
stein, d'Brstein, 1760-1837 (Af >l L, p. 12), Sourcier , de
la Petite-P'enne. 1760-1828 (p. 31), AtthaUn, de Colmar,
1784-1856 (p. 46, Beysser, 4c Ribeauvillé, 1753-1794 (p.
65), Christiani, de Strasbourg, 1772-1840 (.p. 118, PerquH,
de Sélestat, 1768-1858 (p. 128)., Dorsner de Strasbourg,
1750-1829 (p. 141), Westermann, de Molsheim, 1751-1794
(p. 158), de Burgmff, de Strasbourg, 1778-1855 (p. 167),
Werlé de Soultz, 1763-1811 <p. 182), Juncker, d'Oben-
heim, 1784'r855 (p, 198)^ Freytag, de Strasbourg, 1765-
1832 (p. 223) et Hatry, de Strasbourg, 1788-1863 (p. 240).
M. DuBAiL-RoY avait entrepris jadis d'écrire les Bio-
graphies des artoiens généraux du Territoire de Belfort.
La mort l'ayant frappé avant que l'œuvre fût achevée,
M. Louis Herbelin a repris son travail. Ta complété et
corrigé, et il en termine cette année .la publication com-
mencée en 1911 et 1912. Il nous présente successivement
le Général Jean-Baptiste Boyer, de BelforA, 1775-1813.
morns connu que son frère, mais aussi brave» blessé mor-
tellement à Leipzig; le général Raindre, de Lachapelle-
sous-Rougemont, 1779-1858, évadé à douze ans du collège
pour s'engager au premier bataillon des volontaires de la
Moselle où servait son père, lieutenant à quatorz»e ans et
demi à la suite d'actions d'éclat, et qui servit jusqu'en
1841; le général Roussel, de Belfort, 1782-1851, dont U
carrière s'étend de la bataille de Zurich à la prise d'Alger;
le général Chauckard, de Belfort, 1801-1880; le général
FoltZy de Belfort, 1803-1885; le général Georges Beuret,
deuxième du nom, né à Larivière en 1803, tué à Monter
bello en 1859; le général Louis Gaulard, de Belfort, 1811-
1880; le général Jeantet, de Lachapelle-sous-Rougemont
1839-1895. {B S B £/p. I.
BIBLIOGRAPHIE 508
■
Le lieutenant-colonel J. Colin publie, d'après le ma-
nuscrit xles archives de la guerre, le Journal du Colonel
Béchaudy de V armée de Portugal^ Octobre 1812. Béchaud.
qui devint plus tard général était aussi d€ Bel fort. {Revue
des Etudes napoléoniennes^ novembre et décembre 1912
et janvier 1913.)
Le général François- Pierre- Joseph Amey, de Sélestat,
qu' avait vailkimment combattu à Eylau, avait été profon-
dément peiné par quelques appréciations de l'empereur,
publiéss à la suite de la batarl-lie dans le 58* buUefin d«
, la Grande Armée, et qui semblaient Taccuser d'incapacité
avec les autres lieutenants d'Augereau. M. Louis Maurer,
après avoir résumé les services antérieurs doi général,
montre ce qu'avait fait Amey à Eylau, et publie une lettre
qu'il écrivit d'Elbling, le 22 mars, à Napoléon, pour lui dire
son chagrin et sa désillusion. Il raconte enfin la suite de sa
carrière terminée en 1833. Apiey est mort à Strasbourg
en 18501, 57 ans après avoir été nommé, général. (Feuilles
d'Histoire, t. IX, p. 30.)
P. Stœber : Lettres d'un officier d'origine alsacienne
ayant servi dans la Grande Armée, Ce sont trois lettres
adressées en 1809 et 1812 par Ktiss | son père, pasteur
à Rheinbischofsheim, et à Ehrenfried Stœber. (B M H M,
t. XXXVI, p. 81.)
Mémoires de Jean Baumgartner, en 1814, adjudant-
souS'ùfficier au T Régiment d'infanterie léger e^ en 1815
capitaine de la Garde nationale, aujourd'hui commissaire
de police de la ville de Mulhouse (Haut-Rhin), Etats de
services depuis 1811 jusqu'à la bataille de Leipzig. Frag-
ments, d'après une copie prise vers 1830, de ces mé-
moires aujourd'hui perdus. (Ihid. p. 35.)
M. Lucien Delabrousse accompagne une notice sui
Belfort en 1814 et le commandant Legrand, où il résume
l'excellent livre de M. le capitaine Blaison, d'un portrait
inédit de ce vaillant défenseur. (M A L, p. 149.)
504 REVUE D'ALSACE
M. le capitaine Blaison lui-même complète Touvrage
qu'il consacra naguère à la défense de Bel fort en 1815
par la publication de trois rapports de Lecourbe au mi-
nistre de la guerre. Les deux premiers, des 2 et 4 juillet,
racontent les combats livrés devant la place entre le P
et le 3; le troisième est un rapport d'ensemble non daté,
consacré surtout à signaler au ministre ceux qui se sont
distingués pendant le siège et méritent d'être proposés
pour une récompense. {Les Marches de VEst, Septembre,
page 524.)
M. A. M. P. Ingold achève, avec le talent que lui con-
naissent tous les lecteurs de notre Revue, de raconter Les
premières années de Louis de Béer, gouverneur de Bé-
névcnt II donne, surtout d'après les lettres de son héros»
d'abordants détails sur sa carrière, diplomatique à Naples,
en Sicile, à Rome, jusqu'en 1806. Puis vient son roman,
auquel ne manque aucune des péripéties classiques : cp-
position des parents, mariage clandestin, enlèvement de
la belle qu'on enferme au couvent, etc. Les démarches
qu'il fait pour soutenir les intérêts de sa famille nous le
montrent cependant d'esprit plus calitie. On trouvera dans
ses lettres des appréciations généralement fort malveil-
lantes sur quelques-uns de ses compatriotes : le préfet
Desportes, Scherer, Reubell, etc. (/? C A, p. 12, 70, 134,
227, 263.) ^
Les hommes porcs-épics à Strasbourg, dont nous entre-
tient M. le D^ GoLDscHMiDT étaient deux frères, nommés
Lambert, dont l'exhibition à la foire de la Saint-Jean en
1802 provoqua un vif mouvement de curiosité. La ma-
ladie de peau dont il^ étaient atteints fut étudiée par
Thomas Lauth, professeur d'anatomie à Strasbourg, qui
donna un diagnostic très exact, rectifiant l'opifiion de Ti-
lesins qui, l'année précédente, avait examiné les mêmes
sujets à Leipzig. {Revue anthropologique, p. 134.)
Albert Fuchs : Die erste Telegraphenlinie in Elsass-
Lothringen, Indique comment fut créé et comment fonp-
X.
BIBLIOGRAPHIE 505
tionna la ligne du télégraphe aérien de Chappe de Paris-
Metz-Strasbourg pendant la Révolution et l'Empire. (EM,
p. 497 et 539.)
Strasbourg sous Napoléon I^^fut très enthousiaste de
l'empereur. M. J. Dontenville évoque des fêtes célébrée^
lors des passages des souverains, de la richesse de la
ville, de l'administration excellente du préfet Lezay-Mar-
nésia, jusqu'au moment des grands revers où se manifesta
la fidélité de l'Alsace. {A L P, 3 août.)
M. J. DE L. donne une généalogie de la famille, au-
jourdlîui éteinte, du préfet du Bas-Rhin Lezay-Marnésia.
(Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux. LXVII, 646.)
!///. — De 181 5 à 1871.
Lieutenant-colonel de Cazenove : Un officier de Hus-
sards du Haut-Rhin en 1815. — Au milieu de 1815
furent formés six régiments de hussards dont deux, le
5' et le 6*, tenaient garnison en Alsace. C'est au 6*, dé-
nommé Hussards du Haut-Rhin, que fut envoyé Henry de
Cazenove d'Ariens, dont l'auteur résume l'histoire et pu-
blie un fort joli portrait. Cette minature fixe de façon
précise l'uniforme du corps. {Carnet de la Sabretache,
page 31.)
Les appréciations du coîonel Coqueugniot, sous-inspec-
teur aux revues, sur l'Alsace, les Alsaciens, et surtout les
Alsaciennes sont trop flatteuses pour qu'on ne sache pas
gré à M. Georges Delahache de nous les avoir fait con-
naître dans sa spirituelle notice : Strasbourg et le Colo-
nel Coquei^gniot, (A E J, p. 98.)
C" Karl Obser : Briefe von Friedrich Càsar Lahar-
pes an Johann Ludwig Kliïber. — Le général Laharpe,
ancien précepteur du tsar Alexandre 1"*, et le juriste, plus
tard miiiîstre badois Kliiber, s'étaient liés d'amitié pen-
506 REVUE D'ALSACE
dant le congrès de Vienne et n'avaient cessé dès lors
d'entretenir une active correspondance. M. Obser publie
un certain nombre de lettres, datées de 1817 à 1832, in-
téressantes pour l'histoire des idées libérales et du mou-
vement diplomatique dans le premier tiers du XIX siècle.
(Z G 0 R, p. 537.)
M. A. Calmette : Les Carbonari en France sous la
Restauration, signale l'activité déployée par les Carbo-
nari dans le Haut-Rhin. Deux députés du département,
Jacques Kœchlin et Voyer d'Argenson, sont à la tête des
conjurés; ils sont secondés par Dollfus, négociant de Mul-
house, et 2ickel, directeur d'une compagnie d'asstu'ances,
en rapports étroits avec les ventes suisses, en particulier
celle de Coire. Des ventes existent à Strasbourg, Colmar,
Neuf-Brisach, Mulhouse et Belfort, fondées à la suite
d'une tournée de propagande de Bazar. Beaucoup d'affi-
liés sont recrutés dans l'armée, notamment au 29* d'in-
fanterie, dont deux bataillons sont en garnison à Belfort,
un à Neuf-Brisach. Armand Carrel, lieutenant dans cette
dernière ville, joue un rôle important. Koechlin et d'Ar-
genson sont compromis dans le complot xle Belfort; quel-
ques jours auparavant, Kœchlin a été à Bâle emprunter
deux millions, avec la garantie de quarante signatures.
Le complot de Colmar, monté en 1822 par la police,
semble révéler en Alsace certaines tendances bonapartis-
tes. Malgré l'échec de ces coups de force, le Haut-Rhin
reste fidèle aux idées des Carbonari, puisqu'il élit en 1822
Georges Lafayette, fils du général. (La Révolution de 1848,
Février à Août.) (1)
M. le D"" D. GoLDSCHMiDT : Des prisons civiles de
Strasbourg au commencement du siècle dernier, indique
d'après un rapport de H. Ch. Ehrmann, publié en 1824,
l'état lamentable des prisons strasbourgeoises vers 1820,
et les efforts faits au cours des années s\ii vantes pour
(1) Nous devons cette notice à l'amabilité de M. Pierre Braum
BIBLIOGRAPHIE 507
améliorer l'hygiène physique et morale des détenus. B S S
B A, p. 200.) ^
' O. WiNCKELMANN : Tagebuck Ludrvig Spachs. — Louis
Spach/ avant d'être appelé au poste d'Archiviste en chef
du Bas-Rhin par le préfet baron Sers, passa, tant comme
précepteur que comme secrétaire particulier, sept ou huit
années dans la famille du comte de Sainte-Aulaire, avec
lequel il fit deux longs séjours en Italie. C'est le joumaî
de Spach, pendant le premier de ces voyages, que publie
M. Winckelmann. La première partie, concernant la Haute
Italie et Florence, a paru en 1910; la seconde est plus
particulièrement consacrée à Rome où Spach passa pres-
que tout l'hiver de 1826. Cf. l'autobiographie de Spach
publiée par H. Krauss dans JG EL 1899-1902, et la no-
tice donnée par Ernest Lehr dans la Revue d'Alsace de
1880 U G E L, p. 9.)
Benner : Notes *sur le déplacement du monument
Lambert en 1912. — Détails sur la fête commémorative
de 1828. Le mathématicien Henri Lambert (1728-1777)
était né à Mulhouse, non loin de l'hôtel-de-ville; une co-
lonne avec soh médaillon avait été érigée le 27 août 1828
en face de l'école de dessin. (B M H M, t. XXXVI, p. 67.)
Emil Wendling : Uhlands Beziehungen zum Elsass,
Le grand poète lyrique souabe, Louis Uhland (1787-1862)
comptait en Alsace de nombreux admirateurs et correspon-
dants, comme les frères Stœber, Louis Schneegans, Aug.
Lamey, et même le fervent recteur de l'Académie, Louis
Cottard, qui bien qu'originaire de Provence était un
fervent des lettres allemandes. A plusieurs reprises
en 1811, en 1837; en 1844, Uhland 'visita notre
pays, qui souvent inspira ses œuvres. M. Wendling
étudie les rapports du poète avec l'Alsace et les Alsaciens
à l'occasion du cinquantenaire de sa mort, complétant ainsi
une notice insérée par M. Karl Walter dans E M de 1912.
U G E Ly p. 91,)
508 REVUE D'ALSACE
M. Georges Mény consacre à Un maire de village
alsacien au début de la monarchie de Juillet une de ces
monographieis souvent si riches en enseignements qu'af-
fectionne l'école de Le Play. De vieux papiers lui ont
permis d'étudier l'existence de sieur A, maire de M. près
de Kriit de 1830 à 1836. C'est un plaisir que de pénétrer
avec un tel guide dans l'intimité d'une famille alsacienne
considérée, prospère, possédant une belle maison, des ter-
res toujours plus étendues, de l'argent liquide, et com-
mençant à s'intéresser à l'industrie. La vie est large; le
livre de menus de la maltreisse de maison décrit l'ordon-
nance de repas pantagruéliques, et la cave est l'objet
de soins particuliers. Pas de gaspillage, d'ailleurs, bien
qu'on soit charitable : les comptes sont tenus* avec un
ordre qui permet à M. Mény d'étudier en détail le prix
des denrées, le rendement des terres, le cours des mar-
chés, etc. — M. le Maire est instruit, lit beaucoup, et des
livres séfieux. Il reçoit des revues, libérales ou napoléo-
niennes, et ses opinions, qui lui valent d'être maire en
1830, le font écarter après l'échauffourée de 1836. Ses
idées avancées ne l'empêchent point d'ailleurs de rem-
plir avec scrupule ses devoirs religieux. Son fils fait des
études, et la munificence paternelle lui alloue, avec
35 francs de pension, 7 fr. 50 par mois pour ses menues
dépenses. Enfin, dans sa mairie, nous le voyons s'oc-
cuper avec zèle de ce qui concerne les intérêts de la
commune. — Nous assistons ainsi à la résurrection de
toute une époque, de vie calme et lente, très terre-à-terre
en général, mais avec un singulier mélange de romantisme
que M. Mény retrouve jusque dans les lettres d'affaires.
Le pays est pauvre et en retard, et l'industrie qui bientôt
lui apportera de l'argent amène aussi bien des souffran-
ces, comme celles des enfants qui de 2 et 3 kilomètres
viennent travailler 13 heures à l'usine pour gagner 20
à 25 centimes. (La Réforme sociale, t. LXV, p. 129.)
On lira avec le plus vif intérêt les pages dans les-
quelles M. Georges Delahache a raconté L'Insurrection
BIBLIOGRAPHIE 509
de Strasbourg (30 octobre 1836. S*aidant des ouvrages
antérieurs et des documents d'archives en même temps
que d'une connaissance approfondie de la topographie
strasbourgeoise, il nous donne minute par minute, pour
ainsi dire, le récit le plus détaillé et le plus précis de
la folle équipée de Louis- Napoléon. Nous en suivons les
héros sans les perdre de vue un seul instant depuis leur
entrée dans la ville jusqu'à leur incarcération, et l'abon-
dance des illustrations, toujours heureusement choisies,
vient augmenter encore* l'attrait de cette reconstitution.
Nous retrouvons en prison le prince et ses amis, et après
l'élargissement du premier, nous assistons au procès et à
l'acquittement des comparses, sur lesquels un appendice
fournit une série de notes biographiques. (RAI, p. 117.)
Quelques mois avant la publication de ce travail, M.
Hector Fleischmann avait détaché d'un livre qu'il pré-
parait sur Napoléon et les Femmes un chapitre consacré
au rôle de Mme Gordon dans les mêmes événements : Les
dessous d'un coup d'Etat. Louis-Napoléon et Mme Gordon,
d'après des documents nouveaux et inédits. Après avoir
rappelé les débuts d'Eléonore-Marie Brault, dit sa vie
d'actrice, son mariage avec l'Anglais Gordon, mort en
mars 1836, décrit la « beauté virile » de cette femme aux
allures cavalières et décidées, « active, intrigante, de
mœurs équivoques, et sans argent », il raconte ses rela-
tions avec Persîgny, ses premières rencontres avec Louis-
Napoléon à Baden-Baden, sa liaison avec Vaudrey qu'elle
entraîna dans la conjuration, son rôle pendant la journée
du 30 octobre 1836 et pendant le procès, et le peu de
reconnaissance du prince qui, arrivé au pouvoir, la con-
gédia avec quelque argent et la laissa mourir à l'hôpital
en 1849. (La Revue, t. CI, p. 20.)
LuziAN Pfleger : Andréas Rœss und die gràfliche Fa-
mille zu Stolherg. Au temps où il était professeur au
séminaire de Mayence, l'abbé Rœss, futur évèque de Stras-
bourg, avait été mis en relations avec la famille de Strpl-
510 REVUE D'ALSACE
berg. M. Pfleger a retrouvé une partie des lettres que
lui adressa la comtesse Sophie, veuve de Frédéric-Léo-
pold de Stolberg. (Historisch-politische BlâUer, 16 août.)
Effacer les traités de 1815 a été le plus ardent désir
de tous les hommes politiques français dans la première
moitié du XIX' siècle. A plusieurs reprises la guerre fail-
lit éclater sur le Rhin, et l'on sait les préparatifs mena-
çants que prescrit M. Thiers à l'occasion du traité de Lon-
dres. Depuis quelque temps déjà' les agents diplomatiques
multipliaient les démarches et accumulaient les renseigne-
ments. Le préfet du Bas-Rhin, Louis Sers, demanda au
chanoine Rœss, qui avait longtemps séjourné à Mayence
et en outre était en intimes relations avec le recteur de
l'Université catholique de Louvain, des rapports sur la
situation et Tesprit public en Belgique, dans l'Allemagne
du Sud et la Prusse rhénane. Ces rapports, rédigés en
allemand (ils furent traduits en français avant d'être trâns
mis à Paris) sont très circonstanciés et nettement défavo-
rables à la politique belliqueuse du ministère. M. le D'-
Otto WiETBERGER, déjà connu par un intéressant travail
sur les réfugiés politiques alleixiands à Strasbourg de
1830 à 1849, reproduit le texte de ces rapports, d'après
les originaux déposés aux archives de la Basse-Alsace,
sous le titre : Andréas Rœss, Domherr des Bistums Stras-
bourg, und die Politik des Kabinetts Thiers im Jakre 133'^.
(Z G O R, p. 25.)
M. Paul Casper : Le Rhin allemand, A. G, de Schie-
gel et V Alsace-Lorraine^ rappelle les polémiques entre
poètes, que provoqua le grand trouble de 1840. A la Mar-
seillaise de la Paix par laquelle Lamartine avait répliqué
à la Chanson du Rhin de Becker et à la Wacht am Rhein^
Schlegel riposta par d'étranges atrophes, qu'il croyait avoir
écrites en français. Il est intéressant non d'en relever la
platitude, mais d'y trouver l'expression formelle du désir
qu'avaient les Allemands d'enlever à la France l'Alsace
et la Lorraine. (C A, p. 261.)
BIBLIOGRAPHIE ') 1 l
D"^ Hans Kaiser : Der Kampf gegen die deutsche Spra-
che in den elsàssischen Schulen von 1833-1870. — L'au-
teur, archiviste en chef de la Basse-Alsace, a grandement
mis à contribution le riche dépôt qu'il administre, pour
rédiger cet important travail. L'abondance et la précision
des renseignements lui donnent un vif intérêt. Les juge-
ments et les conclusions pourtant sont trop absolus, même
pour celui qui admet les tendances de M. Kaiser, mais
qui a plus intimement que lui connu les hommes et les
époques successives, dont il écrit l'histoire. (£ L K, p. 179.)
Après cette étude, on lira l'article qui lui réplique :
La prétendue lutte contre la langue allemande en Alsace.
(C A, p. 237.;
Le Frère Edouard Sitzmann ; Un sergent de chas-
seurs à pied alsacien, raconte l'histoire de Louis Klingen-
hoffen, né à Colmar en 1829. Se trouvant à Rome en
1854 comme sergent dans le corps français d'occupation,
il Fit la connaissance de Mgr de Ségur, abjura le pro-
testantisme, entra dans les ordres, fut secrétaire de Mgr
de Ségur aveugle, à Rome puis à Paris, précepteur dans
la famille Aldobrandini, aumônier d'un corps franc au
service du Pape, et après avoir résidé k Poitiers auprès
du Cardinal Pie, puis à Bordeaux, mourut à Paris en 1913.
{R C A, p. 605.)
M. A. Kannengieser détache d'un ouvrage à paraître
une notice sur Uabhé Simonis, son origine et son éduca-
tion, La famille Simonis, dont l'auteur donne un tableau
généalogique, était originaire de Sallanches et était venue
s'établir à Ammerschwihr en 1660, comme tant d'autres
familles savoisiennes dont l'émigration en Alsace méri-
terait d'être étudiée. {R C A, p. 641.)
La partie du journal de M, le vicaire-général Rapp,
publiée cette année, comprend la période de 1857 à 1859.
Les détails qu'on y trouve sont d'ordre uniquement reli-
gieux. \R C A, p. 242, 302 et 350.)
512 REVUE D'ALSACE
M. J. Ph. RiEHL nous montre par quelques pittoresques
anecdotes ce qu'était dans Tintimité Monseigneur Freppel.
(R C/i, p. 614.)
A. ScHMinLiN : Die Kirchen im Elsass. — Cons:ni>
tion d'églises en Alsace aux XVIÏl* et XIX* siècles.
(S D B, p. 157.)
A. ScHMiDLiN : Unsere Diôzesanwallfahrten, — Des
91 pèlerinages que l'on comptait autrefois en Alsace, un
petit nombre subsiste, et quelques-uns seulement, comme
le mont Sainte-Odile et Marienthal, sont très fréquentéti.
Histoire de leur relèvement au XÏX* siècle. (S D B, p. 376.)
Le sculpteur André Friedrich dont M. Oscar Dick re-
trace la carrière, naquit à Ribeauvillé en 1798, travailla
d'ubord à Strasbourg chez Ohmacht, puis, après avoir
longtemps voyagé en Suisse, en Allemagne, en Autriche,
en France, en Italie, il se fixa à Strasbourg en 1826 et
exécuta jusqu'à sa mort survenue en 1877 quantité de
monuments que l'on retrouve d'un bout à l'autre de la
province. {R A D, p. 73 : Biographies alsaciennes, XXXI.)
M. Maurice Tourneux raconte la vie de son oncle Le
peintre For est, né à Strasbourg en 1808, connu surtout
comme illustrateur, maître de Cham et de Gustave Doré,
mort en 1891. (Intermédiaire des chercheurs et des cu-
rieux, LXVIII, 642.)
M André Girodie étudie l'histoire et l'œuvre d'f//i
Céramiste alsacien, Théodore Deck, auquel il avait con-
sacré déjà une notice dans la R. A. I. de 1903. (MAL
p. 277, 288, 294.)
En 1858, Wagner, de passage à Strasbourg, fut si heu-
reux d'y entendre une excellente exécution de l'ouverture
de Tannhàuser qu'il songe à y faire représenter son Tris-
tan. M. Henri Lichtenberger : Richard Wagner à Stras-
bourg, regrette qu'il y ait renoncé. Strasbourg n'est-il pas
la patrie du poète qui jadis fit connaître à J'Allemagne
la légende même de Tristan ? (A E J, p. 58.)
BIBLIOGRAPHIE 513
D Kassel : Der Elsàssische Komponist Viktor ElbeL
— Né à Strasbourg en 1817, il s'occupa aussi de politique
servit pendant la guerre" de 1870 et mourut à Nice en
1894. Très recherché comme chef d'orchestre, il avait com-
posé plusieurs oratorios, notamment le Miïnsterbau dont
il dirigea la première audition au théâtre de Strasbourg
le 6 mai 1865. (£ M, p. 402.)
Auguste Oberdœrffer : Nouvel aperçu historique sur
Vétat de la musique en Alsace en général et à Strasbourg
en particulier, de 1840 à 1913. - Voir R. A. 1914 p.
(B 5 5 fî /i, p. 225.)
* Un grand chirurgien alsacien. - Notice sur Jules
Bœckel. {/Esculape, mars.)
* Ch. ViRY :' En souvenir de la Faculté française de
médecine de Strasbourg. — (Ibid. mars.)
* Ch. ViRY : L'école de service de santé militaire de
Strasbourg. (Ibid, avril.)
* D' Granjux : A la faculté française de médecine de
Strasbourg (Le Caducée.)
* A. Balland : Les pharmaciens militaires d'Alsace-
Lorraine. (La France médicale^ 25 -juin, 10 et 25 août.)
A. Uhlhorn : Witterungs- und Ernteverhàltnisse in
Bischweiler von 1844 bis 1874. (E M, p. 481.)
La Correspondance de M. Viellard-Migeon comprend
d'abord une série de lettres écrites à sa famille par le
député de Belfort au Corps législatif, dans lesquelles il
résume les nouvelles politiques et militaires depuis le
15 juillet 1870, jour où fut décidée la guerre contre la-
quelle il vota, jusqu'au 4 septembre où il annonce la fin
d'une dynastie « qui a fait le malheur de la France n.
D'autres lettres, du 8 au 21 mars, ont trait aux négocia-
tions pour. la paix, à la fixation de la nouvelle frontière
et aux événements de la commune. (B S B E, p. 211.)
511 REVUE D'ALSACE
M. Henri Welchinger, dans une conférence sur Le
général Uhrich et le siège de Strasbourg, rappelle les tra-
giques journées du siège et dû bombardement et exalte
le rôle du général. (i4 L P, 5 au 26 janvier.)
A la suite de cette publication, une longue polémique*
qu'on nous permettra de trouver au moins inopportune,
a mis aux prises sur La question Uhrich M. Lucien De-
LABROUSSE et Témînent membre de l'Institut, le premier
critiquant l'attitude d'Uhrich lors du siège et de la capi-
tulation de Strasbourg, tandis que le second s'attache à
la justifier. (M A L, 18 janvier au 12 avril.)
• D*^ Rouis : A propos de Vécole de médecine militaire
de Strasbourg pendant le siège de 1870. (jEsculape,)
Célestin-Hippolyte Fauconnier, de Leffrinkoncke (Nord),
maréchal des logis fourrier au 20** régiment d'artillerie à
cheval à Strasbourg au moment du siège, avait, comme
bien d'autres soldats, profité des longs jours de la cap-
tivité pour noter ses souvenirs. M. A. Casser publie ce
Journal d'un défenseur de Strasbourg 1870. Siège et cap-
tivité. (M A L, p. 253, 262.)
Douleur patriotique et indignation contre ceux que l'on
croit responsables du désastre, mais bonne humeur quand-
même, malgré les souffrances, tels sont les sentiments
de Fauconnier. Ils s'expriment également, et de façon
plus pittoresque, dans le Chant de route des Francs-Tireurs
de Colmar, composé par le sergent Gairry, de la 4' et
du l•'^ (Af A L, p. 285.)
Sous le titre : Un document de la guerre de. . . Trehte
Ans, M. E. L. publie une lettre écrite de Dieppe le
12 novembre 1870 par un officier d'état-major du 8* corps
nommé Mayer, et digne en effet d'un soudard des bandes
de Wallenstein, tant elle avoue cyniquement le pillage
systématique auquel se livrèrent certains envahisseurs.
(M A L, p. 318.)
BIBLIOGRAPHIE Ô15
M. Bapst, rapportant une conversation de Thiers avec
Canrobert, a expliqué Comment Belfort nous resta, par
le désir de l'empereur Guillaume de conserver St-Privat;
tombeau de sa garde. Divers intermédiairtstes discutent
cette opinion, défendue par les uns, traitée par d'autres
de légende. (Intermédiaire des Chercheurs et de^ Cu-
rieux, LXVIl, 666 et LXVIII, 20, 251.)
V/II. — Depuis fannexion.
Nous laisserons volontairement de côté, au moins pour
cette année, toute la littérature relative à la Question d'Al-
sace-Lorraine, sur laquelle on n'a jamais autant écrit que
depuis que certains nient son existence même. Nos lec-
teurs trouveront dans diverses Revues, en particulier dans
les Cahiers alsaciens, les indications bibliographiques es-
sentielles. Nous nous bornons à signaler ici quelques étu-
des à caractère plus spécialement historique.
Georges Delahache : Alsaciens d'Afrique, — Frag-
ment du livre UExode dont nous avons rendu compte
récemment, p. 90. (Revue de Paris, 25 décembre.)
A l'occasion de la mort de Bebel, M. Paul Casper
rappelle dans quelques pages sur August Bebel und El-
sasS'Lothringen,, les rapports qu'eut avec l'Alsace le vieux
chef de la démocratie sociale à Strasbourg en 1893. (C A,
page 327.)
M. Jacques Preiss a écrit sur Jacques Kablé et VAU
sace-Lorraine depuis 1870 une émouvante page d'histoire.
Nul n'était plus qualifié pour raconter, à propos de Kablé,
les luttes soutenues par l'Alsace-Lorraine désireuse d'ob-
tenir, comme il dit, (( les conditions essentielles d'une exis-
tence normale et digne. » (A L P, 2 mars.)
M. Preiss fut jadis le président de la u Sundgovia »,
8
516 REVUE D'ALSACE
le premier groupement d'étudiants alsaciens de TUniver-
site de Strasbourg, créé vers 1880. Une société <« Er-
winia » se fonda peu après, puis toutes deux se réunirent
en 1881. Ainsi fut constitué La Société d Etudiants al"
saciens'lorrains Sundgovia-Erwinia dont Pippo, qui en fut
membre, raconte Thistoire à propos du 28* anniversaire de
sa dissolution. Jugée dangereuse, en effet, parce quon y
parlait français, ou qu'on y portait « une coiffure anti-
allemande », elle fut supprimée par l'autorité adminis-
trative le 22 avril 1887. {A E /, p. 243.)
A. ScHNEECANs : Selhstbekenntnis eines Elsàssers. —
Curieuse autobiographie, racontée avec beaucoup de sim-
' plicité suggestive, du fils de Aug. Schneegans qui fut ré-
dacteur au Courrier du Bas-Rhin, député à l'Assemblée
nationale, puis au Reichstag, enfin coAsul d'Allemagne à
Palerme et dont les Mémoires sont bien connus. (E L K,)
A ScHMiDLiN : Dos Simultaneum im Elsass. — Efforts
accomplis pour faire disparaître en Alsace les églises mix-
tes, dont l'usage remonte au XVII* siècle. (S D B, p. 217.)
D*" Les Ehrhard : Bischbfliches Gymnasium an St-
Stephan zu Strasbourg i. £. 1883-1913. - M. Ehrhard fait
l'histoire de ce gymnase St-Etienne, t|ui a remplacé le
Petit Séminaire fem)é en 1873, sous une forme un peu
sèche de pure statistique. On y relève cependant bien
des faits intéressants, entre autres la liste des travaux
insérés dans les programmes annuels. Notons en parti-
culier • 1893, Como, Zunft und Gewerbe der Schneider
im alten Strassbourg; 1894, D*^ Bêcher, Die Landvôgte des
Elsass und ihre Wirksamkeit 1308-1408; 1898, D^ Ehr-
hard, Charles Schulmeister, General-Kommissar der Kai
serlichen Heere unter dem ersten Kaiserreich; 1901, D^
Ehrhard, L'ambassade du prince coadjuteur Louis de Ro-
han à la cour de Vienne, 1771-1774; 1906, D' Bêcher,
Die Rcichsvogtci Kaysersberg von ihrem Ursprung bis zur
franzôsischen Ri^volufion. (5 D B, p. 412.)
BIBLIOGRAPHIE 517
IX. — MœurSj coutumes,
traditions populaires.
A. Pfleger : Volksbrauch und Volkssitte irti cUten
Schlettstadt. — Utilise surtout le Schlettstadter Stadtrecht
de rabbé Gény. (£ M, p. 49, 97 et 151.)
Wassersagen am Oberrhein, Ein Beitrag zu den Ring-
und Flutsagen. — Traditions légendaires sur TAlsace sub-
mergée par les eaux et les anneaux de fer scellés aux
roches des sommets vosgiens et destinés à amarrer les
barques des populations primitives. (£ Af^ p. 433.)
Stab und Stecken als Abwehr- und Zaubermittel in
Sage und Volksglauben,'mit besonderer Beriicksichtigung
des Elsass. — Croyances et légendes relatives aux bâ-
tons magiques et aux baguettes divinatoires; énumération
un peu confuse, mais assez curieuse, de faits relatifs à
l'Alsace. (jE' Af, p. 566.)
*
Altfungfernschicksal nach dem Tod, in Sage und Volks-
glauben des Elsass. — Châtiments qui, d'après certaines
traditions populaires, sont infligés après la mort aux âmes
des vieilles filles qui ont mené ici-bas une existence inutile.
(£ M, p. 424.)
Das Bauopfer in Sage und Volksglauben des Elsass.
-- Rappelle les légendes d'après lesquelles des hommes
auraient .été jadis enterrés dans les fondements où murés
dans la maçonnerie de bâtiments ou de villes en cons-
truction, sans doute comme offrandes aux dieux. Plus tard
des animaux auraient été substitués aux victimes humaineai
et l'on cite diverses trouvailles de squelettes faites dans
des murs lors de démolitions. L'habitude de mettre des
monnaies avec un procès-verbal de la cérémonie dans la
première pierre d'un édifice serait un dernier souvenir
de ces offrandes. (£ M, p. 28.)
E. BECOURT et J. JOACHIM.
Onomatologie Tapographique
Persistance des noms anciens celtes et latins dans les
formes actuelles des noms de villes^ ou autres, de
forme germanofone actuelle, principalement dans
les marches 4u Rhin.
Voici quelques exemples :
L'Aar suisse se distingue peu, comme nom, de TAar se-
quane (Saône).
Ach, forme allem. du latin aqua, se trouve dans Alpn-ach
(Suisse) au lac des Quatre-Cantons (Suisse); Altenach
(Haute- Alsace). — Bregenz-ach ■ rivière de Bregenz
(Vorarlberg). — Schwarz-ach, rivière noire (id.).
Aix-la-Chapelle, Aquœ sextœ; Ats*, en « Chanson de Ro-
land»; Aïs* en Provence; Aachen, en allemand et qui
est un pluriel, répondant au pluriel latin.
Alpe, mot celte - ait (élevé) peut-être congénère.
Appenzell, Abbatis cella - cellule de l'abbé de St-Gall qui
y avait une résidence d'été.
Arbon (Suisse), de Arbor Félix.
Augst, Augusta Rauracorum (Suisse).
Bâle, du grec Basilea, la Royale; nom donné par l'empe-
reur romain grécophile Julien.
(1) Le suffixe ach se retrouve dans un grand itombre de
lieux de la Haute-Alsace terminés en bach ou pachy de même
provenance et signification : ruisseau, eau.
ONOMATOLOGIE TOPOORAPHIQUE 519
Bratt, Bratellum» nombreux noms de lieu en canton de
Bâle, latin Pratum (paratum) Pratellum.
Bregenz, Brigantia, congénère à Briançon, Bragance.
Brisach, Brisacum, ancien nom celte. Jadis le Rhin sjest
frayé un passage sur le côté gauche de ce mont, et Ta
ainsi reporté du coté de la Germanie. Pour iacum,
voyez Rouffach, Tolbiac.
Bonn-sur-Rhin, du celte Bonn ; Bonn, village suisse près
Fribourg. — Ratisbonne, sur le haut Danube. Les Gau-
lois occupaient jadis la vallée du Danube.
Brumath, ville en Alsace, de Brocomagus. Mag; en .celte,
lieu de marché.
Bruxelles, vers la limite du français et du flamand. Water-
loo, près Bruxelles, patoise français. Congénères :
Brace, à Belfort : Bois de la Brosse, Bruxelles bâtie
jadis sur un lieu dit Brocelia. Radical qu'on retrouve
dans la forêt de Brocélian dans l'Quest de la France.
Cambete, cambs, en Alsace; latin campus,
Colmar ; Colombarium.
Coblence, Coblenz; Confluentium, Confluent de la Mo-
selle et du Rhin.
Cologne, Cœln, Kœln; Colonia agrippina.
Coire, Curia, en Suisse romanche, où règne un idiome in-
termédiaire entre le français et l'italien.
Constance, sur le lac de ce nom, fondée par Constance
Chlore.
Danube, du celte Donau, dont la vallée a été occupée par
les Celtes ou Gaulois qui ont laissé de leurs noms à
plusieurs lieux, villes : Ratisbonne (voy. Bonn ; Vienne,
Wels - Welches ; Welsberg, au Tyrol.
Dorf, du latin Turbay qui a signifié aussi réunion de chré-
tiens; devenu torpa, puis Dorf.
Ferrette, Ferraia, devenu Pfirth en allem.; 5 consonnes
pour une syllabe !
Leyde, en Hollande. Lugdunum Batavorum.
Luceme Lucerna, lanterne, jadis ayant servi de petit phare
pour le lac de ce nom.
Magstatt, village en Alsace, de mag, magum, en celte, lieu
520 REVUE D'ALSACE
de marché (d'après M. N.) et du latin staia, devenu
stcOt, stadt, ville.
Mœstricht, Mosœ Uaicctum ■ Gué (Trajet) sur la Meuse
(Mosa).
Modern, ou Mod'rn, Matra, ancien nom de rivière en la-
tin» en Basse^Alsace, a - o régulièrement en Alsace.
Munster, en Alsace, Monasterium.
Nimègue, Castellum Noviomagum; pour magum, voyez
Magstatt.
Pfyn, du latin Ad fines, ville suisse.
Rouffach, ville en Alsace, Ruhiacum, Le suffixe celto-latin
iociim - lieu, domaine, plantation (1).
Sskingen (ville suisse), les séquanais, GoUut signale un
autre Sskingen de l'autre côté du Rhin.
Rhin, nom d'origine celte : Rinn, en Alsace; Rî à Hunin-
gue, Alsace. Reno, rivière de Bologne, en Gaule cisal-
pine. Les Helvètes occupaient le Rhin moyen, rive
droite et le coude intérieur du Rhin, vis-à-vis Bâle.
St-Gall, canton Suisse; Gallus, missionnaire de l'Ile des
Saints, de la verte Erin' à dialecte celte (2).
Spire, Superiores (Ubii).
Soleure, Solothum, Salodurum, Pour durum, voyez Win-
terthur.
Stadt, ville du latin staia. L'Allemand dans sa consonno-
philie, durcit ou double les consonnes.
Strasbourg, VU* siècle, Grégoire de Tour : Stratœburgus
Stratsburg, 870. Etrebou, Estrabourg en anciens docu-
ments de Belfort. On voit le t devenu ts, puis 5 comme
ailleurs. Burgus - bourg, venu au IV' siècle par les
soldats romains, mais mot du grec purgos (voyez ci-
dessous).
Tolbiac, devenu Zulpich, près Cologne, ici, comme ailleurs
(1) ...lacum, donne iac, en Midi de France; y en région pari-
sienne et en canton de Fribourg (ex. : Marly) ; ey^ en Comté de
Baurgoane, ex.: Jussiacum - Jussey; Jussy, en Suisse
(2) L'ancien adjectif irlandais est trois, conservé en lieu dit
en Bretagne avec le même radical ir.
ONOMATOLOGIE TOPOGRAPHIQUE 521
le t devenu ts (Tsulpich); le z allemand -^s. Au V*
siècle, 498, Clovis y défit les Germains. Déjà ! !(1)
Pour iac, iacu'niy voyez Rouffach. Le / de iac et le
c - ch, sont restés. Le o + ou ' u o allem.
Thoune, Thoun\ L'église y est située sur une hauteur :
dun' en celte.
Trêves, Trier, en allm. Augusta Trevirorum. Le pluriel de
ce terme est conservé en Trêves.
Vberstrass ' Super stratam; Chu-étrés, en patois français.
Sur anc. voie romaine.
Uri, canton Suisse; Urus, Wr^, ancien bison d'Europe?
dont la tête, avec anneau au museau, figure dans son
armoirie, et indique déjà domestication de Turus.
Utrecht, ville de Hollande. Ultrajectum, gué ou trajet, sur
un bras du Rhin. — En territoire de Bel fort : Autrage,
village, Atraidje, en patois - gué sur la rivière de St-
Nicolas.
Wels - Gaulois, ville de la vallée du Danube; Welsberg
en Tyrol, ville. W^^/s devient Welsche, en allem. - Gau-
lois; tous congénères. Waal, branche du Rhin + Gau-
lois; Walcheren, île en Zélande.
Windisch, Vindonissa, en Suisse.
Winterthur (Suisse), Vitodurum, Durum, en celto-latin ■
hauteur près de Teau.
Vil, Will, Willer, Weiler, signifie Villars, du latin villa,
en Alsace, en Suisse alémanique; héritage de Tépoque
romane, dont en Suisse les Romands sont les héritiers
(à cheveux noirs). Les Flavigens de Jules-César repré-
sentent les autres.
Vienne en Autriche, Vin do hona\ voyez Bonn. Les Vindé-
liciens y ont laissé leur radical.
(1) Les troupes de Clovis étaient composées en majeure par-
tie de Gaulois.
Nota. — Les Germains, du temps de Tacite, n'avaient ni
villes, ni villages, ni routes, ce qui explique lés emprunts faits
au celto-latin; j'ajouterai ni bâtisses (Burgs).
522 REVUE d'alsace .
Worms, Borbetomagus , pour mag, voyez Magstatt • Sf>r-
mio, en anc. Gaule Cisalpine, sur l'Adda.
Tabem, Saverne, du latin Très Tabernœ (Alsace), Zabem •
Tsabern; pour t'ts ou z, voyez Tolbiac.
Zurich • Tsuric, du latin Taricum : ici t • z ■ ts comme
ailleurs.
D' AUG. VAUTHERIN.
Table des Matières du Tome 65®
( 1914 - 9' SÉÎ5IE )
S I ALPHABETIQUE
Pages
Anonyme. — Les Forteresses, lignes de défense
et Cours d'eau de TAlsace au XVIII'' siècle
Pages 10-98-270
Carré de Malberg. — Le Haut-Rhin en 1814 65
Direction (La). — Aux Collaborateurs, Abon- .
nés et Lecteurs 5
A propos des œuvres d'art 26
Le doyen de TAÎsace 93
On écrit de Mulhouse 95
Georges Spetz au Salon 96
Les marches de l'Est : La pépinière.
d'hommes 94
Aux Abonnés et Lecteurs 195
A la mémoire du Général Scherer .... 95
Droz (E. h.). — La réunion de Domach à Mul-
house i 374
Herbelin (Louis). — La Revue d'Alsace de
1850 à 1913 inclus 8
. Inauguration du monument du général
Schérer à Délie avec portrait 394
2' Etude pour servir à l'histoire de
Délie : Le Château et les Murs avec sup-
plément et planches 45-139-241
JoACHiM (J.). — Un propagandiste révolution-
naire 27-119-220
INGOLD (A. M. P.) ~ Lettres de Louis de Beef 173-199
Laugel (A). — Les origines de l'abbaye d'Eber-
munster 332
524 REVUE D'ALSACE
Oberreiner (C). — César a-t-il battu Arioviste
en dehors de la Séquanie ? 196
TouRNiER (Abbé F.). — Mémoires d'un curé de
campagne, Claude Edmond Gérard de
Suarce avec des aperçus curieux sur la Ré-
volution dans le Territoire de Bel fort et
les Vosges 80-159-288
Vautherin (D^ Aug.).— Onomotologie topogra-
phique 518
S II ANALYTIQUE
Généralités
Aux Collaborateurs, Abonnés et Lecteurs de la
Revue^ d'Alsace. — La Direction 5
A propos des œuvres d'art 26
Aux Abonnés et Lecteurs •- r La Direction »... 195
Journaux — Revues
Le doyen de l'Alsace — La Direction 93
Congrès de l'Association des Sociétés savantes
de Franche-Comté et du Territ. de Belfort 94
Les Marches de l'Est : La pépinière d'hommes 94
r
Nouvelles
On écrit de Mulhouse — La Direction 95
A la mémoire du Général Scherer 95
Georges Spetz au Salon - La Direction 96
Actualités
La réunion de Domach à Mulhouse — E. H,
Droz 374
Inauguration du Monument du Générai. Schérer
à Délie — Louis Herbelin 394
Archéologie
César a-t-^il battu Arioviste en dehors de la Sé-
quanie ? — C. Oberreiner 1
TABLE DES MATIÈRES 525
Biographie
Un Propagandiste révolutionnaire. Ford. Les-
pomanède , — J. Joachim 27« 1 19-220
Mémoires d'un Curé de campagne, l'abbé
Claude Edmond Gérard de Souarce etc.
— Abbé F. Tournier 8.0-159-288
Lettres de Louis de Béer — A. M. P. Ingold 173-199
Histoire Religieuse
Les origines de l'Abbaye d'Ebermunster — A.
Laugel 332
Histoire Militaire
Les Forteresses, Lignes de défense et Cours
d'eau de l'Alsace — Anonyme 10-98-280
Histoire locale
Le Château et les murs de Délie (pour servir 45-
à l'histoire de Délie) — Louis Herbelin 139-240
Histoire provinciale
Le Haut-Rhin en 1814 — Carré de Malberg 65
Onomatologie
Onomatologie topographique. - - D** A. Vautherin 518
$111 BIBLIOGRAPHIQUE
^'
Livres nouveaux
Blàison (Louis) : Le complot militaire de Bel-
fort 1822, avec 3 gravures. — (J. Joachim) 374
Chuquet (Arthur) : L'Année 1914. Lettres et
Mémoires. — (J. J.) 87
Clasquin (François): Guerre de 1870-1871.
Souvenirs et récits. 1914. — (Alsata) 89
Delahache Georges : L'Exode. 1914. — (J. J.) 90
Ganier (Henry) : Les Alsaciens dans la Garde
impériale et • dans les corps d'élite (avec
50 planches de Tanconville et Maurice
Toussaint, 1914). — (J. J.) 370
REVUE d'alsace 526
Ganier - Tanconville, Fritz Kieffer et Anselme
Laugel : Autrefois, hier, aujourd'hui.
Trois étapes dans la vie de Strasbourg,
1914. — (J. J.) IHO
D** H. Haug : Das Hôtel du Commerce :J63
Joachim (L.) : Contribution à la nore mycolo-
gique du Territoire de Belfort ou Catalo-
que raisonné des champignons qui y crois-
sent (avec planches). 1914. — Louis Her-
belin 371
Kannengieser : En Alsace après l'annexion.
M. Tabbé J. J. Simgnis, député au Reichs-
tag. Supérieur des Sœurs de Niederbronn.
1914. — (E. Bécourt) H6
Meyer (Lucien) : Les Vosges méridionales à
Tépoque glacière. 1913. — (J. J) 1S2
Lhomme Léoville : Les Lettres françaises à
nie Maurice. 1914. — (Alsata) 91
Pensée française (Revue bi-mens.) — (Alsata) 91
Scheurer (Ferdinand) et Lablotier (Anatole) :
Fouilles du cimetière barbare de Bourogne
exécutées par MM. Lablotier et Scheurer
de 1907 à 1909 (avec 60 planches en cou-
leurs, 8 planches en noir et 46 figures dans
le texte). Préface de M. Maurice! — (J. J.) 369
Spetz (Georges) : L'Alsace gourmande avec
illustrations et vignettes de Mlle Jeanne -
Riss. — (L. H.) 80
Welschinger (Henri) : La protestation de l'Al-
sace-Lorraine les 17 février et 1*' mars
1871, à Bordeaux. 1914. — (J. J.) 368
Wundisch (D-^ F.) : Geschichtstibersicht fur El-
sass-Lothringen. 1914. - (J. J.) 89
Trombert (Albert) : Ombres glorieuses, 1914.
- 0. J.) 180
N. B. - L^5 noms des analystes figurent, la première
fois, en entier; les suivantes, sous leurs initiales seulement.
par MM, E, Bécourt et J, Joachim
TABLE DES MATIÈRES 527
REVUE DES PERIODIQUES DE L'ANNEE 1913
Répertoire 183
P Bibliothèque — Archives 184
2"" Etudes d'ensemble d'Histoire locale ou gé- A
néalogique 18y
3° Périodes préhistorique et gallo-romaine ... 18
4"* Moyen-Age et temps modernes jusqu'eu 1648 375
S*» De la paix de Westphalie à 1789 287
6** Révolution et Empire 495
7« De 1815 à 1871 ' 505
8" Depuis Tannexion 515
9° Mœurs, coutumes, traditions populaires .... 517
N. B. '— Le nombre des articles analysés ou seulement
indiqués étant trop grand, le lecteur voudra bien se re-
porter, pour en prendre connaissance, aux titres ci-dessus.
Table générale du volume 518
Errata 485
TABLE DES GRAVURES
Pont sur TAllaine et Grand'Rue 44
Principales voies romaines de la Haute-Alsace 46
Plan de l'habitation seigneuriale du Château
de Délie 58
. Vue d'ensemble du Château de Délie 140
Vue générale de Délie au XVII" siècle 144
Vue de la façade Est du Château de Délie . . . H4 u \ r.
Armes de la Maison d'Autriche 145
Ecusson aux armes de la Maison d'Autriche et
de Délie 454
La poterne intra muros (Coinot) 455
Le vieux pont 464
L'Eglise 473
Marque de l'inondation de 1714, à Délie 475
Etablissements d'Imprimerie
André HERBELIN
BELFORT
exî^^
^^^^^